mémoire et oubli

 

 

 

 


  EXERCICE 1 : vertus de l'oubli.

 

   Aujourd'hui la sauvegarde du passé est un enjeu politique car elle engage un choix de civilisation. S'il apparaît évident qu'il importe de se souvenir, il l'est moins de déterminer de quoi se souvenir. Sur quelles valeurs décidera-t-on de sauvegarder la mémoire de tel fait passé ? N'est-il pas nécessaire, par exemple, d'oublier un événement traumatique afin de se reconstruire ? Associé à des représentations négatives en raison de ce qu'il suppose de négligence ou d'ignorance, l'oubli est pourtant une nécessité vitale.

 

Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
Document 1 : Laure ADLER et Simon-Daniel KIPMAN, Le droit à l'oubli ou la liberté de se souvenir (L'Express, 06/09/2013).
Document 2 : Friedrich NIETZSCHE, Seconde considération inactuelle (1874).
Document 3 : Michel SERRES, Les lieux de mémoire, Petites chroniques du dimanche soir, 2006.
Document 4 : Johann MICHEL, Peut-on parler d'une politique de l'oubli ? (2010).

DOCUMENT 1

  [Laure Adler, auteur des Immortelles, rencontre ici Simon-Daniel Kipman, auteur de L'Oubli et ses vertus. Isabelle Lortholary saisit l'occasion de les interroger sur le devoir de mémoire, la possibilité d'oublier et la liberté de se souvenir.]

