génération virtuelle
Génération virtuelle, ou Génération Y ou encore Digital natives (natifs numériques) : ces termes désignent une même classe d'âge, née entre 1985 et 1995. Ces jeunes qui, aujourd'hui, ont entre 15 et 25 ans ont pour point commun d'être nés au milieu des technologies numériques et d'être façonnés par elles dans leurs comportements, leurs valeurs, leurs modes de vie. Mark Prensky, enseignant et chercheur américain, dans un essai paru en 2001, Digital Game-Based Learning, a décrit le phénomène et initié le vocabulaire qui le caractérise : ainsi les digital natives sont nés avec Internet et le multimédia, le portable et le mp3. Leurs aînés seraient, eux, des digital immigrants, reconnaissables au fait, par exemple, de devoir imprimer un texte pour le lire.
Distingue-t-on ici les caractères qui façonnent une génération à part entière et la séparent durablement de ses prédécesseurs ? Le dossier qui suit tente de faire le point sur cette génération émergente, d'en cerner les valeurs, d'en peser les mérites et les dangers, ce qui sera l'objet d'une synthèse de documents.
DOCUMENT 1
Digital natives : ils vont bouleverser l'entreprise
Entretien avec Monica Basso, vice-présidente de recherche au Gartner1, recueilli par Le Monde Informatique.
Le Monde Informatique.fr : Comment Gartner définit-il les Digital natives ?
Monica Basso : Nous utilisons la définition donnée par Marc Prensky : une personne de moins de 24 ans qui a grandi en étant intensément exposée à la technologie et au numérique.
M.I : En quoi se distinguent-ils de leurs aînés ?
M.B. : Leurs compétences et leurs comportements sociaux sont complètement différents de ce que l'on appelle les « immigrés », les personnes qui n'ont pas été exposées à une utilisation de la technologie dès leur naissance, mais qui l'ont adoptée peu à peu, par la force des choses. Les Digital Natives ont mis au point des capacités cognitives radicalement différentes de celles de leurs aînés. Ils aiment travailler en équipe, tout en ressentant un fort besoin d'autonomie et d'indépendance (qu'il faut valoriser), ils sont multitâches, créateurs de contenu, ils voyagent volontiers, ils fourmillent d'idées et sont avides de connaître de nouvelles cultures. Ils ont tendance à rejeter l'autorité, mais ils acceptent la compétition. Ils ont également développé de nouvelles capacités pour être plus interactifs. Ils consomment autrement l'information, ils la digèrent très vite et ils en ont une conception visuelle et non-linéaire. Un exemple : l'élaboration d'un rapport ou d'un projet comporte automatiquement un aspect multimédia pour eux, ils sont friands de graphiques, de mouvements, de sons, le tout récolté en quelques minutes sur le Web. Ils zappent énormément, ils cessent leur lecture après quelques phrases, leur style d'apprentissage est basé sur l'expérimentation et sur le « bricolage » au jour le jour. A l'inverse, les immigrants ont besoin d'accumuler les expériences sur le long terme. Ils sont omniprésents dans les univers virtuels qui font désormais intégralement partie de leur quotidien, que ce soit via les réseaux sociaux, où ils possèdent souvent de multiples identités numériques, les forums, les chats, les sms...
M.I. : À long terme, les DN sont-ils susceptibles d'influencer et de modifier la façon dont les entreprises collaborent et travaillent ?
M.B. : Ces étudiants sont les futurs employés des entreprises. Leur présence et leur pouvoir est amené à croître, en raison de leurs compétences techniques, de leur familiarité avec les produits numériques et de leur capacité à récupérer des informations. Leur arrivée modifiera profondément les relations entre employeurs et employés.
M.I. : Quels sont leurs points faibles et leurs points forts ?
M. B. : Ils rejettent les structures hiérarchiques trop figées mais ils aiment collaborer à plusieurs sur un projet, pas forcément sur le même lieu de travail. Ils sont très axés « groupe », alors que les immigrants pensent d'abord à résoudre les problèmes individuellement, dans leur coin.
