L'ARGENT
TEXTES

 

 

ARISTOTE
L'accroissement indéfini de l'argent

 

[…] § 15. Avec la monnaie, née des premiers échanges indispensables, naquit aussi la vente, autre forme d'acquisition, excessivement simple dans l'origine, mais perfectionnée bientôt par l'expérience, qui révéla, dans la circulation des objets, les sources et les moyens de profits considérables. § 16. Voilà comment il semble que la science de l'acquisition a surtout l'argent pour objet, et que son but principal est de pouvoir découvrir les moyens de multiplier les biens ; car elle doit créer les biens et l'opulence. C'est qu'on place souvent l'opulence dans l'abondance de l'argent, parce que c'est sur l'argent que roulent l'acquisition et la vente ; et cependant cet argent n'est en lui-même qu'une chose absolument vaine, n'ayant de valeur que par la loi et non par la nature, puisqu'un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le déprécier complètement, et le rendre tout à fait incapable de satisfaire aucun de nos besoins. En effet, un homme, malgré tout son argent, ne pourra-t-il pas manquer des objets de première nécessité ? Et n'est-ce pas une plaisante richesse que celle dont l'abondance n'empêche pas de mourir de faim ? C'est comme ce Midas de la mythologie, dont le vœu cupide faisait changer en or tous les mets de sa table. § 17. C'est donc avec grande raison que les gens sensés se demandent si l'opulence et la source de la richesse ne sont point ailleurs ; et certes la richesse et l'acquisition naturelles, objet de la science domestique, sont tout autre chose. Le commerce produit des biens, non point d'une manière absolue, mais par le déplacement d'objets déjà précieux en eux-mêmes. Or c'est l'argent qui paraît surtout préoccuper le commerce ; car l'argent est l'élément et le but de ses échanges ; et la fortune qui naît de cette nouvelle branche d'acquisition semble bien réellement n'avoir aucune borne. La médecine vise à multiplier ses guérisons à l'infini; comme elle, tous les arts placent dans l'infini l'objet qu'ils poursuivent, et tous y prétendent de toutes leurs forces. Mais du moins les moyens qui les conduisent à leur but spécial sont limités, et ce but lui-même leur sert à tous de borne ; bien loin de là, l'acquisition commerciale n'a pas même pour fin le but qu'elle poursuit, puisque son but est précisément une opulence et un enrichissement indéfinis. § 18. Mais si l'art de cette richesse n'a pas de bornes, la science domestique en a, parce que son objet est tout différent. Ainsi, l'on pourrait fort bien croire à première vue que toute richesse sans exception a nécessairement des limites. Mais les faits sont là pour nous prouver le contraire ; tous les négociants voient s'accroître leur argent sans aucun terme. Ces deux espèces si différentes d'acquisition, employant le même fonds qu'elles recherchent toutes deux également, quoique dans des vues bien diverses, l'une ayant un tout autre but que l'accroissement indéfini de l'argent, qui est l'unique objet de l'autre, cette ressemblance a fait croire à bien des gens que la science domestique avait aussi la même portée; et ils se persuadent fermement qu'il faut à tout prix conserver ou augmenter à l'infini la somme d'argent qu'on possède. § 19. Pour en venir là, il faut être préoccupé uniquement du soin de vivre, sans songer à vivre comme on le doit.
ARISTOTE, La Politique, livre I.

 

RABELAIS
Éloge des dettes

 

