LA PAROLE
Résumés et dissertations

 

Le résumé de texte.
La dissertation.

 

 

 

LE RÉSUMÉ DE TEXTE

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EXEMPLE 1

TEXTE OBSERVATIONS

     Il est clair que l'expression ne peut être totale sans la conscience d'être compris, et que la communauté n'a de valeur que si elle met en œuvre les ressources de chacune des existences qu'elle unit. Une seule nostalgie offre à l'homme les deux faces alternantes d'un même désir d'absolu. De ce point de vue, l'expérience de la parole serait l'expérience d'un échec. Au lieu de servir les exigences conjuguées de l'expression et de la communication, il semble que le langage crée d'insurmontables obstacles à leur complète satisfaction.
   Ce nouveau procès du langage ne porte pas sur la bonne ou la mauvaise foi. Il ne s'agit plus ici de récriminer contre l'injustice établie, contre le désordre moral et social, mais de prendre conscience d'une limitation constitutionnelle de la parole humaine, d'une insuffisance ontologique. Les mots sont des moyens de communication très imparfaits; bien souvent ils dissimulent au lieu de manifester, et opposent à l'homme un écran là où il rêve de parfaite transparence. Tout homme se sent méconnu et incompris; tout homme désire, aux heures de mélancolie, un autre moyen d'intelligibilité, où la parole serait chant, où le chant serait spontanément fidèle aux inflexions les plus subtiles de l'âme. [….]
   L'insuffisance du langage coïncide d'ailleurs avec l'insuffisance du monde lui-même; rien n'est ici-bas à la mesure de nos aspirations, la vraie patrie est ailleurs : telle, se renouvelant d'âge en âge, la réclamation d'un spiritualisme mal capable de supporter les servitudes de l'incarnation. Parler sa pensée, ou son amour, ou sa foi, ce serait déjà trahir ; il ne peut y avoir de vérité qu'en deçà. Le langage nous maintient la tête contre terre, il s'oppose à toute élévation. […]
  En fait, dans la plupart des cas, il semble pourtant que le langage réalise ce qu'on attend de lui, l'entente entre les interlocuteurs. Mais la nature de cette entente doit être reconsidérée. L'usage courant de la parole correspond à un échange d'informations, de consignes, de messages; sauf malentendu, qu'il est toujours possible de corriger, on arrive à se mettre d'accord quand il s'agit de partager la tâche quotidienne de vivre et de travailler ensemble. La réussite du langage pragmatique se prolonge et s'amplifie dans le cas du langage scientifique : des physiciens, des chimistes, des mathématiciens peuvent converser entre eux en se comprenant parfaitement. Leurs problèmes seront résolus par la seule élucidation du formulaire technique dont ils disposent, et qu'ils sont d'ailleurs libres d'enrichir si besoin est. […]
   La réussite du langage tient ici à ce que chaque terme répond à une signification donnée, cette détermination elle-même s'affirmant dans un horizon commun aux individus en présence. […] La vie familiale comme la vie professionnelle trouvent dans le langage un instrument docile aussi longtemps qu'elles se maintiennent au niveau des significations moyennes codifiées par l'usage. Les voyageurs du dimanche, rassemblés par le hasard dans le compartiment d'un « train de plaisir » peuvent converser de la pluie et du beau temps en toute sérénité. Ils se comprennent parfaitement.
   Mais, objectera-t-on, si ces gens se comprennent si bien, c'est qu'ils n'ont rien à dire. Ils sont accordés d'avance les uns aux autres par leur commune insignifiance. Les lieux communs qu'ils débitent avec assurance leur tiennent lieu de personnalité. Quant aux savants, aux techniciens, ils ont eux aussi, mais d'une autre façon, renoncé à leur affirmation personnelle pour se convertir à l'unité d'un système objectif; il ne risque pas d'y avoir entre eux de malentendu pour la bonne raison que, aussi longtemps qu'ils jouent le jeu, ils disent tous la même chose. Les hommes ne peuvent se mettre d'accord qu'en tournant la difficulté, c'est-à-dire en renonçant à être eux-mêmes pour jouer le rôle de récitants dans un même chœur collectif. Tout langage a par constitution la valeur de dénominateur commun. Parler, c'est donc s'écarter de soi pour se confondre avec tous. Il n'y a pas de langage pour l'originalité, - c'est-à-dire pour la différence, c'est­à-dire pour la personnalité. L'efficacité de la parole trouverait donc ici une limite impossible à franchir. […]
