Femmes et fées

 

 

 

Objets d'étude :
Écriture poétique et quête du sens.
Les réécritures.

Corpus :
    Aloysius Bertrand : Ondine (Gaspard de la nuit)
    Jean Lorrain : Mélusine (L'Ombre ardente)
    Guillaume Apollinaire : La Loreley (Alcools)
    Jean Giraudoux : Ondine (extrait)
    André Breton : Arcane 17 (extrait).

 

  Les grands mythes consacrent tous l'altérité de la femme. Nuisible ou bienfaitrice, elle apparaît toujours comme une créature radicalement étrangère à l'entendement masculin, beaucoup plus chargé pour sa part de rationalité. Car la représentation de la femme dans la mythologie se nourrit de symboles particulièrement complexes et contradictoires qui relèvent d'une archéologie des mentalités. L'art, la poésie ont toujours suggéré cette profondeur élémentaire : fille du feu, comme le dit Nerval, la femme est tout à la fois fille de l'air, de la terre et de l'eau.
  C'est dans ces deux derniers éléments, parfois difficilement séparables, que le fonds des légendes met le mieux en lumière la royauté secrète de la femme dans la nature et exprime le plus clairement son destin. Les figures que l'on peut y puiser, nixes, vouivres ou sirènes - Ondine, Loreley, Mélusine - assument jusqu'au sacrifice une vieille malédiction qui les rend désespérément incapables d'épouser ou de garder l'homme qui les sauverait. Car à travers les légendes qui colportent leur histoire, c'est bien la figure masculine qui est en question, cet homme impatient de lever des mystères devant lesquels il a peur de rester désemparé.
  La séquence que nous proposons s'articule autour de cette problématique : comment la réécriture du mythe de l'ondine nous parle-t-elle de la nature féminine ?

 

Waterhouse, Hylas et les nymphes (détail)
Texte 1

but de la séance : commentaire littéraire.

Aloysius BERTRAND
Ondine (Gaspard de la nuit, 1842)

 

. . . . . . . . Je croyais entendre
Une vague harmonie enchanter mon sommeil,
Et près de moi s’épandre un murmure pareil
Aux chants entrecoupés d’une voix triste et tendre.
                        Ch. Brugnot. — Les deux Génies.

— « Écoute ! — Écoute ! — C’est moi, c’est Ondine qui frôle de ces gouttes d’eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici, en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi.

» Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l’air.

» Écoute ! — Écoute ! — Mon père bat l’eau coassante d’une branche d’aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d’écume les fraîches îles d’herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne. »

  Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt, pour être l’époux d’une Ondine, et de visiter avec elle son palais, pour être le roi des lacs.

  Et comme je lui répondais que j’aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus.

 

  Nature du texte :

  • un poème en prose : le texte est tiré du recueil de poèmes en prose Gaspard de la nuit sous-titré par l'auteur Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot. Le texte a en effet tous les caractères du poème en prose (cf. le groupement que nous lui avons consacré) : unité de structure, concentration des effets poétiques, musicalité, onirisme.
  • un texte narratif : dans sa structure strophique en prose, le poème raconte une histoire. Trois strophes correspondent d'abord au discours d'Ondine adressé au narrateur, discours direct in medias res qui  se précise dans la quatrième strophe par la proposition d'un mariage. La cinquième strophe manifeste un refus de la part du narrateur qui provoque la disparition d'Ondine. Ce schéma très simple renoue avec la tradition mythologique du piège tendu par une nymphe maléfique (cf. l'histoire d'Hylas) mais ses larmes vite dissipées par le rire nous rapprochent plutôt des nixes naïves des légendes germaniques, toujours désireuses d'épouser un humain. La structure du poème est rendue circulaire par le retour à la fin du texte des motifs du début : le giboulées qui ruissellent sur les vitraux bleus à la fin du texte rappellent et continuent les gouttes d'eau sur les losanges de la fenêtre. Cette structure donne au poème beaucoup de fluidité et accentue l'impression d'un rêve fugitif.
  • les formes descriptives : elles sont données par le discours d'Ondine qui précise le lieu et le moment. Tous les effets poétiques se concentrent dans son évocation : métaphores animistes (flot/ondin, courant/sentier qui serpente, eau coassante, bras d'écume, saule caduc et barbu qui pêche à la ligne), champ lexical des couleurs froides (blanc, bleu, vert), longues phrases qui ondulent. Le poème réunit tous les éléments propres à la féerie.

