Thomas HOBBES
DE LA NATURE HUMAINE
Chapitre IX
(1640)

orthographe non modernisée

 

 

1. De la gloire, de la fausse gloire, de la vaine gloire.
2. De l'humilité et de l'abjection.
3. De la honte.
4. Du courage.
5. De la colère.
6. De la vengeance.
7 Du repentir.
8. De l'espérance, du désespoir, de la défiance.
9. De la confiance.
10. De la pitié et de la dureté.
11. De l'indignation.

12. De l'émulation et de l'envie.
13. Du rire.
14. Des pleurs.
15. De la luxure.
16. De l'amour
17 De la charité.
18. De l'admiration et de la curiosité.
19. De la passion de ceux qui courent en foule pour voir le danger.
20. De la grandeur d'âme et de la pusillanimité.
21. Vue générale des passions comparées à une course.

 

1. La gloire, ce sentiment intérieur de complaisance, ce triomphe de l'esprit, est une passion produite par l'imagination ou par la conception de notre propre pouvoir que nous jugeons supérieur au pouvoir de celui avec lequel nous disputons ou nous nous comparons. Les signes de cette passion, indépendamment de ceux qui se peignent sur le visage et se montrent par des gestes que l'on ne peut décrire, sont la jactance dans les paroles, l'insolence dans les actions ; cette passion est nommée orgueil par ceux à qui elle déplaît ; mais ceux à qui elle plait l'appellent une juste appréciation de soi-même. Cette imagination de notre pouvoir ou de notre mérite personnel peut être fondée sur la certitude d'une expérience tirée de nos propres actions ; alors la gloire est juste et bien fondée, et elle produit l'opinion qu'on peut l'accroître par de nouvelles actions ; opinion qui est la source de cette appétence ou désir qui nous fait aspirer à nous élever d'un degré de pouvoir à un autre. Cette même passion peut bien ne pas venir de la conscience que nous avons de nos propres actions, mais de la réputation et de la confiance en autrui, par où nous pouvons avoir une bonne opinion de nous-mêmes et pourtant nous tromper ; c'est là ce qui constitue la fausse gloire, et le désir qu'elle fait naître n'a qu'un mauvais succès. De plus, ce que l'on appelle se glorifier et ce qui est aussi une imagination, c'est la fiction d'actions faites par nous-mêmes tandis que nous ne les avons point faites ; comme elle ne produit aucun désir et ne fait faire aucun effort pour aller en avant, elle est inutile et vaine ; comme si un homme s'imaginait qu'il est l'auteur des actions qu'il lit dans un roman ou qu'il ressemble à quelque héros dont il admire les exploits. C'est là ce qu'on nomme vaine gloire, elle est dépeinte dans la fable de La Mouche qui, placée sur l'essieu d'une voiture, s'applaudit de la poussière qu'elle excite. L’expression de la vaine gloire est ce souhait que dans les écoles on a cru mal à propos de devoir distinguer par le nom de velléité ; on a cru qu'il fallait inventer un nouveau mot pour exprimer une nouvelle passion que l'on croyait ne point exister auparavant. Les signes extérieurs de la vaine gloire consistent à imiter les autres, à usurper les marques des vertus qu'on n'a pas, à en faire parade, à montrer de l'affectation dans ses manières, à vouloir se faire honneur de ses rêves, de ses aventures, de sa naissance, de son nom, etc.

2. La passion contraire à la gloire qui est produite par l'idée de notre propre faiblesse est appelée humilité par ceux qui l'approuvent, les autres lui donnent le nom de bassesse et d'abjection. Cette conception peut être bien ou mal fondée ; lorsqu'elle est bien fondée, elle produit la crainte d'entreprendre quelque chose d'une façon inconsidérée ; si elle est mal fondée, elle dégrade l'homme au point de l'empêcher d'agir, de parler en public, d'espérer un bon succès d'aucune de ses entreprises.

3. Il arrive quelquefois qu'un homme qui a bonne opinion de lui-même et avec fondement peut toutefois, en conséquence de la témérité que cette passion lui inspire, découvrir en lui quelque faiblesse ou défaut dont le souvenir l'abat, et ce sentiment se nomme honte ; celle-ci en calmant ou refroidissant son ardeur le rend plus circonspect pour l'avenir. Cette passion est un signe de faiblesse, ce qui est un déshonneur ; elle peut être aussi un signe de science, ce qui est honorable. Elle se manifeste par la rougeur, qui se montre moins fortement dans les personnes qui ont la conscience de leurs propres défauts parce qu'elles se trahissent d'autant moins sur les faiblesses qu'elles se reconnaissent.

