| L'ÉCRIT |
Le résumé de texte :
exercices
la concision.
La dissertation.
Le résumé de texte suppose une bonne connaissance des caractères du discours argumentatif, dont vous trouverez les notions indispensables sur les pages du site consacrées aux épreuves du Baccalauréat :
L'organisation du texte argumentatif (types d'arguments - connecteurs logiques)
Reformuler une argumentation (suppressions - englobements - équivalents syntaxiques).
Dans le cadre des programmes des années précédentes, vous trouverez des éléments méthodologiques et des exemples de résumés :
Résumés sur : L'Héroïsme - L'Amitié - La Paix - Mesure et démesure - L'Animal et l'Homme -
La Recherche du bonheur - Puissances de l'imagination - Penser l'histoire - Énigmes du moi.
Nous vous proposons d'abord de décomposer les étapes de l'exercice autour d'un texte d'introduction sur votre programme consacré à L'Argent. Dans la page suivante, nous reviendrons, à l'aide de quelques exercices, sur les démarches nécessaires pour assurer au résumé de texte sa qualité essentielle : la concision.
EXEMPLE 1
TEXTE OBSERVATIONS L’argent est souvent considéré comme un moyen d’échange économique universellement utile, et à ce titre valorisé moralement. Cependant l’utilité est-elle le seul critère d’un usage moral de l’argent, et celui-ci n’a-t-il pas besoin de normes externes pour ne pas devenir l’instrument de nos vices ?
« L’argent n’a pas d’odeur », dit le proverbe. Autrement dit, le propre de l’argent est de n’être lié à personne en particulier, contrairement par exemple au parfum choisi par la femme qui le porte, ou au fumet caractéristique émanant de chaque cuisine familiale : non, l’argent ne porte sur lui aucun signe distinctif personnel, il est au contraire commun et impersonnel, et sa fonction est justement de fournir un symbole unique pour des personnes très différentes. Dès lors qu’il est admis comme valable dans une communauté donnée (généralement un Etat), il doit être valable pour tous indifféremment, puisqu’il est une commune mesure. L’argent est le même, donc, pour le voleur et pour l’honnête homme, pour la ménagère, l’entrepreneur, le chômeur, le curé, le militaire... Il a la même valeur, qu’il appartienne à une personne vertueuse ou vicieuse, avare ou généreuse, égoïste ou altruiste, et qu’il soit bien ou mal employé, bien ou mal acquis. L’argent se moque donc de toute morale, puisqu’il se moque des différences de vertus et de toute hiérarchie des vertus.
A quoi cette indifférence morale de l’argent est-elle due, et jusqu’où va-t-elle ? L’indifférence de l’argent par rapport à la morale est d'abord liée au fait que l’argent (ou l’or, le cuivre, le bronze, les billets, les chèques... bref, toute monnaie imaginable) n’est rien d’autre qu’un symbole quantitatif permettant de monnayer des objets ou des services, c’est-à-dire de les échanger en fonction de leur quantité ou mesure. Il ne s’agit pas de morale, mais de poids et mesures, de calculs et d’échanges : la finalité de l’argent est pratique, elle n’est pas d’accomplir une bonne action, mais de faciliter les échanges économiques. L’argent n’est rien d’autre que cet intermédiaire neutre de l’échange, qui ramène le qualitatif à du quantitatif. Comme le montre K. Marx (Critique de l’économie politique, II), la monnaie, c’est-à-dire l’argent utilisé dans un échange, est le symbole d’une commune mesure entre les termes de l’échange ; l’argent est l’unité de mesure universelle, moyen de circulation des marchandises.
En tant que moyen d’échange et commune mesure, l’argent semble ainsi utile, voire nécessaire, et de plus il est impersonnel donc impartial, ce qui est un des caractères de la justice. On aurait donc raison de considérer l’argent comme un instrument purement utilitaire, moralement neutre ou même moralement avantageux, puisqu’il permet les échanges de biens et de services nécessaires à la vie, et à un certain plaisir, voire un certain bonheur. En ce sens, l’argent n’a pas d’odeur : tous les moyens de l’acquérir et de l’utiliser sont bons, dans la mesure où ils parviennent à des échanges bénéfiques.