  Le merveilleux :

  • un conte : on appelle merveilleux le genre dans lequel les éléments surnaturels s'insèrent dans la réalité sans provoquer de surprise ou d'effroi. Quelques topoi du conte merveilleux sont en effet présents : outre le personnage de l'ondine dans son rôle classique de charmeuse tentatrice et du cadre féerique où elle évolue (palais au fond du lac, triangle du feu, de la terre et de l'air qui, avec l'eau, consacre la fusion des quatre éléments), on notera le caractère médiéval de la scène (losanges sonores de ta fenêtre, dame châtelaine sur son balcon, vitraux bleus). Du conte, le poème a encore la simplicité exemplaire du schéma narratif et la familiarité, même méfiante, de l'humain avec les créatures surnaturelles.
  • l'onirisme : le dialogue a-t-il bien lieu ? De quelle réalité le narrateur nous parle-t-il ? Il pourrait bien ne s'agir que d'un rêve fugitif consécutif au ruissellement de l'eau sur les fenêtres. On reconnaît là ce qu'Aloysius Bertrand a appelé, dans le sous-titre du recueil, une fantaisie. Les artistes qu'il y évoque placent aussi le poème sous le signe de la vision qui le dispute ici avec les sonorités liquides propres à installer le lecteur au milieu d'un rêve.

 

Texte 2

but de la séance : spécificité du texte poétique.

Guillaume APOLLINAIRE
La Loreley (Alcools, 1913)

 

 La légende de la Loreley est très répandue en Allemagne où Apollinaire en a pris connaissance. A l'origine, Loreley est le nom d'un rocher abrupt surplombant le Rhin, connu pour les dangers que présente le fleuve à cet endroit-là. Le poète Clemens Brentano lui donna une ampleur mythologique au début du XIXème siècle en racontant dans une ballade le chagrin d'amour d'une jeune fille et son suicide du haut de ce rocher. De ce fait, Loreley est devenu le nom d'une nixe qui attire les navigateurs par ses chants et cause leur trépas.

à Jean Sève

À Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l’évêque la fit citer
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé

Évêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence

Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc

Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves

Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle

Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil


  Le travail poétique :

 Le poème d'Apollinaire est le plus souvent une simple traduction de la ballade de Brentano que nous reproduisons ci-dessous. Pourtant il correspond à l'évidence à un travail de mise en forme. Vous essaierez d'en recenser les caractères essentiels, qui permettront de mettre en valeur la spécificité du texte poétique : mise en page, construction du récit, rythmes, vocabulaire, images... (Vous pourrez vous aider de notre fiche Qu'est-ce qu'un texte poétique ?)

[Au cours d'un voyage sur les bords du Rhin, le jeune Godwi fait la connaissance d'une comtesse et de sa fille Violette. C'est dans la bouche de cette dernière que le narrateur place la ballade Die Lore Lay où apparaît pour la première fois l'héroïne malheureuse.]