  Cet ensemble de lieux communs de la philosophie, de l'art et de la mystique, signale une difficulté réelle, mais non point définitive. Une analyse plus précise des conditions du dialogue devrait en effet nous permettre de dépasser ce moment de désespoir. Le plus urgent est de ressaisir la parole dans le contexte de la situation particulière où elle intervient. Une phrase ne se pose pas dans l'absolu : elle suppose un certain état des relations entre les interlocuteurs, et l'horizon d'un langage correspondant à des valeurs communes. Dans l'usage courant, le contexte va de soi, de sorte que le texte littéral des propos semble se suffire à lui-même. La conversation familière ou l'article de journal se règlent sur un langage existant, mis au point une fois pour toutes en fonction de valeurs moyennes tacitement reconnues. Le décalage ne se manifeste, et le malentendu, que lorsque l’une des personnes en présence répudie le consentement mutuel implicite et dénonce le pacte social du langage courant. La parole automatique et approximative fait place alors à une parole d'authenticité, qui se heurte à toutes sortes d'obstacles.
   L'examen de cette parole d'authenticité pourra néanmoins nous permettre de dégager les implications d'un langage valable. Le sens d'une parole dépend en effet de trois coefficients distincts dont l'ensemble seul la justifie. Tout d'abord il faut considérer de qui est cette parole. Celui qui parle, en quelle qualité parle-t-il ? Est-ce l'homme au jour le jour, l'homme de l'instant qui passe, gaspillant ses propos comme graines au vent ? ou bien s'engage-t-il dans ce qu'il affirme, et à quel degré ? Il y a donc une qualification personnelle, qui mesure l'intensité de la parole. […] Une appréciation juste devrait essayer de doser ce plus ou ce moins d'authenticité que l'homme parlant confère à sa parole.
   Mais la référence à celui qui parle demeure unilatérale : il faut tenir compte aussi de l'autre, de celui à qui la phrase s'adresse. Cette visée est essentielle, car la parole prononcée n'a vraiment d'efficace que s'il y a réciprocité entre les interlocuteurs. […] Une affirmation profonde et tendue, une confession, un témoignage venu des profondeurs sont aussi difficiles à écouter qu'à dire. Il exige pour atteindre à sa plénitude une même ferveur de part et d'autre, une sorte de communion préalable. Chaque fois que je prends la parole, ce que je dis dépend de l'autre, que vise mon langage : indifférent, adversaire ou ami et allié. Un sens est toujours le fruit d'une collaboration.
  Enfin cette collaboration elle-même ne s'exerce pas dans l'absolu. Le moment est la troisième dimension de tout énoncé verbal. Chaque parole est à sa manière une parole de circonstance, chaque mot est un mot historique. La situation suffit à mettre en valeur tel ou tel propos, qui devient décisif parce qu'il est prononcé en un moment décisif: telle ou telle dernière parole ne serait pas demeurée dans la mémoire des hommes si elle n'avait pas été la dernière d'un personnage historique.
   Une saine exégèse ne doit donc pas se contenter de considérer le mot à mot d'un homme, c'est-à-dire de projeter en quelque sorte toutes ses paroles sur un seul plan. Il faut procéder à une sorte d'étude en relief, où l'énoncé, chaque fois, prend forme et vie selon le degré d'engagement personnel de l'homme qui parle, selon la réciprocité de la rencontre et selon la signification du moment. La teneur apparente du discours s'efface devant sa valeur personnelle. […] La critique du langage ne doit donc pas le considérer à plat, et partir de l'idée que n'importe qui peut dire n'importe quoi, à n'importe qui, en n'importe quel moment. Les penseurs qui insistent sur le caractère indirect de la communication se font d'ordinaire une sorte d'idole du langage juste, comme si la vérité était un caractère intrinsèque de la parole. Or une parole n'est pas vraie en soi, une parole n'est qu'un entre-deux, un cheminement de l'homme à l'homme à travers le temps. Le langage se définit comme une voie de communication, il n'est pas la communication elle-même. La condamnation de la parole se fonde d'ordinaire sur le préjugé intellectualiste que la vérité doit se présenter comme un discours, après quoi on montre sans trop de peine qu'aucun discours n'équivaut effectivement à la vérité. […] Or la valeur n’est pas dans le langage, mais dans l’homme qui s’efforce par tous les moyens de se réaliser selon le meilleur. La parole peut contribuer à cette éducation de l’homme par l’homme, à cette épiphanie de l’être, mais elle n’est ici que seconde – non pas mot magique dispensant de tout effort, mais point de repère au long de cette ascèse que constitue la réalisation de l’homme selon la vérité. L’idée d’un langage juste est d’ailleurs aussi fausse que l’idée d’un homme parfaitement juste. L’homme vivant est un homme en marche, et l’exercice de la marche consiste à rétablir sans cesse un équilibre en train de se rompre. La parole est un chiffre particulièrement précieux de ce mouvement perpétuel de l’être humain, qui s’oppose à toute mise en formule définitive
.