[…] « Mais, demanda Pantagruel, quand en aurez-vous fini avec les dettes?
  - Aux calendes grecques, répondit Panurge, lorsque tout le monde sera content, et que vous serez votre propre héritier. Dieu me garde d'en avoir fini avec elles, sinon je ne trouverais plus alors personne pour me prêter un denier. Qui le soir ne laisse levain, jamais ne fera lever pâte au matin. Veillez à toujours devoir de l'argent à quelqu'un: celui-ci priera continuellement Dieu de vous donner une bonne, longue et heureuse vie dans la crainte de ne pas récupérer son dû; il dira toujours du bien de vous en toutes sociétés, il vous cherchera toujours de nouveaux prêteurs afin de vous permettre de creuser ici pour combler là et de remplir son fossé avec la terre d'un autre. Quand jadis en Gaule, selon la coutume instituée par les druides, les serfs, valets et huissiers étaient tous brûlés vifs aux funérailles et obsèques de leurs maîtres et seigneurs, n'avaient-ils pas une belle peur que leurs maîtres et seigneurs ne meurent, puisque force leur était de mourir avec eux ? Ne priaient-ils pas continuellement leur grand dieu Mercure, ainsi que Dis, le père aux écus, de les conserver longtemps en bonne santé? N'étaient-ils pas soucieux de les bien traiter et servir, puisqu'ils pouvaient vivre avec eux au moins jusqu'à la mort ? Croyez bien que c'est avec une plus ardente dévotion que vos créanciers prieront Dieu que vous viviez, craindront que vous ne mouriez, d'autant qu'ils aiment la manche plus que le bras et la bourse plus que la vie. C'est le cas des usuriers de Landerousse, qui naguère se pendirent en voyant baisser le prix' des blés et des vins et revenir le bon temps. »
  Comme Pantagruel ne répondait rien, Panurge continua : « Vrai greu ! A bien y réfléchir, vous me forcez à abattre mon jeu, en me reprochant mes dettes et créanciers. Parbleu ! Je ne croyais inspirer respect, vénération et crainte que parce que, en dépit de l'opinion de tous les philosophes, selon qui rien ne naît de rien, j'étais créateur et fabricateur à partir de rien et sans matière première.
  « J'avais créé quoi? Tant de beaux et bons créanciers. Les créanciers sont (je le maintiens jusqu'au bûcher, exclusivement) des créatures belles et bonnes. Qui ne prête rien est une nature laide et mauvaise créature du vilain diable d'enfer.
  « Et j'avais fabriqué quoi ? Des dettes. O chose rare et digne des temps antiques ! Des dettes, dis-je, excédant le nombre de syllabes résultant de l'accouplement de toutes les consonnes avec les voyelles, jadis calculé et compté par le noble Xénocrate. Si c'est à l'abondance des créanciers que vous jugez de la perfection des débiteurs, vous ne faites pas d'erreur d'arithmétique pratique.
  « Pensez si je suis content, quand, tous les matins, autour de moi je vois ces créanciers si humbles, serviables et prodigues en révérences ! et quand je remarque que, si j'ai l'air plus accueillant et si je fais à l'un meilleure figure qu'aux autres, le gueux pense avoir le premier son affaire réglée et être le premier en date, et prend mon sourire pour de l'argent comptant, je crois encore jouer, dans la Passion de Saumur, le rôle de Dieu accompagné de ses anges et chérubins. Ce sont mes candidats, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bonjours et de discours, toujours disponibles.
  « Et je pensais que c'était en réalité un monceau de dettes que la montagne de Vertu héroïque décrite par Hésiode (je l'ai lu en première année de licence), montagne qui semble être le but de tous les désirs des humains, mais que peu gravissent à cause de la difficulté du chemin, quand je vois aujourd'hui tout le monde en proie à un ardent désir et à un appétit criant de se créer toujours plus de dettes et de créanciers.
  « Cependant, n'est pas débiteur qui veut; ne se fait pas de créanciers qui le veut. Et vous voulez m'arracher à cette douillette félicité ? Vous me demandez quand j'en aurai fini avec les dettes !
  « Il y a bien pire; je me voue à saint Babolin, le bon Saint, si, toute ma vie, je n'ai pas considéré que les dettes constituaient une sorte de connexion et de liaison des cieux et de la terre, un moyen unique de conservation de la race humaine - je veux dire par là sans lequel tous les humains périraient bientôt -, et qu'elles pourraient bien être cette grande âme de l'univers, qui selon les Académiques donne la vie à toutes choses.
  « A l'appui de cette conception, représentez-vous avec un esprit serein l'image idéale d'un monde (prenez, si bon vous semble, le trentième de ceux qu'imaginait le philosophe Métrodore ou le soixante-dix-huitième de ceux de Pétron), d'un monde dans lequel il n'y ait nul débiteur ou créancier: un monde sans dettes. Là, il n'y aura plus pour les astres de cours régulier: ils seront tous détraqués. Jupiter, ne s'estimant pas le débiteur de Saturne, le dépossédera de sa sphère, et la chaîne que lui attribue Homère lui servira à suspendre toutes les Intelligences, dieux, cieux, démons, génies, héros, diables, terre, mer, tous les éléments. Saturne s'alliera à Mars, et ils mettront tout ce monde sens dessus dessous. Mercure ne voudra pas s'asservir aux autres; il ne sera plus leur Camille, comme on l'appelait en langue étrusque car il n'est en rien leur débiteur. Vénus ne sera pas vénérée, car elle n'aura rien prêté. La lune restera sanglante et ténébreuse: pour quelle raison le soleil lui dispenserait-il sa lumière ? il n'y était tenu en rien. Le soleil ne luira pas sur la terre, les astres n'y diffuseront pas de bonne influence car la terre cessait de leur prêter de la nourriture par ses vapeurs et exhalaisons, qui alimentaient les étoiles, comme le disait Héraclite, comme le démontraient les stoïciens et le répétait Cicéron. Entre les éléments il n'y aura ni symbolisation, ni interaction, ni aucune transmutation : l'un ne se considérera pas l'obligé de l'autre il ne lui avait rien prêté. De la terre ne naîtra pas l'eau; l'eau ne sera pas changée en air, de l'air ne naîtra pas le feu, le feu ne réchauffera pas la terre. La terre ne produira rien que des monstres, Titans, Aloïdes, Géants; il n'y pleuvra pluie, n 'y luira lumière, n'y ventera vent; il n'y aura ni été ni automne. Lucifer se libérera de ses chaînes et, sortant du tréfonds de l'enfer avec les Furies, les Peines et les Diables comus, voudra dénicher des cieux tous les dieux, ceux des plus grands peuples comme ceux des plus petits.
  « Ce monde qui ne prêtera rien ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus aberrante que celle du recteur de Paris, qu'une diablerie plus confuse que celles qu'on joue à Doué. Chez les humains, il n'yen aura pas un pour sauver l'autre; il aura beau crier : "A l'aide ! au feu ! à l'eau ! au meurtre !" personne n'ira à son secours. Pourquoi ? Il n'avait rien prêté, on ne lui devait rien. Cela ne gêne personne qu'il brûle, qu'il fasse naufrage, qu'il soit écrasé, qu'il meure. Il ne prêtait rien, aussi bien n'aurait-il rien prêté par la suite.
  « Bientôt, de ce monde seront bannies Foi, Espérance, Charité, car les hommes sont nés pour aider et secourir les hommes. Leur succéderont Défiance, Mépris, Rancune, avec la cohorte de tous les maux, de toutes les malédictions et de toutes les misères. Vous aurez tout lieu de penser que c'est là que Pandore aurait versé sa bouteille. Les hommes seront des loups pour les hommes, loups-garous et lutins, comme le furent Lycaon, Bellérophon, Nabuchodonosor, des brigands, assassins, empoisonneurs, malfaisants, mal pensants, malveillants, concevant de la haine chacun contre tous les autres, comme Ismaël, comme Métabus, comme Timon l'Athénien qui pour cette raison fut surnommé Misanthrope, si bien que ce serait dans la nature une chose plus facile d'élever des poissons dans l'air, de faire paître les cerfs au fond de l'Océan, que de supporter cette truandaille de monde qui ne prête rien. Par ma foi, je les hais bien !
  « Et si, sur le modèle de ce monde déplaisant, sinistre et qui ne prête rien, vous imaginez l'autre petit monde qu'est l'homme, vous y trouverez un terrible tohu-bohu. La tête ne voudra pas prêter ses yeux et leur vue pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne daigneront pas la porter. Les mains cesseront de travailler pour elle. Le cœur sera exaspéré de tant battre pour transmettre le pouls aux membres, et il ne leur prêtera plus assistance. Le poumon ne lui accordera pas le prêt de ses soufflets. Le foie ne lui enverra pas le sang pour assurer sa subsistance. La vessie ne voudra pas être débitrice des reins: l'urine sera supprimée. Le cerveau, jugeant que cela ne suit plus le rythme naturel, s'adonnera au délire et ne fera plus parvenir de sensation aux nerfs, ni de mouvement aux muscles. En somme, dans ce monde déréglé, qui ne doit rien, qui ne prête rien, qui n'emprunte rien, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que celle qu'Esope a représentée dans son Apologue. Et il périra sans aucun doute; non seulement il périra bientôt, même s’il y avait là Esculape. Et le corps tombera soudain en putréfaction; l’âme profondément indignée prendra sa course à tous les diables, là où serait alors mon argent. ».
RABELAIS, Le Tiers Livre, chapitres III et IV (1552). (orthographe modernisée)

 

MONTAIGNE
La plus ridicule de toutes les folies humaines

 