  « À Bacharach, au bord du Rhin, habitait une magicienne. Elle était belle et gracieuse. Elle séduisait facilement le cœur. Déjà, plusieurs hommes avaient souffert pour elle. Une fois qu'on était tombé dans ses liens d'amour, on ne pouvait plus s'en délivrer.
L'évêque la cita devant le tribunal ecclésiastique. Il voulait la condamner, mais il n'en eut pas la force, tant il la trouva belle. «Dis-moi, s'écria-t-il avec émotion, dis-moi, pauvre Lore Lay, qui donc a fait de toi une méchante sorcière ?
- Seigneur évêque, laissez-moi mourir. Je suis lasse de la vie ; car tous ceux qui me regardent sont condamnés à souffrir. Le feu magique est dans mes regards, et mon bras est une baguette magique. Jetez-moi dans les flammes, détruisez mes enchantements.
- Je ne peux pas te condamner avant que tu m'aies dit comment il se fait que ce feu magique ait déjà pénétré dans mon sein. Je ne peux pas te condamner, car mon coeur se briserait en deux.
- Seigneur évêque, ne vous moquez pas d'une pauvre fille. Priez plutôt, priez pour moi le Dieu de miséricorde. Je ne veux pas vivre plus longtemps. Je ne peux plus aimer. Condamnez-moi à mort. Voilà tout ce que je vous demande. Celui que j'aimais m'a trahi ; il s'est éloigné de moi ; il est parti pour la terre étrangère. La douceur du regard, le frais incarnat du visage, la suave mélodie de la voix, voilà ma magie. Moi-même j'en suis victime. Mon âme est pleine de douleur, et je mourrais si je voyais mon image. Faites-moi donc justice. Laissez-moi mourir. Tout a disparu pour moi dans le monde, depuis que je ne vois plus celui que j'aimais.»
L'évêque appela trois chevaliers :
- Conduisez-la, dit-il, dans un cloître. Va, ma belle Lore Lay ; que le ciel ait pitié de toi ! Tu deviendras nonne, tu porteras la robe noire et blanche. Prépare-toi sur cette terre au grand voyage de la mort.
Les chevaliers partirent pour le cloître, et regardèrent avec tristesse la belle Lore Lay.
- Ô chevaliers ! s'écria-t-elle, laissez-moi monter sur ce rocher. Je veux voir encore une fois la demeure de mon bien-aimé ; je veux contempler encore une fois les vagues profondes du Rhin. Puis nous irons au cloître, et je deviendrai la fiancée du Seigneur.
Le roc est taillé à pic, difficile à gravir. Mais elle s'élança rapidement jusqu'à son sommet, et là, debout, elle s'écria :
- Je vois un bateau sur le Rhin ; celui qui guide ce bateau doit être mon bien-aimé. Oui, c'est sans doute mon bien-aimé, et la joie me revient au cœur.
  À ces mots, elle baissa la tête et se précipita dans le fleuve. »
  Là s'arrêta le chant du poète. Mais le peuple continua la tradition. Il raconte que Lore Lay apparaît encore au milieu du fleuve où elle s'est jetée, comme Sapho. Souvent on la voit à la surface des vagues, tresser ses longs cheveux; souvent, le soir, on l'entend jouer de la harpe et chanter, et ceux qui prêtent l'oreille à ses chants, ne peuvent résister à la magie de sa voix, à la fascination de son regard. Ils abandonnent leur barque et se jettent dans les flots.
Clemens BRENTANO, Godwi, 1801.

 

 

but de la séance : lecture analytique.

Jean GIRAUDOUX, Ondine (1939)
Acte II, scène 11

[S'inspirant d'un conte de l'écrivain allemand La Motte-Fouqué, Giraudoux met en scène à travers le mythe d'Ondine l'union impossible de l'homme et de la femme. La jeune Ondine, quinze ans, s'est éprise du chevalier Hans et, contre l'avis de son oncle, le Roi des ondins, est devenue son épouse. Mal à l'aise à la Cour où triomphe au contraire Bertha, l'ancienne fiancée de Hans, Ondine ne tarde pas à découvrir le mensonge et la tromperie. A l'issue d'une cérémonie où sa franchise fait scandale, la reine Yseult a souhaité lui parler.]

 