4. Le courage, dans une signification étendue, est l'absence de la crainte en présence d'un mal quelconque ; mais pris dans un sens plus commun et plus strict, c'est le mépris de la douleur et de la mort lorsqu'elles s'opposent à un homme dans la voie qu'il prend pour parvenir à une fin.

5. La colère, ou le courage soudain, n'est que l'appétence ou le désir de vaincre un obstacle ou une opposition présente ; on l'a communément définie un chagrin produit par l'opinion du mépris, mais cette définition ne s'accorde point avec l'expérience qui nous prouve très souvent que nous nous mettons en colère contre des objets inanimés, et par conséquent incapables de nous mépriser.

6. La vengeance est une passion produite par l'attente ou l'imagination de faire en sorte que l'action de celui qui nous a nui lui devienne nuisible à lui-même, et qu'il le reconnaisse. C'est là la vengeance poussée à son plus haut point, car quoiqu'il ne soit pas difficile d'obliger un ennemi à se repentir de ses actions en lui rendant le mal pour le mal, il est bien plus difficile de le lui faire avouer, et bien des hommes aimeraient mieux mourir que d'en convenir. La vengeance ne fait point désirer la mort de l'ennemi mais de l'avoir en sa puissance et de le subjuguer. Cette passion fut très bien exprimée par une exclamation de Tibère à l'occasion d'un homme qui, pour frustrer sa vengeance, s'était tué dans la prison : "Il m'a donc échappé ?" Un homme qui hait a le désir de tuer, afin de se débarrasser de la peur, mais la vengeance se propose un triomphe que l'on ne peut plus exercer sur les morts.

7. Le repentir est une passion produite par l'opinion ou la connaissance qu'une action qu'on a faite n'est point propre à conduire au but qu'on se propose ; son effet est de faire quitter la route que l'on suivait afin d'en prendre une autre qui conduise à la fin que l'on envisage. L'attente ou la conception de rentrer dans la vraie route est la joie, ainsi le repentir est composé de l'une et de l'autre, mais c'est la joie qui prédomine sur la peine, sans quoi tout y serait douloureux, ce qui ne peut être vrai, vu que celui qui s'achemine vers une fin qu'il croit bonne et avantageuse le fait avec désir ou appétence, or l'appétence est une joie comme on l'a vu dans le chapitre il, paragraphe 2.

8. L'espérance est l'attente d'un bien à venir, de même que la crainte est l'attente d'un mal futur. Mais lorsque des causes, dont quelques-unes nous font attendre du bien et d'autres nous font attendre du mal, agissent alternativement sur notre esprit, si les causes qui nous font attendre le bien sont plus fortes que celles qui nous font attendre le mal, la passion est toute espérance ; si le contraire arrive, toute la passion devient crainte. La privation totale d'espérance se nomme désespoir, dont la défiance est un degré.

9. La confiance est une passion produite par la croyance ou la foi que nous avons en celui de qui nous attendons ou nous espérons du bien ; elle est si dégagée d'incertitude que dans cette croyance nous ne prenons point d'autre route pour obtenir ce bien. La défiance est un doute qui fait que nous nous pourvoyons d'autres moyens. Il est évident que c'est là ce qu'on entend par les mots confiance et défiance, un homme n'ayant recours à un second moyen pour réussir que dans l'incertitude sur le succès du premier.

10. La pitié est l'imagination ou la fiction d'un malheur futur pour nous-mêmes, produite par le sentiment du malheur d'un autre. Lorsque ce malheur arrive à une personne qui ne nous semble point l'avoir mérité, la pitié devient plus forte, parce que alors il nous paraît qu'il y a plus de probabilité que le même malheur peut arriver, le mal qui arrive à un homme innocent pouvant arriver à tout homme. Mais lorsque nous voyons un homme puni pour de grands crimes dans lesquels nous ne pouvons aisément imaginer que nous tomberons nous-mêmes, la pitié est beaucoup moindre. Voilà pourquoi les hommes sont disposés à compatir à ceux qu'ils aiment ; ils pensent que ceux qu'ils aiment sont dignes d'être heureux, et par conséquent ne méritent point le mal. C'est encore la raison pourquoi l'on a pitié des vices de quelques personnes, dès le premier coup d'œil, parce qu'on avait pris du goût pour elles sur leur physionomie. Le contraire de la pitié est la dureté du cœur ; elle vient soit de la lenteur de l'imagination, soit d'une forte opinion où l'on est d'être exempt d'un pareil malheur, soit de la misanthropie ou de l'aversion qu'on a pour les hommes.