    J'ai connu trois situations différentes depuis que je suis sorti de l’enfance. La première période, qui a duré près de vingt ans, je l’ai passée sans autres moyens que fortuits, dépendant des dispositions prises par d’autres pour me secourir, sans revenu assuré et sans tenir de comptes. Je dépensais d’autant plus allègrement et avec d’autant moins de souci que ma fortune dépendait entièrement du hasard. Je ne fus jamais plus heureux. Je n’ai jamais trouvé close la bourse de mes amis : m’étant donné pour règle absolue de ne jamais faillir à rembourser au terme que j’avais fixé, ils l’ont maintes fois repoussé quand ils voyaient l’effort que je faisais pour satisfaire à mes engagements. De sorte que j’affichais, en retour, une loyauté économe et quelque peu tricheuse. Je ressens naturellement quelque plaisir à payer : c’est comme si je déchargeais mes épaules d’un fardeau ennuyeux, et de l’image de la servitude que constitue la dette. De même qu’il y a quelque contentement qui me chatouille quand je fais quelque chose de juste et qui fait le bonheur d’autrui.
   Je mets à part les paiements pour lesquels il faut venir marchander et compter ; car si je ne trouve quelqu’un pour s’en charger, je les fuis de façon honteuse et injurieuse tant que je peux, craignant cette discussion, avec laquelle mon humeur et ma façon de parler sont tout à fait incompatibles. Il n’est rien que je haïsse autant que de marchander : c’est là une relation de pure tricherie et d’impudence. Après avoir débattu et barguigné une heure durant, l’un ou l’autre abandonne sa parole et ses serments pour cinq sous obtenus. C’est pourquoi j’empruntais à mon désavantage, car n’ayant pas le courage de réclamer en présence de l’autre, je reportais cela à plus tard au hasard d’une lettre, ce qui n’a pas grande efficacité et qui facilite plutôt le refus. Je m’en remettais donc plutôt, pour la conduite de mes affaires, aux astres, et plus librement que je ne l’ai jamais fait depuis, à la providence et à mon flair.
   La plupart de ceux qui savent gérer leurs affaires estiment horrible de vivre ainsi dans l'incertitude. Mais ils ne se rendent pas compte, d'abord, que la plupart des gens vivent ainsi. Combien d'honnêtes gens n'ont-ils pas abandonné toutes leurs certitudes, combien le font chaque jour, pour rechercher la faveur des rois et courir la chance ? César s'endetta d'un million en or au-delà de ce qu'il possédait pour devenir César. Et combien de marchands commencent leurs affaires par la vente de leur métairie, qu'ils envoient aux Indes à travers tant de mers déchaînées [Catulle, IV, 18]. Et par un temps si peu fertile en dévotions que le nôtre, nous voyons mille et mille congrégations dont les membres coulent une vie paisible, attendant chaque jour de la libéralité du Ciel ce dont ils ont besoin pour dîner. Et deuxièmement, ils ne se rendent pas compte que cette certitude sur laquelle ils se fondent n'est guère moins incertaine et hasardeuse que le hasard lui-même. Je vois d'aussi près la misère au-delà de deux mille écus de rente que si elle était toute proche de moi. Car le hasard est capable d'ouvrir cent brèches à la pauvreté à travers nos richesses, et il n'y a souvent qu'un pas de la fortune la plus extrême au quasi-dénuement. La fortune est de verre, et quand brille, elle se brise [Publius Syrus, in Juste Lipse, Politiques]. Et elle peut envoyer cul par dessus tête toutes nos précautions et nos défenses.
   Je trouve que pour diverses raisons, on voit plus souvent l'indigence chez ceux qui ont du bien que chez ceux qui n'en ont pas ; et qu'elle est peut-être moins pénible quand elle vient seule que quand elle apparaît au milieu des richesses, qui proviennent plutôt d'une bonne gestion que de recettes véritables : « Chacun est l'artisan de sa propre fortune » [Salluste, de rep. ordin. I, 1]. Et un riche qui n'est plus à son aise, mais pressé par la nécessité et les ennuis d'argent me semble plus misérable que celui qui est simplement pauvre. « L'indigence au sein de la richesse est la pire des pauvretés. » [Sénèque, Épîtres, LXXIV]. Les plus grands princes et les plus riches sont généralement amenés, par la pauvreté et le besoin, à l'extrême nécessité. Car en est-il de plus extrême que celle qui conduit à devenir les tyrans et injustes usurpateurs des biens de leurs sujets ?
  Ma deuxième situation fut d'avoir de l'argent. M'y étant attaché, j'en fis bien vite des réserves non négligeables en fonction de ma condition sociale. J'estimais que l'on ne dispose vraiment que de ce qui excède les dépenses ordinaires, et qu'on ne peut être sûr d'un bien qui ne représente qu'une espérance de recette, si évidente qu'elle paraisse. Car je me disais : et s'il m'arrivait tel ou tel fâcheux événement ? Et à cause de ces vaines et pernicieuses pensées, je m'ingéniais à parer à tous les inconvénients possibles grâce à cette réserve superflue. Et à celui qui m'alléguait que le nombre des événements possibles était infini je trouvais encore le moyen de répondre que cette réserve, si elle ne pouvait être prévue pour tous les cas, l'était tout de même au moins pour bon nombre d'entre eux. Mais cela n'allait pas sans douloureuse inquiétude. J'en faisais un secret. Et moi qui ose tant parler de moi, je ne parlais de mon argent que par des mensonges, comme font ceux qui, riches, se font passer pour pauvres, et pauvres jouent les riches, sans que jamais leur conscience ne témoigne sincèrement de ce qu'ils ont vraiment. Ridicule et honteuse prudence !
  Allais-je en voyage ? Il me semblait toujours que je n'avais pas emporté assez d'argent. Et plus je m'étais chargé de monnaie plus je m'étais aussi chargé de craintes : à propos de l'insécurité des chemins, ou de la fidélité de ceux qui transportaient mes bagages, dont je ne parvenais à m'assurer vraiment - comme bien des gens que je connais - que si je les avais devant les yeux. Laissais-je ma cassette chez moi ? Ce n'étaient que soupçons et pensées lancinantes, et qui pis est, incommunicables ! Mon esprit en était obsédé. Tout bien pesé, il est encore plus difficile de garder de l'argent que d'en gagner. Si je n'en faisais pas tout à fait autant que je le dis, du moins me coûtait-il de m'empêcher de le faire. Quant à la commodité, j'en profitais peu ou pas du tout : si j'avais plus de facilité à faire des dépenses, celles-ci ne m'ennuyaient pas moins ; car comme disait Bion, le chevelu se fâche autant que le chauve si on lui arrache les cheveux. Et dès que vous vous êtes habitué, que vous vous êtes représenté en esprit un certain tas d'or, vous n'en disposez déjà plus, car vous n'oseriez même plus l'écorner... C'est un édifice qui, vous semble-t-il, s'écroulera tout entier si vous y touchez : il faut vraiment que la nécessité vous prenne à la gorge pour vous résoudre à l'entamer. Et avant d'en arriver là, j'engageais mes hardes, je vendais un cheval, avec bien moins de contrainte et moins de regret que lorsque je devais faire une brèche dans cette bourse privilégiée et tenue à part. Mais le danger est alors celui-ci : il est malaisé d'établir des bornes à ce désir d'accumulation (il est toujours difficile d'en trouver parmi les choses que l'on croit bonnes), et donc de fixer une limite à son épargne : on va toujours grossissant cet amas, l'augmentant d'un chiffre à un autre, jusqu'à se priver bêtement de la jouissance de ses propres biens, pour jouir simplement de leur conservation, et ne point en user.
  Et c'est pourquoi, selon cette façon de voir les choses, ce sont les gens les plus fortunés qui ont en charge la garde des portes et des murs d'une ville. A mon avis, tout homme riche est avare. Platon classe ainsi les biens corporels et humains : la santé, la beauté, la force, la richesse ; et la richesse n'est pas aveugle, dit-il, mais très clairvoyante au contraire quand elle est illuminée par la sagesse. Denys le Jeune fit preuve à ce propos d'un beau geste. Ayant été averti qu'un Syracusain avait caché en terre un trésor, il lui fit dire de le lui apporter. L'autre s'exécuta, mais s'en réserva toutefois en secret une partie, avec laquelle il s'en alla dans une autre ville où, ayant perdu son habitude de thésauriser, il se mit à vivre à son aise. Apprenant cela, Denys lui fit rendre le reste de son trésor, disant que puisqu'il avait appris à s'en servir il le lui rendait volontiers.
  Je vécus quelques années obsédé par l'argent, jusqu'à ce qu'un démon favorable me fasse sortir de cet état, comme le Syracusain, et dépenser ce que j'avais amassé : le plaisir d'un voyage très coûteux fut l'occasion de jeter à bas cette stupide conception. Je suis donc de ce fait tombé dans une troisième sorte de vie, qui (je le dis comme je le sens), est certes plus plaisante et plus réglée, car maintenant je règle ma dépense sur ma recette. Tantôt l'une est en avance, tantôt c'est l'autre, mais elles sont toujours proches sur les talons l'une de l'autre. Je vis au jour le jour, et me contente de pouvoir subvenir à mes besoins présents et ordinaires : toutes les économies du monde ne sauraient suffire aux besoins extraordinaires ! Et c'est folie d'attendre du hasard qu'il nous prémunisse contre lui-même. C'est avec nos propres armes qu'il faut le combattre, car celles que fournit le hasard peuvent toujours nous trahir au moment crucial. Si je mets de l'argent de côté, ce n'est que dans l'idée de l'employer bientôt. Non pour acheter des terres - dont je n'ai que faire - mais pour acheter des plaisirs. « Ne pas être cupide est une richesse, et c'est un revenu que ne pas avoir la manie d'acheter. » [Cicéron, Paradoxes, VI, 3]. Je n'ai pas peur de manquer ni le désir d'augmenter mon bien. « C'est dans l'abondance qu'on trouve le fruit des richesses, et c'est la satisfaction qui est le critère de l'abondance. » [Cicéron, Paradoxes, IV, 2]. Et combien je me félicite de ce que cette disposition d'esprit me soit venue à un âge naturellement enclin à l'avarice ! Ainsi je suis épargné par cette folie si courante chez les vieux, et la plus ridicule de toutes les folies humaines.
  Phéraulas, dans la Cyropédie de Xénophon, était passé par les deux premières situations que j'ai évoquées, et avait trouvé que l'accroissement des biens n'augmentait pas son appétit pour boire, manger, dormir et embrasser sa femme. D'autre part il sentait comme moi peser sur ses épaules l'inconvénient d'avoir à s'occuper de ses biens. Alors il décida de faire le bonheur d'un jeune homme pauvre qui était son ami fidèle et qui courait après la fortune, et lui fit présent de la sienne qui était grande, et même de celle qu'il était encore en train d'accumuler jour après jour grâce à la libéralité de son bon maître Cyrus, et grâce à la guerre. La seule condition était que le bénéficiaire s'engage à le nourrir et à subvenir honnêtement à ses besoins, comme étant son hôte et son ami. A partir de ce moment, ils vécurent ainsi très heureusement, et satisfaits l'un et l'autre du changement de leur condition. Voilà quelque chose que j'aimerais beaucoup imiter.
  J'admire grandement aussi le sort d'un vieux prélat, dont j'ai pu constater qu'il s'était tout bonnement démis de sa bourse, de ses revenus, et de sa garde-robe, tantôt au profit d'un serviteur qu'il avait choisi, tantôt d'un autre, et qui a coulé ainsi de longues années, ignorant de ses affaires, comme s'il y était étranger. Faire confiance à la bonté d'autrui n'est pas un faible témoignage de sa propre bonté, et par conséquent, Dieu favorise volontiers cette attitude. Et quant au prélat dont j'ai parlé, je ne vois nulle part de maison plus dignement ni plus régulièrement gérée que la sienne. Heureux celui qui a ainsi réglé à leur juste mesure ses besoins, de façon à ce que sa fortune puisse y suffire sans qu'il s'en préoccupe et sans être dans la gêne, et sans que leur répartition ou acquisition vienne à troubler ses autres occupations, plus convenables, plus tranquilles, et selon son cœur.
  L'aisance ou l'indigence dépendent donc de l'opinion de chacun, et ni la richesse, ni la gloire, ni la santé, n'apportent autant de beauté et de plaisir que ce que leur prête celui qui les possède. Chacun de nous est bien ou mal selon qu'il se trouve ainsi. Est content non celui qu'on croit, mais celui qui en est lui-même persuadé. En cela seulement, la croyance devient vérité et réalité.
  Le sort ne nous fait ni bien ni mal ; il nous en offre seulement la matière, l'occasion que notre âme, plus puissante que lui, tourne et arrange comme il lui plaît ; c'est elle la seule cause et la maîtresse de sa condition : heureuse ou malheureuse. Les influences extérieures tirent leur saveur et leur couleur de notre constitution interne, de même que les vêtements nous réchauffent, non par leur chaleur propre, mais par la nôtre qu'ils sont faits pour recouvrir et entretenir. Celui qui revêtirait ainsi un corps froid en tirerait le même effet : c'est ainsi que se conservent la neige et la glace.
  Certes, de la même façon que l'étude est un tourment pour le fainéant, l'abstinence de vin pour l'ivrogne, la frugalité est un supplice pour le luxurieux et l'exercice physique une torture pour l'homme délicat et oisif - et de même pour tout le reste. Les choses ne sont pas en elles-mêmes si douloureuses ni difficiles ; mais ce sont notre faiblesse et notre lâcheté qui les rendent ainsi. Pour pouvoir juger des choses élevées et importantes, il faut disposer d'une âme qui soit de la même qualité, faute de quoi nous leur attribuons les défauts qui nous appartiennent. Un aviron droit semble courbe dans l'eau. L'important n'est pas tant la chose elle-même que la façon dont on la voit.
  Alors pourquoi, parmi tant de discours qui persuadent diversement les hommes de mépriser la mort et de supporter la douleur, n'en trouvons-nous aucun qui nous convienne ? Et pourquoi, parmi tous les beaux raisonnements qui ont réussi chez les autres, chacun n'applique-t-il pas à lui-même celui qui convient le mieux à son caractère ? S'il ne peut digérer la drogue forte et radicale qui déracinerait le mal, qu'il prenne au moins la douce qui le soulagera. « Un préjugé efféminé et frivole nous domine dans la douleur comme dans le plaisir. Quand nos âmes en sont amollies, et comme liquéfiées pourrait-on dire, même une piqûre d'abeille nous ne pouvons la supporter sans crier. Tout réside dans la capacité à se commander soi-même. » [Cicéron, Tusculanes, II, 22]. Au demeurant, on n'échappe pas à la philosophie en faisant valoir outre mesure la gravité des souffrances et l'humaine faiblesse. Car on ne fait alors que la faire se retrancher derrière ces invincibles répliques : « S'il est mauvais de vivre dans la nécessité, il n'y a nulle nécessité à vivre dans la nécessité. » « Nul n'est longtemps dans le malheur que par sa faute. Qui n'a le courage de supporter ni la mort ni la vie, ne veut ni rester ni fuir, que peut-on pour lui ? »
MONTAIGNE, Essais, livre I, XIV (transcription : Guy de Pernon).