YSEULT : Ondine, disparais ! Va-t'en !
ONDINE : Avec Hans ?
YSEULT : Si tu veux ne pas souffrir, si tu veux sauver Hans, plonge dans la première source venue... Va-t'en !
ONDINE : Avec Hans ? Il est si laid dans l'eau !
YSEULT : Tu as eu avec Hans trois mois de bonheur. Il faut t'en contenter. Pars pendant qu'il est temps encore.
ONDINE : Quitter Hans ? Pourquoi ?
YSEULT : Parce qu'il n'est pas fait pour toi. Parce que son âme est petite.
ONDINE : Moi je n'en ai pas. C'est encore pis !
YSEULT : La question ne se pose pas pour toi, ni pour aucune créature non humaine. L'âme du monde aspire et expire par les naseaux et les branchies. Mais l'homme a voulu son âme à soi. Il a morcelé stupidement l'âme générale. Il n'y a pas d'âme des hommes. Il n'y a qu'une série de petits lots d'âme où poussent de maigres fleurs et de maigres légumes. Les âmes d'homme avec les saisons entières, avec le vent entier, avec l'amour entier, c'est ce qu'il t'aurait fallu, c'est horriblement rare. Il y en avait par hasard une en ce siècle, et en cet univers. Je regrette. Elle est prise.
ONDINE : Moi je ne la regrette pas du tout.
YSEULT : C'est que tu ne sais pas ce que c'est, un ondin à grande âme.
ONDINE : Je le sais très bien, nous en avons eu un ! Il ne nageait que sur le dos pour voir le ciel. Il prenait des crânes d'ondins morts entre ses nageoires et les contemplait. Il lui fallait onze jours de solitude et d'étreinte avant l'amour. Il nous a lassées toutes. Même les plus âgées l'évitent. Non, le seul homme digne d'être aimé est celui qui ressemble à tous les hommes, qui a la parole, les traits de tous les hommes, qu'on ne distingue des autres que par des défauts ou des maladresses en plus...
YSEULT : C'est Hans.
ONDINE : C'est Hans.
YSEULT : Mais ne vois-tu pas que tout ce qui est large en toi, Hans ne l'a aimé que parce qu'il le voyait petit ! Tu es la clarté, il a aimé une blonde. Tu es la grâce, il a aimé une espiègle. Tu es l'aventure, il a aimé une aventure... Dès qu'il soupçonnera son erreur, tu le perdras...
ONDINE : Il ne le verra pas. Si c'était Bertram, Bertram le verrait. Mais je me doutais du danger. Entre tous les chevaliers j'ai choisi le plus bête...
YSEULT : Le plus bête des hommes voit toujours assez clair pour devenir aveugle.
ONDINE : Alors je lui dirai que je suis une Ondine !
YSEULT : Ce serait le pire. Peut-être es-tu pour lui, en ce moment, une espèce d'Ondine, mais parce qu'il ne croit pas que tu en es une. La vraie Ondine, pour Hans, ce ne sera pas toi, mais, dans quelque bal travesti, Bertha avec un caleçon d'écailles.
ONDINE : Si les hommes ne savent pas supporter la vérité, je mentirai !
YSEULT : Que tu cherches la vérité ou le mensonge, chère enfant, tu ne tromperas personne et tu offriras aux hommes ce qu'ils détestent le plus.
       Burne-Jones, Les profondeurs de la mer
ONDINE : La fidélité ?
YSEULT : Non. La transparence. Ils en ont peur. Elle leur paraît le pire secret. Dès que Hans verra que tu n'es pas un résidu de souvenirs, un amas de projets, un entassement d'impressions et de volontés, il aura peur, tu seras perdue. Crois-moi. Va-t'en, sauve-le !
ONDINE : O reine, c'est que je ne le sauverai pas en partant. Si je reviens chez les ondins, ils s'empresseront autour de moi, attirés par le goût humain. Mon oncle voudra que j'épouse l'un d'eux. Je refuserai. De colère il tuera Hans... Non ! C'est sur la terre que je dois sauver Hans. C'est sur la terre que je dois trouver le moyen de cacher à mon oncle qu'il me trompe, si un jour il ne m'aime plus. Mais il m'aime encore, n'est-ce pas ?
YSEULT : Sans aucun doute. De toutes ses forces !
ONDINE : Alors pourquoi chercher, reine ? Nous l'avons, le remède ! J'en ai eu l'idée tout à l'heure, pendant la dispute. Chaque fois que je voulais détourner Hans de Bertha, je n'arrivais qu'à le lancer vers elle. Dès que je disais du mal de Bertha, il prenait son parti... Je vais agir tout au contraire ! Vingt fois par jour je lui dirai qu'elle est belle, qu'elle a raison. Alors elle lui sera indifférente, elle aura tort. Chaque jour je m'arrangerai pour qu'il la rencontre, pour qu'elle soit la plus éclatante possible, au soleil, en robe de Cour. Alors il ne verra que moi. J'ai déjà un projet. C'est que Bertha vienne habiter avec nous, dans le château de Hans... Ainsi ils passeront toute leur vie ensemble : ce sera comme si elle était loin. Je prendrai tous les prétextes à les laisser seuls, la promenade, la chasse : ce sera comme s'ils étaient dans une foule. Ils liront ensemble leurs manuscrits, coude à coude; il la regardera peindre ses lettrines, visage à visage; ils s'effleureront, ils se toucheront : alors ils se sentiront séparés et ils n'auront point de désir. Alors je serai tout pour Hans... Comme je comprends les hommes, n'est-ce pas ?... Tel est mon remède... (Yseult s'est levée et vient l'embrasser...) O reine Yseult, que faites- vous ?
YSEULT : Yseult te dit merci.
ONDINE : Merci ?
YSEULT : Merci pour la leçon d'amour... Que le ciel juge. Laissons faire les recettes d'Ondine...