De plus, l’argent est le symbole de la richesse, et pour produire des richesses il faut être économe et travailler, ce qui est vertueux. L’argent, c’est le travail, son produit et sa mesure. Cela est très simple, et il n’y a pas ici de question à se poser ; il y a une relation simple entre le travail et l’argent, qui donne à celui-ci une valeur indiscutable, et le met à l’honneur. Charles Péguy, qui a recueilli dans L’Argent (1913) des impressions plutôt pessimistes sur celui-ci, ne manque pas pourtant de signaler sa valeur morale : « L’argent est hautement honorable, on ne saurait trop le redire. Quand il est le prix et l’argent du pain quotidien. L’argent est plus honorable que le gouvernement, car on ne peut pas vivre sans argent, et on peut très bien vivre sans exercer un gouvernement » ; l’argent est « honorable », « droit », « décent ». Ces raisons suffisent à supprimer toute honte par rapport à la recherche, à la possession et à la dépense de l’argent. C’est pourquoi certains font même de la richesse (possession d’argent ou de biens monnayables) un but de la vie, et un synonyme de bonheur (cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, l. 1). C’est pourquoi certains aussi, ne voulant retenir que la finalité de l’argent, jugent que celle-ci étant bonne (procurer le nécessaire grâce à des échanges facilités), tous les moyens sont bons pour y parvenir. C’est le vieux raisonnement manichéen et pragmatique : seul le succès importe, et s’il faut passer par un mauvais chemin pour y parvenir, peu importe, ce chemin n’est qu’un passage et se fait oublier une fois le résultat obtenu. Je peux donc être malhonnête, voler, détourner des fonds, vendre de la drogue ou des armes, pourvu que je produise des richesses pour moi et pour mes proches : ceux qui restent honnêtes et travaillent font finalement la même chose que moi du point de vue du résultat. On voit à quoi peut mener « l’argent sans odeur » : des échanges bénéfiques, mais aussi une foule d’actes immoraux s’autorisant du caractère neutre et objectif de l’argent. Celui-ci prétend être sans odeur, parce qu’il sert indifféremment à tous les membres d’une communauté politico-économique.
Mais si l’on réfléchit ne serait-ce qu’au sens propre du mot « odeur », ne doit-on pas dire au contraire que l’argent a une odeur ? Il n’a pas certes l’odeur particulière d’une personne ou d’une famille, mais en passant entre toutes les mains n’acquiert-il pas toutes leurs odeurs à la fois ? L’argent ne sent pas ceci ou cela, il sent tout ce qui le touche, c’est-à-dire un mélange effroyable de choses très différentes, une très mauvaise cuisine, crasseuse et qui pue. Sentez votre porte-monnaie : il pue. Le métal, le papier et l’encre, crasseux, galvaudés par des mains honnêtes et malhonnêtes. L’argent sent en réalité la somme statistique du moral et de l’immoral d’une société donnée. La question morale devient alors : existe-t-il des normes permettant de régler notre rapport à l’argent, de façon que son acquisition, sa possession et son usage restent toujours soumis à l’exigence du bien ? C’est en réalité la question propre de l’économie, depuis la plus haute Antiquité. Xénophon, dans L’économique, donnait déjà l’image idéale d’une propriété agricole gérée de façon ordonnée, la vertu de l’ordre permettant de créer une sorte de « loi dans la maison » (selon l’étymologie d’« économie »), tout comme un père de famille. Aristote, dans La politique (l. 1), prit ensuite en compte cette dimension familiale de l’organisation socio-économique, et continua le raisonnement en l’étendant au village, puis à la communauté de villages, et finalement à la cité-Etat : c’était la naissance de la science politique et économique à la fois. Une cité est bien gérée quand elle a, comme une famille et une maison, une économie, c’est-à-dire un ordre juste, garanti par des lois. Sur des bases juridiques et politiques, il devient dès lors possible de normer notre rapport avec l’argent. [...]