- Ne vivons-nous pas une époque où l'injonction au devoir de mémoire est de plus en plus pesante ?
Laure Adler: En tant qu'historienne, je pense que cette injonction est nécessaire à la construction de notre propre avenir. Beaucoup de choses ont été occultées de notre histoire nationale. Qu'il s'agisse de la guerre d'Algérie ou de la Seconde Guerre mondiale, le devoir de mémoire qu'on nous suggère en ce moment est d'autant plus pressant que nos oublis antérieurs ont été importants.
Simon-Daniel Kipman : Cette notion de "devoir" est incohérente à mon sens. Nombreux sont ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale ou la guerre d'Algérie et qui n'ont pas voulu ou pu en parler. Pas parce qu'ils avaient oublié, mais sans doute parce que la douleur était encore trop intense - ce sont les générations suivantes qui s'en sont emparé. Le devoir de mémoire impose une commémoration. Plus récemment, à la date de la catastrophe aérienne du mont Saint-Odile ou de l'explosion de l'usine AZF, on a imposé une remémoration immédiate à des gens qui n'avaient pas vécu ces drames. N'est-il pas aberrant d'imposer une douleur ? Plutôt que de "devoir de mémoire", je préfère parler d'une nécessité de souvenir et d'une obligation d'oubli. Car l'oubli est un outil formidable dans la vie !
- Justement, pourquoi, comment ? Et pourquoi, paradoxalement, sommes-nous si peu enclins à oublier ?
S-D. K.: Peut-être parce que nous associons assez systématiquement l'oubli à la vieillesse. Ou à son contraire, c'est-à-dire à la petite enfance. L'oubli est généralement synonyme d'inconscience, de sénilité, donc de vide, de lacune. Alors qu'en réalité l'oubli est un mécanisme de défense formidable contre l'angoisse. Ou plus exactement: contre l'excès d'émotion, qui, lui, peut engendrer de l'angoisse.
L. A.: L'oubli est donc une force positive ?! Voilà une idée qui me plaît et que je trouve jubilatoire: personnellement, quand j'oublie quelque chose, j'ai l'impression de perdre pied et que ce que j'ai oublié va prendre de plus en plus de place. Que je vais me retrouver dans un paysage complètement désertique où je n'aurai pas mon mot à dire sur ma propre mémoire. Et je convoque alors toute ma puissance intellectuelle pour retrouver ce petit bout de bloc qui s'est égaré. A ce moment-là, pour moi, l'idée de perdre est insupportable. Ma vie est hantée par l'oubli.
S.-D. K.: Mais ce qui est systématiquement insupportable et douloureux, ce n'est pas l'oubli, c'est la sensation d'avoir oublié! Cette sensation nous vient toujours de l'extérieur : quelque chose nous fait comprendre qu'on a oublié. Alors l'idée de lacune est atroce. Quelque chose n'est plus maîtrisé. Lorsque j'ai commencé à faire de la psychiatrie, on pratiquait beaucoup les électrochocs - on en refait, d'ailleurs-, qui entraînaient une perte de connaissance et de conscience. Or, ce qui faisait souffrir les patients, c'était d'ignorer ce qui avait pu se passer pour eux pendant ces séances dont ils ne gardaient aucun souvenir mais que tout leur rappelait au réveil. Il y avait eu "quelque chose" et ce quelque chose manquait.
L. A.: Je crois que l'oubli menace notre intégrité. Nous en tant que totalité. Quand on oublie, on a l'impression d'être morcelé. Que notre être au monde va se fragmenter de manière encore plus importante et que cela va nous conduire à la ruine.
S.-D. K.: Mais, sans oubli, nous ne pourrions pas vivre ! C'est l'oubli qui nous permet la disponibilité à la découverte, à l'invention, à la surprise, à la création. A tous les niveaux : en politique, dans le domaine scientifique et artistique, et au quotidien. En amour, c'est l'oubli qui permet de redécouvrir tous les matins la personne à côté de laquelle on dort et de l'aimer encore, voire plus et mieux. Si on n'oubliait pas, il serait impossible d'aimer dans la durée. [...]
- Peut-on oublier autant l'important ou le grave que l'anodin ?
S.-D. K.: Oui, on peut oublier une chose importante, qu'elle soit douloureuse ou non. [...]
L. A.: Cette question de la douleur et de l'oubli, c'est inépuisable. On peut très bien s'imposer à soi-même ce devoir de mémoire. Parce qu'on craint d'oublier certaines choses très douloureuses et pourtant absolument inoubliables. Moi-même, j'ai perdu un enfant il y a longtemps, je fais partie d'une association qui essaie d'aider des parents qui sont dans cette situation de deuil. Or ce qui m'est arrivé au moment de la perte de mon fils se vérifie auprès de toutes les personnes qui sont dans une situation analogue: ils sont dans l'angoisse d'oublier leur enfant et leur douleur, comme je l'étais. Ils veulent que cette douleur subsiste car souffrir un peu moins serait trahir la mémoire de leur enfant et même, peut-être, se donner l'autorisation implicite de vouloir progressivement l'oublier. Et ça, c'est terrible tout de même, quand on y pense...
S.-D. K.: Ils ont peur que ce qui s'est passé s'efface, ils ne peuvent pas concevoir, au moment où cela arrive, que ce n'est pas effaçable. Au moment d'un deuil, la première réaction, obligatoire, c'est: il ne faut pas que ce soit arrivé. Ce que l'on appelle le "travail" de deuil, consiste non pas à oublier, mais à transformer ce qui s'est passé en "quelque chose" avec quoi on peut cohabiter en soi, à l'intérieur de soi. [...] On ne peut pas se libérer complètement du passé. Mais laissons-nous respirer, donnons-nous des marges, autorisons-nous l'oubli, ne nous figeons pas dans le souvenir, qui est forcément une répétition. Passer sa vie à répéter, c'est être immobile. Une sorte de mort psychique.
L. A.: L'oubli, comme la possibilité nouvelle de respirer et de vivre. C'est cela : oublier, c'est avancer.

Le droit à l'oubli ou la liberté de se souvenir (L'Express, 06/09/2013).

 

DOCUMENT 2

 Le plus petit bonheur, pourvu qu'il reste ininterrompu et qu'il rende heureux, renferme, sans conteste, une dose supérieure de bonheur que le plus grand qui n'arrive que comme un épisode, en quelque sorte par fantaisie, telle une idée folle, au milieu des ennuis, des désirs et des privations. Mais le plus petit comme le plus grand bonheur sont toujours créés par une chose : le pouvoir d'oublier, ou, pour m'exprimer en savant, la faculté de sentir, abstraction faite de toute idée historique, pendant toute la durée du bonheur. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas se dresser, comme le génie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le bonheur, et, ce qui pis est, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l'exemple le plus complet : un homme qui serait absolument dépourvu de la faculté d'oublier et qui serait condamné à voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus à son propre être, ne croirait plus en lui-même. Il verrait toutes choses se dérouler en une série de points mouvants, il se perdrait dans cette mer du devenir. En véritable élève d'Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Un homme qui voudrait ne sentir que d'une façon purement historique ressemblerait à quelqu'un que l'on aurait forcé de se priver de sommeil, ou bien à un animal qui serait condamné à ruminer sans cesse les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre même heureux, à l'exemple de l'animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m'exprimer, sur ce sujet, d'une façon plus simple encore, je dirais : il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation.