 

LA FONTAINE
L'Avare qui a perdu son trésor

 

L'Usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène là-bas est aussi riche qu'eux,
Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.
L'homme au trésor caché qu'Esope nous propose,
      Servira d'exemple à la chose.
      Ce malheureux attendait
Pour jouir de son bien une seconde vie ;
Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.
Il avait dans la terre une somme enfouie,
  Son cœur avec, n'ayant autre déduit
     Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât
A l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit,
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
      Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
     C'est mon trésor que l'on m'a pris.
– Votre trésor ? où pris ? – Tout joignant cette pierre.
    – Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet,
      Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
– A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?
      L'argent vient-il comme il s'en va ?
Je n'y touchais jamais. – Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
     Mettez une pierre à la place,
     Elle vous vaudra tout autant.

 

Le Savetier et le Financier

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir;
     C'était merveilles de le voir,
Merveilles de l'ouïr; il faisait des passages,
     Plus content qu'aucun des Sept Sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d'or,
    Chantait peu, dormait moins encor.
    C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour, parfois il sommeillait,
Le Savetier alors en chantant l'éveillait;
    Et le Financier se plaignait
    Que les soins de la Providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
    Comme le manger et le boire.
    En son hôtel il fait venir
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? Ma foi, Monsieur,
    Dit avec un ton de rieur,
Le gaillard Savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte; et je n'entasse guère
  Un jour sur l'autre, il suffit qu'à la fin
    J'attrape le bout de l'année;
    Chaque jour amène son pain.
– Eh bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
– Tantôt plus, tantôt moins, le mal est que toujours
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
   Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes;
L'une fait tort à l'autre; et Monsieur le curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.»
Le Financier, riant de sa naïveté
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin,
     Pour vous en servir au besoin. »
Le Savetier crut voir tout l'argent que la terre
     Avait, depuis plus de cent ans
     Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui; dans sa cave il enserre
     L'argent et sa joie à la fois.
     Plus de chant : il perdit sa voix,
Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.
     Le sommeil quitta son logis :
     Il eut pour hôte les soucis,
     Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l'œil au guet; et la nuit,
     Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent : A la fin le pauvre homme
S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus :
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
     Et reprenez vos cent écus .»

LA FONTAINE, Fables, livres IV (20) et VIII (2), 1668.

 

Jean de LA BRUYÈRE
De l'effronterie causée par l'avarice

 

   Pour faire connaître ce vice, il faut dire que c'est un mépris de l'honneur dans la vue d'un vil intérêt. Un homme que l'avarice rend effronté ose emprunter une somme d'argent à celui à qui il en doit déjà, et qu'il lui retient avec injustice. Le jour même qu'il aura sacrifié aux Dieux, au lieu de manger religieusement chez soi une partie des viandes consacrées, il les fait saler pour lui servir dans plusieurs repas, et va souper chez l'un de ses amis; et là, à table, à la vue de tout le monde, il appelle son valet, qu'il veut encore nourrir aux dépens de son hôte, et lui coupant un morceau de viande qu'il met sur un quartier de pain : « Tenez, mon ami, lui dit-il, faites bonne chère.» Il va lui-même au marché acheter des viandes cuites; et avant que de convenir du prix, pour avoir une meilleure composition du marchand, il lui fait ressouvenir qu'il lui a autrefois rendu service. Il fait ensuite peser ces viandes et il en entasse le plus qu'il peut; s'il en est empêché par celui qui les lui vend, il jette du moins quelque os dans la balance : si elle peut contenir tout, il est satisfait; sinon, il ramasse sur la table des morceaux de rebut, comme pour se dédommager, sourit, et s'en va. Une autre fois, sur l'argent qu'il aura reçu de quelques étrangers pour leur louer des places au théâtre, il trouve le secret d'avoir sa place franche au spectacle, et d'y envoyer le lendemain ses enfants et leur précepteur. Tout lui fait envie: il veut profiter des bons marchés, et demande hardiment au premier venu une chose qu'il ne vient que d'acheter. Se trouve-t-il dans une maison étrangère, il emprunte jusqu'à l'orge et à la paille; encore faut-il que celui qui les lui prête fasse les frais de les faire porter chez lui. Cet effronté, en un mot, entre sans payer dans un bain public, et là, en présence du baigneur, qui crie inutilement contre lui, prenant le premier vase qu'il rencontre, il le plonge dans une cuve d'airain qui est remplie d'eau, se la répand sur tout le corps : « Me voilà lavé, ajoute-t-il, autant que j'en ai besoin, et sans avoir obligation à personne », remet sa robe et disparaît. (XLII)

