L'AVENTURE
TEXTES

 

 

André BRETON
Le vent de l'éventuel.

 

  Rien ne m’est plus étranger que le soin pris par certains hommes de sauver ce qui peut être sauvé. La jeunesse est à cet égard un merveilleux talisman. […] Toujours est-il que je me suis juré de ne rien laisser s’amortir en moi, autant que je j’y puis quelque chose.
  Je n’en observe pas moins avec quelle habileté la nature cherche à obtenir de moi toutes sortes de désistements. Sous le masque de l'ennui, du doute, de la nécessité, elle tente de m'arracher un acte de renonciation en échange duquel il n'est point de faveur qu'elle ne m'offre. Autrefois, je ne sortais de chez moi qu'après avoir dit un adieu définitif à tout ce qui s'y était accumulé de souvenirs enlaçants, à tout ce que je sentais prêt à s'y perpétuer de moi-même. La rue, que je croyais capable de livrer à ma vie ses surprenants détours, la rue avec ses inquiétudes et ses regards, était mon véritable élément : j'y prenais comme nulle part ailleurs le vent de l'éventuel.
  Chaque nuit, je laissais grande ouverte la porte de la chambre que j'occupais à l'hôtel dans l'espoir de m'éveiller enfin au côté d'une compagne que je n'eusse pas choisie. Plus tard seulement, j'ai craint qu'à leur tour la rue et cette inconnue me fixassent. Mais ceci est une autre affaire. A vrai dire, dans cette lutte de tous les instants dont le résultat le plus habituel est de figer ce qu'il y a de plus spontané et de plus précieux au monde, je ne suis pas sûr qu'on puisse l'emporter: Apollinaire, en mainte occasion très perspicace, était prêt à tous les sacrifices quelques mois avant de mourir; Valéry, qui avait signifié noblement sa volonté de silence, se laisse aujourd'hui aller, autorisant la pire tricherie sur sa pensée et sur son œuvre. Il n'est pas de semaine où l'on n'apprenne qu'un esprit estimable vient de « se ranger ». Il y a moyen, paraît-il, de se comporter avec plus ou moins d'honneur et c'est tout. Je ne m'inquiète pas encore de savoir pour quelle charrette je suis, jusqu'où je tiendrai. Jusqu'à nouvel ordre tout ce qui peut retarder le classement des êtres, des idées, en un mot entretenir l'équivoque, a mon approbation. Mon plus grand désir est de pouvoir longtemps prendre à mon compte l'admirable phrase de Lautréamont : « Depuis l'imprononçable jour de ma naissance, j'ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable. »
André BRETON, « La Confession dédaigneuse » in Les Pas perdus (1924).

 

 Le hasard objectif.

 

   [La] trouvaille, qu'elle soit artistique, scientifique, philosophique ou d'aussi médiocre utilité qu'on voudra, enlève à me yeux toute beauté à ce qui n'est pas elle. C'est en elle seule qu'il nous est donné de reconnaître le merveilleux précipité du désir. Elle seule a le pouvoir d'agrandir l'univers, de le faire revenir partiellement sur son opacité, de nous découvrir en lui des capacités de recel extraordinaire, proportionnées aux besoins innombrables de l'esprit. La vie quotidienne abonde, du reste, en menues découvertes de cette sorte, où prédomine fréquemment un élément d'apparente gratuité, fonction très probablement de notre incompréhension provisoire, et qui me paraissent par suite des moins dédaignables. Je suis intimement persuadé que toute perception enregistrée de la manière la plus involontaire comme, par exemple, celle de paroles prononcées à la cantonade, porte en elle la solution, symbolique ou autre, d'une difficulté où l'on est avec soi-même. Il n'est encore que de savoir s'orienter dans le dédale. Le délire d'interprétation ne commence qu'où l'homme mal préparé prend peur dans cette forêt d'indices. Mais je soutiens que l'attention se ferait plutôt briser les poignets que de se prêter une seconde, pour un être, à ce à quoi le désir de cet être reste extérieur. [...]
  A maintes reprises j'ai été amené à situer, par rapport à diverses circonstances intimes de ma vie, une série de faits qui me semblaient de nature à retenir l'attention psychologique, en raison de leur caractère insolite. Seule, en effet, la référence précise, absolument consciencieuse, à l'état émotionnel du sujet au moment où se produisirent de tels faits, peut fournir une base réelle d'appréciation. C'est sur le modèle de l'observation médicale que le surréalisme a toujours proposé que la relation en fût entreprise. Pas un incident ne peut être omis, pas même un nom ne peut être modifié sans que rentre aussitôt l'arbitraire. La mise en évidence de l'irrationalité immédiate, confondante, de certains événements nécessite la stricte authenticité du document humain qui les enregistre.
  L'heure dans laquelle a pu s'inscrire une interrogation si poignante est trop belle pour qu'il soit permis de rien y ajouter, de rien en soustraire. Le seul moyen de lui rendre justice est de penser, de donner à penser qu'elle s'est vraiment écoulée.
  Mais la distinction du plausible et du non-plausible s'impose à moi comme aux autres hommes. Pas plus qu'eux je n'échappe au besoin de tenir le déroulement de la vie extérieure pour indépendant de ce qui constitue spirituellement mon individualité propre et si j'accepte à chaque minute de refléter selon mes facultés particulières le spectacle qui se joue en dehors de moi, il m'est par contre étrangement difficile d'admettre que ce spectacle s'organise soudain comme pour moi seul, ne tende plus en apparence qu'à se conformer à la représentation antérieure que j'en ai eue. Cette difficulté s'accroît du fait que la représentation en question s'est offerte à moi comme toute fantaisiste et qu'étant donné le caractère manifestement capricieux de son développement, il n'y avait aucune probabilité à ce qu'elle trouvât jamais de corroboration sur le plan réel : à plus forte raison de corroboration continue, impliquant entre les événements que l'esprit s'était plu à agencer et les événements réels un incessant parallélisme. Pour si rare et peut-être si élective qu'elle puisse passer, une telle conjonction est assez troublante pour qu'il ne puisse être question de passer outre. Rien ne servirait, en effet, de se cacher qu'une fois établie elle est susceptible à elle seule de tenir en échec, jusqu'à nouvel ordre, toute la pensée rationaliste. De plus, pour pouvoir être négligée, il faudrait qu'elle n'agitât pas à l'extrême l'esprit qui est amené à en prendre conscience. Il est impossible, en effet, que celui-ci n'y puise pas un sentiment de félicité et d'inquiétude extraordinaires, un mélange de terreur et de joie paniques. C'est comme si tout à coup la nuit profonde de l'existence humaine était percée, comme si la nécessité naturelle, consentant à ne faire qu'une avec la nécessité logique, toutes choses étaient livrées à la transparence totale, reliées par une chaîne de verre dont ne manquât pas un maillon. Si c'est là une simple allusion, je suis pour l'abandonner mais qu'on prouve d'abord que c'est une illusion. Au cas contraire, si, comme je le crois, c'est là l'amorce d'un contact, entre tous éblouissant, de l'homme avec le monde des choses, je suis pour qu'on cherche à déterminer ce qu'il peut y avoir de plus caractéristique dans un tel phénomène et aussi pour qu'on tente de provoquer le plus grand nombre possible de communications de l'ordre de celle qui va suivre. C'est seulement lorsque ces communications auront été réunies et confrontées qu'il pourra s'agir de dégager la loi de production de ces échanges mystérieux entre le matériel et le mental. Je ne me propose encore rien tant que d'attirer l'attention sur eux, les tenant pour moins exceptionnels qu'on est aujourd'hui d'humeur à le croire, en raison de la suspicion en laquelle est tenu le caractère nettement révélatoire qui les distingue au premier chef. De notre temps parler de révélation est malheureusement s'exposer à être taxé de tendances régressives : je précise donc qu'ici je ne prends aucunement ce mot dans son acception métaphysique mais que, seul, il me paraît assez fort pour traduire l'émotion sans égale qu'en ce sens il m'a été donné d'éprouver. La plus grande faiblesse de la pensée contemporaine me paraît résider dans la surestimation extravagante du connu par rapport à ce qui reste à connaître.
André BRETON, L'Amour fou (1937).

