Il faudrait avoir perdu tout
esprit de rigueur pour définir le Romantisme.
Paul Valéry
Chronologie (placez votre curseur sur les événements).
Restauration Bataille de Waterloo Insurrection grecque Règne de Charles X Bataille d'Hernani Trois Glorieuses Révolte des Canuts lyonnais Gouvernement Guizot Deuxième République Coup d'état du 2 Décembre
1804 1814 1815 1821 1824 1830 1830
1831 1840 1848 1851
'adjectif « romantique » était au dix-septième siècle synonyme de « romanesque ». Rousseau l'employa plus tard dans Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) pour caractériser la sauvagerie pittoresque des rives du lac de Bienne. Mais c'est en Allemagne avec les écrivains du Sturm und Drang (Orage et Passion) qu'il prit son sens moderne pour désigner la poésie médiévale et chevaleresque. C'est tardivement (Stendhal parle de "romanticisme" en 1823) que le substantif « romantisme » fut utilisé, par opposition au classicisme, pour englober les aspirations convergentes de toute une génération. Le mouvement est en effet d'ampleur européenne et il n'est pas sûr que ce soit en France qu'il ait pris ses formes les plus profondes. On a pris coutume ici de l'identifier au mal du siècle, ce trouble existentiel qui ravagea toute une jeunesse désœuvrée, avide d'exprimer l'énergie de ses passions et de ses rêves, et consternée de ne trouver dans la société de la Restauration que de maigres canaux. Par là s'explique l'imagerie vite convenue du poète solitaire, déversant ses épanchements dans une Nature complice et cultivant l'extravagance de son imaginaire exalté. D'Allemagne vinrent pourtant des sources d'inspiration plus fécondes qui résonnent particulièrement dans le panthéisme de Nerval et Hugo : le Romantisme procède à une contestation de la Raison dont il aperçoit l'infériorité sur le cœur et l'imagination dans la connaissance de l'Univers. Il exprime aussi une aspiration à la Liberté politique, que manifestent alors la plupart des peuples européens.
1. Une littérature populaire et nationale.
L'esprit romantique est inséparable de la contestation des valeurs de l'Ancien Régime. En ce sens, il anticipe sur les révolutions sociales et nationales de l'Europe et contribue à les faire éclore. Cet aspect du mouvement ne deviendra politique qu'un peu plus tard, mais les définitions que l'on trouve de l'adjectif dès la fin du XVIIIème siècle s'accordent à repérer dans l'esprit nouveau une recherche de l'identité nationale et un souci de donner aux peuples un art qui reflète leur âme et leurs traditions. Stendhal écrit ainsi : «Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir à leurs arrière-grands-pères.» (Racine et Shakespeare, 1823). Par là s'explique aussi le goût des Romantiques pour le folklore et la couleur locale.
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Mme de Staël
(1766-1817) De l'Allemagne (1813) [Germaine Necker, baronne de Staël, fut tôt habituée à fréquenter les esprits européens les plus progressistes de son temps. De surcroît, la rancœur qu'elle éprouve pour Napoléon n'est pas pour rien dans son entreprise de faire connaître les écrivains germaniques et cette terre allemande où il lui semble découvrir un lien vivant entre les traditions populaires et la littérature.] |
Le nom de romantique a été introduit
nouvellement en Allemagne, pour désigner la poésie dont les chants des
troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du
christianisme. Si l'on n'admet pas que le paganisme et le
christianisme, le Nord et le Midi, l'Antiquité et le Moyen Age, la
chevalerie et les institutions grecques et romaines, se sont partagé
l'empire de la littérature, l'on ne parviendra jamais à juger sous un
point de vue philosophique le goût antique et le
goût moderne. |
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Questions :
- Résumez l'opposition établie par l'auteur entre le romantisme et le classicisme.
Mme de Staël écrit : «Les chefs-d'œuvre des anciens peuvent être adaptés à notre goût, bien que toutes les circonstances politiques et religieuses qui ont donné le jour à ces chefs-d'œuvre soient changées.» Un siècle plus tard, Antonin Artaud affirmait : «Les chefs-d'œuvre du passé sont bons pour le passé; ils ne sont pas bons pour nous.» Vous prendrez position dans le débat en vous demandant ce qu'ont encore à nous dire "les chefs-d'œuvre du passé".
2. « Le mal du siècle ».
« Le classicisme, c'est la santé; le romantisme, c'est la maladie », dit Goethe. Des pâles figures alanguies de poètes lunatiques et de jeunes filles guettées par la phtisie hantent en effet les pages de la littérature romantique. Chateaubriand aperçoit dans ce "vague des passions" un symptôme essentiel du désenchantement propre à une génération dont les «facultés, jeunes actives, entières, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet.» (Le Génie du Christianisme). Le mal sera ravageur, inspirant plus tard le spleen baudelairien comme l'ironie flaubertienne.
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Alfred de
Musset (1810-1857) La Confession d'un enfant du siècle, II, (1836) [L'inspiration autobiographique de cette Confession est évidente, Musset y transposant les trois années orageuses vécues avec George Sand. Mais l'intérêt de l'œuvre tient aussi à son essai de psychologie sociale de la jeune génération : «Ils avaient dans le tête tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins; tout cela était vide, et le cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.»] |
Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes
gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses
ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme; devant eux
l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir; et
entre ces deux mondes... quelque chose de semblable à l'Océan qui
sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de
vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages,
traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par
quelque navire soufflant une lourde vapeur; le siècle présent, en un
mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et
qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas
qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris. |
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Questions :
Par quels procédés différents Musset exprime-t-il le désarroi de cette jeune génération ? En portant votre attention sur les rythmes imposés à la phrase et sur le choix des images, vous caractériserez la prose romantique.