De l'épargne sordide 

  Cette espèce d'avarice est dans les hommes une passion de vouloir ménager les plus petites choses sans aucune fin honnête. C'est dans cet esprit que quelques-uns, recevant tous les mois le loyer de leur maison, ne négligent pas d'aller eux-mêmes demander la moitié d'une obole qui manquait au dernier payement qu'on leur a fait; que d'autres, faisant l'effort de donner à manger chez eux, ne sont occupés pendant le repas qu'à compter le nombre de fois que chacun des conviés demande à boire. Ce sont eux encore dont la portion des prémices des viandes que l'on envoie sur l'autel de Diane est toujours la plus petite. Ils apprécient les choses au-dessous de ce qu'elles valent; et de quelque bon marché qu'un autre, en leur rendant compte, veuille se prévaloir, ils lui soutiennent toujours qu'il a acheté trop cher. Implacables à l'égard d'un valet qui aura laissé tomber un pot de terre, ou cassé par malheur quelque vase d'argile, ils lui déduisent cette perte sur sa nourriture; mais si leurs femmes ont perdu seulement un denier, il faut alors renverser toute une maison, déranger les lits; transporter des coffres, et chercher dans les recoins les plus cachés. Lorsqu'ils vendent, ils n'ont que cette unique chose en vue, qu'il n'y ait qu'à perdre pour celui qui achète. Il n'est permis à personne de cueillir une figue dans leur jardin, de passer au travers de leur champ, de ramasser une petite branche de palmier, ou quelques olives qui seront tombées de l'arbre. Ils vont tous les jours se promener sur leurs terres, en remarquent les bornes, voient si l'on n'y a rien changé et si elles sont toujours les mêmes. Ils tirent intérêt de l'intérêt, et ce n'est qu'à cette condition qu'ils donnent du temps à leurs créanciers. S'ils ont invité à dîner quelques-uns de leurs amis, et qui ne sont que des personnes du peuple, ils ne feignent point de leur faire servir un simple hachis; et on les a vus souvent aller eux-mêmes au marché pour ces repas, y trouver tout trop cher, et en revenir sans rien acheter. « Ne prenez pas l'habitude, disent-ils à leurs femmes, de prêter votre sel, votre orge, votre farine, ni même du cumin, de la marjolaine, des gâteaux pour l'autel, du coton, de la laine; car ces petits détails ne laissent pas de monter, à la fin d'une année, à une grosse somme.» Ces avares, en un mot, ont des trousseaux de clefs rouillées, dont ils ne se servent point, des cassettes où leur argent est en dépôt, qu'ils n'ouvrent jamais, et qu'ils laissent moisir dans un coin de leur cabinet; ils portent des habits qui leur sont trop courts et trop étroits; les plus petites fioles contiennent plus d'huile qu'il n'en faut pour les oindre; ils ont la tête rasée jusqu'au cuir, se déchaussent vers le milieu du jour pour épargner leurs souliers, vont trouver les foulons pour obtenir d'eux de ne pas épargner la craie dans la laine qu'ils leur ont donnée à préparer, afin, disent-ils, que leur étoffe se tache moins. (XLIV)

Giton et Phédon

   Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit. Il déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace.
  Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.

   Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu, et d'un sommeil fort léger ; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus ; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement ; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé ; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur ; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent.
  Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir ; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau. Il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu.
  Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal ; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre. (LXXXIII)
Jean de LA BRUYÈRE, Caractères (1688).

 

 

VOLTAIRE
Il est beau d’approfondir un sujet qu’on méprise.

 