 

Jean-Paul SARTRE
Non, je n'ai pas eu d'aventures.

 

 [Le narrateur a fait la connaissance à la bibliothèque municipale d'un personnage qui a entrepris un inventaire systématique des connaissances. Il l'appelle l’Autodidacte. Celui-ci évoque un jour un projet de voyage.]

 — Je voudrais préciser certaines connaissances, dit-il avec onction, et j'aimerais aussi qu'il m'arrivât de l'inattendu, du nouveau, des aventures pour tout dire.
  Il a baissé la voix et pris un air coquin.
— Quelle espèce d'aventures ? lui dis-je étonné.
— Mais toutes les espèces, monsieur. On se trompe de train. On descend dans une ville inconnue. On perd son portefeuille, on est arrêté par erreur, on passe la nuit en prison. Monsieur, j'ai cru qu'on pouvait définir l'aventure : un événement qui sort de l’ordinaire, sans être forcément extraordinaire. On parle de la magie des aventures. Cette expression vous semble-t-elle juste ? Je voudrais vous poser une question, monsieur.
— Qu'est-ce que c’est ?
II rougit et sourit.
— C'est peut-être indiscret...
— Dites toujours.
II se penche vers moi et demande, les yeux mi-clos :
— Vous avez eu beaucoup d'aventures, monsieur ?
Je réponds machinalement :
— Quelques-unes,
en me rejetant en arrière, pour éviter son souffle empesté. Oui, j'ai dit cela machinalement, sans y penser. D'ordinaire, en effet, je suis plutôt fier d'avoir eu tant d'aventures. Mais aujourd'hui, à peine ai-je prononcé ces mots, que je suis pris d'une grande indignation contre moi-même : il me semble que je mens, que de ma vie je n'ai eu la moindre aventure, ou plutôt je ne sais même plus ce que ce mot veut dire. En même temps pèse sur mes épaules ce même découragement qui me prit a Hanoï, il y a près de quatre ans, quand Mercier me pressait de me joindre à lui et que je fixais sans répondre une statuette khmère. Et l’IDÉE est là, cette grosse masse blanche qui m'avait tant dégoûté alors : je ne l'avais pas revue depuis quatre ans.
— Pourrai-je vous demander..., dit l’Autodidacte.
Parbleu ! De lui en raconter une, de ces fameuses aventures. Mais je ne veux plus dire un mot sur ce sujet.
— Là, dis-je, penché par-dessus ses épaules étroites et mettant le doigt sur une photo, là, c'est Santillane, le plus joli village d'Espagne.
— Le Santillane de Gil Blas ? Je ne croyais pas qu'il existât. Ah ! monsieur, comme votre conversation est profitable. On voit bien que vous avez voyagé.

