noblesse du sport

 

  La tradition antique (mens sana in corpore sano), la libération humaniste de la Renaissance, tout autant que l'idéal olympique moderne (Pierre de Coubertin) ont imprégné notre culture d'une représentation glorieuse de l'exercice sportif. On trouve encore sous la plume des meilleurs chroniqueurs le souvenir des épopées guerrières pour célébrer l'exploit de tel ou tel champion. Dans le programme d'éducation de la jeunesse, le sport est présenté par la République comme le lieu idéal où s'inculquent les valeurs nobles auxquelles elle prétend s'attacher : esprit d'équipe, "fair play", respect de l'adversaire, sens de l'effort, toute une quincaillerie clinquante à la queue de l'humanisme académique ! On sait d'ailleurs quelle fut la part du sport dans l'idéologie nazie. Mais, avant de les dénoncer, voyons dans un premier corpus de quoi sont faites ces valeurs.

 

 

TEXTE 1.

  Dans les années 1880, alors que se consolide la IIIe République, les activités sportives, en pleine effervescence, attirent la haute société parisienne et, tout particulièrement, les nobles qui disposent encore d'un capital social et symbolique considerable, même s'ils sont quelque peu tenus à l'écart de la politique et des affaires. Des pratiques comme l'équitation et l'escrime, mais aussi le lawn-tennis, le polo, voire l'automobile ou le vélo, pour ne prendre que ces quelques exemples, leur offrent de nombreuses occasions d'affirmer les dispositions et les valeurs traditionnellement attachées à leur condition, goût du risque, culte de la prouesse et de l'exploit, parfois aussi de l'originalité, en même temps que de marquer leur différence avec les bourgeois et les nouveaux notables : elles constituent en effet des activités gratuites et désintéressées, où la manière d'être, de paraître et de faire, style, fair-play, etc., compte souvent plus que la performance elle-même et où l'on peut, en tout cas, donner la priorité aux exigences du savoir-vivre par rapport aux nécessités du savoir-faire et à la recherche de la victoire à tout prix qui réduit la pratique sportive à une activité professionnelle et mercantile.
 Les nobles qui, à la différence des bourgeois, valorisaient et encourageaient les activités corporelles, étaient beaucoup mieux préparés qu'eux à pratiquer des activités sans fins utilitaires. La chasse, l'équitation, le combat à l'épée qui avaient longtemps rempli des fonctions techniques et professionnelles, étaient devenus, avec l'institution des Académies et le développement de l'enseignement (manèges pour le cheval, salles d'escrime, etc.) des activités rituelles qu'ils accomplissaient par plaisir. Ainsi, les nobles se trouvaient en quelque sorte prédisposés à favoriser le développement de ces anciennes pratiques et à opérer leur conversion en sports mais aussi à introduire de nouvelles pratiques (tennis, polo, vélo, etc.), à participer au travail d'introduction et de développement des sports et, paradoxalement, à s'en exclure, on le verra plus loin, dès qu'une clientèle relativement importante se constituait. Nombre de nobles, qui avaient vécu un moment en Angleterre en tant qu'émigrés ou qui y avaient effectué des voyages, contribuent, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, à lancer des modes, à importer les nouveaux "sports" et jouent, en ces matières comme dans tout ce qui touche au style de vie et à la stylisation de l'existence, le rôle sinon d'inventeurs, du moins de découvreurs et de médiateurs. Tel le baron Pierre de Coubertin, qui écrira que, "d'un bout à l'autre de sa vie d'homme", il a fait "le métier d'éclaireur".