Aristote distinguait ainsi l’usage normal de l’argent - l’économique -, et l’usage anormal - la chrématistique. L’économique est l’art d’acquérir « les biens nécessaires à la vie et utiles soit au foyer domestique soit à l’Etat », et elle se borne à cela, se satisfaisant le plus souvent du troc sans argent ; la chrématistique au contraire est née de l’augmentation des échanges de marchandises, qui a rapidement utilisé la monnaie. C’est pour avoir confondu ces deux formes que quelques-uns ont cru à tort que l’acquisition de l’argent et son accroissement à l’infini étaient le but final de l’économique » : la chrématistique est « blâmable », car elle détourne l’argent de l’usage pour lequel il a été inventé, à savoir non pas faire de l’intérêt avec de l’argent, mais favoriser l’échange des marchandises. La morale de l’argent vient non pas de son rôle de mesure commune, mais à l’inverse, de la mesure de son usage. Ce n’est pas à l’argent de tout mesurer, c’est aux hommes de se modérer eux-mêmes dans l’usage de l’argent, en le remettant à sa place d’intermédiaire d’échange, et en le soumettant à d’autres valeurs, comme l’utile et le bien. Rien n’est simple, et peut-être la vertu est-elle tout d’abord de remettre en cause son propre rapport individuel avec l’argent. [...]
D’Aristote à Péguy, en passant par Marx, ne trouve-t-on pas finalement une même critique de l’usage de l’argent ? Cet usage est moral tant qu’il se limite à servir d’intermédiaire dans un échange de biens et de services utiles ou nécessaires, car cela est bénéfique pour la vie humaine. Mais il devient immoral dès que l’accumulation de l’argent est un but en soi, qui ne vise pas la transformation de l’argent en autre chose. En somme, l’argent a une valeur d’échange qui doit être soumise à la valeur d’usage de ce que l’on échange. Pour moraliser son usage, il importe donc que les termes de l’échange (personnes, biens, services) s’inscrivent dans des rapports sociaux eux-mêmes inscrits dans la morale. En particulier, il conviendrait de réfléchir sur la moralité des rapports d’inégalité souvent corrélatifs à l’argent (et relire Rousseau dans cette perspective). L’argent ne sera moral que si les personnes qui l’utilisent ne cèdent pas au désir illimité de richesse, mais visent avant tout le bien, en limitant l’argent au rang d’un moyen et non d’une fin. Car le respect est de considérer d’abord l’homme comme une fin, et non comme un moyen.Joël FIGARI, « L'odeur de l'argent », in "Perspectives philosophiques", N° 5, Grenoble, 1998.
Première étape : l'énonciation :
Une première - voire une seconde - lecture doit vous amener à identifier les caractères essentiels du texte, que votre résumé devra reproduire :
- situation d'énonciation : le texte s'inscrit dans une perspective économique, bien sûr, mais surtout morale (fonctions expressive et impressive).
- niveau de langue : relativement soutenu dans les références philosophiques mais plus courant dans la teneur des exemples).
- difficultés de vocabulaire : le texte n'est pas difficile, mais assurez-vous du sens des mots chrématistique, manichéen, pragmatique.Deuxième étape : thème, thèse :
- Efforcez-vous de formuler pour vous-même le sujet du texte (l'argent et le morale) et donnez-lui éventuellement un titre : ici, ce pourrait être "L'odeur de l'argent".
- Plus important encore : repérez la thèse et prenez soin de la rédiger rapidement : Dans ce texte, l'auteur critique la conception de l'argent "sans odeur", et réfléchit aux moyens d'en moraliser l'emploi en le limitant à un rôle secondaire d'intermédiaire.Troisième étape : l'organisation :
La lecture du texte vous fait percevoir par les paragraphes différentes unités de sens. Ces paragraphes constituent cependant des indices insuffisants de l'organisation. Vous savez que tout raisonnement discursif s'accompagne de connections logiques (nous les soulignons en rouge : en gras pour les connexions essentielles) qui vous feront percevoir l'enchaînement des arguments. (Voyez le tableau de structure).