  J’ai mis l’Autodidacte à la porte, après avoir bourré ses poches de cartes postales, de gravures et de photos. II est parti enchanté et j'ai éteint la lumière. A présent, je suis seul. Pas tout à fait seul. II y a encore cette idée, devant moi, qui attend. Elle s'est mise en boule, elle reste là comme un gros chat; elle n'explique rien, elle ne bouge pas et se contente de dire non. Non, je n'ai pas eu d'aventures.
  Je bourre ma pipe, je l'allume, je m’étends sur mon lit en mettant un manteau sur mes jambes. Ce qui m’étonne, c'est de me sentir si triste et si las. Même si c’était vrai que je n'ai jamais eu d'aventures, qu'est-ce que ça pourrait bien me faire ? D'abord, il me semble que c'est une pure question de mots. Cette affaire de Meknès, par exemple, à laquelle je pensais tout a l'heure : un Marocain sauta sur moi et voulut me frapper d'un grand canif. Mais je lui lançai un coup de poing qui l'atteignit au-dessous de la tempe... Alors il se mit à crier en arabe, et un tas de pouilleux apparurent qui nous poursuivirent jusqu'au souk Attarin. Eh bien, on peut appeler ça du nom qu'on voudra, mais, de toute façon, c'est un événement qui M’est arrivé.
  Il fait tout à fait noir et je ne sais plus très bien si ma pipe est allumée. Un tramway passe : éclair rouge au plafond. Puis c'est une lourde voiture qui fait trembler la maison. II doit être six heures.
  Je n'ai pas eu d'aventures. Il m'est arrivé des histoires, des événements, des incidents, tout ce qu'on voudra. Mais pas des aventures. Ce n'est pas une question de mots; je commence à comprendre. II y a quelque chose à quoi je tenais plus qu'a tout le reste — sans m'en rendre bien compte. Ce n’était pas l’amour, Dieu non, ni la gloire, ni la richesse. C’était... Enfin je m’étais imaginé qu’à de certains moments ma vie pouvait prendre une qualité rare et précieuse. II n’était pas besoin de circonstances extraordinaires : je demandais tout juste un peu de rigueur. Ma vie présente n'a rien de très brillant : mais de temps en temps, par exemple quand on jouait de la musique dans les cafés, je revenais en arrière et je me disais : autrefois, à Londres, à Meknès, à Tokyo j'ai connu des moments admirables, j'ai eu des aventures. C'est ça qu'on m'enlève, à présent. Je viens d'apprendre, brusquement, sans raison apparente, que je me suis menti pendant dix ans. Les aventures sont dans les livres. Et naturellement, tout ce qu'on raconte dans les livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la même manière. C'est à cette manière d'arriver que je tenais si fort.
  Il aurait fallu d'abord que les commencements fussent de vrais commencements. Hélas ! Je vois si bien maintenant ce que j'ai voulu. De vrais commencements apparaissant comme une sonnerie de trompette, comme les premières notes d'un air de jazz, brusquement, coupant court à l’ennui, raffermissant la durée; de ces soirs entre les soirs dont on dit ensuite : « Je me promenais, c’était un soir de mai. » On se promène, la lune vient de se lever, on est oisif, vacant, un peu vide. Et puis d'un coup, on pense : « Quelque chose est arrivé ». N'importe quoi : un léger craquement dans l’ombre, une silhouette légère qui traverse la rue. Mais ce mince événement n'est pas pareil aux autres : tout de suite on voit qu'il est à l'avant d'une grande forme dont le dessin se perd dans la brume et on se dit aussi: « Quelque chose commence. »
  Quelque chose commence pour finir : l’aventure ne se laisse pas mettre de rallonge; elle n'a de sens que par sa mort. Vers cette mort, qui sera peut-être aussi la mienne. Je suis entraîné sans retour. Chaque instant ne paraît que pour amener ceux qui suivent. A chaque instant je tiens de tout mon coeur : je sais qu'il est unique; irremplaçable — et pourtant je ne ferais pas un geste pour l’empêcher de s'anéantir. Cette dernière minute que je passe — à Berlin, à Londres — dans les bras de cette femme, rencontrée l’avant-veille — minute que j'aime passionnément, femme que je suis près d'aimer — elle va prendre fin, je le sais. Tout à l’heure je partirai pour un autre pays. Je ne retrouverai ni cette femme ni jamais cette nuit. Je me penche sur chaque seconde, j'essaie de l’épuiser; rien ne passe que je ne saisisse, que je ne fixe pour jamais en moi, rien, ni la tendresse fugitive de ces beaux yeux, ni les bruits de la rue, ni la clarté fausse du petit jour : et cependant la minute s’écoule et je ne la retiens pas, j'aime qu'elle passe. Et puis tout d'un coup quelque chose casse net. L'aventure est finie, le temps reprend sa mollesse quotidienne. Je me retourne; derrière moi, cette belle forme mélodique s’enfonce tout entière dans le passé. Elle diminue, en déclinant elle se contracte, à présent la fin ne fait plus qu'un avec le commencement. En suivant des yeux ce point d'or, je pense que j'accepterais — même si j'avais failli mourir, perdu une fortune, un ami — de revivre tout, dans les mêmes circonstances, de bout à bout. Mais une aventure ne se recommence ni ne se prolonge.
  Oui, c'est ce que je voulais — hélas ! c'est ce que je veux encore. J'ai tant de bonheur quand une Négresse chante : quels sommets n'atteindrais-je point si ma propre vie faisait la matière de la mélodie.
  L’idée est toujours là, innommable. Elle attend, paisiblement. A présent, elle a l’air de dire : « Oui ? C'est cela que tu voulais ? Eh bien, précisément c'est ce que tu n'as jamais eu (rappelle-toi : tu te dupais avec des mots, tu nommais aventure du clinquant de voyage, amours de filles, rixes, verroteries) et c'est ce que tu n'auras jamais — ni personne autre que toi. »
Mais pourquoi ? POURQUOI ?
Jean-Paul SARTRE, La Nausée (1938).

