le progrès entre espoirs et désillusions
TEXTE 2
Georges FRIEDMANN, La puissance et la sagesse, 1970.Le progrès technique peut se définir comme le perfectionnement intrinsèque, grâce au progrès scientifique, des techniques variées dont se sert l'homme et qui sont elles-mêmes « des procédés bien définis et transmissibles destinés à produire certains résultats jugés utiles». Il est donc étroitement lié au progrès scientifique dont il manifeste une expression, constitue un attribut au sens philosophique du terme. Entre science et technique existent des rapports de dépendance interne : la science fondamentale comprend, dans sa théorie même, les conditions qui déterminent ses applications. Les frontières (s'il en est) qui séparent techniques et sciences appliquées sont de plus en plus indécises. […]
Contrairement aux grands espoirs qui ont soulevé nos aïeux, nous savons désormais qu'aucune acquisition du progrès technique n'est une valeur irréversible. Toutes les techniques peuvent être, de manière plus ou moins efficace et dangereuse, retournées contre l'homme.
Le rythme de leurs acquisitions, de plus en plus rapide, pose de redoutables problèmes d'amortissement matériel et moral. Jadis, l'homme disposait (et usait) de plusieurs siècles pour s'adapter, économiquement, socialement, physiquement, aux effets suscités par les grandes inventions, telles que le moulin à eau ou le collier d'attelage du cheval. Aujourd'hui, c'est en quelques années (ou quelques mois) qu'il faut « digérer » d'importants changements techniques : nouveau type d'avion supersonique, d'ordinateur ou de machine-transfert. A l'échelle des transformations de la vie quotidienne dans les sociétés industrielles évoluées, depuis le début du XIXe siècle, celles qui avaient jalonné le précédent millénaire semblent presque négligeables. « L'ampleur non seulement des espoirs ouverts mais des certitudes acquises ne laisse aucun doute sur le caractère absolument exceptionnel » de la phase où se trouve actuellement notre espèce. Je souscrirais volontiers à ce jugement en soulignant toutefois qu'à côté de l'ampleur des espoirs, la gravité des menaces est, elle aussi, exceptionnelle.
Le progrès technique présente, parmi ses traits essentiels, le caractère cumulatif d'acquisitions se succédant en un processus de durée indéterminable, puisqu'il est lié au développement des connaissances scientifiques. Rien ne semble pouvoir arrêter son cours, sinon des catastrophes, des « nuits » de l'histoire suscitées par l'homme lui-même. En supposant qu'il échappe à la folie de l'autodestruction, il ne peut arrêter l'automatisation, l'usage des ordinateurs, l'exploitation de l'énergie nucléaire, dans leurs progrès, même s'ils sont provisoirement retardés par des freins économiques ou sociaux. Si l'on considère en son ensemble l'évolution biologique (et particulièrement celle de l'humanité), elle s'est poursuivie dans une marche irréversible, sauf pour quelques espèces parasites : les hommes civilisés n'abandonneront pas plus volontairement le chauffage central ou la télévision que leur organisation de mammifères n'abandonnera l'homéothermie1 ou l'usage des yeux. Aujourd'hui, un courant, non réversible, entraîne toute la population de la planète vers la multiplication des biens de consommation, le confort matériel, l'usage des communications de masse (et, au premier rang, de la télévision). Il est désormais insensé de « condamner » le progrès technique.1. température constante chez certains mammifères.
Le tableau de confrontation de ces quatre documents aurait pu dégager la problématique suivante :
Peut-on considérer le progrès technique comme une barbarie irréversible ?
¬ PLAN :
Construire un plan analytique capable d'examiner les données du problème et ses perspectives d'avenir :
Les causes du problème :
a) une rupture épistémologique :
- la technique est devenue l'application naturelle de la science (doc. 2)
- nous avons oublié que la technique n'est pas un but mais un outil (doc. 1).b) une utilisation intempestive :
- la technique s'est mise au service de notre confort dans des buts parfois futiles (doc. 4)
- le rythme important des acquisitions place espoirs et menaces au même niveau (doc. 2 et 3).