Comme toujours dans une argumentation, les arguments s'accompagnent d'exemples ou de métaphores : leur caractère concret et circonstancié vous permet de les repérer d'emblée (nous les soulignons en bleu).C'est cette organisation que nous vous invitons à représenter précisément dans un tableau de structure : ne pensez pas que le fait d'établir ce tableau au brouillon vous fera perdre du temps. Une fois rempli, il vous permettra au contraire d'aller plus vite dans la reformulation, chaque unité de sens étant nettement repérée. La colonne Parties sépare chaque étape de l'argumentation, que la colonne Sous-Parties décompose si nécessaire. La colonne Arguments vous permet d'identifier rapidement chaque argument et d'aller déjà vers son expression la plus concise en repérant les mots-clefs. C'est cette colonne, surtout, qui vous sera précieuse. Quant à la colonne Exemples, elle vous permet de repérer ce que votre résumé pourra ensuite ignorer (attention cependant au fait qu'un long paragraphe d'exemples peut avoir parfois une valeur argumentative !).
TABLEAU DE STRUCTURE
PARTIES (unités de sens) SOUS-PARTIES ARGUMENTS (mots-clefs)
EXEMPLES
L'argent est souvent ... → toute hiérarchie des vertus (§ 1 - 2). Introduction L'argent est souvent considéré → l'instrument de nos vices. Problématique.
L'utilité est-elle le seul critère d’un usage moral de l’argent, et celui-ci n’a-t-il pas besoin de normes externes ? /
"L'argent n'a pas d'odeur" → hiérarchie des vertus. Thèse adverse. L'argent est une mesure commune à tous et se moque de toute morale. parfum, fumet - voleur, honnête homme, ménagère etc.
A quoi cette indifférence (...) est-elle due ... → communauté politico-économique (§ 3-4-5).
Justification de la thèse adverseL'indifférence (...) est d'abord liée → des marchandises. 1ère raison. L'argent n'est rien d'autre qu'un symbole quantitatif facilitant l'échange.
Comme le montre K. Marx...
En tant que moyen (...) ainsi utile → échanges bénéfiques. Conséquence. Il peut passer pour un instrument simplement utilitaire et moralement neutre. / De plus l'argent est le symbole → politico-économique. 2ème raison. Il crée des richesses, il est le produit du travail : au plan du résultat, aucune activité pour l'acquérir n'est coupable. Péguy, L'Argent (citation) Mais (...) ne doit-on pas dire au contraire ... → notre rapport avec l'argent (§ 6).
Réfutation de la thèse adverseMais si (...) au contraire → société donnée. Réfutation. L'argent a toutes les odeurs. ssentez votre porte-monnaie
La question devient alors → avec l'argent. Conséquence. Existe-t-il des normes permettant que notre usage de l'argent reste soumis à l'exigence du bien ? Xénophon, Aristote. Aristote distinguait ainsi ... → rapport individuel avec l'argent (§ 7).
Thèse proposée/ Il ne faut pas confondre usage économique et usage chrématistique. C’est aux hommes de se modérer eux-mêmes dans l’usage de l’argent. / D'Aristote (...) finalement ... → et non comme un moyen (§ 8).
Conclusion/ L'argent est moral tant qu’il se limite à servir d’intermédiaire dans un échange de biens utiles. Il est un moyen et non pas une fin. relire Rousseau
LA REFORMULATION
Résumez ce texte en 160 mots.
Les contraintes de l'exercice :
- une reformulation fidèle au système énonciatif (le jeu des pronoms, les registres) et à l'organisation du texte (vous en conserverez les connecteurs logiques essentiels).
- une réduction en un nombre défini de mots assortie d'une marge de ± 10% (rappelons qu'on appelle mot toute unité typographique signifiante séparée d'une autre par un espace ou un tiret : ainsi c'est-à-dire = 4 mots, mais aujourd'hui = 1 mot puisque les deux unités typographiques n'ont pas de sens à elles seules). Vous aurez soin d'indiquer le nombre de mots que compte votre résumé et d'en faciliter la vérification en précisant nettement tous les cinquante mots le nombre obtenu. Proposons-nous donc de résumer notre texte de 1600 mots environ en 160 mots (± 10%).