M. I. : Les entreprises sont-elles prêtes à employer les DN ?
M.B. : Les entreprises sont rarement conscientes de l'ampleur du changement que l'arrivée des DN va entraîner. Beaucoup y portent trop peu d'attention d'ailleurs. D'ici à 2018, elles seront pourtant confrontées à une véritable « croisée des chemins » entre les baby-boomers (qui s'approcheront de la retraite mais qui seront encore en poste) et la déferlante des Digital Natives. Les entreprises devront composer avec tout ce petit monde et déployer des plans de travail avec des personnes d'âges, d'expériences et de cultures différents.
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1. Gartner Inc., fondée en 1979, est une entreprise américaine de conseil et de recherche dans le domaine de la technologie
DOCUMENT 2
Qui sont les « Digital Natives » ?
Par Marc-André Allard
Suite aux travaux de Mark Prensky, le terme « Digital Native » a fait son chemin pour décrire de façon plus globale la génération des adolescents (11-18 ans) et des jeunes adultes (18-25 ans) d’aujourd’hui. Comme leurs ainés en leur temps, ils expérimentent les affres et les bonheurs du passage à l’âge adulte : changements physiques et hormonaux, apprentissage de la sociabilité, tiraillements entre besoin de protection et envie d’émancipation…
Mais ces jeunes ont aussi leurs spécificités. Les petits Français ne font pas exception. Ainsi, l’apprentissage des nouvelles technologies démarre très tôt, dès la préadolescence, et se développe particulièrement au collège. Selon TNS Media Intelligence (étude Consojunior 2008), 60% des collégiens français sont sur MSN (la solution de « chat » en ligne la plus populaire), et un tiers d’entre eux ont créé et tiennent à jour un blog. Cela démontre une certaine soif de prise de parole, d’échange et de communication avec ses pairs et ses proches.
Il semble d’ores et déjà acquis que les 11-18 ans passent davantage de temps sur le web que devant la télévision, et que les audiences des grandes chaines françaises s’effritent sur cette cible (durée d’écoute moyenne des chaînes hertziennes en baisse de 5 minutes de 2007 à 2008 selon Aegis Media).
Le corollaire de ces pratiques numériques est le développement d’une culture de l’immédiateté, de l’accessibilité, et de la gratuité. Autant de phénomènes qui représentent un véritable défi pour les industriels (comment faire accepter un produit/service payant, particulièrement dans les univers touchés par le téléchargement illégal ?), les marques (comment s’adresser à une cible aux pratiques médias et aux centres d’intérêt de plus en plus fragmentés ?), mais aussi les politiques (comment intéresser ces jeunes citoyens, futurs électeurs, à la vie de la communauté, alors que la tendance est à l’éclatement en micro-communautés, parfois purement virtuelles ?).
A quoi les reconnaît-on ?
Les nouvelles technologies introduisent ainsi de nouvelles formes de comportements. Mais tout ne se passe pas que dans la tête. La pratique du « texto », des manettes de jeux vidéos, ou encore les écrans tactiles, ont notamment réhabilité la main dans sa fonction d’outil.
Si l’on en croit Sadie Plant (à l’époque chercheuse à l’Université de Warwick, Royaume-Uni), on serait même à l’aube d’une mutation physique de taille. Elle a étudié, pendant six mois, le comportement des enfants et adolescents utilisateurs de téléphones portables à Londres, Pékin, Chicago et Tokyo. Il en ressort que, chez certains de ces adolescents, la forme et l’utilisation des doigts tendraient à se modifier. Ainsi, le pouce remplacerait l’index pour montrer une direction, appuyer sur un bouton de sonnette, etc. [...] Après tout, l’anglais « digital » n’est-il pas dérivé de « digit » (chiffre, nombre), lui-même dérivé de l’habitude de compter sur ses doigts ? Juste retour des choses.