Friedrich NIETZSCHE, Seconde considération inactuelle (1874).

 

DOCUMENT 3

 Un groupe se survit, dit-on, par les récits d'une histoire qui ne peut se passer de lieux de commémoration, de plaques sur les murs qui font se souvenir que tel ou tel a vécu là, de noms propres sur les boulevards, pour dire les douze maréchaux de l'Empire... Les monuments aux morts dans nos villages et les villes commémorent l'atroce Première puis l'horrible Seconde guerres mondiales. Rarement beaux, ils montrent un soldat au geste théâtral ou une Liberté dépoitraillée, couvrant une longue liste de pitoyables et jeunes victimes oubliées, mortes souvent inutilement : voilà les monuments au meurtre des enfants, perpétré par leurs pères. Ces lieux de mémoire dépendent, certes, de l'endroit où l'on vit. Voilà donc des lieux liés à l'idéologie, mais aussi à un passé récent... Commémore-t-on encore les morts de la bataille de Bouvines ou d'Azincourt ? Il est vrai qu'on y tuait, déjà, les enfants. Souvenez-vous donc de ne plus décider de tuer vos enfants,  voilà le principe de vie, fortement universel, que devraient nous inspirer nos monuments aux morts. Autre chose. Borges a écrit une jolie nouvelle où un enfant se souvient de la totalité de ce qui se passa lors de son premier jour : impossible de se souvenir de tout. D'une certaine manière, l'oubli est la fonction première de la mémoire. Nous ne survivrions pas si nous nous souvenions de tout. La vie exige un devoir d'oubli plus encore qu'un devoir de mémoire; la vie, certes, mais la morale aussi bien; car la mémoire engendre vengeance, vendetta et ressentiment. Voilà pourquoi, en droit, intervient la prescription. Le pardon et l'oubli nous permettent de vivre. Héroïne de l'excès de souvenir, Andromaque, par exemple, empêche son entourage et ses enfants de vivre. Je l'appelle veuve noire, araignée qui pique tout le monde autour d'elle du venin de la mémoire. Voilà ce que j'ai à dire, en biologiste, oui, en médecin aussi, des lieux de mémoire humains. Mais intéressons-nous maintenant à ce dont on parle moins: des lieux de mémoire naturels. Arrogants, nous croyons, nous, les hommes, que nous sommes les seuls à écrire, les seuls à nous souvenir. Eh bien, non : la nature, elle aussi, se souvient. Regardez une falaise striée de strates: chacune d'entre elles raconte exactement la date de sa formation. [...]
  Je veux conjuguer la nature et l'histoire. Nous ne vivons pas hors du monde, nous sommes des êtres au monde : certes nous avons une histoire, des histoires, selon nos cultures; mais je rêverais de fonder une histoire qui n'exclue pas la nature de l'humain ni l'homme du naturel. Aux lieux de mémoire culturels, écrits, gravés, sculptés par les hommes, relatifs, souvent émouvants et beaux, nécessaires, mais toujours sujets à soupçons, associons les lieux de mémoire naturels, étoiles et constellations, rivages et roches, feux et cristaux, fossiles..., tous pleins de signaux et de codes, conservatoires rigoureux d'un passé colossal, au-delà de notre histoire humaine.

Michel SERRES, Les lieux de mémoire, Petites chroniques du dimanche soir, 2006.

 