- une recherche systématique de l'équivalence par des synonymes.
- une langue correcte, sur le plan de l'orthographe comme de la syntaxe, qui évite le simple collage des phrases-clés du texte.
Comment procéder ?
Reprenons notre texte. Nous allons décomposer la démarche en traitant successivement chaque unité de sens dégagée par le tableau de structure. Chacune d'elles nous offrira en outre de quoi appliquer les règles essentielles de la concision, auxquelles nous nous exercerons
page suivante.
UNITÉS DE SENS
Observations sur les réductions
PROPOSITION DE RÉSUMÉ 1°
La problématique et la formulation de la thèse à réfuter gagnent à être fondues dans la même unité de sens. Le service qu’il rend est-il le seul critère de moralité applicable à l’argent ? Parce qu’il est utile à tous et de la même neutralité, quels qu’en soient l’origine et le propriétaire, l’argent peut ignorer le jugement moral. 2° Le : suffit à traduire la valeur consécutive de C'est pourquoi. Cette amoralité de l’argent tient [50] d’abord à sa nature symbolique dont la finalité est de permettre l’échange : en ce sens, son usage est juste et fertile. Puis l’argent exalte le travail et la seule considération de ce qu’il procure pourrait autoriser toutes les conduites. 3°
/ Pourtant l’amalgame de toutes ses origines [100] donne son odeur à l’argent. Il faut alors se demander s’il est possible de le soumettre à des lois. 4°
La tournure exclusive "Seul...." suffit à rendre compte de l'alternative entre chrématistique et économique. Seul l’usage économique de l’argent, voué à l’échange utile, réglé par la contention de chacun, garantit sa moralité. 5° / Il convient en somme de l’assigner à [150] des valeurs collectives de justice et de mesure.
[158 mots].
EXEMPLE 2
L'argent a changé de dimension ; tant au niveau des stocks que des flux, des investissements que des profits, on a affaire à des phénomènes colossaux, comparables désormais aux phénomènes climatiques ou géologiques, démographiques ou épidémiologiques. À cette échelle, que signifie encore l'exigence de maintenir des biens, des activités, des gestes, des événements, hors d'atteinte de l'évaluation marchande ? Faut-il admettre que celle-ci peut tout soumettre à son emprise ? N'est-il pas vrai que désormais l'artiste se pose inévitablement la question de la reconnaissance de son œuvre par les galeries qui lui assurent à la fois l'accès au marché et la reconnaissance du public, l'écrivain par les éditeurs qui ne peuvent continuer à diffuser ses livres sans en tirer un minimum de profit, le savant par les laboratoires dont les crédits garantiront sa recherche, l'enseignant par des institutions qui l'emploient et lui assurent les revenus nécessaires à sa subsistance ? Il serait naïf et dangereux de prétendre que les productions de l'esprit doivent ignorer les moyens ordinaires de rétribution et les conditions du marché. D'ailleurs, aucune de ces catégories de professions ne l'ignore. Cependant, aucune non plus n'accepterait de dire que ses productions sont destinées avant tout à réaliser des profits (comme peuvent le reconnaître sans hésiter, par exemple, des fabricants de biens de consommation courante). Il y a donc, en ce qui concerne les œuvres de l'esprit, une conviction qui demeure selon laquelle quelque chose d'inappréciable reste en vue à leur propos. Mais comment définir cette autre chose ? En appeler d'emblée à une transcendance comme à une croyance héritée est sans doute une position estimable, mais on ne saurait s'en contenter au moment où il nous faut une argumentation précise. Car cette transcendance a vu ses frontières se déplacer et se réduire à proportion des révolutions technologiques qui se sont succédé depuis trois siècles. […]
Nous savons que le marché, quelles que soient ses prétentions à assigner un prix à l'inestimable, ne pourra jamais en dire la valeur ni en étreindre l'infinité. Nous savons qu'aucune équation marchande ne pourra exprimer le prix de la vie, celui de l'amitié, de l'amour ou de la souffrance ; ou celui des biens de la mémoire commune. Ou celui de la vérité. Nous savons, sans l'avoir appris, que seul un rapport de générosité inconditionnelle peut approcher de ce domaine du hors-de-prix.