Le mal du siècle et les formes prises par la rêverie romantique sont vite devenus, par le foisonnement poétique et romanesque auquel ils ont donné lieu, de véritables stéréotypes. Flaubert a recensé avec ironie ces topoï à travers les lectures dont son héroïne Emma Bovary empoisonne son existence (Madame Bovary, I, IV). Vous les repérerez dans l'extrait suivant en les classant en trois catégories destinées à définir les orientations générales du goût romantique :
Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'éprit de choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. [...] Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa ceinture; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte, à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins, des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; -- le tout encadré d'une forêt vierge bien nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.
La musique romantique privilégie aussi l'expression de tous les orages de la sensibilité. On en jugera, par exemple, par cette sonate célèbre de Beethoven :
Beethoven - Sonate pour piano n° 14 -
"Au clair de lune"
3. « De vastes asiles ».
Pas de grand thème lyrique plus inépuisable que le sentiment de la Nature chez les Romantiques : elle est leur confidente et leur refuge, le livre ouvert aussi sur l'âme du Monde, une cathédrale cosmique d'où s'élèvent leurs plus ferventes prières. De nouveaux lieux guident ainsi leurs pas, solitaires ou grandioses, humbles ou exotiques : forêts, montagnes, rivages secrets des lacs ou tumultueux de l'océan. A cet hymne incessamment renouvelé s'allie une conception de l'Amour et de la Femme qui, d'Atala à Aurélia, donne au Romantisme sa morale : si la Nature est inséparable de la passion amoureuse, c'est que l'une et l'autre incarnent la chance d'une véritable rédemption.
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Alfred de
Vigny
(1797-1863) La Maison du Berger (1844), extrait. [Dédié "à Eva", ce long poème fait figure de manifeste dans l'œuvre de Vigny. D'inspiration volontiers métaphysique, celle-ci compte parmi les plus importantes du patrimoine romantique. La Maison du Berger, dont la rédaction demanda quatre ans au poète, rassemble l'essentiel de ses motifs familiers et fonde plus particulièrement l'espoir mis en la Femme, dès lors que la Nature n'est plus qu'un "impassible théâtre".] |
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie, Si ton âme
enchaînée, ainsi que l'est mon âme, Si ton corps frémissant des passions secrètes, Pars courageusement, laisse toutes les villes ; |
La Nature t'attend dans un silence austère ; L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, Et le soupir d'adieu du soleil à la terre Balance les beaux lys comme des encensoirs. La forêt a voilé ses colonnes profondes, La montagne se cache, et sur les pâles ondes Le saule a suspendu ses chastes reposoirs. Le
crépuscule ami s'endort dans la vallée, Il est sur ma montagne une épaisse bruyère Elle va doucement avec ses quatre roues, |
Questions :
Relevez les procédés qui soulignent le caractère religieux de la Nature et comparez-les avec ceux du sonnet Correspondances de Baudelaire.
Commentez le texte suivant (Chateaubriand, Voyage en Amérique, 1827) de manière à mettre en valeur, par l'étude du fond et de la forme, les postulations romantiques qui s'y expriment : solitude orgueilleuse du moi, harmonie avec la Nature, affirmation d'une liberté souveraine contre "les cités serviles".
Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d'un coup de main fit rouler tous les mondes.
4. « Nous sommes 89 aussi bien que 93 ».
La célèbre allégorie de Delacroix La Liberté guidant le peuple reste la meilleure illustration de l'insurrection générale du Romantisme contre toutes les barrières. Celles-ci sont bien sûr littéraires (le théâtre et la poésie, notamment, ont été secouées durablement dans leurs formes), mais aussi politiques, et l'on a pu affirmer non sans raison que les journées révolutionnaires de 1830 et 1848 sont romantiques, comme romantiques ont été les luttes pour l'indépendance que mènent alors la Grèce, l'Espagne ou la Pologne. De cette effervescence, Hugo représente tous les aspects, du "bonnet rouge mis au vieux dictionnaire" jusqu'au "non" définitif que son exil opposa au Second Empire. « Le Romantisme, dit-il encore, c'est le libéralisme en littérature.»
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Victor Hugo
(1802-1885) William Shakespeare, III, livre II (1864) [Consacré au génie de Shakespeare, cet essai finit par dépasser son but initial et devient un manifeste-testament dans lequel Hugo affirme la nécessité d'une démocratisation de la littérature : "Quant à nous, nous ne nous figurons la poésie que les portes toutes grandes ouvertes. L'heure a sonné d'arborer le Tout pour tous. Ce qu'il faut à la civilisation, grande fille désormais, c'est une littérature de peuple."] |
La Révolution a clos un siècle et commencé l'autre. |
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Questions :
- Montrez que ce texte investit l'écrivain d'une véritable mission.
- Quels sont les moyens essentiels qui donnent à ce texte son registre didactique ?
- Dissertation : « Penser ne suffit plus, il faut aimer ». En quoi ces mots de Hugo semblent-ils pouvoir donner une juste idée des aspects essentiels du Romantisme ?
5. Une image :
Benjamin Roubaud, Grand chemin de la postérité, 1842, (détail) Maison de Balzac, Paris.

La caricature de Benjamin Roubaud (1811-1847) donne une idée assez juste de l'image qui s'attachait aux Romantiques dans le public et du mauvais goût dont on les taxait : sous la bannière « Le laid c'est le beau » et négligemment béni par Lamartine, Victor Hugo entraîne derrière lui pour quelque croisade fabuleuse son cortège de fidèles où l'on reconnaît Gautier, Eugène Sue (accroché au mât), Dumas, Balzac, Vigny...
- Le Romantisme (Académie de Rouen)
- Le Romantisme (Wikipedia)
- Le Romantisme (Clio et Calliope)
- Les grands auteurs romantiques du XIXème.
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