LES SUJETS DE L’ EAF 2008 - suite

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objets d'étude : la poésie ; l'autobiographie.
Textes : 
Texte A : Victor Hugo, « Ô souvenirs » (extrait), Les Contemplations, 1846.
Texte B : Charles Baudelaire, « L'ennemi », Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, X, 1857.
Texte C  : René-Guy Cadou, « Je t'attendais », Hélène ou le règne végétal, 1952-1953.
Texte D : Louis Aragon, « Toute une nuit », Le roman inachevé, 1956.

 

Texte A : Victor Hugo, « Ô souvenirs » (extrait), Les Contemplations, 1846.

[En 1843, Léopoldine, l'aînée des enfants de Victor Hugo, âgée de dix-neuf ans, meurt noyée. Dans ce poème, il se souvient des jours heureux, lorsque Léopoldine était petite.]

         Ô souvenirs

Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
Doux rayon triste et réchauffant
- Lorsqu'elle était petite encore,
Que sa sœur était tout enfant...
Connaissez-vous sur la colline
Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
Une terrasse qui s'incline
Entre un bois sombre et le ciel bleu ?
C'est là que nous vivions. - Pénètre,
Mon cœur, dans ce passé charmant !
Je l'entendais sous ma fenêtre
Jouer le matin doucement.
Elle courait dans la rosée,
Sans bruit, de peur de m'éveiller ;
Moi, je n'ouvrais pas ma croisée1,
De peur de la faire envoler.
Ses frères riaient... - Aube pure !
Tout chantait sous ces frais berceaux2,
Ma famille avec la nature,
Mes enfants avec les oiseaux !
Je toussais, on devenait brave3 ;
Elle montait à petits pas,
Et me disait d'un air très grave :
J'ai laissé les enfants en bas.
Qu'elle fût bien ou mal coiffée,
Que mon cœur fût triste ou joyeux,
Je l'admirais. C'était ma fée,
Et le doux astre de mes yeux !
Nous jouions toute la journée.
Ô jeux charmants ! chers entretiens !
Le soir, comme elle était l'aînée,
Elle me disait : « Père, viens,
Nous allons t'apporter ta chaise,
Conte-nous une histoire, dis ! »
Et je voyais rayonner d'aise
Tous ces regards du paradis.

1 - Croisée : fenêtre.
2 - Berceaux : voûte de feuillage..
3 - On devenait brave : « on » désigne ici Léopoldine qui s'enhardit et monte voir son père.

 

Texte B : Charles Baudelaire, « L'ennemi », Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, X, 1857.

                                  L'ennemi

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils1.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève2
Le mystique aliment3 qui ferait leur vigueur ?

- O douleur! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

1 - Vermeils : d'un rouge brillant.
2 - Grève : rivage.
3 - Mystique aliment : nourriture spirituelle.

 

Texte C : René-Guy Cadou, « Je t'attendais », Hélène ou le règne végétal, 1952-1953.

[Le poète célèbre son épouse et inspiratrice, Hélène.]

  Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu'une oreille dans l'herbe
Qui écoute apeuré la grande voix du temps
Je t'attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s'en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
Tu ne remuais encor que par quelques paupières
Quelques pattes d'oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuilles sur mon cou
Et pourtant c'était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m'éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d'astres qui se levaient
Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu'un vin nouveau
Quand les portes s'ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues
Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu'au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang.

 

Texte D : Louis Aragon, « Toute une nuit », Le roman inachevé, 1956.

[Dans ce poème, Louis Aragon se remémore la terrible nuit de 1938 qu'il passa à veiller sa compagne et son inspiratrice, Elsa Triolet, gravement malade.]

  Toute une nuit j'ai cru tant son front était blême1
Tant le linge semblait son visage et ses bras
Toute une nuit j'ai cru que je mourais moi-même
Et que j'étais la main qui remontait le drap
Celui qui n'a jamais ainsi senti s'éteindre
Ce qu'il aime peut-il comprendre ce que c'est
Et le gémissement qui ne cessait de plaindre2
Comme un souffle d'hiver à travers moi passait
Toute une nuit j'ai cru que mon âme était morte
Toute une longue nuit immobile et glacé
Quelque chose dans moi grinçait comme une porte
Quelque chose dans moi comme un oiseau blessé
Toute une nuit sans fin sur ma chaise immobile
J'écoutais l'ombre et le silence grandissant
Un pas claquait parfois le pavé de la ville
Puis rien qu'à mon oreille une artère et le sang
II a passé sur moi des heures et des heures
Je ne remuais plus tant j'avais peur de toi
Je me disais je meurs c'est moi c'est moi qui meurs
Tout à coup les pigeons ont chanté sous le toit.