DOCUMENT 4

 De même qu'il y a des demi-mensonges (dire mais pas tout dire, raconter d'une certaine façon...) ou des demi-vérités, de même il y a des usages de l'oubli à mi-chemin de l'omission involontaire, du refoulement ou de la manipulation (ne pas officiellement rappeler un événement historique, sans nier cependant sa réalité, ne commémorer que partiellement un événement, le détourner de son sens originel...), les intentions qui président aux décisions étant rarement entièrement transparentes aux acteurs eux-mêmes. Réciproquement, l'omission involontaire ou le refoulement peut aisément servir de refuge, de dédouanement ou de bonne conscience aux acteurs publics pour justifier l'évacuation d'un pan de la réalité historique.
  Il reste peut-être à évoquer une dernière catégorie d'oubli dont on peut se demander si elle peut (ou si elle doit) se transformer en politique d'oubli. Il s'agit d'un oubli thérapeutique, d'un oubli-guérison de la mémoire avec elle-même, qui ne peut être imposé ou décrété, sous peine de perdre son sens et sa vertu. C'est à ce titre que l'on peut douter de son bon usage par les décideurs publics. Il est peut-être moins question, dans le cas surtout d'événements traumatiques ou douloureux, d'effacer les faits en eux-mêmes que de « briser la dette », le ressentiment ou la douleur qui vont avec. En ce sens pourrait-on parler d'un travail de l'oubli comme on parle d'un travail de mémoire ou d'un travail de deuil. Que cette perspective puisse se justifier, c'est que trop de mémoire, une mémoire saturée par la douleur, inhibe la construction de nouveaux horizons d'attente et charrie avec elle le repli des individus et des groupes victimaires sur eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle Esther Benbassa milite, avec d'autres, pour justifier un « raisonnable oubli » : « Y a-t-il de la place pour l'oubli, même raisonnable, en ces temps de trop de mémoire et surtout de consumérisme mémoriel ? ». C'est également dans cette perspective que l'on peut entendre l'appel de Nietzsche dans le Zarathoustra à une forme active d'oubli. C'est que trop de mémoire tue la vie, réactive le sempiternel ressentiment, enchaîne l'homme au passé : « Délivrer les hommes passés et transformer tous les “Cela fut” en un “C'est là ce que j'ai voulu”, – voilà ce que j'appelle d'abord rédemption [...]. Vouloir délivre : mais comment appeler ce qui maintient le libérateur lui-même dans les chaînes ? “Cela fut” : tel est le nom du grincement de dents de la volonté et de la tristesse la plus solitaire. Impuissante envers tout ce qui est fait – la volonté est un mauvais public pour le passé. La volonté ne peut pas vouloir revenir en arrière ; qu'elle ne puisse pas briser le temps et le désir du temps – c'est là sa tristesse la plus solitaire. »

Johann MICHEL, Peut-on parler d'une politique de l'oubli ?
© Centre Alberto Benveniste, avril 2010.

 

SYNTHÈSE DE DOCUMENTS.   

Vous présenterez une synthèse concise, objective et ordonnée des quatre documents.

 Le dossier présente quatre documents en étroite convergence. Il faudra néanmoins prendre garde au document 1 où les deux interlocuteurs, au moins au début de leur entretien, présentent des arguments opposés. Nous avons donc tenu compte de ce désaccord dans le tableau ci-dessous où les arguments sont présentés séparés du signe .

I - Tableau de confrontation :

Document 1
Document 2
Document 3
Document 4
PISTES
le devoir de mémoire est nécessaire à la construction de notre propre avenir Plutôt que de "devoir de mémoire", je préfère parler d'une nécessité de souvenir et d'une obligation d'oubli. il est absolument impossible de vivre sans oublier [...] il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir La vie exige un devoir d'oubli plus encore qu'un devoir de mémoire trop de mémoire, une mémoire saturée par la douleur, inhibe la construction de nouveaux horizons d'attente obligation de l'oubli puce
Je crois que l'oubli menace notre intégrité l'oubli est un mécanisme de défense formidable contre l'angoisse le plus petit comme le plus grand bonheur sont toujours créés par une chose : le pouvoir d'oublier Le venin de la mémoire trop de mémoire tue la vie, réactive le sempiternel ressentiment, enchaîne l'homme au passé la mémoire entretient l'angoisse puce
C'est l'oubli qui nous permet la disponibilité à la découverte, à l'invention - L'oubli, comme la possibilité nouvelle de respirer et de vivre. C'est cela : oublier, c'est avancer Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Le pardon et l'oubli nous permettent de vivre un oubli thérapeutique, un oubli-guérison de la mémoire avec elle-même l'oubli permet d'avancer puce
On peut très bien s'imposer à soi-même ce devoir de mémoire. Parce qu'on craint d'oublier certaines choses très douloureuses On ne peut pas se libérer complètement du passé. Mais laissons-nous respirer, donnons-nous des marges, autorisons-nous l'oubli Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le passé [...] ne saura jamais ce que c'est que le bonheur nous sommes des êtres au monde : certes nous avons une histoire ... mais je rêverais de fonder une histoire qui n'exclue pas la nature de l'humain ni l'homme du naturel. une forme active d'oubli oublier, c'est choisir la vie puce

 

II - Plan proposé :

   Les documents offrent de quoi organiser un plan analytique autour de la question :
        En quoi l'oubli est-il nécessaire à la vie ?