 

  • Les personnages : face à Ondine, la pièce met en scène une reine prénommée Yseult. Le souvenir de l'héroïne du roman de Tristan semble s'imposer, notamment dans un dialogue où est censé se définir le véritable amour. La reine de Giraudoux a, elle, un époux qui s'appelle Hercule, ce qui évite de pousser trop loin le rapprochement. Mais la reine entend bien d'abord conseiller Ondine sur la question de l'amour, ce qui pose la relation des deux personnages en termes fusionnels.
  • La conduite du dialogue : montrez comment se manifeste l'inversion des rôles, la Reine, au début initiatrice, finissant par saluer la leçon d'Ondine. À partir de quelle réplique cette inversion s'opère-t-elle ? La scène s'achève sur un enjeu dramatique : lequel ?
  • L'argument central : « L'homme a voulu son âme à soi » dit la reine Yseult, opposant cette volonté à l'âme générale dont participent la nature et tous les êtres qui la peuplent. Pour expliquer cette étroitesse, quels caractères les deux femmes attribuent-elles à l'homme dans leur dialogue ?
  • Lisez la pièce et consultez l'étude que nous en avons donnée pour apprécier le sacrifice d'Ondine et l'issue que l'œuvre de Giraudoux lui réserve.
  •  

    but de la séance : lecture analytique.

    André BRETON
    Arcane 17 (1945)

      Déjà saisi par le mythe de Mélusine au moment où il écrit Nadja, André Breton exalte sa richesse dans la lecture féministe qu'il en donne dans Arcane 17. Ce mythe est un des plus importants du folklore français. Ses racines très profondes touchent au mystère féminin et aux terreurs ataviques qu'ils provoquent dans l'imaginaire masculin. La légende nous parle d'une double transgression dont sont victimes la fée Présine puis sa fille, Mélusine. Présine avait fait promettre au roi Elinas, son mari, de ne pas chercher à la voir pendant ses couches. La trahison d'Elinas exige une sanction et Mélusine s'avise d'en infliger une si lourde que sa mère la condamne à revêtir chaque samedi une queue de serpent. Mélusine, pour être pleinement humaine, doit exiger à son tour de son mari, Raimondin, qu'il ne la voie pas ce jour-là. Jaloux, Raimondin surprend un jour le secret et finit par en aviser son entourage. Mélusine est désormais rejetée du monde humain : la légende évoque le cri douloureux par lequel elle exprime son désespoir mais aussi la promesse d'un retour.
      La lecture que Breton propose du mythe mélusinien prend tout son sens au lendemain de la 2ème guerre mondiale : à l'heure où toutes les grandes puissances peuvent avoir à rendre des comptes sur le carnage effroyable où elles ont sombré, Breton en appelle à l'entendement féminin, le seul qui lui semble capable de « rédimer cette époque sauvage ».

      Mélusine au-dessous du buste se dore de tous les reflets du soleil sur le feuillage d’automne. Les serpents de ses jambes dansent en mesure au tambourin, les poissons de ses jambes plongent et leurs têtes reparaissent ailleurs comme suspendues aux paroles de ce saint qui les prêchait dans le myosotis, les oiseaux de ses jambes relèvent sur elle le filet aérien. Mélusine à demi reprise par la vie panique, Mélusine aux attaches inférieures de pierraille ou d’herbes aquatiques ou de duvet de nid, c’est elle que j’invoque, je ne vois qu’elle qui puisse rédimer cette époque sauvage. C'est la femme tout entière et pourtant  la femme telle qu'elle est aujourd'hui, la femme privée de son assiette humaine, prisonnière de ses racines mouvantes tant qu'on veut, mais aussi par elles en communication providentielle avec les forces élémentaires de la nature. La femme privée de son assiette humaine, la légende le veut ainsi, par l'impatience et la jalousie de l'homme. Cette assiette, seule une longue méditation de l'homme sur son erreur, une longue pénitence proportionnée au malheur qui en résulta, peut la lui rendre. Car Mélusine, avant et après la métamorphose, est Mélusine.
      Mélusine non plus sous le poids de la fatalité déchaînée sur elle par l’homme seul, Mélusine délivrée, Mélusine avant le cri qui doit annoncer son retour, parce que ce cri ne pourrait s’entendre s’il n’était réversible, comme la pierre de l’Apocalypse et comme toutes choses. Le premier cri de Mélusine, ce fut un bouquet de fougère commençant à se tordre dans une haute cheminée, ce fut la plus frêle jonque rompant son amarre dans la nuit, ce fut en un éclair le glaive chauffé à blanc devant les yeux de tous les oiseaux des bois. Le second cri de Mélusine, ce doit être la descente d’escarpolette dans un jardin où il n’y a pas d’escarpolette, ce doit être l’ébat des jeunes caribous dans la clairière, ce doit être le rêve de l’enfantement sans la douleur.
      Mélusine à l’instant du second cri : elle a jailli de ses hanches sans globe, son ventre est toute la moisson d’août, son torse s’élance en feu d’artifice de sa taille cambrée, moulée sur deux ailes d’hirondelle, ses seins sont des hermines prises dans leur propre cri, aveuglantes à force de s’éclairer du charbon ardent de leur bouche hurlante. Et ses bras sont l’âme des ruisseaux qui chantent et parfument. Et sous l’écroulement de ses cheveux dédorés se composent à jamais tous les traits distinctifs de la femme-enfant, de cette variété si particulière qui a toujours subjugué les poètes parce que le temps sur elle n’a pas de prise.
    illustration du roman de Jean d\'Arras, XV°siècle