Georges GUSDORF,  La parole, 1952.

Première étape : l'énonciation :
 Une première - voire une seconde - lecture doit vous amener à identifier les caractères essentiels du texte, que votre résumé devra reproduire :
- situation d'énonciation : le texte s'inscrit dans une perspective morale (le registre est volontiers didactique, la fonction expressive est dominante).
- niveau de langue : relativement courant.
- difficultés de vocabulaire : le texte n'est pas difficile, mais assurez-vous du sens des mots pragmatique, ascèse, épiphanie.

Deuxième étape : thème, thèse :
- Efforcez-vous de formuler pour vous-même le sujet du texte (les obstacles rencontrés par la parole) et donnez-lui éventuellement un titre : ici, ce pourrait être : "L'authenticité de la parole".
- Plus important encore : repérez la thèse et prenez soin de la rédiger rapidement : Dans ce texte, l'auteur montre que la parole authentique est toujours en situation.

Troisième étape : l'organisation :
La lecture du texte vous fait percevoir par les paragraphes différentes unités de sens. Ces paragraphes constituent cependant des indices insuffisants de l'organisation. Vous savez que tout raisonnement discursif s'accompagne de connexions logiques (nous les soulignons en rouge : en gras pour les connexions essentielles) qui vous feront percevoir l'enchaînement des arguments. (Voyez le tableau de structure).
  Comme toujours dans une argumentation, les arguments s'accompagnent d'exemples ou de métaphores : leur caractère concret et circonstancié vous permet de les repérer d'emblée (nous les soulignons en bleu).

  C'est cette organisation que nous vous invitons à représenter précisément dans un tableau de structure : ne pensez pas que le fait d'établir ce tableau au brouillon vous fera perdre du temps. Une fois rempli, il vous permettra au contraire d'aller plus vite dans la reformulation, chaque unité de sens étant nettement repérée. La colonne Parties sépare chaque étape de l'argumentation, que la colonne Sous-Parties décompose si nécessaire. La colonne Arguments vous permet d'identifier rapidement chaque argument et d'aller déjà vers son expression la plus concise en repérant les mots-clefs. C'est cette colonne, surtout, qui vous sera précieuse. Quant à la colonne Exemples, elle vous permet de repérer ce que votre résumé pourra ensuite ignorer (attention cependant au fait qu'un long paragraphe d'exemples peut avoir parfois une valeur argumentative !).

 

TABLEAU DE STRUCTURE

 

PARTIES (unités de sens) SOUS-PARTIES

ARGUMENTS (mots-clefs)

 EXEMPLES

Il est clair... → ... une limite impossible à franchir (§ 1à 6).

Il est clair... → élévation. (§ 1 à 3)

Insuffisance de la parole.
/
En fait [...] il semble pourtant... → ils se comprennent parfaitement. (§ 4-5) Réussite du seul langage pragmatique. Physiciens, chimistes, mathématiciens, voyageurs du dimanche
Mais, objectera-t-on... → impossible à franchir. (§ 6)
Conclusion apparente : il n'y a pas de langage pour la personnalité.
/
Cet ensemble [...] difficulté réelle mais un personnage historique  (§ 7 à 10).
Cet ensemble... → toutes sortes d'obstacles.
(§ 7)
Dépassement : vers une parole d'authenticité.
Conversation familière ou article de journal
L'examen de cette parole... → personnage historique. (§ 8-10).
Les trois implications d'un langage valable :
Tout d'abord, de qui est cette parole ?
/
Il faut tenir compte aussi de celui à qui la phrase s'adresse. Chaque fois que je prends la parole.
Enfin le moment est la troisième dimension de tout énoncé verbal.
/
Une saine exégèse ne doit donc mise en formule définitive  (§ 11).