 

Claude LÉVI-STRAUSS
La fin des voyages.

 

  Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m'y résoudre! Quinze ans ont passé depuis que j'ai quitté pour la dernière fois le Brésil et, pendant toutes ces années, j'ai souvent projeté d'entreprendre ce livre; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m'en ont empêché. Eh quoi ? Faut-il narrer par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants? L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe; elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin; des heures oisives pendant que l'informateur se dérobe; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie; et toujours, de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte et réduisent la vie dangereuse au cœur de la forêt vierge à une imitation du service militaire... Qu'il faille tant d'efforts, et de vaines dépenses pour atteindre l'objet de nos études ne confère aucun prix à ce qu'il faudrait plutôt considérer comme l'aspect négatif de notre métier. Les vérités que nous allons chercher si loin n'ont de valeur que dépouillées de cette gangue. On peut, certes, consacrer six mois de voyage, de privations et d'écœurante lassitude à la collecte (qui prendra quelques jours, parfois quelques heures) d'un mythe inédit, d'une règle de mariage nouvelle, d'une liste complète de noms claniques, mais cette scorie de la mémoire: « A 5 h 30 du matin, nous entrions en rade de Recife tandis que piaillaient les mouettes et qu'une flottille de marchands de fruits exotiques se pressait le long de la coque », un si pauvre souvenir mérite-t-il que je lève la plume pour le fixer ?
  Pourtant, ce genre de récit rencontre une faveur qui reste pour moi inexplicable. L'Amazonie, le Tibet et l'Afrique envahissent les boutiques sous forme de livres de voyage, comptes rendus d'expédition et albums de photographies où le souci de l'effet domine trop pour que le lecteur puisse apprécier la valeur du témoignage qu'on apporte. Loin que son esprit critique s'éveille, il demande toujours davantage de cette pâture, il en engloutit des quantités prodigieuses. C'est un métier, maintenant, que d'être explorateur; métier qui consiste, non pas, comme on pourrait le croire, à découvrir au terme d'années studieuses des faits restés inconnus, mais à parcourir un nombre élevé de kilomètres et à rassembler des projections fixes ou animées, de préférence en couleurs, grâce à quoi on remplira une salle, plusieurs jours de suite, d'une foule d'auditeurs auxquels des platitudes et des banalités sembleront miraculeusement transmutées en révélations pour la seule raison qu'au lieu de les démarquer sur place, leur auteur les aura sanctifiées par un parcours de vingt mille kilomètres. [...]
  Voyages, coffrets magiques aux promesses rêveuses, vous ne livrerez plus vos trésors intacts. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. Les parfums des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects, qui mortifie nos désirs et nous voue à cueillir des souvenirs à demi corrompus.
  Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son œuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
  Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comporte plus que ce plat.
Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes tropiques (1955).

 

René CHAR
Tu as bien fait.

 

« Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »
René CHAR, La fontaine narrative, 1948, dans Fureur et mystère, 1962.

 

 

Michel TOURNIER
Abel et Caïn.

 

 [Le narrateur, Abel Tiffauges, garagiste de profession, réfléchit dans son log-book sur son prénom.]

 C'est comme ce prénom d'Abel qui me semblait fortuit jusqu'à ce jour où les lignes de la Bible relatant le premier assassinat de l'histoire humaine me sont tombées sous les yeux. Abel était berger, Caïn laboureur. Berger, c'est-à-dire nomade, laboureur c'est-à-dire sédentaire. La querelle d'Abel et de Caïn se poursuit de génération en génération depuis l'origine des temps jusqu'à nos jours, comme l'opposition atavique des nomades et des sédentaires, ou plus précisément comme la persécution acharnée dont les nomades sont victimes de la part des sédentaires. Et cette haine n'est pas éteinte, bien loin de là, elle se retrouve dans la réglementation infâme et infamante à laquelle les gitans sont soumis - on les traite comme des repris de justice - et elle s'affiche à l'entrée des villages par les panneaux « Stationnement interdit aux nomades ».
  Il est vrai que Caïn est maudit et son châtiment, comme sa haine pour Abel, se perpétue également de génération en génération. Maintenant, lui a dit l'Éternel, tu seras maudit de la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras la terre, elle ne te donnera plus ses fruits, tu seras errant et fugitif sur la terre. Voilà donc Caïn condamné à la pire des peines à ses propres yeux : il doit devenir nomade comme l'était Abel. Il a des paroles de révolte contre ce verdict. et d'ailleurs il n'obéit pas. Il se retire loin de la face de l'Éternel, et là, il construit une ville, la première ville, qu'il appelle Hénoc.
 Eh bien, j'affirme que cette malédiction des agriculteurs - toujours aussi endurcis contre leurs frères nomades - nous la voyons s'exercer de nos jours. Parce que la terre ne les nourrit plus, les culs-terreux sont obligés de plier bagage et de partir. Par milliers, ils errent d'une région à l'autre - et on savait au siècle dernier qu'en faisant d'une certaine sédentarité l'une des conditions de l'exercice du droit de vote, on excluait du corps électoral une masse fluctuante importante, et en principe mal-pensante, parce que déracinée. Puis ils se fixent dans des villes où ils forment la population prolétarienne des grandes cités industrielles.
 Et moi, caché parmi les assis, faux sédentaire, faux bien-pensant, je ne bouge pas certes, mais j'entretiens et je répare cet instrument par excellence de la migration, l'automobile. Et je prends patience parce que je sais qu'un jour viendra où le ciel, lassé des crimes des sédentaires, fera pleuvoir le feu sur leurs têtes. Ils seront alors, comme Caïn, jetés pêle-mêle sur les routes, fuyant éperdument leurs villes maudites et la terre qui se refuse à les nourrir. Et moi, Abel, seul souriant et comblé, je déploierai les grandes ailes que je tenais cachées sous ma défroque de garagiste, et frappant du pied leurs crânes enténébrés, je m'envolerai dans les étoiles.
Michel TOURNIER, Le Roi des aulnes, Gallimard, 1970.