puce1 - il efface le poids du passé :

a - l'oubli est conforme aux exigences de la vie qui veut effacer tout ce qui est susceptible de l'entraver : les souvenirs traumatiques (doc.1), l'insertion paralysante dans l'histoire (doc.2);
b - l'oubli est conforme aussi à la loi morale en effaçant les sujets de vengeance et de ressentiment (doc.3 et 4).

puce 2 - l'oubli permet d'avancer :

a - le devoir de mémoire peut être suspecté d'entretenir l'angoisse et de compromettre notre aptitude au bonheur (doc.1 et 2);
b - toute action exige invention, ouverture au champ des possibles, imagination, ce qui peut rendre nécessaire un oubli de l'histoire au profit de la nature (doc.3 et 4).

 

ÉCRITURE PERSONNELLE.

  Vous semble-t-il que certains événements traumatiques de l'histoire méritent d'être maintenus voire entretenus dans l'oubli ?
  Vous répondrez de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.


  [ Pour vous aider, vous pouvez consulter ici le plan d'une dissertation consacrée à l'oubli et le site « Enseigner la mémoire ». ]

 

 


  EXERCICE 2 : vertus de la mémoire.

 

  Parmi les questions qui agitent notre monde en pleine mutation, la sauvegarde du passé est la plus délicate : quelle place doit occuper la mémoire dans notre société multiculturelle ? Quelle signification faut-il donner à ces entreprises diversement discutées que sont la repentance, le révisionnisme, le droit à l'oubli ? L'ignorance de l'histoire a toujours inquiété les humanistes et les pédagogues pour les risques qu'elle représente de générer les mêmes errements. Un peuple en effet est soudé par une mémoire commune. Lorsque l'on parle de devoir de mémoire, il ne s'agit donc pas que de souvenir. Honorer la mémoire doit aussi s'accompagner de ce qui est capable de maintenir le passé à l'esprit de tous et, à ce titre, le devoir de mémoire est un projet qui engage le présent et l'avenir.

 

Vous ferez une synthèse concise, objective et ordonnée des documents suivants :
Document 1 : Alain FINKIELKRAUT, Qu'est-ce qu'être français ? (La Vie, 21 janvier 2010).
Document 2 : George ORWELL, 1984, II, IX (1949).
Document 3 : André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus, 2 - La fidélité (1995).
Document 4 : Présentation de l'ouvrage de Sophie Lamoureux Comment parler de la Grande Guerre aux enfants (2013).

 