/

La parole est un cheminement de l'homme à l'homme.
/

 

 

REFORMULATION

Résumez ce texte en 180 mots ±10%.

 

UNITÉS DE SENS

Observations sur les réductions

PROPOSITION DE RÉSUMÉ

Ces six paragraphes limitent la réussite apparente de la parole au langage stéréotypé du quotidien. La tournure concessive semble adaptée pour condenser ce va-et-vient entre affirmation et réfutation.
 Les mots sont toujours en deçà de ce qu'ils expriment. Cette simple constatation des insuffisances de la parole rejoint tout ce qui dans le monde humain est frappé du sceau de l'imparfait. Si souvent le langage semble satisfaire à sa mission, c'est qu'il est instrumentalisé par l'usage quotidien et professionnel où des interlocuteurs familiers n'impliquent que des significations routinières. Mais seul s'accomplit ici un langage stéréotypé, ce qui fait craindre une inaptitude foncière de la parole à l'expression de soi.
Les trois conditions d'appréciation de la qualité de la parole sont rapidement énoncées en deux  phrases.
 Pourtant la parole ne prend son sens que dans un contexte, où chacun des acteurs de la communication peut tenir un langage de vérité. Pour l'apprécier, on examinera la qualité de l'émetteur, puis du récepteur et de leur échange. On tiendra compte enfin du moment où la parole est prononcée.

/
 Le langage ne prend donc sa valeur qu'en situation. Ce qui compte dans la parole n'est pas tant sa qualité que l'effort qu'elle révèle d'un homme dans sa quête incessante de vérité.
                                                            176 mots.

 