 

J.M.G. LE CLÉZIO
Cet exilé du voyage.

 

  Partir, il faut partir. Il faut quitter vite, disparaître vers les régions de l'anonyme, vers le possible. Partir... Mais pour où? Quel pays m'attend? Quelle nouvelle vie, plus vaste, plus libre que l'ancienne pourrait être la mienne? Comment ne pas traîner avec soi les guenilles familières, comment secouer les jougs, les coutumes, les terribles habitudes qui ont creusé leurs sillons? Je ne sais pas si cela est possible, oui, s'il est possible vraiment d'oublier, mais j'ai en moi comme cette porte ouverte au bout du très long corridor. Je crois que je peux changer à chaque instant, mais n'est-ce pas une illusion? Peut-on renier ce que l'on a fait, autrement que par le silence ? Il y a tellement, si l'on y pense, tellement de crochets et de fils qui retiennent un homme. Tant de relations, de nœuds, tant de rails partout... Tant d'inconfort devenu confortable, et l'appel ne passe pas. Longuement, sûrement, l'horizon se bouche, les clôtures se dressent. Tous mensonges, tous hideusement faux, les murs que sont les objet, les sentiments, les sensations familières, nécessaires comme des drogues. Est-ce cela, un homme ? Est-ce cette somme de liens et d'habitudes ? Est-ce cet exilé du voyage ? Si c'est vrai, c'est qu'il ne peut pas quitter. Ici ou ailleurs, il cherchera les entraves, il s'enfoncera dans la terre pour ne pas être seul, pour ne pas être son maître.
J.M.G. LE CLÉZIO, L'extase matérielle, Gallimard, 1971.

 

Vladimir JANKÉLÉVITCH
Le retour d'Ulysse.

 

  Le voyageur revient à son point de départ, mais il a vieilli entre-temps ! [...] S'il était agi d'un simple voyage dans l'espace, Ulysse n'aurait pas été déçu; l'irrémédiable, ce n'est pas que l'exilé ait quitté la terre natale : l'irrémédiable, c'est que l'exilé ait quitté cette terre natale il y a vingt ans. L'exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu'il était lui-même autrefois quand il l'habitait. [...] Ulysse est maintenant un autre Ulysse, qui retrouve une autre Pénélope... Et Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date; c'est une patrie d'un autre temps. L'exilé courait à la recherche de lui-même, à la poursuite de sa propre image et de sa propre jeunesse, et il ne se retrouve pas. Et l'exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et maintenant qu'elle est retrouvée il ne la reconnaît plus. Ulysse, Pénélope, Ithaque : chaque être, à chaque instant, devient par altération un autre que lui-même, et un autre que cet autre. Infinie est l'altérité de tout être, universel le flux insaisissable de la temporalité. C'est cette ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui passionne et pathétise l'inquiétude nostalgique. Car le retour, de par sa durée même, a toujours quelque chose d'inachevé : si le Revenir renverse l'aller, le « dédevenir », lui, est une manière de devenir; ou mieux : le retour neutralise l'aller dans l'espace, et le prolonge dans le temps ; et quant au circuit fermé, il prend rang à la suite des expériences antérieures dans une futurition ouverte qui jamais ne s'interrompt: Ulysse, comme le Fils prodigue, revient à la maison transformé par les aventures, mûri par les épreuves et enrichi par l'expérience d'un long voyage. [...] Mais à un autre point de vue le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son chemin ce que nulle force au monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée.
Vladimir JANKÉLÉVITCH, L'Irréversible et la Nostalgie, 1983.

 

Carlo FRUTERRO et Franco LUCENTINI
Ulysse reste chez lui.

 

  "Papiers gras et détritus à huit mille mètres", disait un titre tragique publié voilà quelque temps dans un journal. L’entrefilet rapportait que le sommet de l'Everest, visité par d'innombrables groupes d'alpinistes, est désormais jonché d'immondices et de débris de toute sorte, tentes, boîtes de conserve, machines et outils divers, assiettes, tasses, couverts, bonbonnes vides, sans compter les sacs en plastique, symbole omniprésent de notre civilisation. [...]
  Sans être un passionné de montagne, on ne peut pas ne pas éprouver un serrement glacé au cœur. Il ne suffit pas de considérer cela comme un problème d'éducation, de souhaiter des cours de bonnes manières alpinistes, de mettre sur pied un système d'interdictions, de contrôles, d'amendes salées de dédommagement. Une file d'excursionnistes affectant une componction de pensionnaires, un camp-base tenu comme une caserne prussienne, un enlèvement méticuleux des ordures par des éboueurs des neiges héliportés, ne changeraient malheureusement rien à l'horreur intrinsèque de l'affaire. Oui, on pourra limiter les dégâts ; mais le dégât essentiel, le dégât métaphysique et irréparable, restera le fait que sur ces cimes fabuleuses il y ait un panneau pour avertir que "Les contrevenants seront passibles de l'article 261". Voilà plus d'un demi-siècle, Paul Valéry, à qui lui demandait ce qui distinguait l'époque moderne de toutes les autres, répondait : la disparition des terres inconnues. Et, avant lui, Apollinaire invoquait la venue d'un anti Christophe Colomb qui "couvrît" l'Amérique, annulant sa découverte, pour redonner un peu d'espace à cette planète désormais totalement explorée, cartographiée, conquise, et donc misérablement rétrécie comme un gant de laine lavé à l'eau bouillante.
  Le sédentaire, surtout, profitait de ces territoires illimités et mystérieux, de ces cimes vierges, de ces pôles inaccessibles; le timide, aussi, profitait de ces aventures, de ces défis lancés par de faibles hommes aux forces titaniques de la nature, vents et glaces, cascades et forêts, sables et océans. Mais quelle exultation, quelle exaltation pouvons-nous partager depuis nos fauteuils avec un imbécile intrépide qui, de nos jours, traverse l'Atlantique en périssoire ? Avec d'autres braves gens dont le plaisir consiste à risquer (avec modération) leur vie au Sahara, au Congo, sur l'Himalaya ? Ce sont là courages touristiques, témérités fantasques, vaines émulations, sottes singeries publicitaires qui contribuent à créer autour du globe la plus polluante des atmosphères, celle de l’inauthenticité. Un doute se fait jour : un homme authentique, un dur, un digne héritier d'Ulysse, n'est-il pas aujourd'hui celui qui, dédaigneux des entreprises de seconde ou de troisième main, résistant aux aventures avec "animateur" et aux sirènes du "tout compris", reste fermement, courageusement, héroïquement chez lui ?
Carlo FRUTERRO et Franco LUCENTINI, La Prédominance du crétin (1985).