  ARGENT.
 Mot dont on se sert pour exprimer de l’or. « Monsieur, voudriez-vous me prêter cent louis d’or ? — Monsieur, je le voudrais de tout mon cœur ; mais je n’ai point d’argent; je ne suis pas en argent comptant. » L’Italien vous dirait : « Signore, non ho di danari. » Je n’ai point de deniers.
 Harpagon demande à maître Jacques1 : « Nous feras-tu bonne chère? — Oui, si vous me donnez bien de l’argent. »
 On demande tous les jours quel est le pays de l’Europe le plus riche en argent: on entend par là quel est le peuple qui possède le plus de métaux représentatifs des objets de commerce. On demande par la même raison quel est le plus pauvre; et alors trente nations se présentent à l’envi, le Vestphalien, le Limousin, le Basque, l’habitant du Tyrol, celui du Valais, le Grison, l’Istrien, l’Écossais, et l’Irlandais du nord, le Suisse d’un petit canton, et surtout le sujet du pape.
 Pour deviner qui en a davantage, on balance aujourd’hui entre la France, l’Espagne, et la Hollande, qui n’en avait point en 1600.
 Autrefois, dans le XIIIe, XIVe et XVe siècle, c’était la province de la daterie2 qui avait sans contredit le plus d’argent comptant; aussi faisait-elle le plus grand commerce. « Combien vendez-vous cela ? » disait-on à un marchand. Il répondait: « Autant que les gens sont sots. »
 Toute l’Europe envoyait alors son argent à la cour romaine, qui rendait en échange des grains bénits, des agnus, des indulgences plénières ou non plénières, des dispenses, des confirmations, des exemptions, des bénédictions, et même des excommunications contre ceux qui n’étaient pas assez bien en cour de Rome, et à qui les payeurs en voulaient.
 Les Vénitiens ne vendaient rien de tout cela; mais ils faisaient le commerce de tout l’Occident par Alexandrie; on n’avait que par eux du poivre et de la cannelle. L’argent qui n’allait pas à la daterie venait à eux, un peu aux Toscans et aux Génois. Tous les autres royaumes étaient si pauvres en argent comptant, que Charles VIII fut obligé d’emprunter les pierreries de la duchesse de Savoie, et de les mettre en gage pour aller conquérir Naples, qu’il perdit bientôt. Les Vénitiens soudoyèrent des armées plus fortes que la sienne. Un noble Vénitien avait plus d’or dans son coffre, et plus de vaisselle d’argent sur sa table, que l’empereur Maximilien surnommé Pochi danari.
 Les choses changèrent quand les Portugais allèrent trafiquer aux Indes en conquérants, et que les Espagnols eurent subjugué le Mexique et le Pérou avec six ou sept cents hommes. On sait qu’alors le commerce de Venise, celui des autres villes d’Italie, tout tomba. Philippe II, maître de l’Espagne, du Portugal, des Pays-Bas, des Deux-Siciles, du Milanais, de quinze cents lieues de côtes dans l’Asie, et des mines d’or et d’argent dans l’Amérique, fut le seul riche, et par conséquent le seul puissant en Europe. Les espions qu’il avait gagnés en France baisaient à genoux les doublons catholiques; et le petit nombre d’angelots et de carolus qui circulaient en France, n’avaient pas un grand crédit. On prétend que l’Amérique et l’Asie lui valurent à peu près dix millions de ducats de revenu. Il eût en effet acheté l’Europe avec son argent, sans le fer de Henri IV et les flottes de la reine Élisabeth.
 Le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Argent, cite l’Esprit des lois, dans lequel il est dit3 : « J’ai ouï déplorer plusieurs fois l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes; en vérité, on fit peut-être par imprudence une chose bien sage. »
 Nous voyons, par l’énorme puissance de Philippe, que le conseil prétendu de François Ier n’aurait pas fait une chose si sage. Mais contentons-nous de remarquer que François Ier n’était pas né quand on prétend qu’il refusa les offres de Christophe Colomb; ce Génois aborda en Amérique en 1492, et François Ier naquit en 1494, et ne parvint au trône qu’en 1515.
 Comparons ici le revenu de Henri III, de Henri IV, et de la reine Élisabeth, avec celui de Philippe II : le subside ordinaire d’Élisabeth n’était que de cent mille livres sterling; et avec l’extraordinaire, il fut, année commune, d’environ quatre cent mille; mais il fallait qu’elle employât ce surplus à se défendre de Philippe II. Sans une extrême économie elle était perdue, et l’Angleterre avec elle.
 Le revenu de Henri III se montait à la vérité à trente millions de livres de son temps; cette somme était à la seule somme que Philippe II retirait des Indes, comme trois à dix; mais il n’entrait pas le tiers de cet argent dans les coffres de Henri III, très prodigue, très volé, et par conséquent très pauvre : il se trouve que Philippe II était d’un seul article dix fois plus riche que lui.
 Pour Henri IV, ce n’est pas la peine de comparer ses trésors avec ceux de Philippe II. Jusqu’à la paix de Vervins il n’avait que ce qu’il pouvait emprunter ou gagner à la pointe de son épée; et il vécut en chevalier errant jusqu’au temps qu’il devint le premier roi de l’Europe.
 L’Angleterre avait toujours été si pauvre, que le roi Édouard III fut le premier qui fit battre de la monnaie d’or.
 On veut savoir ce que devient l’or et l’argent qui affluent continuellement du Mexique et du Pérou on Espagne ? Il entre dans les poches des Français, des Anglais, des Hollandais, qui font le commerce de Cadix sous des noms espagnols, et qui envoient en Amérique les productions de leurs manufactures. Une grande partie de cet argent s’en va aux Indes orientales payer des épiceries, du coton, du salpêtre, du sucre candi, du thé, des toiles, des diamants, et des magots.
 On demande ensuite ce que deviennent tous ces trésors des Indes; je réponds que Sha-Thamas-Koulikan, ou Sha-Nadir, a emporté tout celui du Grand-Mogol avec ses pierreries. Vous voulez savoir où sont ces pierreries, cet or, cet argent que Sha-Nadir a emportés en Perse ? une partie a été enfouie dans la terre pendant les guerres civiles; des brigands se sont servis de l’autre pour se faire des partis. Car, comme dit fort bien César, « avec de l’argent on a des soldats, et avec des soldats on vole de l’argent. »
 Votre curiosité n’est point encore satisfaite; vous êtes embarrassé de savoir où sont les trésors de Sésostris, de Crésus, de Cyrus, de Nabuchodonosor, et surtout de Salomon, qui avait, dit-on, vingt milliards et plus de nos livres de compte, à lui tout seul, dans sa cassette ?
 Je vous dirai que tout cela s’est répandu par le monde. Soyez sûr que du temps de Cyrus, les Gaules, la Germanie, le Danemark, la Pologne, la Russie, n’avaient pas un écu. Les choses se sont mises au niveau avec le temps, sans ce qui s’est perdu en dorure, ce qui reste enfoui à Notre-Dame de Lorette et autres lieux, et ce qui a été englouti dans l’avare mer.
 Comment faisaient les Romains sous leur grand Romulus, fils de Mars et d’une religieuse, et sous le dévot Numa Pompilius ? Ils avaient un Jupiter de bois de chêne mal taillé, des huttes pour palais, une poignée de foin au bout d’un bâton pour étendard, et pas une pièce d’argent de douze sous dans leur poche. Nos cochers ont des montres d’or que les sept rois de Rome, les Camilles, les Manlius, les Fabius, n’auraient pu payer.
 Si par hasard la femme d’un receveur général des finances se faisait lire ce chapitre à sa toilette par le bel esprit de la maison, elle aurait un étrange mépris pour les Romains des trois premiers siècles, et ne voudrait pas laisser entrer dans son antichambre un Manlius, un Curius, un Fabius, qui viendraient à pied, et qui n’auraient pas de quoi faire sa partie de jeu.
 Leur argent comptant était du cuivre. Il servait à la fois d’armes et de monnaie. On se battait et on comptait avec du cuivre. Trois ou quatre livres de cuivre de douze onces payaient un bœuf. On achetait le nécessaire au marché comme on l’achète aujourd’hui, et les hommes avaient, comme de tout temps, la nourriture, le vêtement, et le couvert. Les Romains, plus pauvres que leurs voisins, les subjuguèrent, et augmentèrent toujours leur territoire dans l’espace de près de cinq cents années, avant de frapper de la monnaie d’argent.
 Les soldats de Gustave-Adolphe n’avaient en Suède que de la monnaie de cuivre pour leur solde, avant qu’il fit des conquêtes hors de son pays.
 Pourvu qu’on ait un gage d’échange pour les choses nécessaires à la vie, le commerce se fait toujours. Il n’importe que ce gage d’échange soit de coquilles ou de papier. L’or et l’argent à la longue n’ont prévalu partout que parce qu’ils sont plus rares.
 C’est en Asie que commencèrent les premières fabriques de la monnaie de ces deux métaux, parce que l’Asie fut le berceau de tous les arts.
 Il n’est point question de monnaie dans la guerre de Troie; on y pèse l’or et l’argent. Agamemnon pouvait avoir un trésorier, mais point de cour des monnaies.
 Ce qui a fait soupçonner à plusieurs savants téméraires que le Pentateuque n’avait été écrit que dans le temps où les Hébreux commencèrent à se procurer quelques monnaies de leurs voisins, c’est que dans plus d’un passage il est parlé de sicles. On y dit qu’Abraham, qui était étranger, et qui n’avait pas un pouce de terre dans le pays de Chanaan, y acheta un champ et une caverne pour enterrer sa femme, quatre cents sicles d’argent monnayé de bon aloi4 : Quadrigentos siclos argenti probatae monetae publicae. Le judicieux dom Calmet évalue cette somme à quatre cent quarante-huit livres six sous neuf deniers, selon les anciens calculs imaginés assez au hasard, quand le marc d’argent était à vingt-six livres de compte le marc. Mais, comme le marc d’argent est augmenté de moitié, la somme vaudrait huit cent quatre-vingt-seize livres.
 Or, comme en ce temps-là il n’y avait point de monnaie marquée au coin qui répondit au mot pecunia, cela faisait une petite difficulté dont il est aisé de se tirer5.
 Une autre difficulté. c’est que dans un endroit il est dit qu’Abraham acheta ce champ en Hébron, et dans un autre en Sichem6. Consultez sur cela le vénérable Bède, Raban Maure, et Emmanuel Sa.
 Nous pourrions parler ici des richesses que laissa David à Salomon en argent monnayé. Les uns les font monter à vingt et un, vingt-deux milliards tournois, les autres à vingt-cinq. Il n’y a point de garde du trésor royal ni de tefterdar du Grand-Turc, qui puisse supputer au juste le trésor du roi Salomon. Mais les jeunes bacheliers d’Oxford et de Sorbonne font ce compte tout courant.
 Je ne parlerai point des innombrables aventures qui sont arrivées à l’argent depuis qu’il a été frappé, marqué, évalué, altéré, prodigué, resserré, volé, ayant dans toutes ses transmigrations demeuré constamment l’amour du genre humain. On l’aime au point que chez tous les princes chrétiens il y a encore une vieille loi qui subsiste, c’est de ne point laisser sortir d’or et d’argent de leurs royaumes. Cette loi suppose de deux choses l’une, ou que ces princes règnent sur des fous à lier qui se défont de leurs espèces en pays étranger pour leur plaisir, ou qu’il ne faut pas payer ses dettes à un étranger. Il est clair pourtant que personne n’est assez insensé pour donner son argent sans raison, et que, quand on doit à l’étranger, il faut payer soit en lettres de change, soit en denrées, soit en espèces sonnantes. Aussi, cette loi n’est pas exécutée depuis qu’on a commencé à ouvrir les yeux, et il n’y a pas longtemps qu’ils sont ouverts.
 Il y aurait beaucoup de choses à dire sur l’argent monnayé, comme sur l’augmentation injuste et ridicule des espèces, qui fait perdre tout d’un coup des sommes considérables à un État; sur la refonte ou la remarque, avec une augmentation de valeur idéale, qui invite tous vos voisins, tous vos ennemis à remarquer votre monnaie et à gagner à vos dépens; enfin, sur vingt autres tours d’adresse inventés pour se ruiner. Plusieurs livres nouveaux sont pleins de réflexions judicieuses sur cet article. Il est plus aisé d’écrire sur l’argent que d’en avoir; et ceux qui en gagnent se moquent beaucoup de ceux qui ne savent qu’en parler.
 En général, l’art du gouvernement consiste à prendre le plus d’argent qu’on peut à une grande partie des citoyens, pour le donner à une autre partie.
 On demande s’il est possible de ruiner radicalement un royaume dont en général la terre est fertile; on répond que la chose n’est pas praticable, attendu que depuis la guerre de 1689 jusqu’à la fin de 1769, où nous écrivons, on a fait presque sans discontinuation tout ce qu’on a pu pour ruiner la France sans ressource, et qu’on n’a jamais pu en venir à bout. C’est un bon corps qui a eu la fièvre pendant quatre-vingts ans avec des redoublements, et qui a été entre les mains des charlatans, mais qui vivra.
 Si vous voulez lire un morceau curieux et bien fait sur l’argent de différents pays, adressez-vous à l’article Monnaie, de M. le chevalier de Jaucourt, dans l’Encyclopédie; on ne peut en parler plus savamment, et avec plus d’impartialité. Il est beau d’approfondir un sujet qu’on méprise.
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1. Avare, acte III, scène v.
2. Chambre à la cour de Rome où l’on confère, moyennant salaire, toutes les prébendes au-dessus de quatre-vingts ducats.
3. Liv. XXI, chap. XXII.
4. Genèse, chap XXIII, v. 16.
5. Ces hardis savants qui sur ce prétexte et sur plusieurs autres, attribuent le Pentateuque à d’autres qu’à Moïse, se fondent encore sur les témoignages de saint Théodoret, de Mazius etc. Ils disent : Si saint Théodoret et Mazius affirment que le livre de Josué n’a pas été écrit par Josué, et n’en est pas moins admirable, ne pouvons nous pas croire aussi que le Pentateuque est très admirable sans être de Moïse ? Voyez sur cela le premier livre de l’Histoire critique du vieux Testament par le R. P. Simon de l’Oratoire. Mais quoi qu’en aient dit tant de savants il est clair qu’il faut s’en tenir au sentiment de la sainte Église apostolique et romaine la seule infaillible.
6. Actes, chap. VII, v. 16.
VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, 1764.