Quand ils auront trente ans en 2025…
Une question taraude cependant tous les départements d’études et de planning stratégique des agences, des annonceurs et des partis politiques : qui seront ces jeunes dans 15 ans ? Quels seront leurs rapports aux médias ? Leurs valeurs, usages, attitudes et attentes vont-ils rester les mêmes (hypothèse faite par les tenants d’un marketing dit « générationnel ») ? Ou bien vont-ils se « normaliser » en se rapprochant des comportements de leurs aînés, à mesure qu’ils entrent dans l’âge adulte ? Et cette soif de participation, d’interaction, de prise de parole, va-t-elle se matérialiser dans un regain d’intérêt pour la politique et se prolonger dans de nouvelles formes d’engagement ?
On avance souvent l’élection de Barack Obama comme cas d’école. Le Pew Research Center, analysant dès le 12 novembre 2008 les chiffres du scrutin, a montré que, si le vote des jeunes adultes n’a pas été décisif dans la victoire de Barack Obama, ceux-ci ont néanmoins voté en masse pour ce dernier (66% des 18-29 ans pour 53% de l’ensemble des électeurs). Plus encore, l’institut rappelle leur rôle primordial dans la campagne du candidat démocrate, à travers notamment l’utilisation des nouveaux outils technologiques, ainsi que, chiffres à l’appui, leur mobilisation et leur participation record au scrutin.
Si l’on en croit cet exemple, qui concerne la tranche d’âge supérieure des « Digital Natives », quelque chose serait en train de changer en profondeur dans la génération des 15-25 ans, pour les quinze ans à venir. Les paris sont désormais ouverts…
DOCUMENT 3
J'AI PEUR DU VIRTUEL
[Frédéric Beigbeder (44 ans) annonce en ces termes son départ de Facebook1 :]
Ce qui nous a mis dedans en 2008, c'est le virtuel. C'est quand l'économie a cessé d'être réelle qu'elle a ruiné le monde. Le virtuel rend fou. C'est le problème numéro un des ados : Facebook les drogue au narcissisme. Quand j'avais 15 ans, j'allais au café près du lycée jouer au flipper avec mes camarades de classe. Je ne me dépêchais pas de rentrer : je leur parlais en face. Que va devenir une génération qui drague sur photos et petites annonces, exhibe sa vie privée dans les moindres détails – à côté, les images de Voici sont pudiques – et préfère le virtuel au réel ? Le virtuel est le nouvel opium du peuple. C'est le média de ceux qui n'ont pas accès aux vrais médias. La reine Marie-Antoinette disait : « Ils n'ont pas de pain ? Donnez-leur de la brioche.» La brioche Facebook fournit une illusion de communion superficielle.
Je prédis que de nombreux groupes de haine vont se monter contre moi à la suite de cet article. Les internautes sont très tolérants, sauf quand on critique Internet. Tant pis, je pose la question : avons-nous vraiment besoin de retrouver les gens que nous avons volontairement perdus de vue ? [...]
Le virtuel est l'empire des fakes2 et des frustrés, ou simplement des losers tristes et seuls, timides et respectables, auxquels on offre un mensonge, en échange d'une surveillance orwellienne3 de leurs habitudes de consommation. Ohé, les jeunes, sortez, discutez, bossez au lieu de vous prendre en photo toute la journée ! Vous verrez comme la réalité réchauffe. J'annonce ici la fermeture de ma page Facebook. Il y a la même différence entre le réel et le virtuel qu'entre la vie et la mort. Or moi, je viens de prendre une grave décision : vivre.____________________________
1. Facebook est un site Web de réseautage social destiné à rassembler des personnes proches ou inconnues.
2. Fake : sur les forums ou les chats de discussion, personne qui se dissimule derrière l'identité d'une autre.
3. allusion au roman d'Orwell, 1984, et au système de surveillance qu'il imagine, Big Brother.
DOCUMENT 4
Michel Serres
« Le virtuel est la chair même de l'homme »
Propos recueillis par Michel Alberganti
"Le Monde", édition du 18 juin 2001.– De nombreux philosophes dénoncent les dangers du développement du virtuel via internet et les techniques numériques. Ils stigmatisent la perte de contact avec le réel et l'altération du lien social. Comment réagissez-vous à ces critiques ?