EXEMPLE 2

  Procès du langage

  Nommer, c'est appeler à l'existence, tirer du néant. Ce qui n'est pas nommé ne peut exister de quelque manière que ce soit. Même le Dieu de l'Ancien Testament, qui refuse de décliner son identité, doit accepter de figurer dans l'univers de la parole humaine sous le mot « Yaweh ». […] La dénomination affirme un droit à l'existence. Ce sont les mots qui font les choses et les êtres, qui définissent les rapports selon lesquels se constitue l'ordre du monde. Se situer dans le monde, pour chacun d'entre nous, c'est être en paix avec le réseau des mots qui mettent chaque chose à sa place dans l'environnement. Notre espace vital est un espace de paroles, un territoire pacifié où chaque nom est solution d'un problème. Les rapports humains eux-mêmes apparaissent comme un vaste système de mots qu'on donne et qu'on reçoit, selon les rythmes prévus par les hiérarchies et les politesses. L'ordre social est défini par un code des dénominations correctes, où tout désaccord, tout écart apparaît aussitôt comme un signe de déséquilibre. […]
   Pour chacun de nous, le langage est contemporain de la création du monde, - il est l'ouvrier de cette création. C'est par la parole que l'homme vient au monde, et que le monde vient à la pensée. […] Malheureusement cette apothéose du langage entraîne aussitôt sa mise en question. Si les mots commandent l'accès à l'être, s'il est vrai qu'en deçà et au delà des mots, il n'y a rien, - comment se fait-il que la parole apparaisse souvent suspecte et dévaluée ? Monnaie de l'être, en principe, - mais trop souvent fausse monnaie. L'idée d'une ontologie du langage se heurte donc immédiatement à l'objection du mensonge, objection dont il est évident qu'elle n'a de sens que si la parole est par destination messagère de vérité. En fait, la vie spirituelle commence d'ordinaire non pas avec l'acquisition du langage, mais avec la révolte contre le langage une fois acquis. L'enfant découvre le monde à travers le langage régnant que lui dicte l'entourage. L'adolescent découvre les valeurs dans la révolte contre le langage auquel il s'était jusque-là confié aveuglément, et qui lui paraît, dans la lumière de la crise, dépourvu de toute authenticité. Tout homme digne de ce nom a connu cette crise dans l'appréciation du langage qui fait passer de la confiance naïve à la récrimination. […] Moment de la critique et du retour à soi, moment d'un nouveau départ de la pensée et de l'action : c'est le moment de Socrate, questionneur ironique, réclamant de sa victime le sens de tel ou tel mot banal. L'interlocuteur, sans voir le piège tendu par le sphinx jovial, répond en donnant la définition reçue, mais Socrate n'a pas de peine à faire apparaître l'insuffisance de la notion qu'on lui propose. Il met sa victime en contradiction avec elle-même et, par une savante ascèse polémique, se propose de la mener de la discordance à la réconciliation, des illusions du sens commun à la rectitude du bon sens.
   La parabole socratique permet de donner son exacte valeur au procès du langage. La parole établie consacre un sens convenu qui, dans le premier mouvement, emporte notre adhésion sans critique. Le mot du langage courant est ainsi la chose de tous et de personne, dépouillé de toute actualité, c'est-à-dire de toute valeur. Le mot, nous l'avons vu, a pris son origine dans l'engagement mutuel de l'homme et du monde; mais il tend à s'émanciper de son contexte d'expérience immédiate. Alors qu'il était le sens de la situation, il vaut indépendamment de la situation, et comme une promesse de la situation, même si celle-ci n'est pas donnée, rendant possible une grosse économie d'action. Du même coup, la parole, qui était la réalité humaine, masque l'absence de cette réalité; elle est une réalité par défaut. Il n'y a de vérité qu'au niveau de la parole, mais le mensonge est contemporain de la vérité et bon nombre des mots que nous prononçons dans le courant des jours sont des mots mensongers, attestations d'une sympathie, d'une cordialité, d'un intérêt que nous n'éprouvons pas, - ainsi que le met sans peine en lumière la récrimination du misanthrope.
   Témoin de l'authenticité de l'être, le langage en est donc aussi la contrefaçon. Le sens commun émousse le sens propre des mots. Les mots de chacun ne deviennent les mots de tous qu'en perdant leur intention, en se dégradant progressivement, comme se ternit une monnaie neuve et brillante une fois mise en circulation. Au lieu de coïncider avec la valeur, le mot n'en est plus que l'étiquette. Il évite le détour d'une manifestation plus directe; sunt verba et voces, disait le poète latin, praetereaque nihil, des mots et des formules, et rien d'autre. Ainsi devient possible la sédimentation de l'être en avoir, cette déchéance qui vide la parole de sa substance et de son efficacité, justifiant par là toutes les révoltes. Car celui qui prend le langage pour argent comptant, aiguillé par les paroles vers des valeurs inexistantes, sera la dupe de qui le manœuvre et sa bonne foi surprise ne verra plus désormais partout que mauvaise foi.
  Davantage encore, l'usurpation du langage ne tient pas seulement à la dégradation sociale des mots, ou aux abus de confiance de nos interlocuteurs. Plus profondément, le langage se glisse entre chaque homme et lui-même comme un écran qui le défigure à ses propres yeux. L'être intime de l'homme est en fait confus, indistinct et multiple. Le langage intervient comme une puissance destinée à nous exproprier de nous-même, pour nous aligner sur l'entourage, pour nous modeler selon la commune mesure de tous : il nous définit et nous achève, nous termine et nous détermine. La direction de conscience qu'il exerce fait de lui le complice de l'avoir, en sa pauvreté monolithique, contre la pluralité de l'être. Dans la mesure même où nous sommes forcés de recourir au langage, nous renonçons à notre vie intérieure car le langage impose la discipline de l'extériorité. L'usage de la parole est donc une des causes essentielles du malheur de la conscience, et d'autant plus essentielle que nous ne pouvons nous en passer. […]
   Il est vrai que le langage suppose un certain nombre de valeurs sédimentées dans la culture ambiante, et qui demeurent à l'état fossile aussi longtemps qu'elles restent de pures données extérieures. Seulement la valeur authentique n'est pas une chose : la spiritualité coagulée dans le sens commun ne possède aucun droit réel à imposer une direction de conscience. Toute affirmation de valeur implique une initiative personnelle, et comme une reprise des éléments du langage par une conscience qui les redécouvre et seule peut attester leur authenticité. Qui est dupe ici est d'abord dupe de soi : il n'a pas atteint sa majorité spirituelle. La crise est un signe de la promotion virile; elle se trouve résolue lorsque la personne parvient à trouver en soi un fondement plus solide que le sable mouvant du langage commun.
  Récriminer contre le langage, c'est donc être dupe du langage, lui reconnaître abusivement une portée qu'il ne possède pas. Et cette insurrection même n'est peut-être pas exempte de mauvaise foi. Accuser le langage, c'est d'ordinaire protester contre autrui; accuser les autres considérés comme responsables de cette perversion établie. Or la faute est toujours partagée : l'homme qui récrimine n'est pas pur pour autant. Ce ne sont pas les autres seulement qui manquent de parole, mais celui d'abord qui est entré avec les autres dans une communauté fondée sur un malentendu, œuvre collective de tous ceux qui y participent. Plutôt donc que de faire le procès des autres et des mots, il convient de passer de la révolte à la conversion, c'est-à-dire à l'affirmation décidément positive de soi-même.
  Autrement dit, le langage ne saurait justifier qui que ce soit. Il appartient à chacun d'assumer pour son compte son langage, par la recherche du mot propre. A l'ontologie objective ou sociologique de la parole doit se substituer une ontologie personnelle. Le discours n'est qu'une attestation de l'être dont il appartient à chacun de faire qu'elle soit authentique. Les mots ne mentent pas, mais l'homme. Je ne tire pas, avec des paroles, des traites sur l'être, mais sur moi-même seulement, et sur ma propre fidélité. La conception infantile d'une efficacité magique de la parole en soi fait place à cette pensée plus difficile que le langage est pour l'homme un moyen privilégié de se frayer un chemin à travers les obstacles matériels et moraux pour accéder à l'être, c'est-à-dire aux valeurs décisives dignes d'orienter sa destinée.