 

Jean-Jacques ROUSSEAU
L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté.

 

   Il ne me faut que des plaisirs purs, et l'argent les empoisonne tous. J'aime, par exemple, ceux de la table; mais, ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne compagnie ni la crapule du cabaret, je ne puis les goûter qu'avec un ami; car seul, cela ne m'est pas possible : mon imagination s'occupe alors d'autre chose, et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, mon cœur ému me demande encore plus de l'amour. Des femmes à prix d'argent perdraient pour moi tous leurs charmes; je doute même s'il serait en moi d'en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée; s'ils ne sont gratuits, je les trouve insipides. J'aime les seuls biens qui ne sont à personne qu'au premier qui sait les goûter.
  Jamais l'argent ne me parut une chose aussi précieuse qu'on la trouve. Bien plus, il ne m'a même jamais paru fort commode : il n'est bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir; il faut acheter, marchander, souvent être dupe, bien payer, être mal servi. Je voudrais une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent je suis sûr de l'avoir mauvaise. J'achète cher un œuf frais, il est vieux; un beau fruit, il est vert; une fille, elle est gâtée. J'aime le bon vin, mais où en prendre ? Chez un marchand de vin ? comme que je fasse, il m'empoisonnera. Veux-je absolument être bien servi ? que de soins, que d'embarras ! avoir des amis, des correspondants, donner des commissions, écrire, aller, venir, attendre; et souvent au bout être encore trompé. Que de peine avec mon argent ! je la crains plus que je n'aime le bon vin.
  Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un pâtissier, j'aperçois des femmes au comptoir; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne du coin de l'œil de belles poires, leur parfum me tente; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent; un homme qui me connaît est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille : n'est-ce point la servante de la maison ? Ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n'ayant osé rien acheter.
  J'entrerais dans les plus insipides détails, si je suivais dans l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres, l'embarras, la honte, la répugnance, les inconvénients, les dégoûts de toute espèce que j'ai toujours éprouvés. A mesure qu'avançant dans ma vie le lecteur prendra connaissance de mon humeur, il sentira tout cela sans que je m'appesantisse à le lui dire.
  Cela compris, on comprendra sans peine une de mes prétendues contradictions, celle d'allier une avarice presque sordide avec le plus grand mépris pour l'argent. C'est un meuble pour moi si peu commode, que je ne m'avise pas même de désirer celui que je n'ai pas, et que quand j'en ai je le garde longtemps sans le dépenser, faute de savoir l'employer à ma fantaisie : mais l'occasion commode et agréable se présente-t-elle, j'en profite si bien que ma bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, celui de dépenser pour l'ostentation; tout au contraire, je dépense en secret et pour le plaisir : loin de me faire gloire de dépenser, je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon usage, que je suis presque honteux d'en avoir, encore plus de m'en servir. Si j'avais eu jamais un revenu suffisant pour vivre commodément, je n'aurais point été tenté d'être avare, j'en suis très sûr; je dépenserais tout mon revenu sans chercher à l'augmenter : mais ma situation précaire me tient en crainte. J'adore la liberté; j'abhorre la gêne, la peine, l'assujettissement. Tant que dure l'argent que j'ai dans ma bourse, il assure mon indépendance; il me dispense de m'intriguer pour en trouver d'autre, nécessité que j'eus toujours en horreur; mais de peur de le voir finir, je le choie. L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien.
  Mon désintéressement n'est donc que paresse; le plaisir d'avoir ne vaut pas la peine d'acquérir : et ma dissipation n'est encore que paresse; quand l'occasion de dépenser agréablement se présente, on ne peut trop la mettre à profit. Je suis moins tenté de l'argent que des choses, parce qu'entre l'argent et la possession désirée il y a toujours un intermédiaire; au lieu qu'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. Je vois la chose, elle me tente; si je ne vois que le moyen de l'acquérir, il ne me tente pas. J'ai donc été fripon, et quelquefois je le suis encore de bagatelles qui me tentent, et que j'aime mieux prendre que demander : mais, petit ou grand, je ne me souviens pas d'avoir pris de ma vie un liard à personne.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Confessions, I, 1.

 

Karl MARX
L'entremetteur universel des hommes et des peuples

 

   L'argent en possédant la qualité de tout acheter, en possédant la qualité de s'approprier tous les objets est donc l'objet comme possession éminente. L'universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant... L'argent est l'entremetteur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l'homme. Mais ce qui sert de moyen terme à ma vie, sert aussi de moyen terme à l'existence des autres hommes pour moi. C'est pour moi l'autre homme.
       Que diantre ! il est clair que tes mains et tes pieds
       Et ta tête et ton c... sont à toi ;
       Mais tout ce dont je jouis allégrement,
       En est-ce donc moins à moi ?
       Si je puis payer six étalons,
       Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?
       Je mène bon grain et suis un gros monsieur,
       Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes.
Goethe : Faust (Méphistophélès)
   Shakespeare dans Timon d'Athènes :
  De l'or ! De l'or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations...
 