 Les nouveaux sports, introduits pour la plupart à partir de l'Angleterre, se développent en France pour une large part en réaction contre la gymnastique militaire et scolaire, notamment dans les écoles privées destinées à l'élite : les élèves de l'Ecole Alsacienne, fondée au début de la Troisième République par des universitaires et des industriels protestants, sont les premiers élèves en France à pratiquer le football et à l'Ecole Monge se constituent dès 1888 de petits clubs sportifs où les élèves se gouvernent eux-mêmes. Les grands collèges de Juilly et d'Arcueil font aussi une bonne place aux sports et, en 1899, Edmond Demolins, ami de Pierre de Coubertin, fonde l'Ecole des Roches, sur le modèle anglais, qui accorde une part décisive aux sports dans la formation des élèves : il s'agit là d'éduquer plus que d'instruire, de former le caractère ou la volonté plus que l'intelligence, de valoriser le sport plus que la culture, l'énergie, le courage et surtout l'initiative plus que le savoir, l'érudition ou la docilité scolaire.
 Pour les nobles, le sport n'est pas seulement un moyen d'inculquer aux jeunes les valeurs dites aristocratiques qui, à ce stade du développement des pratiques sportives, sont inscrites, sinon dans les règles régissant explicitement les pratiques, du moins dans les principes non codifiés qui définissent la manière de pratiquer ; il permet aussi d'accumuler et d'étendre le capital social qui leur a été transmis par héritage. Pour eux, les sports, en particulier l'équitation, le golf ou le polo des clubs, s'inscrivent, en effet, comme les échanges mondains, bals, dîners, fêtes, soirées, rallyes, etc., au nombre des activités "gratuites" et "désintéressées" qui permettent les rencontres choisies et, par là, l'entretien et la diversification du capital social. [...]
 Le rôle de ces cercles et clubs, et aussi celui des écoles privées et des grands lycées, a souvent été souligné dans les études ayant pour objet la constitution et le développement des pratiques sportives à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle ; on a souvent aussi étudié le rôle de Coubertin et évoqué la participation intensive de la haute société, noblesse et bourgeoisie, à ces nouvelles activités ainsi que les liens avec l'Angleterre. [...] Pierre de Coubertin tente de concilier son admiration pour la Grèce antique, les valeurs chevaleresques et le Moyen Age chrétien, la nouvelle culture libérale de Sciences Po - il célèbre Taine et Le Play - , l'ouverture à l'Angleterre et aux Etats-Unis; au cours de ses séjours en Angleterre, il s'intéresse tout particulièrement au système pédagogique, visite de nombreux collèges et loue "la puissante originalité de la réforme entreprise par Thomas Arnold, headmaster du collège de Rugby, qui consista à introduire au sein de l'école "la notion que seul l'adolescent peut édifier sa propre virilité à l'aide des matériaux dont il dispose ; avant tout il doit rechercher le courage physique et la droiture de caractères, éléments d'ordre musculaire et moral auxquels il ne faut pas demander à l'ordre intellectuel d'ajouter de la force, car il ne saurait que la distiller en doses imperceptibles". Et Pierre de Coubertin, qui donnait ainsi la priorité aux activités physiques et morales, s'essaya lui-même aux sports les plus variés. […]
 Cherchant à concilier les valeurs non écrites de la tradition nobiliaire et les nouvelles valeurs sportives fondées sur une codification des règles et une organisation quasi bureaucratique des institutions et des pratiques, il prête une très grande attention au rituel et au cérémonial des Jeux olympiques, met au point le protocole pour le défilé des athlètes, le serment des athlètes, l'homme olympique etc., et souhaitait associer des cérémonies religieuses aux Jeux. […]
 Contre le surmenage scolaire, l'effort et le zèle des petits-bourgeois forts en thème, contre le nationalisme, il prône le développement des activités sportives, l'amateurisme, l'ouverture à l'Angleterre. Mais il défend aussi le désintéressement et les valeurs chevaleresques de la noblesse contre le mercantilisme et l'utilitarisme d'une fraction de la bourgeoisie et des nouveaux notables. Avec ses attitudes et ses positions souvent ambiguës, il condense en quelque sorte l'évolution de la noblesse avec toutes ses contradictions et il pourrait bien représenter un des cas les plus achevés où se laisse saisir le travail de reconversion du capital symbolique et social en capital culturel et en capital politique.