 

Milan KUNDERA
Ulysse et la nostalgie.

 

 Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner. Pour cette notion fondamentale, la majorité des Européens peuvent utiliser un mot d'origine grecque (nostalgie, nostalgia), puis d'autres mots ayant leurs racines dans la langue nationale : añoranza, disent les Espagnols ; saudade, disent les Portugais. Dans chaque langue, ces mots possèdent une nuance sémantique différente. Souvent, ils signifient seulement la tristesse, causée par l'impossibilité du retour au pays. Mal du pays. Mal du chez-soi. Ce qui, en anglais, se dit : homesickness. Ou en allemand : Heimweh. En hollandais : heimwee. Mais c'est une réduction spatiale de cette grande notion. L'une des plus anciennes langues européennes, l'islandais, distingue bien deux termes : söknudur : nostalgie dans son sens général ; et heimfra : mal du pays. Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d'amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobe ; j'ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l'ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s'y passe. Certaines langues ont quelques difficultés avec la nostalgie : les Français ne peuvent l'exprimer que par le substantif d'origine grecque et n'ont pas de verbe ; ils peuvent dire : je m'ennuie de toi mais le mot s'ennuyer est faible, froid, en tout cas trop léger pour un sentiment si grave. Les Allemands utilisent rarement le mot nostalgie dans sa forme grecque et préfèrent dire Sehnsucht : désir de ce qui est absent ; mais la Sehnsucht peut viser aussi bien ce qui a été que ce qui n'a jamais été (une nouvelle aventure) et elle n'implique donc pas nécessairement l'idée d'un nostos ; pour inclure dans la Sehnsucht l'obsession du retour, il faudrait ajouter un complément : Sehnsucht nach der Vergangenheit, nach der verlorenen Kindheit, nach der ersten Liebe (désir du passé, de l'enfance perdue, du premier amour).
  C'est à l'aube de l'antique culture grecque qu'est née L'Odyssée, l'épopée fondatrice de la nostalgie. Soulignons-le : Ulysse, le plus grand aventurier de tous les temps, est aussi le plus grand nostalgique. Il alla (sans grand plaisir) à la guerre de Troie où il resta dix ans. Puis il se hâta de retourner à son Ithaque natale mais les intrigues des dieux prolongèrent son périple d'abord de trois années bourrées d'événements les plus fantasques, puis de sept autres années qu'il passa, otage et amant, chez la déesse Calypso qui, amoureuse, ne le laissait pas partir de son île.
  Au cinquième chant de L'Odyssée, Ulysse lui dit : "Toute sage qu'elle est, je sais qu'auprès de toi, Pénélope serait sans grandeur ni beauté... Et pourtant le seul vœu que chaque jour je fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour !" Et Homère continue : "Comme Ulysse parlait, le soleil se coucha ; le crépuscule vint : sous la voûte, au profond de la grotte, ils rentrèrent pour rester dans les bras l'un de l'autre à s'aimer."
  [...] Ulysse vécut chez Calypso une vraie dolce vita, vie aisée, vie de joies. Pourtant, entre la dolce vita à l'étranger et le retour risqué à la maison, il choisit le retour. A l'exploration passionnée de l'inconnu (l'aventure), il préféra l'apothéose du connu (le retour). A l'infini (car l'aventure ne prétend jamais finir), il préféra la fin (car le retour est la réconciliation avec la finitude de la vie).
  Sans le réveiller, les marins de Phéacie déposèrent Ulysse dans des draps sur la rive d'Ithaque, au pied d'un olivier, et partirent. Telle fut la fin du voyage. Il dormait, épuisé. Quand il se réveilla, il ne savait pas où il était. Puis Athéna écarta la brume de ses yeux et ce fut l'ivresse ; l'ivresse du Grand Retour ; l'extase du connu ; la musique qui fit vibrer l'air entre la terre et le ciel : il vit la rade qu'il connaissait depuis son enfance, la montagne qui la surplombait, et il caressa le vieil olivier pour s'assurer qu'il était resté tel qu'il était vingt ans plus tôt.
  En 1950, alors qu'Arnold Schönberg était aux Etats-Unis depuis dix-sept ans, un journaliste lui posa quelques questions perfidement naïves : est-ce vrai que l'émigration fait perdre aux artistes leur force créatrice ? que leur inspiration se dessèche dès que les racines du pays natal cessent de la nourrir ?
  Figurez-vous ! Cinq ans après l'Holocauste ! Et un journaliste américain ne pardonne pas à Schönberg son manque d'attachement pour ce bout de terre où, devant ses yeux, l'horreur de l'horreur s'était mise en branle ! Mais rien à faire. Homère glorifia la nostalgie par une couronne de laurier et stipula ainsi une hiérarchie morale des sentiments. Pénélope en occupe le sommet, très haut au-dessus de Calypso.
  Calypso, ah Calypso ! Je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas pendant combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps. Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso.
Milan KUNDERA, L'Ignorance, 2000.