Et plus loin  : O toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible, et qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruisent , afin que les bêtes aient l'empire du monde.
  Shakespeare décrit parfaitement l'essence de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage de Goethe :
  Ce qui grâce à l'argent est pour moi, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n'est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m'acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l'argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l'argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l'argent est vénéré, donc aussi son possesseur; l'argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l'argent m'évite en outre la peine d'être malhonnête; on me présume donc honnête; je suis sans esprit, mais l'argent est l'esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d'esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui par l'argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humains ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? Si l'argent est le lien qui me lie à la vie humaine, qui lie à moi la société et qui me lie à la nature et à l'homme, l'argent n'est-il pas le lien de tous les liens ? Ne peut-il pas dénouer et nouer tous les liens ? N'est-il non plus de ce fait le moyen universel de séparation ? Il est la vraie monnaie divisionnaire, comme le vrai moyen d'union, la force chimique [universelle] de la société.
  Shakespeare souligne surtout deux propriétés de l'argent : 1º Il est la divinité visible, la transformation de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la perversion universelle des choses ; il fait fraterniser les impossibilités. 2º Il est la courtisane universelle, l'entremetteur universel des hommes et des peuples. La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine - de l'argent sont impliquées dans son essence en tant qu'essence générique aliénée, aliénante et s'aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l'humanité. Ce que je ne puis en tant qu'homme, donc ce que ne peuvent toutes mes forces essentielles d'individu, je le puis grâce à l'argent. L'argent fait donc de chacune de ces forces essentielles ce qu'elle n'est pas en soi; c'est-à-dire qu'il en fait son contraire. Si j'ai envie d'un aliment ou si je veux prendre la chaise de poste, puisque je ne suis pas assez fort pour faire la route à pied, l'argent me procure l'aliment et la chaise de poste, c'est-à-dire qu'il transforme mes vœux : d'êtres de la représentation qu'ils étaient, il les transfère de leur existence pensée, figurée, voulue, dans leur existence sensible, réelle; il les fait passer de la représentation à la vie, de l'être figuré à l'être réel. Jouant ce rôle de moyen terme, l'[argent] est la force vraiment créatrice. La demande existe bien aussi pour celui qui n'a pas d'argent, mais sa demande est un pur être de la représentation qui sur moi, sur un tiers, sur les autres n'a pas d'effet, n'a pas d'existence, donc reste pour moi-même irréel, sans objet. La différence entre la demande effective, basée sur l'argent, et la demande sans effet, basée sur mon besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence entre l’Être et la Pensée, entre la simple représentation existant en moi et la représentation telle qu'elle est pour moi en dehors de moi en tant qu'objet réel . Si je n'ai pas d'argent pour voyager, je n'ai pas de besoin, c'est-à-dire de besoin réel et se réalisant de voyager. Si j'ai la vocation d'étudier mais que je n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation d'étudier, c'est-à-dire pas de vocation active, véritable. Par contre, si je n'ai réellement pas de vocation d'étudier, mais que j'en ai la volonté et l'argent, j'ai par-dessus le marché une vocation effective. L'argent, - moyen et pouvoir universels, extérieurs, qui ne viennent pas de l'homme en tant qu'homme et de la société humaine en tant que société, - moyen et pouvoir de convertir la représentation en réalité et la réalité en simple représentation, transforme tout aussi bien les forces essentielles réelles et naturelles de l'homme en représentation purement abstraite et par suite en imperfections, en chimères douloureuses, que d'autre part il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n'existent que dans l'imagination de l'individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà, d'après cette définition, il est donc la perversion générale des individualités, qui les change en leur contraire et leur donne des qualités qui contredisent leurs qualités propres. Il apparaît alors aussi comme cette puissance de perversion contre l'individu et contre les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences pour soi. Il transforme la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, le crétinisme en intelligence, l'intelligence en crétinisme. Comme l'argent, qui est le concept existant et se manifestant de la valeur, confond et échange toutes choses, il est la confusion et la permutation universelles de toutes choses, donc le monde à l'envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines. Qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche. Comme l'argent ne s'échange pas contre une qualité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l'homme, mais contre tout le monde objectif de l'homme et de la nature, il échange donc - du point de vue de son possesseur - toute qualité contre toute autre - et aussi sa qualité et son objet contraires; il est la fraternisation des impossibilités. Il oblige à s'embrasser, ce qui se contredit.
Karl MARX, Manuscrits de 1844, XLI-XLIV.

 

Alphonse DAUDET
La légende de l'homme à la cervelle d'or

 

   Il était une fois un homme qui avait une cervelle d’or ; oui, madame, une cervelle toute en or. Lorsqu’il vint au monde, les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d’olivier ; seulement sa grosse tête l’entraînait toujours, et c’était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait souvent. Un jour, il roula du haut d’un perron et vint donner du front contre un degré de marbre, où son crâne sonna comme un lingot. On le crut mort ; mais, en le relevant, on ne lui trouva qu’une légère blessure, avec deux ou trois gouttelettes d’or caillées dans ses cheveux blonds. C’est ainsi que les parents apprirent que l’enfant avait une cervelle en or.
  La chose fut tenue secrète ; le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue.
  — On vous volerait, mon beau trésor ! lui répondait sa mère...
  Alors le petit avait grand’peur d’être volé ; il retournait jouer tout seul, sans rien dire, et se trimbalait lourdement d’une salle à l’autre...
  A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu’il tenait du destin ; et, comme ils l’avaient élevé et nourri jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L’enfant n’hésita pas ; sur l’heure même,— comment ? par quels moyens ? la légende ne l’a pas dit,— il s’arracha du crâne un morceau d’or massif, un morceau gros comme une noix, qu’il jeta fièrement sur les genoux de sa mère... Puis tout ébloui des richesses qu’il portait dans la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s’en alla par le monde en gaspillant son trésor.
  Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l’or sans compter, on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s’épuisait cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s’éteindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d’une débauche folle, le malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient, s’épouvanta de l’énorme brèche qu’il avait déjà faite à son lingot ; il était temps de s’arrêter.
  Dès lors, ce fut une existence nouvelle. L’homme à la cervelle d’or s’en alla vivre, à l’écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tâchant d’oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, un ami l’avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son secret.
  Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête, une effroyable douleur ; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon de lune, l’ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau...
  Encore un peu de cervelle qu’on lui emportait ! ...
  A quelque temps de là, l’homme à la cervelle d’or devint amoureux, et cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde, qui l’aimait bien aussi, mais qui préférait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés battant le long des bottines.
  Entre les mains de cette mignonne créature,— moitié oiseau, moitié poupée,— les piécettes d’or fondaient que c’était un plaisir. Elle avait tous les caprices ; et lui ne savait jamais dire non ; même, de peur de la peiner, il lui cacha jusqu’au bout le triste secret de sa fortune.
  — Nous sommes donc bien riches ? disait-elle.
  Le pauvre homme répondait :
  — Oh ! oui... bien riches !
  Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment. Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des envies d’être avare ; mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant, et lui disait :
  — Mon mari, qui êtes si riche ! achetez-moi quelque chose de bien cher...
  Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
  Cela dura ainsi pendant deux ans ; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu’on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait à sa fin ; avec ce qui lui en restait, le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, larmes d’argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant ? ... Il en donna pour l’église, pour les porteurs, pour les revendeuses d’immortelles ; il en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques parcelles aux parois du crâne.
  Alors on le vit s’en aller dans les rues, l’air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l’heure où les bazars s’illuminent, il s’arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d’étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. « Je sais quelqu’un à qui ces bottines feraient bien plaisir, » se disait-il en souriant ; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte, il entra pour les acheter.
  Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand cri ; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s’accotait au comptoir et la regardait douloureusement d’un air hébété. Il tenait d’une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l’autre main toute sanglante, avec des raclures d’or au bout des ongles.
  Telle est, madame, la légende de l’homme à la cervelle d’or.
  Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d’un bout à l’autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau, et payent en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir...
Alphonse DAUDET, Lettres de mon moulin (1866).

 

 

 

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