DOCUMENT 1

  Je suis né de parents d’origine polonaise, j’ai bénéficié avec eux d’une naturalisation collective lorsque j’avais 1 an. Je n’ai jamais été rien d’autre que français et en même temps il y a un moment de ma vie où je me suis demandé ce que cela signifiait d’être français. Ce sont les écrivains qui m’ont permis de répondre à cette question. Ronsard, La Fontaine, Nerval, Verlaine, Aragon, Racine et Corneille, Montaigne et Pascal, Diderot, Marivaux, Balzac, Stendhal, Flaubert ou Proust ont pour moi plus d’importance que Robespierre ou Napoléon. Je suis reconnaissant de parler une langue qui me donne immédiatement accès à une littérature aussi variée et aussi belle. Et j’ajoute, de manière plus objective, que les écrivains ont eu en France un rôle déterminant. C’est la raison pour laquelle je suis très inquiet du destin, à mes yeux tragiques, de notre idiome national, qui s’appauvrit chaque jour davantage.
  Dans un pays qui accueille un nombre toujours croissant d’étrangers, notre devoir est d’assurer une coexistence harmonieuse entre les uns et les autres. Pour dire les choses plus brutalement, d’éviter le conflit, d’empêcher la guerre civile. À cette fin, la France se doit de ne pas renoncer à elle-même. Dans certaines circonstances, la fidélité n’est pas une attitude passéiste. Elle est un projet d’avenir. Notre civilisation doit pouvoir s’affirmer face à ceux qui la contestent. Et nous ne devons rien céder à la francophobie montante dans notre pays. « Sale Français » est devenu une injure répandue dans les banlieues. On ne peut pas répondre à cela en faisant abstraction, au nom de la diversité et du respect de l’autre, de l’identité française. Ce serait d’ailleurs une entreprise vouée à l’échec que de vouloir intégrer dans une France qui ne s’aime pas, des gens qui n’aiment pas la France. Ne fût-ce que par les nouveaux dispositifs technologiques dans lesquels les enfants sont pris et absorbés dès leur naissance, notre pays est aujourd’hui menacé d’amnésie. Et, face à cette amnésie grandissante, la mémoire est un projet.
  Nous avons besoin de la littérature, de ses nuances, des qualités dont elle est porteuse pour mieux voir. La littérature est une éducation de la sensibilité. Notre perception est aussi fonction de notre pouvoir d’énonciation et donc des œuvres que nous avons lues. Nous devrions aujourd’hui changer de paradigme. Notre but ne peut plus être de transformer le monde, mais de le sauver. Le philosophe allemand Hans Jonas parlait d’un passage du « principe espérance » au « principe responsabilité ». Dans la mesure où elle nous éduque à la beauté, la littérature nous donne les moyens, nous ouvre les yeux sur la variété des paysages. Elle peut nous aider, face à l’uniformisation, face au devenir de la banlieue, à épargner le monde ou ce qu’il en reste. La culture a la vertu de nous vieillir. Plus nous lisons, et plus nous sortons de notre temps. Et l’idéal serait de pouvoir habiter d’autres siècles.
  « Il faut en finir jeune avec la jeunesse, sinon quel temps perdu », écrivait Philippe Muray. Oui, je crois qu’aujourd’hui l’humanité est de plus en plus jeune. Elle n’est pas assez vieille, pas assez déployée. On parle sans cesse d’émancipation, alors émancipons-nous du présent. Nous avons besoin d’un détour par le passé pour comprendre quelque chose à ce que nous sommes. Si nous voulons embellir le monde, ou à tout le moins éviter qu’il ne s’enlaidisse irrémédiablement, il faut que nous puissions acquérir et transmettre le sens de la beauté. Je ne veux pas me détourner des urgences du présent, mais je ne vois pas comment une politique digne de ce nom, c’est-à-dire une politique qui soit souci du monde, pourrait faire l’économie de la culture et s’affranchir du passé.

Alain FINKIELKRAUT, Qu'est-ce qu'être français ? (La Vie, 21 janvier 2010).

 

DOCUMENT 2

[George Orwell imagine une société future, qu'il situe en 1984. Nous sommes à Londres, en Oceania, où les dirigeants ont imposé une langue nouvelle, la novlangue. Winston Smith est un membre de la « caste » intermédiaire du régime océanien, l'Angsoc (mot novlangue pour « Socialisme Anglais »). Au ministère de la Vérité, son travail consiste à remanier les archives historiques afin de faire correspondre le passé à la version officielle du Parti. De tempérament rebelle, il s'est procuré le livre fondateur de ce système totalitaire, Théorie et Pratique du collectivisme oligarchique d'Emmanuel Goldstein, dont il lit ici le premier chapitre.]