     

    • Un poème en prose : montrez comment le texte, mêlant discours et récit, formes argumentatives et narratives, tient à la fois du poème et de l'essai.
    • La « vie panique » : Breton appelle ainsi la vie souterraine de la Nature, ce grand Tout (grec pan) dont les forces élémentaires se manifestent loin de l'ordre civilisé. Mélusine, en effet, transcende cet ordre par sa participation à divers éléments (elle est à la fois chtonienne et aquatique), divers règnes animaux et par son alliance avec le végétal. Repérez ces différents caractères. Pour apprécier pareil syncrétisme, vous pourrez consulter le poème de Breton L'Union libre.
    • la lecture du mythe : la légende évoque les cris poussés par Mélusine au moment où elle se sait trahie et ceux par lesquels elle annonce ensuite les deuils de sa famille. Breton parle du premier cri, celui de la trahison et de l'exil, et du second cri, celui du retour, par lequel le poète évoque une libération future de la femme à l'égard des déterminismes qui l'accablent. Ici la reprise du mythe se tourne délibérément vers l'utopie sociale par la promesse du règne inéluctable de la femme.
    • La femme-enfant : cette expression ne signale pas ici un être immature et superficiel mais une créature essentiellement décalée par rapport aux images que la société masculine impose de la femme : « Je choisis la femme-enfant non pour l'opposer à l'autre femme, mais parce qu'en elle et seulement en elle me semble résider à l'état de transparence absolue l'autre prisme de vision dont on refuse obstinément de tenir compte, parce qu'il obéit à des lois bien différentes dont le despotisme masculin doit empêcher à tout prix la divulgation. » (Arcane 17).

     

     Synthèses.

    1. Évaluation sommative.

    Commentaire littéraire.

    Jean LORRAIN
    Mélusine (L'Ombre ardente, 1897)

    Vous ferez du sonnet suivant un commentaire littéraire :

     






    5





    10





     

    Les bras nus cerclés d'or et froissant le brocart1
    De sa robe argentée aux taillis d'aubépines,
    Mélusine apparaît entre les herbes fines,
    Les cheveux révoltés, saignante et l'œil hagard.

    La splendeur de sa gorge éblouit le regard
    Et l'émail de ses dents a des clartés divines ;
    Mais Mélusine est folle et fait dans les ravines
    Paître au pied des sapins la biche et le brocart2.

    Depuis cent ans qu'elle erre au pied des arbres fées,
    Elle est fée elle-même ; un charme étrange et doux
    La fait suivre à minuit des renards et des loups.

    Ses yeux au ciel nocturne enchantent les hiboux
    Et près d'elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,
    Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.


    1. brocart : étoffe de soie rehaussée de dessins brochés d’or et d’argent.
    2. brocart : chevreuil, daim ou cerf d'un an.

