Jean GIRAUDOUX
               ONDINE
(suite)

 

ACTE III

 

Synopsis : [La cour du château. Le matin du mariage de Bertha et du chevalier.]

Alors que les domestiques s'affairent pour le mariage, Hans et Bertha parlent d'Ondine, qui a disparu depuis six mois. Hans est amer qu'elle l'ait trompé avec Bertram et se montre inquiet de ce que ses serviteurs se mettent à parler en alexandrins, signe de malheur chez les Wittenstein (scène 1). Cependant deux pêcheurs annoncent la capture d'Ondine et la tenue immédiate de son procès (scène 2).  Avant qu'il ait lieu, Hans réclame devant les juges d'être enfin débarrassé des "vies extra-humaines" (scène 3). Le procès qui suit révèle cependant les ressorts de sa jalousie, qui le rend incapable de situer pour les juges les motifs de sa plainte. Déguisé en homme du peuple, le roi des Ondins pratique sur Ondine et Bertram un interrogatoire plus efficace qui dénonce le généreux mensonge d'Ondine et l'intensité de son amour pour Hans (scène 4). Restée seule avec lui, Ondine supplie le roi des Ondins de ne pas tuer Hans, mais celui-ci avoue son impuissance : Hans mourra d'avoir rencontré la vérité (scène 5). La scène qui suit est celle des adieux : Ondine sait qu'elle perdra la mémoire à l'instant de la mort de Hans et elle lui raconte comment elle a inlassablement appris le chemin des hommes pour ne plus jamais l'oublier. Hans meurt (scène 6) et, rappelée aussitôt au royaume des ondins, Ondine émet un regret devant son corps qu'elle ne reconnaît pas : "Comme c'est dommage! comme je l'aurais aimé !" (scène 7).

 

puce.gif (148 octets) RÉALISME ET POÉSIE :

   L'entracte souhaité par le chambellan trouve une fonction classique, révélée par la didascalie initiale : toute une part romanesque de l'intrigue est ainsi occultée et réduit à nouveau la crise à ses moments forts. La féerie permet en effet de resserrer le temps et de donner au drame qui se noue une très forte concentration. Dans cet acte, où on compte de nombreuses allusions aux procès en sorcellerie du Moyen Age (on pense aux légendes rhénanes, à la Loreleï), les éléments merveilleux trouvent bien plus qu'une fonction décorative : ils manifestent un retour progressif d'Ondine dans son monde, qui atteste l'échec du mariage qu'elle avait souhaité avec les hommes, et aussi celui de son sacrifice. 

   Le mélange de merveilleux et de prosaïsme auquel la pièce nous a habitués trouve ici une étonnante concentration, puisque l'acte oscille sans cesse entre ces deux pôles : ainsi les domestiques se mettent à filer l'alexandrin, et parfois un poème entier, poésie tragi-comique vu la rusticité des personnes et le signe de mort qu'elles expriment ici inconsciemment. 
  La féerie est d'ailleurs naturellement exprimée par des êtres du commun : la capture d'Ondine est présentée dans un récit de pêche; le premier juge évoque une journée soudain privée de surnaturel. Le souci de logique manifesté par les juges lors même qu'ils ont à faire le procès du démoniaque aboutit au comique, ces juristes faisant appel pour des faits magiques à une juridiction très précise. Ce phénomène se reproduit avec les questions des deux juges soucieux d'établir la réalité de l'amour d'Ondine, et, cette fois, l'humour se fait plus grinçant, tant ils y mettent de balourdise. Souvent, c'est dans le discours d'Ondine que l'alchimie s'opère : ainsi sa manière poétique et passionnée d'évoquer les gestes du ménage sous les eaux du Rhin.
  Car ce prosaïsme n'est pas que responsable de la tonalité humoristique, voire comique, de certaines scènes : il est aussi la condition essentielle de la poésie propre à Giraudoux. On a pu rapprocher non sans raison de la préciosité du XVII° siècle ce style particulier par lequel les réalités les plus plates accèdent, par le pouvoir des mots, à une véritable noblesse. De fait métaphores et périphrases se coulent avec grâce dans une langue théâtrale pourtant simple et naturelle. On retiendra surtout le chant d'amour passionné qui éclate dans les gestes ménagers les plus quotidiens. La fonction de cet univers prosaïque est donc inscrite dans un véritable refus du réalisme : si Giraudoux met en scène notre langage, nos gestes et parfois notre décor quotidien, c'est toujours pour en dépasser les apparences et nous amener aux essences. Car le théâtre de Giraudoux est avant tout un théâtre d'Idées.