1 - Blême : d'une blancheur maladive.
2 - Plaindre : se plaindre.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quelles caractéristiques de l'autobiographie apparaissent dans ces quatre poèmes ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Louis Aragon (texte D).
  • Dissertation
    La poésie vous semble-t-elle être un genre adapté à l'expression autobiographique ?
    Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus et sur les œuvres littéraires ou artistiques que vous connaissez.
  • Invention
    Un poète accorde un entretien à un journaliste qui lui demande de justifier le choix de la forme poétique pour évoquer des moments forts de sa vie. Imaginez leur dialogue. Le poète pourra illustrer ses propos en prenant appui sur les œuvres de ses prédécesseurs.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : la poésie.
Textes : 
Texte A : Charles-François Panard, « Le Verre », Théâtre et œuvres diverses, 1764.
Texte B : Charles Baudelaire, « Les fenêtres », Petits Poèmes en prose, édition posthume 1869.
Texte C : Jean Follain, « Quincaillerie », Usage du temps, 1943.
Texte D : Francis Ponge, « L'œillet », La Rage de l'expression, 1952.
Texte E : André Wexler, « Le chiffon », Récifs, 1983.

 

Texte A : Charles-François Panard, « Le Verre », Théâtre et œuvres diverses, 1764.

   Le Verre

Nous ne pouvons rien trouver sur la terre,
Qui soit si bon, ni si beau que le verre.
Du tendre amour berceau charmant,
C'est toi, champêtre fougère1
C'est toi qui sers à faire
L'heureux instrument
Où souvent pétille,
Mousse et brille,
Le jus qui rend
Gai, riant,
Content.
Quelle douceur
II porte au cœur !
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu'on m'en donne,
Qu'on l'entonne ;
Tôt,
Tôt,
Tôt,
Qu'on m'en donne
Vite et comme il faut ;
 L'on y voit, sur ces flots chéris,
Nager l'Allégresse et les Ris2.

1 - Fougère : la cendre de fougère entrait autrefois dans la composition et la fabrication du verre.
2 - Les Ris : les rires (terme vieilli).

 

Texte B : Charles Baudelaire, « Les fenêtres », Petits Poèmes en prose, édition posthume 1869.

  Les fenêtres

   Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle. Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
  Par-delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
  Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.
  Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.
  Peut-être me direz-vous : « Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? » Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?

 

Texte C : Jean Follain, « Quincaillerie », Usage du temps, 1943.

  Quincaillerie

Dans une quincaillerie de détail en province des hommes vont choisir
des vis et des écrous
et leurs cheveux sont gris et leurs cheveux sont roux
ou roidis ou rebelles.
La large boutique s'emplit d'un air bleuté,
dans son odeur de fer de jeunes femmes laissent fuir
leur parfum corporel.
II suffit de toucher verrous et croix de grilles
qu'on vend là virginales pour sentir le poids du monde inéluctable.

Ainsi la quincaillerie vogue vers l'éternel
et vend à satiété
les grands clous qui fulgurent.

 

Texte D : Francis Ponge, « L'œillet », La Rage de l'expression, 1952.

            L'œillet

  Relever le défi des choses au langage. Par exemple ces œillets défient le langage. Je n'aurai de cesse avant d'avoir assemblé quelques mots à la lecture ou l'audition desquels l'on doive s'écrier nécessairement : c'est de quelque chose comme un œillet qu'il s'agit.
  Est-ce là poésie ? Je n'en sais rien, et peu importe. Pour moi c'est un besoin, un engagement, une colère, une affaire d'amour-propre et voilà tout.
  Je ne me prétends pas poète. Je crois ma vision fort commune.
  Étant donnée une chose - la plus ordinaire soit-elle - il me semble qu'elle présente toujours quelques qualités vraiment particulières sur lesquelles, si elles étaient clairement et simplement exprimées, il y aurait opinion unanime et constante : ce sont celles que je cherche à dégager.
  Quel intérêt à les dégager ? Faire gagner à l'esprit humain ces qualités, dont il est capable et que seule sa routine l'empêche de s'approprier.
  Quelles disciplines sont nécessaires au succès de cette entreprise ? Celles de l'esprit scientifique sans doute, mais surtout beaucoup d'art. Et c'est pourquoi je pense qu'un jour une telle recherche pourra aussi légitimement être appelée poésie.