11. L'indignation est le déplaisir que nous cause l'idée du bon succès de ceux que nous en jugeons indignes. Cela posé, comme les hommes s'imaginent que tous ceux qu'ils haïssent sont indignes du bonheur, ils croient qu'ils sont indignes non seulement de la fortune dont ils jouissent mais même des vertus qu'ils possèdent. De toutes les passions il n'en est pas qui soient plus fortement excitées par l'éloquence que l'indignation et la pitié ; l'aggravation du malheur et l'exténuation de la faute augmentent la pitié ; l'exténuation du mérite d'une personne et l'augmentation de ses succès sont capables de changer ces deux passions en fureur.

12. L'émulation est un déplaisir que l'on éprouve en se voyant surpassé par un concurrent, accompagné de l'espérance de l'égaler ou de le surpasser à son tour avec le temps. L'envie est ce même déplaisir accompagné du plaisir que l'on conçoit dans son imagination par l'idée du malheur qui peut arriver à son rival.

13. Il existe une passion qui n'a point de nom, mais elle se manifeste par un changement dans la physionomie que l'on appelle le rire, qui annonce toujours la joie. Jusqu'à présent personne n'a pu nous dire de quelle nature est cette joie, ce que nous pensons et en quoi consiste notre triomphe quand nous rions. L'expérience suffit pour réfuter l'opinion de ceux qui disent que c'est l'esprit renfermé dans un bon mot qui excite cette joie, puisque l'on rit d'un accident, d'une sottise, d'une indécence dans lesquels il n'y a ni esprit ni mot plaisant. Comme une même chose cesse d'être risible quand elle est usée, il faut que ce qui excite le rire soit nouveau et inattendu. Souvent l'on voit des personnes, et surtout celles qui sont avides d'être applaudies de tout ce qu'elles font, rire de leurs propres actions, quoique ce qu'elles disent ou font ne soit nullement inattendu pour elles ; elles rient de leurs propres plaisanteries, et dans ce cas il est évident que la passion du rire est produite par une conception subite de quelque talent dans celui qui rit. L'on voit encore des hommes rire des faiblesses des autres, parce qu'ils s'imaginent que ces défauts d'autrui servent à faire mieux sortir leurs propres avantages. On rit des plaisanteries dont l'effet consiste toujours à découvrir finement à notre esprit quelque absurdité ; dans ce cas la passion du rire est encore produite par l'imagination soudaine de notre propre excellence. En effet, n'est-ce pas nous confirmer dans la bonne opinion de nous-mêmes que de comparer nos avantages avec les faiblesses ou les absurdités des autres ? Nous ne sommes point tentés de rire lorsque nous sommes nous-mêmes les objets de la plaisanterie, ou lorsqu'elle s'adresse à un ami au déshonneur duquel nous prenons part. On pourrait donc en conclure que la passion du rire est un mouvement subit de vanité produit par une conception soudaine de quelque avantage personnel, comparé à une faiblesse que nous remarquons actuellement dans les autres, ou que nous avions auparavant ; les hommes sont disposés à rire de leurs faiblesses passées lorsqu'ils se les rappellent, à moins qu'elles ne leur causent un déshonneur actuel. Il n'est donc pas surprenant que les hommes s'offensent grièvement quand on les tourne en ridicule, c'est-à-dire quand on triomphe d'eux. Pour plaisanter sans offenser il faut s'adresser à des absurdités ou des défauts, abstraction faite des personnes ; et alors toute la compagnie peut se joindre à la risée ; rire pour soi tout seul excite la jalousie des autres, et les oblige de s'examiner. De plus, il y a de la vaine gloire et c'est une marque de peu de mérite que de regarder le défaut d'un autre comme un objet de triomphe pour soi-même.