Waterhouse : Hylas et les nymphes (détail)

 

 

 

puce.gif (148 octets)  HANS : LA PISTE HUMAINE ET L'ABSOLU :

     Si, jusqu'à la fin de la pièce, Hans révèle encore son humanité fruste et étroite (ainsi ses réactions d'amour-propre devant ce qu'il croit être la tromperie d'Ondine lui font réclamer une terre exempte de vies extra-humaines), Bertha se trompe en le présentant encore attaché à la "piste humaine", car elle néglige ce que le passage d'Ondine aura  transformé du personnage.  Nous assistons, en effet, à une étonnante sublimation de Hans, même si elle vient trop tard : il devine la profondeur de l'amour d'Ondine et constate combien cette aventure l'aura lui-même "secoué, concassé, écorché", déplorant pathétiquement que l'Amour ait fondu sur lui, "pauvre chevalier, misérable humain moyen". Le voilà étonné de ne plus pouvoir vivre, surpris d'une fin qui ne devait pas être la sienne : "il est mort d'amour". Le roi des Ondins exprime pour nous cette part tragique du destin humain : les hommes qui  ont "heurté une vérité, une simplicité, un trésor" deviennent ce qu'il appellent fous : "ils sont soudain logiques, ils n'abdiquent plus; ils n'épousent pas celle qu'ils n'aiment pas, ils ont le raisonnement des plantes, des eaux, de Dieu : ils sont fous." C'est au moment de sa mort que Hans rejoint donc l'absolu d'Ondine, et il meurt de l'avoir rencontré.

 

Acte III scène 5 (Isabelle Adjani, François Chaumette,
Comédie-Française 1974, mise en scène de Raymond Rouleau.)

 

ONDINE : "ELLES M'APPELLERONT L'HUMAINE" :

  

   L'habileté de Giraudoux est de n'avoir pas limité le personnage d'Ondine à une immatérialité symbolique. Dans toute la pièce, elle est une vraie femme, et, plus que jamais, le dernier acte consacre cette humanité. Ulrich l'exprime naïvement en soutenant qu'elle "sent l'algue et l'aubépine", synthèse des règnes aquatique et terrestre. Femme, Ondine l'est jusqu'à l'acceptation du mensonge et au reniement de ses privilèges naturels : le roi des Ondins saluera cette humanité, ainsi que les domestiques, en rappelant ses humbles efforts ménagers. Seule peut-être, exceptionnelle en tout cas au XXème siècle, l'œuvre de Giraudoux échappe pour cela au pessimisme : ce n'est pas faute de percevoir les petitesses des humains ni les lourdeurs qui font leur univers tragique. Le merveilleux n'a pas cette fonction cosmétique. Mais l'homme peut sortir plus noble du conflit qui toujours l'écrase : à ce titre, il entre dans l'amour d'Ondine quelque chose comme de la compassion.

   Sa part d'absolu s'accomplit ainsi dans un chant d'amour passionné pour les hommes, dans l'admirable subterfuge par lequel elle a prévu de retrouver leur chemin lorsqu'elle sera sans mémoire. Cette émouvante promesse empêche la pièce de s'achever en vraie tragédie, mais, malgré l'éternité du souvenir d'Ondine, le mariage de l'humain et de la nature paraît impossible. L'humanité de Giraudoux semble vouée à ce déchirement irréconciliable entre les deux postulations. C'est au moment où Ondine et Hans se trouvent au même diapason qu'ils doivent se dire adieu. Cette vision reste donc tragique : comment éviter la misérable condition humaine sans tomber dans une funeste immatérialité ?

 

Acte III scène 7 (Isabelle Adjani, Geneviève Casile, François Chaumette, Comédie-Française 1974, mise en scène de Raymond Rouleau.)

 

   Le théâtre a permis à Giraudoux d'exprimer sa nostalgie d'un univers sans cassure : l'aventure d'un être non-humain parmi les hommes avait toutes chances en effet de prendre du relief dans une dramaturgie. Celle-ci reste essentiellement poétique : la féerie manifeste un rejet violent du réalisme tel qu'il sévissait sur les scènes de l'époque. C'est aussi ce qui rend Giraudoux à la fois inactuel et éternel. Car si l'aventure de Hans et Ondine nous plonge délibérément dans l'univers du conte, le dramaturge sait néanmoins nous ramener toujours au débat essentiel qui nous rappelle une nécessité de communion avec la nature, toujours aussi inscrite dans l'urgence. 

 

Waterhouse : La Belle Dame sans merci

LIENS

  • Notre dossier est illustré par quelques toiles de peintres préraphaélites (Millais, Waterhouse, Burne-Jones) qu'on pourra par exemple retrouver sur le site The Art Renewal Center.
 

 

 

 

 

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