     

     Une première lecture laissera sans doute une impression ambiguë : Mélusine est ici à la fois somptueuse et inquiétante (la double adjectivation du vers 10 en est un signe : charme étrange et doux). Une observation de cet ordre peut fournir une piste d'étude intéressante, voire une problématique d'ensemble. Essayons d'organiser ces deux points dans un tableau :

    I- Un monde féerique

    II- Une fée inquiétante

     le cadre naturel :
    - riche en couleurs et en matériaux précieux : « or - argentée ».
    - L'impression générale est celle d'un vitrail très "art nouveau".

     une divinité :
    - effet dilatoire de son apparition rejetée au vers 3
    - beauté : « bras nus cerclés d’or, robe argentée, splendeur, éblouit ».  
    - termes mélioratifs assimilant Mélusine à une divinité : « apparaît - clartés divines - clairs trophées ».

    - Mélusine gouverne la nature (« fait paître, fait suivre »).

     la vie panique :
    - végétation sauvage (« taillis d’aubépines, herbes fines, sapins, fleurs en clairs trophées, ravines, arbres fées, glaïeul rose, houx »);
    - faune (« brocart, biche, hiboux, renards et loups »).

     le thème de la folie surgit au deuxième quatrain (« Mais Mélusine est folle ») préparé par une vision effrayante : « Les cheveux révoltés, saignante et l’œil hagard. » Les tercets ont pour rôle d'expliquer la dimension féerique du personnage.

     une sorcière : le poème renoue avec le caractère inquiétant de cette « fée qui erre », répandant ses charmes (« yeux enchantent les hiboux »), comme si elle avait à poursuivre une vengeance séculaire (« cheveux révoltés » ).

      un combat à mener : « érige, trophées, jaillit ». Le glaïeul fait penser à un glaive (gladiolus) et son jaillissement est mis en relief par la position soudaine du verbe au début du v.14.

     Cette apparition accentue l’ambivalence de Mélusine, fée tutélaire (« un charme étrange et doux »), qui mêle douceur et violence (« glaïeul rose à feuillage de houx »).

     Rédigez le développement selon la méthode indiquée.

     

    2. Essai - Féminisme et misogynie :

      « Je dis que les masles et femelles sont jettez en mesme moule : sauf l'institution et l'usage, la différence n'y est pas grande », note Montaigne1. Voilà qui est clair, de la part de quelqu'un qu'on accuse couramment de misogynie. C'est que, au nom de cette petite différence, Montaigne s'est avisé de critiquer ces femmes qui veulent en tout imiter les hommes et notamment dans des domaines où, selon lui, elles n'ont pas leur place : « Quand je vois qu'elles s'appliquent à l'étude de la rhétorique, du droit, de la logique et de semblables drogues aussi vaines et aussi inutiles pour leur besoin, je commence à craindre que les hommes qui le leur conseillent ne le fassent pour avoir le moyen de les gouverner sous ce prétexte2 ». On voit comment Montaigne entend soustraire les femmes à cette tutelle et leur réserver pleinement les secteurs où leur nature peut librement exceller.
      Mais les féminismes d'inspiration existentialiste ont farouchement combattu cette notion de nature (de "genre", dirait-on aujourd'hui) pour finalement faire de la femme "un homme comme les autres". Pour s'être opposé à ce nivellement et avoir milité d'une certaine manière pour l'avènement de l'entendement féminin aux dépens de l'hégémonie masculine, Breton fut souvent accusé de prêter le flanc aux pires régressions idéologiques. On rappellera trois mises en accusation célèbres : « La femme surréaliste est une forgerie de mâles3 » ou « Breton ne parle pas de la femme en tant qu'elle est sujet. [...] Vérité, Beauté, Poésie, elle est Tout : une fois de plus tout sous la figure de l'Autre. Tout excepté soi-même4 » ou encore « Toute vénération de la femme, qu'elle soit sur le mode religieux, surréaliste [...] est un racisme. Mais quand vous le  dénoncez à l'homme, il ne comprend pas5».
      Peut-on donc affirmer l'existence d'une nature spécifiquement féminine sans pour autant faire preuve de misogynie ? Vous pourrez vous poser cette question et tenter d'y répondre en consultant quelques textes qui se sont voulu des hymnes à la femme, et notamment :

     

    Voir sur Amazon :

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    1. Essais, III, III, De trois commerces.
    2. ibid., translation d'André Mary.
    3. Xavière Gauthier, Surréalisme et sexualité, Gallimard, 1971.
    4. Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, I (Gallimard, 1949).
    5. Marguerite Duras, citée par Dominique Desanti dans « Les socialistes et les femmes », Tel Quel n° 61, Printemps 1975, p. 86.

     

    3. Sujet d'EAF :

      sujet de bac ES/S (centres étrangers 2012).

     

     

     

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