Ses conséquences :
a) des conséquences positives :
- la machine gagne de plus en plus en harmonie avec le rêve des hommes (doc. 1)
- l'homme a triomphé des déterminismes ancestraux (doc. 4).b) des conséquences négatives :
- le progrès technique conduit à la barbarie avec l'aide de la raison (doc.3)
- il entraîne une mutilation de l'humain (doc. 3) ou met gravement en danger l'équilibre naturel (doc. 4).
Quelles perspectives d'avenir ? :
a) le progrès est-il irréversible ?
- nous ne renoncerons pas à notre confort (doc. 2)
- il faut désormais parler d'un progrès incertain, susceptible d'entraîner des régressions (doc.3).b) paradis ou apocalypse ?
- notre maison se fera-t-elle plus humaine ou faut-il prévoir la mort de l'homme ? (doc. 1 et 3)
- une prise de conscience pourrait nous sauver du désastre (doc. 3 et 4).
SYNTHÈSE RÉDIgÉE :
Introduction :
. thème du dossier
. problématique
. annonce du plan
Première partie :
présentation de la partie
a) une rupture dans la définition
b) une utilisation intempestive
c) transition
Deuxième partie :
présentation de la partie
a) des conséquences positives
b) des conséquences négatives
c) transition
Troisième partie :
présentation de la partie
a) le progrès est-il irréversible ?
b) paradis ou apocalypse ?
Conclusion :
. bilan
. ouvertureDepuis le XIXème siècle, la science est devenue inséparable des techniques destinées à exploiter dans la vie courante les acquis de recherches jadis purement spéculatives. Si les retombées ont été bénéfiques sur le plan du confort et de la liberté des hommes, on sait qu’elles sont aussi à l’origine de nombreuses inquiétudes.
Pourquoi le progrès technique se porte-t-il ainsi entre espoirs et désillusions ?
Par l’examen des quatre documents qui composent notre dossier, nous tenterons de répondre à cette question en examinant les données du problème, ses conséquences puis ses perspectives d’avenir.*
.** **Dans la responsabilité que l’on peut imputer aujourd’hui à la technique, on peut d’abord faire état d’une évolution de nos représentations épistémologiques puis souligner l’utilisation intempestive que l’on a faite de notre savoir.
Il convient d’abord en effet, comme le fait Georges Friedmann (La puissance et la sagesse, 1970), de rappeler que la conception de la technique a évolué : elle est devenue aujourd’hui l’application naturelle de la science, ce qui n’était pas le cas jusqu’au XVIIème siècle au moins : le philosophe peut alors constater que l’expérimentation des connaissances est devenue automatique, entraînant des applications discutables au niveau de la vie humaine. Saint-Exupéry nous en avait pourtant avisés dans son roman Terre des hommes (1939) : la technique n’est pas un but mais un outil. Il est dangereux d’oublier, prévient le romancier, que sa finalité est de consolider la maison humaine, et en aucun cas d’amasser des biens matériels. C'est dans cette optique qu'Albert Jacquard peut souhaiter, lui, que nous nous interrogions sur la nature du mot "science".
La plupart de nos documents font état en effet du rythme effréné du progrès des techniques, mais regrettent que cet emballement de la machine soit autant responsable de dommages que de réelles avancées : Georges Friedmann s’inquiète ainsi de la disparition des temps et des conditions d’adaptation dont nous disposions autrefois ; Edgar Morin (Pour sortir du XXème siècle, 1981) établit que la notion de progrès est devenue inséparable de celle de régression car, selon lui, la compétence technique vise à mutiler l’homme en le privant de ses prérogatives. Albert Jacquard, dans son essai Au péril de la science ? (1982), peut, de son côté, dénoncer les buts futiles auxquels se voue du même coup le progrès des techniques, au détriment de la morale et de la nature. Pour toutes ces raisons, nos philosophes manifestent leurs doutes quant à sa nature bénéfique, qu’il convient au moins de nuancer par le caractère redoutable des dangers qu’il représente.