 

Pascal BRUCKNER
Un rapport visuel au monde.

 

 Nous ne racontons plus guère nos voyages. Nous en revenons riches de noms propres, d'exclamatifs et de pellicules, mais pauvres d'expérience communicable. Les premiers conteurs étaient des nomades ou des navigateurs marchands : il fallait se déplacer pour pouvoir raconter des histoires; avec le tourisme, le voyage s'est désolidarisé du récit. L'histoire de la mobilité humaine va comme celle du roman dans le sens d'une exténuation de l'anecdote. Petit Robbe-Grillet du voyage, le touriste est un homme qui se déplace dans le monde sans autre horizon que le spectacle, sans autre pouvoir que celui-là même de ses yeux. On va voir Ceylan ou la Grèce : le tourisme désigne ce moment où le voyage s'est défini comme contemplation, triomphe du regardé sur la fable et du paysage sur l'événement Que vous est­ il advenu ? demandait-on au voyageur ancien; « qu'avez-vous vu ? » est la question posée au retouriste : un rapport visuel remplace le contact romanesque avec le monde. Le règne du pittoresque entraîne nécessairement le déclin de la narration.
  Le touriste est le successeur standardisé d'Alexandre de Macédoine et de Don Juan. La région qu'il traverse est intégrée à sa vie dans le moment même où il la voit. La violence de la rencontre avec ce qui n'est pas lui s'amortit dans le spectacle. Par la contemplation, il s'empare des choses extérieures, et obtient leur reddition. Nous parlons, aujourd'hui, de nos voyages, comme si toutes les contrées où nous sommes passés se tenaient derrière nous, et que nous étions à la tête de ce long corps. Le regard est un acte symbolique d'appropriation. Sous leurs dehors inoffensifs et pacifiés, les touristes sont des conquérants imaginaires.
  Partir, c'est revenir un peu, et tout départ même le plus aventureux est une anticipation du retour. Pas de touriste qui ne soit un retouriste, pas de voyageur, aussi insouciant soit-il, qui ne cherche à tirer avantage de ses tribulations. Mais on ne pourrait pas se vanter de ses périples, si une logique implicite ne posait pas d'abord l'équivalence : voir = avoir = être. Ce que je regarde, je le possède; ce qui est à moi est moi : voilà ce que dit, dans son imprécision apparente, l'expression faire un pays. Et qu'est-ce qu'un beau panorama sinon un ancien site militaire ? Du haut d'un belvédère, nous contemplons le monde comme un seigneur embrassant l'espace de son pouvoir. Avant d'être un désir esthétique, la prérogative du point de vue correspondait à un souci de surveillance. Le touriste est la version pacifique du guerrier, comme il peut arriver que la guerre soit une version belliqueuse du tourisme. [...]
  Voir donc, c'est prendre. L'Autre est absorbé dans le Même, selon le schéma classique de l'aventure. Mais il l'est instantanément sans délai et sans problème. Appuyez sur le bouton, notre matériel fera le reste, dit la publicité Kodak. Il suffit, en effet, d'un très léger déclic pour que l'appropriation se réalise.
  Le monde s'offre au regard : il a toujours cédé. D'où l'ennui profond des voyages oculaires, et du tourisme purement photographique. Une expérience visuelle reste trop immédiate pour constituer vraiment une expérience. C'est pourquoi, sans doute, les touristes modernes sont des êtres partagés : ils partent pour faire un pays, et ils espèrent secrètement que ce pays ne se laissera pas faire. Studieux, ils vont voir l'Acropole, le musée des Offices, l'Ermitage, ou les chutes du Niagara; mais, en même temps, ils désirent qu'une intrigue inattendue vienne bouleverser ce programme oculaire. On a célébré comme un progrès le passage du country seeing au life seeing, le remplacement du regard purement esthétique par une curiosité ethnique pour les êtres, leur mode de vie et leurs coutumes. C'était rester à l'intérieur de l'empire visuel; c'était, en l'aménageant, consacrer le règne du seeing. Or l'important n'est peut-être pas de mieux voir, d'améliorer la qualité du regard que l'on porte sur le monde, mais de soustraire à l'activité contemplative la part la plus vivante de son équipée. Les purs visiteurs, bardés d'appareils photos, sont, au fond, moins ridicules que résignés : ils ont renoncé, d'entrée de jeu, à entretenir avec le dehors d'autre relation que celle de la curiosité. Ils se livrent avec application et sans souffrance apparente à une activité commémorative : le tourisme a partie liée avec la mort, puisque, à nous diriger toujours vers les lieux où s'est déroulée l'aventure, il fait du monde un musée, une ville fantôme, et de nous des visiteurs, c'est-à-dire des collectionneurs de vestiges.
Pascal BRUCKNER, Partir quand même, 2010.

 

Giorgio AGAMBEN
Tyché et Elpis.

 

[Dans la mythologie grecque, Tyché (en grec ancien « Fortune, Hasard ») est la divinité tutélaire de la fortune, de la prospérité et de la destinée d'une cité ou d'un État. Elpis est la personnification de l'espoir.]