Georges GUSDORF, La parole, 1952.

Résumez ce texte en 150 mots (± 10%).

 Résumé proposé :

  Il n’y a de réalité que par les mots : le réseau des dénominations engendre et règle notre existence dans le monde. Pourquoi alors la parole est-elle souvent mensongère ? C’est que son authenticité ne commence qu’avec la remise en question du langage. Usée, machinale, la parole se [50] détache en effet de l’expérience réelle et cède aux facilités du mensonge. Ainsi le langage se dégrade en s’uniformisant et autorise toutes les révoltes.
  Plus encore, ses méfaits gagnent notre être le plus intime en nous empêchant de porter sur nous-mêmes autre chose qu’un discours collectif [100]. Or il ne peut y avoir d’être authentique qui ne sache lutter contre cette invasion. L’accusation que nous adressons au langage doit savoir s’accompagner d’une remise en question personnelle où se crée et s’affirme une parole authentique.
142 mots .

 

EXEMPLE 3

  Le déclin de la parole

  Nous sommes dans une situation étrange : alors que la persuasion est partout, que ses procédés nous assaillent de toute part, élèves et étudiants ne sont préparés ni à la pratiquer ni à la décoder. Malgré la volonté de quelques enseignants et la ténacité de quelques chercheurs en communication, il n'y a nulle part de véritable programme de sensibilisation à l'argumentation, c'est-à-dire à un convaincre non-manipulatoire.
 Car le XXe siècle est témoin d'un paradoxe qui a été peu souligné jusqu'à présent. D'un côté on a vu se développer, d'une manière qui n'a pas de précédent, toute sorte de pratiques de la persuasion. Les batailles idéologiques se sont succédé par vagues, mobilisant des foules immenses. Les ressources de la propagande, de la désinformation, de la manipulation psychologique ont été massivement utilisées tout au long de ce siècle, en période de guerre comme en période de paix. Le développement du secteur marchand, lui aussi sans précédent, se nourrit de l'emprise majeure de la publicité sur les consciences, vaste entreprise de conviction peu regardante sur les moyens qui fait penser au jugement de Roland Barthes : « Parler, et à plus forte raison discourir, ce n’est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée. » D'un autre côté, malgré cette présence massive, la parole pour convaincre se déploie dans un vide presque total de réflexion, d'enseignement, de culture, et pour tout dire, d'éthique. Il n'y a pas de véritable « culture du convaincre » à la mesure d'une civilisation qui ne cherche plus dans les normes du passé et de la tradition les raisons de son destin.
  La conséquence de ce paradoxe est que l'exercice de la parole, presque uniquement soumis à la règle de l'efficacité, décline au profit de ses formes les plus manipulatoires. On peut se demander si nous n'assistons pas à un véritable déclin de la parole et de la fonction qu'elle remplit dans le progrès de la civilisation. D'autres périodes de l'histoire humaine ont connu un tel déclin. L'historien romain Tacite se demande, dans un texte écrit aux alentours de l'an 80 si la rhétorique n'est pas en train de disparaître sous ses yeux. « Aujourd'hui, écrit-il, il faut faire court : fini le temps où les orateurs pouvaient s'exprimer librement devant un public attentif et qui prend part aux débats. » Aujourd'hui, dit-il encore, « la culture des orateurs, qui avait nourri la République, ne sert plus à rien : l'Empire s'impose et avec lui la démocratie de la parole disparaît. » Tacite voyait déjà dans l'esthétisation du discours - et la naissance d'un genre, la littérature - la conséquence de cette fin d'une époque inaugurée par Athènes. En restant prudent sur la comparaison, ne vivons-nous pas une période équivalente, où la parole est tout aussi malmenée ? Aujourd'hui aussi, il faut faire court : le « clip » est devenu l'unité de mesure du discours. Le débat vivant est remplacé par des procédures manipulatoires au service le plus souvent d'une pensée unique à l'échelle mondiale. Les nouveaux jeux du cirque, le spectacle télévisuel, sont l'unique sujet de conversation. Mesure-t-on les conséquences sur une société où l'on ne parle plus que de choses que l'on n'a pas vécues, sinon par procuration virtuelle ?