– Prenez le cas de Madame Bovary, qui s'ennuie en Normandie pendant que son mari passe son temps à visiter ses clients à la campagne. Elle fait l'amour beaucoup plus souvent en esprit qu'en réalité. Elle est entièrement virtuelle. Madame Bovary, c'est le roman du virtuel. Et quand je lis Madame Bovary, comme n'importe quel autre livre, je suis aussi dans le virtuel. Alors que ce mot semble créé par les nouvelles technologies, il est né avec Aristote. Le modernisme du terme n'est qu'apparent. Tous les mots latins en "or" ont donné des mots français en "eur" : horreur, honneur... Sauf un ! Lequel ? Le mot amour. Amor a donné amour. Pourquoi ? Il semble qu'il ait été inventé par les troubadours de langue d'oc à l'occasion du départ pour les croisades. Il s'agissait alors de chanter les princesses lointaines. Ainsi, c'est comme si l'amour avait été inventé pour et par le virtuel. « L'absence est à l'amour ce qu'est au feu le vent, / Il éteint le petit, il allume le grand », écrivait Bussy-Rabutin. Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes. Pendant que je parle, une partie de mes pensées est à ce que je dois faire ensuite, une partie est à mes cours de Stanford, une autre se souvient de mon dernier voyage en Afrique du Sud... Toutes nos technologies sont le plus souvent du virtuel.
– Quelles caractéristiques distinguent le "nouveau" virtuel de ce virtuel traditionnel ?
– Quasi aucune ! On va dire que les jeunes sont tout le temps dans le virtuel et qu'ils vont s'étioler... Or, dans notre génération, tout le monde a été amoureux de vedettes de cinéma que l'on n'a jamais embrassées qu'en images. Le virtuel est la chair même de l'homme. Une vache, elle, n'est pas dans le virtuel. Elle est dans son carré d'herbe en train de brouter... En revanche, dès le VIe siècle avant Jésus-Christ, chaque fois qu'un géomètre traçait un cercle ou un triangle sur le sol, il ajoutait : « Attention, cette figure n'est pas là, il ne s'agit pas de celle-là, ce n'est pas la bonne ! » Où est la bonne ? On ne sait pas. On avait même créé alors un ciel des idées. C'était entièrement virtuel. Le monde des mathématiques est réel, mais il est réel avec un statut bien déterminé, un statut d'absence.
– Tout cela ne vous semble donc absolument pas nouveau...
– En fait, on peut distinguer les arguments "contre" extrêmement classiques, dont on ne s'aperçoit pas à quel point ils sont vieux et se répètent, et de très rares arguments qui, en effet, sont spécifiquement modernes. Parmi les critiques les plus ressassées, on trouve par exemple la quantité d'information que nous ne pourrons pas digérer tellement elle est énorme. Il y a une citation de Leibnitz que je donne souvent : « Cette horrible quantité de livres imprimés qui m'arrive tous les jours sur ma table va sûrement ramener la barbarie et non pas la culture.» Leibnitz avait dit cela au XVIIe siècle à propos de l'imprimerie et des bibliothèques. Personne n'a lu toute la Grande Bibliothèque ni celle du Congrès à Washington. Mais le sujet collectif qui s'appelle "nous", l'humanité, l'a lue. Il n'y a pas un seul livre qui n'ait pas été lu par quelqu'un. Il faudrait quand même que ceux qui manipulent ces arguments ultraclassiques connaissent un peu d'histoire, un peu d'histoire des sciences et des techniques et un peu de philosophie. Cela les rassurerait tout de suite. Autrement dit, les nouvelles technologies ont deux caractéristiques. Premièrement, elles sont extrêmement anciennes dans leurs buts et leurs performances et extraordinairement nouvelles dans leurs réalisations.
– Nombre d'hommes politiques et d'intellectuels dénoncent les risques de fracture numérique. Qu'en pensez-vous ?