C’est donc cette ambivalence du progrès qu’il convient maintenant d’examiner dans les conséquences contrastées dont nos documents se font l’écho.*
.** **On ne s’étonnera pas en effet que notre dossier se partage entre des vues optimistes et pessimistes.
D’un côté, notre dossier comporte un document qui n’est pas à l’unisson des autres Il s’agit du texte de Saint-Exupéry, qui paraît animé plutôt par une certaine confiance. L’auteur du Petit Prince estime en effet que nous nous inquiétons parce que nous n’avons pas assez de recul pour juger avec discernement des conséquences d’un progrès aussi rapide. Georges Friedmann souscrit à ce diagnostic en notant qu’aujourd’hui, c’est en quelques mois qu’il nous faut « digérer » des découvertes, alors que cette adaptation se comptait naguère en siècles. Pour cela, ces documents témoignent d’un optimisme mesuré. Nos auteurs hésitent à déterminer ce qui l’emporte des motifs d’espérer ou de craindre : si Edgar Morin préfère parler de « progrès incertain », Albert Jacquard reconnaît que la science a délivré l'homme des déterminismes naturels.
Pourtant, notre dossier semble habité plutôt par l’inquiétude lorsqu’il évoque les conditions d’une nouvelle barbarie. C’est le cas d’Edgar Morin, qui la définit comme une alliance d’horreur et de rationalité. La collusion de la science avec toutes les entreprises d’asservissement et de destruction lui paraît en effet une monstruosité encore inédite, bien supérieure à l’ancienne barbarie. Georges Friedmann constate cette marche irréversible du progrès qu’il est vain selon lui de condamner, même si elle peut mener à l’autodestruction. Ces dangers, Albert Jacquard préfère les dénoncer dans les méfaits exercés par l’homme sur le patrimoine naturel, dont il donne un exemple sur la flore, et dans l'inconscience de certains scientifiques incapables de freiner l'élan de leurs découvertes.
Le constat inquiet, bien que nuancé, de nos auteurs, ne peut manquer d’entraîner des perspectives d’avenir, où nous retrouverons la nécessité d’agir.*
.** **Face à ces conséquences pour le moins préoccupantes, nos auteurs sont partagés quant à la vision de l'avenir.
En effet, deux documents s'interrogent d'abord sur le devenir du progrès. G. Friedmann estime pour sa part que l'homme ne reviendra pas sur ses acquis : il n'acceptera pas, selon lui, de sacrifier son confort à la survie de la planète. Pourtant, comme le remarque Edgar Morin, il faut cesser de se représenter le progrès en termes d'évolution : celui-ci est de nature incertaine et l'on sait désormais qu'il est susceptible d'induire des régressions. Pour cela, Albert Jacquard souhaite que les hommes soient capables d'orienter par la réflexion une entreprise qui les concerne tous.
Cette ambivalence est enfin responsable des avis contrastés dont notre dossier se fait l'écho. Faut-il partager l'optimisme de Saint-Exupéry qui affirme sa foi dans un avenir de plus en plus humain ? Cela reviendrait alors à se représenter une discrétion progressive de la machine épousant progressivement les rêves des hommes en matière de beauté et de fonctionnalité. Faut-il au contraire envisager la mort de l'homme ? Aucun de nos auteurs ne cède vraiment à ce catastrophisme, mais E. Morin et A. Jacquard insistent sur la nécessité d'une prise de conscience immédiate si l'on veut enrayer les risques d'autodestruction.*
* *Ce dossier est bien représentatif de nos incertitudes dans le degré d'espoir ou de crainte qu'il convient de placer dans les avancées spectaculaires du progrès des techniques.
Il resterait à envisager sous quelles conditions l'optimisme d'un Saint-Exupéry est encore possible aujourd'hui, s'il convient par exemple d'admettre que le monde que la science a modelé depuis quelques décennies est trop neuf encore pour que nous puissions le penser.
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