  Le changement du passé est nécessaire pour deux raisons dont l’une est subsidiaire et, pour ainsi dire, préventive. Le membre du Parti, comme le prolétaire, tolère les conditions présentes en partie parce qu’il n’a pas de terme de comparaison. Il doit être coupé du passé, exactement comme il doit être coupé d’avec les pays étrangers car il est nécessaire qu’il croie vivre dans des conditions meilleures que celles dans lesquelles vivaient ses ancêtres et qu’il pense que le niveau moyen du confort matériel s’élève constamment.
  Mais la plus importante raison qu’a le Parti de rajuster le passé est, de loin, la nécessité de sauvegarder son infaillibilité. Ce n’est pas seulement pour montrer que les prédictions du Parti sont dans tous les cas exactes, que les discours statistiques et rapports de toutes sortes doivent être constamment remaniés selon les besoins du jour. C’est aussi que le Parti ne peut admettre un changement de doctrine ou de ligne politique. Changer de décision, ou même de politique est un aveu de faiblesse.
  Si, par exemple, l’Eurasia ou l’Estasia, peu importe lequel, est l’ennemi du jour, ce pays doit toujours avoir été l’ennemi, et si les faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés. Aussi l’histoire est-elle continuellement récrite. Cette falsification du passé au jour le jour, exécutée par le ministère de la Vérité, est aussi nécessaire à la stabilité du régime que le travail de répression et d’espionnage réalisé par le ministère de l’Amour.
  La mutabilité du passé est le principe de base de l’Angsoc. Les événements passés, prétend-on, n’ont pas d’existence objective et ne survivent que par les documents et la mémoire des hommes. Mais comme le Parti a le contrôle complet de tous les documents et de l’esprit de ses membres, il s’ensuit que le passé est ce que le Parti veut qu’il soit. Il s’ensuit aussi que le passé, bien que plastique, n’a jamais, en aucune circonstance particulière, été changé. Car lorsqu’il a été recréé dans la forme exigée par le moment, cette nouvelle version, quelle qu’elle soit, est alors le passé et aucun passé différent ne peut avoir jamais existé. Cela est encore vrai même lorsque, comme il arrive souvent, un événement devient méconnaissable pour avoir été modifié plusieurs fois au cours d’une année. Le Parti est, à tous les instants, en possession de la vérité absolue, et l’absolu ne peut avoir jamais été différent de ce qu’il est.
  Le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la mémoire. S’assurer que tous les documents s’accordent avec l’orthodoxie du moment n’est qu’un acte mécanique. Il est aussi nécessaire de se rappeler que les événements se sont déroulés de la manière désirée. Et s’il faut rajuster ses souvenirs ou altérer des documents, il est alors nécessaire d’oublier que l’on a agi ainsi. La manière de s’y prendre peut être apprise comme toute autre technique mentale. Elle est en effet étudiée par la majorité des membres du Parti et, certainement, par tous ceux qui sont intelligents aussi bien qu’orthodoxes. [...]
  Toutes les oligarchies du passé ont perdu le pouvoir, soit parce qu’elles se sont ossifiées, soit parce que leur énergie a diminué. Ou bien elles deviennent stupides et arrogantes, n’arrivent pas à s’adapter aux circonstances nouvelles et sont renversées ; ou elles deviennent libérales et lâches, font des concessions alors qu’elles devraient employer la force, et sont encore renversées. Elles tombent, donc, ou parce qu’elles sont conscientes, ou parce qu’elles sont inconscientes.
  L’œuvre du Parti est d’avoir produit un système mental dans lequel les deux états peuvent coexister. La domination du Parti n’aurait pu être rendue permanente sur aucune autre base intellectuelle. Pour diriger et continuer à diriger, il faut être capable de modifier le sens de la réalité. Le secret de la domination est d’allier la foi en sa propre infaillibilité à l’aptitude à recevoir les leçons du passé.

George ORWELL, 1984, II, IX (1949).

 

DOCUMENT 3

  L'avenir nous inquiète, l'avenir nous hante : son néant fait sa force. Du passé, au contraire, il semble que nous n'ayons plus rien à craindre, plus rien à attendre, et cela sans doute n'est pas tout à fait faux. Épicure en fit une sagesse : dans la tempête du temps, le port profond de la mémoire... Mais l'oubli en est un plus sûr. Si les névrosés souffrent de réminiscence, comme disait Freud, la santé psychique doit bien, en quelque chose, se nourrir d'oubli. « Dieu garde l'homme d'oublier d'oublier ! », écrit le poète, et Nietzsche a bien vu aussi de quel côté étaient la vie et le bonheur. « Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le démontre l'animal, mais il est impossible de vivre sans oublier. » Dont acte. Mais la vie est-elle le but ? Le bonheur est-il le but ? Du moins cette vie-là et ce bonheur-là ? Faut-il envier l'animal, la plante, la pierre ? Et quand bien même on les envierait, faudrait-il se soumettre à cette envie ? Que resterait-il de l'esprit ? Que resterait-il de l'humanité ? Faut-il ne tendre qu'à la santé ou à l'hygiène ? Pensée sanitaire, qui trouve là sa force et ses limites. Quand bien même l'esprit serait une maladie, quand bien même l'humanité serait un malheur, cette maladie, ce malheur sont nôtres - puisqu'ils sont nous, puisque nous ne sommes que par eux. Du passé, ne faisons pas table rase. Toute la dignité de l'homme est dans la pensée; toute la dignité de la pensée est dans la mémoire. Pensée oublieuse, c'est pensée peut-être, mais sans esprit. Désir oublieux, c'est désir sans doute; mais sans volonté, sans cœur, sans âme. La science et l'animal en donnent à peu près l'idée - encore n'est-ce pas vrai de tous les animaux (certains sont fidèles, dit-on) ni, peut-être, de toutes les sciences. Peu importe. L'homme n'est esprit que par la mémoire; humain, que par la fidélité. Garde-toi, homme, d'oublier de te souvenir !
  L'esprit fidèle, c'est l'esprit même.