– Prenons l'éducation. On ne compare jamais la fracture que les nouvelles technologies pourraient créer avec celle qui existe sans les nouvelles technologies. Or cette dernière précipite les plus pauvres dans l'ignorance totale. Et elle éduque à grands frais les gens à Standford ou Harvard. Comparée à cette fracture-là, celle que pourrait engendrer le numérique apparaît comme une justice ! En effet, l'investissement qu'imposent les nouvelles technologies n'est guère supérieur à celui qu'ont consenti les plus pauvres à l'époque où ils ont acheté la télévision. Je ne vois donc pas comment la fracture dite numérique pourrait aggraver la fracture existante aujourd'hui. Pour ce qui est du lien social, il est convenu de parler, le plus souvent, de l'impact global des nouvelles technologies en citant la possibilité de communiquer avec des personnes situées n'importe où sur la planète. Mais on oublie toujours que le téléphone mobile, par exemple, a décuplé les contacts de proximité. La plupart des mères de famille ont un portable pour savoir où se trouve leur fille à la sortie de l'école... Cela multiplie les contacts au plus proche. Combien cela coûte-t-il ? Rien d'extraordinaire alors qu'avec les anciennes techniques les coûts sont extraordinaires ! En matière de fracture culturelle, la même comparaison s'impose. Là encore, la fracture existe surtout avec les systèmes les plus anciens. La télévision a plus apporté aux moins cultivés qu'aux plus cultivés. Ce sont d'ailleurs les gens hypercultivés qui la critiquent. De même, le téléphone de troisième génération va mettre des spectacles et de la culture à la portée de tout le monde. C'est toujours une affaire de coût. Et celui qu'imposent les nouvelles techniques est dérisoire par rapport à celui des anciennes.
– Que vont-elles changer ?
– La société, en grande partie. Comme avec chaque nouvelle technologie. Quand l'écriture apparaît, c'est un lieu commun de tous les historiens que de dire qu'elle a affecté la ville, l'Etat, le droit et probablement le commerce. Une grande partie des pratiques sociales dont nous sommes les héritiers sont issues de l'écriture. Sans parler du monothéisme, la religion de l'écrit. Et puis, quand arrivent la Renaissance et l'invention de l'imprimerie, à peu près les mêmes zones de la société sont touchées : nouvelles formes de démocratie, nouveaux droits, nouvelle pédagogie. C'est ce genre de pratiques sociales dont on peut penser qu'elles seront bouleversées. Et d'ailleurs, elles le sont déjà.
– Quels domaines sont touchés dès aujourd'hui ?
– D'abord toute la science. Depuis l'ordinateur, il n'y a pas une science qui n'ait été touchée de façon profonde, jusqu'à la technique expérimentale ou le recueil des données... Ce ne sont pas les savoirs qui sont transformés, c'est le sujet des savoirs. Nous avons déjà parlé du sujet collectif. Par exemple, les laboratoires travaillent par courriel et en temps réel. Ils n'attendent plus les colloques, les rencontres, les voyages.
– Ces facilités d'échange jouent-elles un rôle dans la création de ce nouvel humanisme auquel vous faites souvent référence ?
– Il s'agit d'un projet qui m'est cher et que j'ai exposé sans succès devant les ministres. Il consiste à dire, contrairement à ce que pensent les pessimistes, que l'ensemble des sciences a dégagé aujourd'hui ce que j'appelle un grand récit. Chaque science ajoute son affluent à cet énorme récit qui se développe un peu comme un fleuve. Ce dernier existait, bien sûr, auparavant mais il était extrêmement fragmenté, moins unitaire, et il n'y avait pas cette espèce de conscience de tous les savoirs d'appartenir à ce récit, d'y apporter sa pierre, de le rectifier sans cesse, de le déconstruire et de le reconstruire. Cet immense récit, qui est aujourd'hui globalement vrai, appartient désormais à la totalité de l'humanité. Il existe, nous avons les outils nécessaires pour nous le transmettre et il constitue aujourd'hui le fondement de notre culture.
– Quels autres avantages voyez-vous à ce temps réel souvent critiqué ?