  Le premier signe, mais pas le plus visible, du déclin de la parole est la tentative de restriction du champ où elle s'applique. La gigantesque bataille idéologique qui a pour objet d'imposer le libéralisme à l'échelle mondiale, a comme caractéristique de se mener sur un mode manipulatoire. Loin de se présenter comme un choix possible, discutable dans l'espace public, le libéralisme se présente comme une évolution naturelle, une loi à laquelle nous serions soumis. La parole est dessaisie de sa possibilité d'intervention, et l'essentiel de ce qui nous arrive est présenté comme non discutable, échappant à la parole, c'est-à-dire comme un phénomène sur lequel nous n'aurions aucune prise.
  Un autre signe du déclin de la parole est l'absence de référence, dans l'espace public, à des normes qui réguleraient l'emploi de tel ou tel type de procédés visant à convaincre. Il est frappant de voir l'absence de disjonction, dans les démocraties modernes, entre l'univers des fins et celui des moyens. Si les fins sont bonnes, alors tous les moyens peuvent être mis à leur service. La fascination pour la technique n'est pas étrangère à ce curieux blanc-seing donné aux moyens de communication. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, la propagande est diabolique lorsqu'elle est au service des régimes totalitaires, mais devient d'une certaine façon respectable lorsqu'elle est mise au service d'idéaux démocratiques. Le sommet de cette confusion entre les fins et les moyens est la publicité moderne. Objet complexe par le mélange des genres qu'elle opère, la publicité reste un formidable outil de manipulation des esprits. Les générations futures jugeront peut-être que nous aurons été de ce point de vue autant sous influence que les habitants des pays totalitaires que nous plaignons d'avoir été irradiés par la propagande. Mais comme la cause est bonne, du moins du point de vue du secteur marchand, les moyens le seraient aussi.
  Un autre signe du déclin de la parole est la désaffection des systèmes d'enseignement et de recherche vis-à-vis de ce que Roland Barthes avait qualifié d' « empire rhétorique ». En 1902 disparaissait des programmes d'enseignement français cette matière qui avait été, depuis deux mille cinq cents ans, la base de toute scolarité. Bien sûr, la rhétorique s'était progressivement dégradée, pour n'être plus qu'une coquille en partie vidée du contenu citoyen qu'elle avait à la période classique. Une des fonctions civiques essentielles de l'enseignement ne serait-elle pas de montrer que les grandes valeurs démocratiques ne sont rien si les moyens pour les défendre ne sont pas, eux aussi, au service du recul de la violence et de la construction d'un lien social solidaire, c'est-à-dire, respectueux de la relation à autrui ?
  Pour obvier à tous ces risques, ne faudrait-il pas réfléchir à cette disjonction entre une éthique des fins et une éthique des moyens, qui partirait du principe que toute parole, quelle qu'elle soit, se corrompt d'être diffusée à l'aide de procédés manipulatoires qui ne respectent ni celui qui l'émet ni celui qui la reçoit ? Les normes qui permettraient d'opérer une partition entre ce qui relève du respect et ce qui émarge à la violence manipulatoire existent. Déjà la culture grecque de l'argumentation, à peine inventée, les discutait. Depuis cette époque, tout homme politique qui franchit par exemple la ligne rouge de la démagogie sait qu'il le fait. Ces normes, qui sont des normes de civilisation, sont connues de tous. Mais leur portée est atténuée, voire niée dans un climat où le laisser-faire s'applique aussi à la parole et aux procédés de communication.
 Tout rappel de ces normes est pris dans la fausse alternative liberté/censure qui est le credo des sociétés libérales. Il en est de ces normes comme de toute parole dans l'espace public : on peut tout dire, tout faire. Toute idée qui trouve preneur serait légitime du fait même qu'elle trouve preneur. C'est ainsi que les lois du marché contaminent jusqu'au monde des idées et des moyens de les communiquer. Il faut rappeler que de la même façon que nous avons renoncé, en signe de civilisation, à l'exercice de la violence et de la vengeance privée, nous avons reconnu, au moment même de la naissance de la démocratie, des normes qui permettent de renoncer à la violence psychologique que constitue la manipulation de la parole. Il est peut-être temps de les réactiver, d'en souligner l'importance pour la démocratie et de montrer l'intérêt que chaque citoyen pourrait en retirer.