  Tout homme se trouve pris dans l'aventure, tout homme a donc à faire avec Daïmon, Éros, Ananké, Elpis. Ils sont les visages – ou les masques – que l'aventure – la Tyché – lui présente à chaque fois. Lorsque l'aventure se révèle à lui comme démon, la vie lui apparaît merveilleuse, comme si une force étrangère le soulevait et le guidait en toute situation et à chaque nouvelle rencontre. Bientôt, cependant, la merveille cède devant le désenchantement, le démon prend l'habit du routinier, la puissance qui portait la vie – Ariel, Génie ou Muse – s'assombrit et se dissimule comme un fourbe qui ne tient pas ses promesses.
  En effet, se maintenir fidèle à son démon ne signifie pas s'abandonner aveuglément à lui, croyant que dans tous les cas il nous mènera au succès: si nous sommes poètes, qu'il nous fera écrire les poésies les plus belles; si nous sommes portés sur les sens, qu'il nous donnera le bonheur du plaisir. Poésie et bonheur ne sont pas ses deux dons: c'est lui, plutôt, le don ultime que nous font poésie et bonheur au moment où ils nous régénèrent, où ils nous font renaître. Comme la Daênâ de la mystique iranienne, qui vient à notre rencontre après la mort, alors que nous l'avons façonnée avec nos bonnes et nos mauvaises actions, le démon est la créature nouvelle que nos œuvres et notre forme de vie substituent à l'individu que nous croyons être selon l'état civil – il est l'auteur anonyme, le génie auquel nous pouvons les attribuer sans envie ni jalousie. Et s'il s'appelle « génie » ce n'est pas, comme le disaient les Anciens, parce qu'il nous a engendrés, mais parce que, en nous faisant renaître, il a coupé le lien qui nous unissait à notre naissance. Cela signifie qu'appartient constitutivement au démon le moment du congé – qu'à l'instant où nous le rencontrons, nous devons nous séparer de nous-mêmes.
  Le démon – selon la tradition – n'est pas un dieu, mais un demi-dieu. Mais demi-dieu peut seulement signifier : puissance, possibilité et non existence en actes du divin. Aussi, comme se maintenir en relation avec une puissance est ce qu'il y a de plus difficile, le démon est-il quelque chose qui se perd sans cesse et à qui nous devons tenter de rester à tout prix fidèles. La vie poétique est celle qui, dans toute aventure, se maintient obstinément en relation non avec un acte, mais avec une puissance, non avec un dieu, mais avec un demi-dieu.
  Le nom de la puissance régénératrice qui, au-delà de nous-mêmes, donne vie au démon est Éros. Certes, aimer signifie « être porté », s'abandonner à l'aventure et à l'événement sans réserves ni scrupules; toutefois, dans l'acte même où nous nous abandonnons à l'amour, nous savons que quelque chose en nous reste en arrière, en défaut. Éros est la puissance qui, dans l'aventure, l'excède constitutivement, tout comme elle excède et dépasse celui à qui elle arrive. L'amour est plus fort que l'aventure – et c'est peut-être cette certitude qui avait poussé Dante à sortir du cercle magique des poèmes chevaleresques; mais c'est justement pour cette raison que dans l'amour nous faisons à chaque fois l'expérience de notre incapacité d'aimer, d'aller au-delà de l'aventure et des événements – bien que cette incapacité même soit l'élan qui nous pousse à l'amour. Comme si l'amour était d'autant plus ardent et pétri de nostalgie que se révèle plus forte en lui l'incapacité d'aimer.
  L'assouvissement des sens est le « petit mystère de la mort » (comme les Anciens appelaient le sommeil) par lequel les hommes tentent de venir à bout de leur incapacité d'aimer. En effet, en lui, l'amour semble comme s'éteindre et prendre congé de nous – mais non, selon le préjugé bourgeois, par désenchantement et tristesse, mais plutôt parce que, dans l'assouvissement, les amants perdent leur secret, c'est-à-dire s'avouent l'un à l'autre qu'il n'y a, en eux, aucun secret. Mais c'est dans cette mutuelle dissipation du mystère qu'ils accèdent – ou le démon qui est en eux – à une vie nouvelle et plus heureuse, ni animale, ni divine, ni humaine.
  En ce sens, l'amour est toujours sans espoir, alors que pourtant ce n'est qu'à lui qu'appartient l'espérance. Tel est le sens ultime du mythe de Pandore. Que l'espérance, le dernier don, reste enfermée dans le vase signifie qu'elle n'attend pas sa réalisation factuelle dans le monde. Non parce qu'elle renvoie sa satisfaction à un invisible au-delà, mais parce qu'elle a été en quelque manière toujours déjà exaucée.
  L'amour espère, parce qu'il imagine et imagine parce qu'il espère. Qu'espère-t-il ? D'être exaucé ? Pas vraiment, parce que le propre de l'espérance et de l'imagination est de se lier à un inexauçable. Non parce qu'elles ne désireraient pas obtenir leur objet, mais parce que, comme imaginé et espéré, leur désir a été toujours déjà exaucé. Que, selon les mots de l'apôtre, « dans l'espérance nous avons été sauvés » (Rom. 8, 24), est ainsi à la fois vrai et non vrai. Si l'objet de l'espérance est l'inexauçable, c'est seulement en tant qu'insauvables – déjà sauvés – que nous avons espéré dans le salut. De même qu'elle dépasse son exaucement, l'espérance dépasse aussi le salut – et aussi l'amour.
Giorgio AGAMBEN, L'aventure, 5, Elpis (2016).

 

 

 

 

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