– La souplesse apportée par le temps réel devient telle qu'il m'arrive, comme à beaucoup de mes amis, d'être déjà scandalisé par les processus anciens qui me paraissent dinosaures. Comme quand il faut se déplacer pour aller à un guichet. On en est encore là ! Ceux qui critiquent doivent s'apercevoir loyalement à quel point ils sont des dinosaures. Lorsque des jeunes de 16 ou 17 ans équipés de téléphones portables ou de courriel ne prévoient pas de se voir le soir, ils peuvent organiser une rencontre au dernier moment grâce à quelques messages. Auparavant, pour organiser la même rencontre, il aurait fallu plusieurs jours, s'écrire, nommer un patron... Ainsi, le temps réel rend dinosaure le temps d'autrefois. Et tout d'un coup, cela va être vrai pour le travail, l'administration, la politique, l'enseignement...
– Pouvez-vous estimer dans quels délais ces transformations seront effectives ?
– Dans les années 1960, au grand scandale des philosophes, j'ai dit qu'Hermès remplacerait Prométhée, c'est-à-dire que la société de communication remplacerait la société de production. J'ai dû attendre longtemps, quinze à vingt ans, pour que cela arrive. A l'époque où j'ai fait mon rapport sur l'enseignement à distance, je ne pensais pas que ces techniques se développeraient si vite. On peut toujours dire ce qui arrivera mais jamais quand cela se produira. Si l'on équipe chaque Français d'un téléphone de troisième génération, ce qui n'est pas coûteux par rapport au PNB, chaque Français, y compris les enfants de 11 ans, pourra donner son avis à chaque instant, sur n'importe quel sujet. Cela ne peut pas ne pas changer les choses.
– L'être humain est-il prêt pour ce changement ?
– Je ne sais pas. Mais je sais que l'œil, qui a été formé à l'époque de Lucy, s'est révélé apte au pilotage d'un avion à réaction. Comment un organe, adapté du point de vue darwinien à la marche dans une forêt, peut-il servir ne serait-ce qu'à la conduite d'une voiture avec les images qui défilent ? On est pourtant passé de la marche à cheval ou à pied à la voiture en cinquante ans. Et nous n'utilisons notre cerveau qu'à 20 ou 25 %. Alors réveillons-nous ! On oublie, par ailleurs, l'une des grandes lois de la technologie qui est ce que j'appelle l'inversion de la science. Qu'est-ce que la science ? La science, c'est ce que le père enseigne à son fils. Qu'est-ce que la technologie ? C'est ce que le fils enseigne à son papa. Je ne connais pas aujourd'hui d'adulte un peu rassis, un peu réactionnaire et attaché aux traditions qui, lorsqu'il a un enfant, n'ait pas appris grâce à lui à utiliser un magnétoscope. Par conséquent, cela annule le problème de l'assimilation. Comment un enfant de onze ans peut-il enseigner le fonctionnement d'un appareil considéré comme compliqué à un adulte sortant de Polytechnique ? Il faut en tirer les conséquences. C'est que la technologie n'est pas si difficile que cela. Ce phénomène s'appelle la néoténie, en termes d'évolution darwinienne. C'est une invention d'un biologiste néerlandais du début du siècle qui disait que l'évolution allait dans le sens d'un rajeunissement de l'embryon. L'homme ne ressemble pas à un chimpanzé plus vieux, mais à un embryon de chimpanzé plus jeune.
1) SYNTHESE DE DOCUMENTS : Vous présenterez de ces quatre documents une synthèse objective, concise et ordonnée.
2) ECRITURE PERSONNELLE : « Les générations balayent en passant jusqu’au vestige des idoles qu’elles trouvent sur leur chemin, et elles se forgent de nouveaux dieux qui seront renversés à leur tour », écrivait Balzac.
Pensez-vous qu’une génération nouvelle s’établit forcément sur les ruines de la précédente ? Pouvez-vous évaluer ce que vous devez à vos aînés ?