14. Les pleurs annoncent une passion contraire à celle qui excite le rire. Elle est due à un mécontentement soudain de nous-mêmes ou a une conception subite de quelque défaut en nous. Les enfants pleurent très aisément ; persuadés qu'on ne doit jamais s'opposer à leurs désirs, tout refus est un obstacle inattendu qui leur montre qu'ils sont trop faibles pour se mettre en possession des choses qu'ils voudraient avoir. Pour la même raison les femmes sont plus sujettes à pleurer que les hommes, non seulement parce qu'elles sont moins accoutumées à la contradiction, mais encore parce qu'elles mesurent leur pouvoir sur celui de l'amour de ceux qui les protègent. Les hommes vindicatifs sont sujets à pleurer lorsque leur vengeance est arrêtée ou frustrée par le repentir de leur ennemi ; voilà la cause des larmes que la réconciliation fait verser. Les personnes vindicatives sont encore sujettes à pleurer à la vue des gens dont elles ont compassion lorsqu'elles viennent à se rappeler soudain qu'elles n'y peuvent rien faire. Les autres pleurs dans les hommes sont communément produits par les mêmes causes que ceux des femmes et des enfants.

15. L’appétit que l'on nomme luxure et la jouissance qui en est la suite est non seulement un plaisir des sens, mais de plus il renferme un plaisir de l'esprit ; en effet, il est composé de deux appétits différents, le désir de plaire et le désir d'avoir du plaisir. Or le désir de plaire n'est point un plaisir des sens, mais c'est un plaisir de l'esprit qui consiste dans l'imagination du pouvoir que l'on a de donner du plaisir à un autre. Le mot de luxure étant pris dans un sens défavorable, l'on désigne cette passion sous le nom d'amour qui annonce le désir indéfini qu'un sexe a pour l'autre, désir aussi naturel que la faim.

16. Nous avons déjà parlé de l'amour en tant que l'on désigne par ce mot le plaisir que l'homme trouve dans la jouissance de tout bien présent. Sous cette dénomination il faut comprendre l'affection que les hommes ont les uns pour les autres, ou le plaisir qu'ils trouvent dans la compagnie de leurs semblables, en vertu duquel on les dit sociables. Il est une autre espèce d'amour que les Grecs nomment Erôs, c'est celui dont on parle quand on dit qu'un homme est amoureux ; comme cette passion ne peut avoir lieu sans une diversité de sexe, on ne peut disconvenir qu'il participe de cet amour indéfini dont nous avons parlé dans le paragraphe précédent. Mais il y a une grande différence entre le désir indéfini d'un homme, et ce même désir limité à un objet ; c'est celui-ci qui est le grand objet des peintures des poètes ; cependant, nonobstant tous les éloges qu'ils en font, on ne peut le définir qu'en disant que c'est un besoin ; en effet c'est une conception qu'un homme a du besoin où il est de la personne qu'il désire. La cause de cette passion n'est pas toujours la beauté ou quelque autre qualité dans la personne aimée, il faut de plus qu'il y ait espérance dans la personne qu'on aime : pour s'en convaincre il n'y a qu'à faire réflexion que parmi les personnes d'un rang très différent, les plus élevées prennent souvent de l'amour pour celles qui sont d'un rang inférieur, tandis que le contraire n'arrive que peu ou point. Voila pourquoi ceux qui fondent leurs espérances sur quelque qualité personnelle ont communément de meilleurs succès en amour que ceux qui se fondent sur leurs discours ou leurs services ; ceux qui se donnent le moins de peines et de soucis réussissent mieux que ceux qui s'en donnent beaucoup. Faute d'y faire attention bien des gens perdent leur temps, et finissent par perdre et l'espérance et l'esprit.

17. Il y a encore une autre passion que l'on désigne quelquefois sous le nom d'amour, mais que l'on doit plus proprement appeler bienveillance ou charité. Un homme ne peut point avoir de plus uniquement que pour s'assurer si cette chose peut lui être utile ou lui nuire, en conséquence elle s'en approche ou la fuit ; au lieu que l'homme, qui dans la plupart des événements se rappelle la manière dont ils ont été causés ou dont ils ont pris naissance, cherche le commencement ou la cause de tout ce qui se présente de neuf à lui.

18. Cette passion d'admiration et de curiosité a produit non seulement l'invention des mots, mais encore la supposition des causes qui pouvaient engendrer toutes choses. Voilà la source de toute philosophie. L'astronomie est due à l'admiration des corps célestes. La physique est due aux effets étranges des éléments et des corps. Les hommes acquièrent des connaissances à proportion de leur curiosité ; un homme occupé du soin d'amasser des richesses ou de satisfaire son ambition, qui ne sont que des objets sensuels relativement aux sciences, ne trouve que très peu de satisfaction à savoir si c'est le mouvement du Soleil ou celui de la Terre qui produit le jour ; il ne fera attention à aucun événement étrange qu'autant qu'il peut être utile ou nuisible à ses vues. La curiosité étant un plaisir, la nouveauté doit en être un aussi, surtout quand cette nouveauté fait concevoir à l'homme une opinion vraie ou fausse d'améliorer son état; dans ce cas un homme éprouve les mêmes espérances qu'ont tous les joueurs tandis qu'on bat les cartes.