Philippe BRETON, Le Culte d'Internet. Une menace pour le lien social ?, 2000.

Résumez ce texte en 160 mots (± 10%).

 Résumé proposé :

  La communication est aujourd'hui sournoisement persuasive et peu d'efforts sont faits pour enseigner l'art de convaincre. Alors qu'en effet les manœuvres manipulatoires envahissent la vie politique et économique, on constate paradoxalement l'absence de recul didactique capable de leur opposer une culture de la conviction.
  Ainsi les [50] symptômes classiques d'un déclin de la parole marquent notre époque.
  Le débat public disparaît d'abord au profit de la parole unique du libéralisme. On tolère en outre la pire manipulation si on suppose son intention légitime : ainsi de la manœuvre publicitaire. L'enseignement de la rhétorique, enfin, se [100] trouve délaissé, et avec lui les chances de favoriser des relations sociales harmonieuses.
  Il faudrait donc revivifier la rhétorique pour respecter les libertés individuelles. Aucune parole n'est fondée par le prétexte qu'on peut la proférer : la démocratie est née d'une volonté de réguler les violences privées. Il [150] est urgent de rappeler que la parole en fait partie.
160 mots.

 

EXEMPLE 4.

Thomas HOBBES - Les usages de la parole. Vous résumerez ce texte en 180 mots (± 10%).

  Vous trouverez ce texte parmi ceux que nous proposons sur la page Textes.

Résumé proposé :

 Au-delà de l'imprimerie et plus encore de l'écriture, la parole, qui permet l'expression mutuelle de la pensée, conditionne l'harmonie de la communauté humaine. Ce don de Dieu fut certes perdu sur la tour de Babel, mais le besoin permit que les langues réunissent les humains [50] désormais dispersés.
 La parole consigne donc nos pensées et les exprime par des signes conventionnels : elle enregistre et transmet nos connaissances, manifeste nos intentions ou joue avec les vocables. Ces usages correspondent à des abus respectifs : les mots peuvent être erronés ou employés à contre-sens, ils peuvent mal signifier [100] nos désirs ou maltraiter nos semblables.
 L'efficacité de la parole réside dans une soigneuse dénomination, car les choses sont toutes différentes et doivent donc, sous peine d'une inextricable confusion, recevoir une exacte définition. Pour cela les auteurs doivent être systématiquement vérifiés dans leur emploi des mots, afin [150] d'éviter d'accumuler les erreurs et de générer des opinions insensées. Car c'est être plus qu'ignorant de penser disposer de la connaissance par une autorité livresque incontestée.
180 mots
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