Le rejet philosophique de l'argent inauguré par Platon tout comme les nombreuses condamnations similaires qui se formulent au cours de notre histoire intellectuelle ne font que traduire cette conviction. Quelle en est la source ? On admet que les activités et les productions de l'esprit appartiennent à un autre type d'échange que celui du marché ; elles relèvent de l'échange que l'on dit symbolique et qui ne vise pas – comme l'anthropologie nous l'apprend – à acquérir ou accumuler des biens, mais à établir, grâce à eux, des liens de reconnaissance entre les personnes ou les groupes. Bref, il s'agit de la relation de don/contre-don.
La rétribution de l'écrivain, de l'artiste ou de l'homme de science a longtemps été comprise comme relevant de cette relation ; en cela, elle était profondément différente des autres formes de paiement ; c'est le terme d'honoraires qui lui a été exclusivement appliqué pendant longtemps ; la richesse ainsi acquise entrait dans le régime de la compensation due au talent comme l'est le présent rendu au présent reçu. Toute cette problématique du don, à laquelle, depuis l'Essai célèbre de Mauss1, l'anthropologie a été attentive, permet d'éclairer cette histoire. Les biens échangés dans des occasions particulières (fêtes, rencontres, mariages) n'ont aucune signification ni aucun rôle économiques ; ils visent à reconnaître, à honorer, à lier ; ils sont consumés dans la célébration ou repartent dans le circuit des dons. Ils manifestent de la générosité, de la bienveillance, ils confèrent du prestige et garantissent des relations, mais ne peuvent être gardés ou investis de manière intéressée sous peine de briser la chaîne de la reconnaissance. Ils sont rigoureusement hors du circuit de l'utile et du profitable. L'erreur de certains courants de l'anthropologie moderne (comme ce fut le cas de quelques tendances du fonctionnalisme ou du marxisme) fut de vouloir les interpréter du point de vue utilitaire ou économique ; c'était supposer que l'homo œconomicus, produit récent de la civilisation du marché, avait toujours existé. Il semble de toute façon que c'est le rapport de don qui a la plus longue histoire. Mais c'est mal dire : il s'agit de deux histoires différentes, encore que constamment liées (et pour cela souvent à tort confondues).
C'est ce rapport gracieux qui subsiste, intact, dans cet échange de paroles et de gestes qu'est la politesse (laquelle ouvre, maintient ou module une reconnaissance réciproque) et qui résiste encore de manière remarquable dans tout ce qui touche à l'inévaluable : œuvres de l'esprit, œuvres d'art, expressions des talents (que l'on nomme parfois des « dons »), mais aussi gestes de nature morale (entraide, compliments, renoncements). Le hors-de-prix reste omniprésent. Il n'est pas le passé du rapport commercial ; il n'en est pas la forme archaïque, ni son alternative ; il représente une autre lignée et répond à d'autres exigences. Mais lesquelles ? Ce qui, de nos jours, rend les choses confuses et difficiles à analyser, c'est que, dans les sociétés modernes, le champ de l'économie rationnelle tend à recouvrir toute forme d'activité et d'échange, au point que toute réciprocité de biens et de services ne répondant pas aux critères du marché est supposée « archaïque » ou, pire, « irrationnelle ». À ce compte, il serait irrationnel de se saluer, de remercier ou encore d'inviter ses amis, ces formes les plus usuelles aujourd'hui du don cérémoniel. L'ordre du don et celui des échanges utilitaires sont tous deux parfaitement en accord avec la raison ; mais pas sous la même rubrique ni selon le même régime. En outre, cette différence varie à proportion de la croissance technologique et du volume de biens disponible. L'échange utile domine désormais au point de nous faire croire qu'il existe un marché de ce qui est, en principe, inévaluable : œuvres d'art, objets rares, plaisirs de la table, spectacles, loisirs, toutes formes de célébration festive. […]
La question de l'inévaluable nous reconduit au souci platonicien concernant la rétribution de ce qui ne saurait être mesuré par du numéraire, à commencer par l'enseignement du philosophe. Est-ce une position encore tenable ? N'opère-t-elle pas une confusion entre le contenu exposé et les moyens empiriques de son exposition ? Comme l'a compris la théologie médiévale, ce ne sont pas les paroles du maître que l'on achète, c'est son travail que l'on rétribue. Reste à savoir si notre époque est capable de maintenir encore cette nécessaire distinction. Celle-ci, en effet, ne semble pas pertinente dans le cas de la peinture (et des arts visuels en général). On achète bien l'œuvre, on ne rétribue pas le travail de l'artiste. Mais la question demeure : comment évaluer une telle œuvre ? Qui décide de son prix ? Par quels mécanismes le marché arrive-t-il à combiner les jugements de la critique, les phénomènes de mode et l'état général de l'économie ? En définitive, il reste que dans nos sociétés, en dépit du triomphe de l'évaluation marchande, y compris sur les biens les plus réfractaires à une telle opération, nous ne pouvons esquiver la question du hors-de-prix. Pour cette raison même, cette question se pose de manière plus radicale que dans les sociétés traditionnelles.