19. Il y a plusieurs autres passions, mais elles n'ont point de nom ; néanmoins quelques-unes d'entre elles ont été observées par la plupart des hommes. Par exemple, d'où peut venir le plaisir que les hommes trouvent à contempler du rivage le danger de ceux qui sont agités par une tempête, ou engagés dans un combat, ou à voir d'un château bien fortifié deux armées qui se chargent dans la plaine ? On ne peut douter que ce spectacle ne leur donne de la joie, sans quoi ils n'y courraient pas avec empressement. Cependant cette joie doit être mêlée de chagrin ; car si dans ce spectacle il y a nouveauté, idée de sécurité présente et par conséquent plaisir, il y a aussi sentiment de pitié qui est déplaisir: mais le sentiment du plaisir prédomine tellement que les hommes, pour l'ordinaire, consentent en pareil cas à être spectateurs du malheur de leurs amis.

20. La grandeur d’âme n'est que la gloire dont j'ai parlé dans le premier paragraphe ; gloire bien fondée sur l'expérience certaine d'un pouvoir suffisant pour parvenir ouvertement à la fin. La pusillanimité est le doute de pouvoir y parvenir. Ainsi tout ce qui est signe de vaine gloire est aussi signe de pusillanimité vu qu'un pouvoir suffisant fait de la gloire un aiguillon pour atteindre son but. Se réjouir ou s'affliger de la réputation vraie ou fausse est encore un signe de pusillanimité, parce que celui qui compte sur la réputation n'est pas le maître d'y parvenir. L'artifice et la fourberie sont pareillement des signes de pusillanimité, parce qu'on ne s'en repose pas sur leur pouvoir, mais sur l'ignorance des autres. La facilité à se mettre en colère marque de la faiblesse et de la pusillanimité, parce qu'elle montre de la difficulté dans la marche. Il en est de même de l'orgueil fondé sur la naissance et les ancêtres, parce que tous les hommes sont plus disposés à faire parade de leur propre pouvoir, quand ils en ont, que de celui des autres ; de l'inimitié et des disputes avec les inférieurs, puisqu'elles montrent que l'on n'a pas le pouvoir de terminer la dispute ; et du penchant à se moquer des autres, parce que c'est une affectation à tirer gloire de leurs faiblesses et non de son propre mérite, et de l'irrésolution qui vient de ce qu'on n'a pas assez de pouvoir pour mépriser les petites difficultés qui se présentent dans la délibération.

21. La vie humaine peut être comparée à une course, et quoique la comparaison ne soit pas juste à tous égards, elle suffit pour nous remettre sous les yeux toutes les passions dont nous venons de parler. Mais nous devons supposer que dans cette course on n'a d'autre but et d'autre récompense que de devancer ses concurrents. S'efforcer, c'est appéter ou désirer. Se relâcher, c'est sensualité. Regarder ceux qui sont en arrière, c'est gloire. Regarder ceux qui précèdent, c'est humilité. Perdre du terrain en regardant en arrière, c'est vaine gloire. Être retenu, c'est haine. Retourner sur ses pas, c'est repentir. Être en haleine, c'est espérance. Être excédé, c'est désespoir. Tâcher d'atteindre celui qui précède, c'est émulation. Le supplanter ou le renverser, c'est envie. Se résoudre à franchir un obstacle prévu, c'est courage. Franchir un obstacle soudain, c'est colère. Franchir avec aisance, c'est grandeur d'âme. Perdre du terrain par de petits obstacles, c'est pusillanimité. Tomber subitement, c'est disposition à pleurer. Voir tomber un autre, c'est disposition à rire. Voir surpasser quelqu'un contre notre gré, c'est pitié. Voir gagner le devant à celui que nous n'aimons pas, c'est indignation. Serrer de près quelqu'un, c'est amour. Pousser en avant celui qu'on serre, c'est charité. Se blesser par trop de précipitation, c'est honte. Être continuellement devancé, c'est malheur. Surpasser continuellement celui qui précédait, c'est félicité. Abandonner la course, c'est mourir.

 

 

Accueil du site Magister                   m'écrire

Vocabulaire Types de textes Genres littéraires
Lecture analytique Le commentaire Travaux d'écriture
Texte argumentatif Corpus de textes Œuvres intégrales
Dossiers Notions Liens