SYNTHESE DE DOCUMENTS :
a) tableau de confrontation :
Doc.1 - entretien M. Basso Doc.2 - M.-A. Allard Doc.3 - F. Beigbeder Doc. 4 - M. Serres PISTES
[génération] intensément exposée à la technologie et au numérique l’apprentissage des nouvelles technologies démarre très tôt
Nous sommes des bêtes à virtuel depuis que nous sommes des hommes l'imprégnation précoce de cette génération aux nouvelles technologies constitue-t-elle un phénomène nouveau ? de nouvelles capacités pour être plus interactifs soif de participation, d’interaction, de prise de parole
génération droguée au narcissisme - le média de ceux qui n'ont pas accès aux vrais médias le téléphone mobile a décuplé les rapports de proximité le goût de cette génération pour des formes nouvelles de communication est-il sain et authentique ? rejettent les structures hiérarchiques trop figées la tendance est à l’éclatement en micro-communautés
une surveillance orwellienne de leurs habitudes de consommation - une illusion de communion superficielle Qu'est-ce que la technologie ? C'est ce que le fils enseigne à son papa les relations transversales goûtées par les DN abolissent-elles toute hiérarchie ? les entreprises devront composer avec tout ce petit monde
phénomènes qui représentent un véritable défi pour les industriels le temps réel rend dinosaure le temps d'autrefois (travail, administration, politique) l'arrivée de la nouvelle génération engage plusieurs défis pour l'avenir. on serait même à l’aube d’une mutation physique de taille Le virtuel rend fou, la réalité réchauffe – L'être humain est-il prêt pour ce changement ? – Je ne sais pas. Mais je sais que l'œil s'est révélé apte au pilotage d'un avion à réaction.
il faut se préparer à des mutations physiques et mentales. L'objectivité requise par la synthèse nous amènera à négliger le caractère superficiel et foncièrement ridicule du texte de F. Beigbeder, mais force est de constater que sa présence dans le corpus transforme la plupart des pistes en questions : faut-il craindre ou non la prégnance du "virtuel" dans cette génération ? Ce n'est pourtant pas la problématique que nous retiendrons : aucun des documents ne fait écho aux craintes exprimées par cette intervention solennelle ! Si l'on a pris le temps de regarder les vidéos que nous proposons, on verra que le dossier se traite plus aisément en envisageant successivement les domaines dans lesquels la génération Y peut entraîner les mutations les plus profondes. Ces perspectives d'avenir valident le choix d'un plan analytique.
► Problématique : quels enjeux pour l'avenir incarne cette génération dite "virtuelle" ?
b) construction du plan :
I - Qui sont-ils ? : a - une génération intensément exposée aux nouvelles technologies :
II - Quels enjeux incarnent-ils ? :
- elle est née, a grandi avec ces technologies (doc. 1, 2 et 3)
- elle manifeste du dédain pour la TV au profit du web (doc. 2) ; elle pratique le téléphone mobile (doc. 4)
- l'univers virtuel fait partie de son quotidien (doc.1, 3).
b - de nouvelles formes de communication
- cette génération pratique assidument les réseaux sociaux (doc. 1, 3) ;
- elle a un usage compulsif du chat en ligne (doc. 2).
- sa soif d'échange (doc. 2) souligne la commodité du portable (doc. 4), .
c - le goût de la transversalité
- on assiste à un basculement des hiérarchies habituelles (doc. 1, 4)
- la nouvelle génération a le goût du travail en équipe (doc. 1)
- elle pratique une culture de l'immédiateté et de la gratuité (doc. 2).a - leur exposition au numérique est-elle dangereuse ?
- le virtuel rend-il fou (doc. 3) ou est-il spécifiquement humain (doc. 4) ?
- certains envisagent des mutations physiologiques possibles (doc. 2),
- et notent des capacités cognitives différentes (doc. 1 et 4) .
b - la communication est-elle renforcée ?
- le virtuel est-il le nouvel opium du peuple (doc. 3) ?
- on éprouve un renforcement du lien social (doc. 4).
- la génération nouvelle a soif d'interaction, de participation, de prise de parole (doc. 1 et 2).
c - de nouveaux défis économiques et politiques :
- quels seront les rapports aux médias (doc. 1) ? qu'attendre des nouvelles formes d'engagement (doc. 2) ?
- les entreprises sont-elles prêtes (doc. 1) ?
- il ne faut pas craindre une fracture numérique (doc. 4).
Sur le même sujet : voir "Les NTIC".
LIENS
- Génération Y 2.0
- La Génération Y
- Digital natives : ils vont bouleverser l'entreprise (Le Monde Informatique).
Olivier Miller - Génération virtuelle.
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