Monique de Saint Martin, La noblesse et les sports nobles (1989).

 

TEXTE 2.

  Le stade n'est que silence et solitude. Les réflecteurs s'éteignent un à un.
Les vitres des vestiaires s'éteignent, toutes ensemble. Quelque chose s'éteint.
Il n'y a plus qu'un garçon, là-bas, qui lance le disque dans la nuit descendue.
La lune monte. Il est seul. Il est la seule chose claire sur le terrain.
Il est seul. Il fait pour lui seul sa musique pure et perdue,
son effort qui ne sert à rien, sa beauté qui mourra demain.
Il lance le disque vers le disque lunaire, comme pour un rite très ancien,
officiant de la Déesse Mère, enfant de choeur de l'étendue.
Seul, - tellement seul, - là-bas. Il fait sa prière pure et perdue.

Henry de Montherlant, "Vesper", Les Olympiques (1924).

 

TEXTE 3.

 Le sport, l’émotion, l’espace Le langage, création continue, recèle des trésors de sagesse. Ses ambiguïtés sont significatives. Le sport, c’est, en première approximation, l’émotion, et l’espace. Le mot, en effet, évoque volontiers un moment d’émotion et de passion. On dira : cette réunion, c’était du sport. On saisit tout de suite que la réunion en question était animée. Mais il évoque aussi une activité physique, donc un déplacement volontaire, énergique dans l’espace. On dira : le médecin m’a conseillé de faire du sport. Entendez par là qu’il s’agissait pour quelqu’un menant une vie sédentaire de se donner de l’exercice.
 Il n’y a aucune raison de récuser les bifurcations du langage. Les métaphores, par leur diversité d’applications, sont au contraire révélatrices. Mouvement du cœur, l’émotion, mouvement du corps, l’espace, le sport se développe simultanément sous ces deux aspects qu’il donne de lui-même, et la classification des sports a évidemment tout intérêt à en tenir compte, à préciser ces notions. L’émotion ? Voyons ce que signifie cette première dominante.
 C’est d’abord l’épreuve. Elle n’est pas obligatoirement compétitive. On peut entreprendre une escalade, une traversée en solitaire. Il s’agit de la pousuite de l’exploit. Par rapport à la vie banale, prosaïque et quotidienne, elle permet d’accéder au domaine du merveilleux, de l’extraordinaire. Mais l’exploit, c’est le risque. On baigne dans l’armosphère du conte, celle de la mort côtoyée et menaçante.
 C’est ensuite la performance. On recule ses limites. On amène le possible aux confins de l’impossible. Plus vite, plus fort,plus haut. On raccourcit le temps. On élargit l’espace. On a prise sur eux.
 C’est surtout la compétition. L’émotion est alors saisie à l’état de son paroxysme tragique. Certes, on conserve l’affrontement d’un milieu hostile ainsi que la réalisation de la performance. Mais ces notions figurent au second plan. L’essentiel, ce que l’attention retient, c’est la mise en face l’un de l’autre de deux héros, de deux champions, de deux équipes, le moment précis où l’on va vasculer de l’égalité des chances vers l’inégalité du résultat. C’est le tragique, séparé du destin, dans le moment privilégié de sa liberté et de son incertitude.
 L’espace ? Examinons cette deuxième dominante. Tout se passe comme s’il était organisé de manière à conférer le maximum d’expressivité au dramatisme dont nous venons de parler. C’est chaque fois lelieu absolu, utopique. Il n’est nulle part. Rien n’exsite en dehors de lui. L’espace ludique consacre l’abolition du temps historique. C’est un centre du monde.
 Le réel est alors oublié. L’histoire le confirme. Les Barbares, à la fin de l’Antiquité, surprendront plus d’une fois les citoyens d’une ville occupés à suivre les jeux. Mieux, ils organiseront eux-mêmes des jeux pour maintenir la population romaine dans sa passivité politique. Aujourd’hui, dans les grandes occasions, lorsque le stade s'anime, la ville tend à devenir déserte.
 Nous comprenons maintenant ce qui reste à faire pour trouver un point d’appui solide à notre classification des sports. Il convient d’analyser la structure de ce lieu sacré promu brusquement au rang d’instant éternel. Sous ces structures, on doit découvrir les significations émotionnelles dont elles sont le véhicule.Dramatisme de la rencontre sportive et stylisation de l’espace ludique ne sont d’ailleurs que deux aspects complémentaires du même phénomène. Les clés de la sémiologie, les signifiactions attachées à l’organisation de l’espace, et celles de la psychanalyse, l’écho des profondeurs de l’inconscient, ouvrent, par des portes différe,ntes, l’accès d’un même domaine. C’est donc dans cette direction d’un double symbolisme de l’émotion et de l’espace qu’il convient de s’engager. L’organisatiion de l’espace sportif a toutes les chances d’être significative des intentions les plus profondes de l’institution. L’économie géométrique de la rencontre révèle ses fins les plus secrètes.

Bernard Jeu, Le sport, l’émotion, l’espace (1977)

 

Sujet de réflexion.

  « Il serait infiniment plus important pour le petit Français de prendre conscience de ce qu'il y a de poésie dans l'ensemble d'une après-midi où il a joué au ballon, que de s'évertuer à découvrir, sous les ânonnements et les bavotements de l'auto-suggestion collective et du grégarisme héréditaire, la poésie qui se trouve, ou qui ne se trouve pas, dans tel vers de Racine. »
      Henry de Montherlant, Les Olympiques.

 

 


Leni Riefenstahl, Olympia (J.O. de Berlin, 1936).

 

 

 

     

 

 

 

 

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