Évaluer, mesurer sont de très étranges démarches, si nous y prenons garde. Pourquoi, dans des rapports entre groupes ou entre individus, l'offre et l'échange de biens considérés comme précieux sont-ils le moyen par excellence de se reconnaître, de manifester son estime, de garantir la continuité de la relation ? Comment est-ce encore par de tels biens que s'exprime le lien avec des êtres invisibles, jugés capables de décider de notre destin ? Qu'est-ce qu'un don des dieux ? Que leur doit-on en retour ? Comment émerge le phénomène du sacrifice ? Que nous devons-nous les uns aux autres ? Comment naît et s'éteint une dette ? Entre une dette symbolique et une dette financière, y a-t-il le moindre rapport ?
L'histoire de nos civilisations est pleine de ces questions implicites. Nos récits ne parlent que de cela : don, sacrifice, dette, grâce. On peut se demander si tout l'énorme mouvement de l'économie moderne — toute la machine désormais mondiale de production — n'est pas en définitive le dernier et le plus radical moyen d'en finir avec les dieux, d'en finir avec le don, d'en finir avec la dette. Produire, échanger, consommer pour que notre rapport au monde comme nos rapports les uns aux autres se ramènent à la gestion de biens visibles et quantifiés. Pour que rien n'échappe au calcul des prix et au contrôle du marché -, pour que s'efface enfin l'idée même d'un hors-de-prix. Pour qu'il n'y ait rien au-delà de l'enceinte marchande. Pour que soit atteinte finalement l'innocence matérielle : ni faute ni péché, ni don ni pardon. Seulement des erreurs de plus et de moins, des comptes positifs ou négatifs, et des règlements dans les délais convenus. C'est un tel monde qui s'annonce, semble-t-il, dans nos pratiques ordinaires de production et d'échange.1 Marcel Mauss, ethnologue auteur de l'Essai sur le don (1925).
Marcel Hénaff, Le prix de la vérité, © Editions du Seuil, 2002.
Résumez ce texte en 160 mots (± 10%).
Résumé proposé :
Aujourd’hui, les œuvres de l’esprit n’échappent pas plus que les autres produits à l’évaluation marchande, mais on continue à faire valoir pour elles une exception difficile à définir. Nous savons depuis Platon que les productions spirituelles sont irréductibles à l’argent car elles ressortissent à la sphère [50] du don. L’anthropologie moderne nous apprend que les biens distribués en reconnaissance du don sont destinés à sceller les relations et n’ont rien à voir avec un usage économique. Seule une généralisation de la société marchande a pu abusivement nous faire prendre ce type d’échanges pour des [100] survivances irrationnelles et archaïques. Il reste ainsi dans nos représentations un grand nombre d'incertitudes quant au statut économique d’une œuvre de l’esprit. Il faut voir peut-être dans l'alignement de toutes les valeurs sur le mécanisme du marché la volonté d'en finir demain avec les [150] questions non réglées de l’offrande et de la dette.
160 mots.
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