André COMTE-SPONVILLE, Petit traité des grandes vertus, 2 - La fidélité (1995).

 

DOCUMENT 4

Présentation sur le site de l'éditeur de l'ouvrage de Sophie Lamoureux
Comment parler de la Grande Guerre aux enfants (Le Baron perché, 2013).


  La Première Guerre mondiale a éclaté il y a cent ans. Sa violence, ses morts et ses blessés, sa durée et sa démesure lui ont valu le surnom de « Grande Guerre ». Si cette tragédie reste gravée sur les monuments aux morts, elle est appelée à s’effacer des mémoires.
  Pourtant, ce conflit livre aux enfants d’aujourd’hui des enseignements essentiels pour le présent et l’avenir. Éclairées sur le passé de leurs arrière-grands-parents, les jeunes générations peuvent ainsi comprendre les conséquences de ce conflit, de la Seconde Guerre mondiale à la construction de l’Union européenne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SYNTHÈSE DE DOCUMENTS.

 Le dossier ne pose pas de problème particulier. Dans sa relation avec le thème au programme, il met l'accent sur la nécessité de maintenir un lien avec le passé et les quatre documents s'entendent sur ce point. Il faudra néanmoins prendre garde au document 2, dont le chapeau précise la place dans le roman satirique de George Orwell, et comprendre l'intention véritable du romancier dans l'exposé qui est fait, via la lecture d'un personnage, d'une doctrine totalitaire.

I - Tableau de confrontation :

Document 1
Document 2
Document 3
Document 4
PISTES
la fidélité n’est pas une attitude passéiste   L'esprit fidèle, c'est l'esprit même Si cette tragédie reste gravée sur les monuments aux morts, elle est appelée à s’effacer des mémoires nécessité de la fidélité au passépuce
l’identité française   Que resterait-il de l'humanité ?   la mémoire est garante de l'identitépuce
notre pays est aujourd’hui menacé d’amnésie. Et, face à cette amnésie grandissante, la mémoire est un projet Le contrôle du passé dépend surtout de la discipline de la mémoire toute la dignité de la pensée est dans la mémoire des enseignements essentiels pour le présent et l’avenir la mémoire est un projetpuce
besoin de la littérature, de ses nuances, des qualités dont elle est porteuse pour mieux voir enseignements de la fiction (falsification du passé par le pouvoir totalitaire)   vertus du récit valeur du récitpuce
émancipons-nous du présent. Nous avons besoin d’un détour par le passé Il doit être coupé du passé Du passé, ne faisons pas table rase parler du passé pour le sauver de l'oubli nécessité d'un détour par le passépuce

 

   Les documents manifestant une convergence d'opinions, le plan qui apparaît le plus souhaitable est un plan analytique autour de la problématique :
        Pourquoi faut-il sauvegarder la mémoire du passé ?

II - Plan proposé :

puce1 - la fidélité est une entreprise de survie.
       a - cette fidélité est nécessaire pour asseoir une identité menacée (doc.1 et 2), pour garder le sens de la beauté (doc.1);
                b - il s'agit aussi de maintenir vivant le souvenir (doc.4) pour rester libre et humain contre les entreprises
                  de "pensée sanitaire" (doc.3) ou les totalitarismes (doc.2) qui menacent la mémoire individuelle et collective.

puce2 - le passé nous aide à vivre le présent.
       a - un héritage à vivifier (doc.1) pour rester homme (doc.3) et mieux vivre le présent et l'avenir (doc.1 et 4);
                b - la littérature en gardant traces du passé affine notre être-au-monde (doc.1); le récit est porteur de leçons (doc.2 et 4).

 

ÉCRITURE PERSONNELLE.

  Régis Debray déclarait récemment dans une interview :
  « À chaque pas en avant de la société, vous avez une sorte de retour aux sources. Le temps n’est pas fait avec du nouveau qui efface l’ancien. Plus il y a de nouveau, plus il faut avoir de la mémoire. Notre société s’est abonnée au léger mais il y a du lourd et l’histoire est lourde ».
  Que vous inspire cette opinion ?
  Vous répondrez de façon argumentée en vous appuyant sur les documents du corpus, vos lectures de l’année et vos connaissances personnelles.

  [ Pour vous aider, vous pouvez consulter le site « Enseigner la mémoire ». ]

 

 

 

 

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