 

Texte E : André Wexler, « Le chiffon », Récifs, 1983.

            Le chiffon

   Ne confondons pas le chiffon professionnel frais émoulu de l'école avec le chiffon amateur découpé dans la culotte d'un garçon ou dans une robe démodée.
  Pour ses contractions et ses circonvolutions, il tient à la fois de l'estomac et de l'intestin, digère poussière, sciure, sable, craie, moutons, taches et miettes sur la table.
  Au demeurant, bon garçon, le cœur sous la main, quoique ainsi placé, celui-là lui cause de fréquents malaises.
  Toute la chimie du ménage passe dans ses plis et replis.
  Le chiffon à chaussures avec ses moirures fauves, raide comme une figure de cire, le chiffon pour les vitres empestant l'alcool, clochard ivre sur une route verglacée.
  Estomac de pierre, il digère tout, taches suspectes, traces de pluie ou de doigts égarés sur les vitres. On frotte et la vie redevient transparente sauf pour le clochard qui s'endort ivre-mort en travers d'une porte. [...].

  Clochard ivre - ou policier en civil ? Estomac de pierre - mais le cœur sous la main, bien mal placé, n'est-ce pas ?
  Ivre sur une route de nuit. Quand l'aube revient, transparente, un clochard dort, ivre-mort en travers d'une porte. [...]

  Honteux et méprisé, empestant l'alcool, il s'embourbe dans la sciure et le vomi, pas étonnant qu'il ait mal au cœur.
  Lorsqu'il n'est plus que velours lâche, toison déshonorée, on le jette dans le seau noir [...].

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord aux questions suivantes (4 points) :

1) En analysant les différents textes du corpus, formulez deux raisons qui ont pu pousser les poètes à célébrer des objets. (2 points)
2) Montrez que l'extrait de Ponge (texte D) se distingue des autres textes du corpus. (2 points).

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Baudelaire (texte B).

  • Dissertation
     
    « Etant donnée une chose - la plus ordinaire soit-elle - il me semble qu'elle présente toujours quelques qualités vraiment particulières » « L'œillet » (texte D). Révéler les qualités particulières des objets ordinaires vous semble-t-il être la fonction essentielle de la poésie ? Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, vos lectures personnelles et les œuvres étudiées en classe.

  • Invention
    Choisissez un objet du quotidien. En vous inspirant des poèmes du corpus, vous écrirez un texte court qui donne à cet objet une dimension poétique. Vous n'êtes pas tenu d'écrire un poème.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : le roman et ses personnages, visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, chapitre III, 1834.
Texte B : Marcel Proust, La Prisonnière, 1923.
Texte C  : Albert Cohen, Belle du Seigneur, chapitre LXXXVII, 1968.

 

Texte A : Honoré de Balzac, La Duchesse de Langeais, chapitre III, 1834.

[Antoinette de Langeais a, pour satisfaire son orgueil, séduit Armand de Montriveau, héroïque généra! de l'armée de Bonaparte. Elle est parvenue à se l'attacher en le rendant fou d'amour pour elle. Mais parce qu'elle veut « posséder sans être possédée », elle refuse de s'offrir à lui. Un soir, le général se rend chez elle, décidé à la faire céder à son désir.]

   - Si tu disais vrai hier, sois à moi, ma chère Antoinette, s'écria-t-il, je veux.
  - D'abord, dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi, je vous prie. Votre familiarité est très bonne, le soir, dans mon boudoir1 ; mais ici2, point. Puis, que signifie votre je veux ? Je veux ! Personne ne m'a dit encore ce mot. Il me semble très ridicule, parfaitement ridicule.
  - Vous ne me céderiez rien sur ce point ? dit-il.
  - Ah ? vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes : un point très capital, en effet ; et vous me permettrez d'être, en ce point tout à fait la maîtresse.
  - Et si, me fiant en vos promesses, je l'exigeais ?
  - Ah ! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de vous faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquiIle.
  Montriveau pâlit, voulut s'élancer; la duchesse sonna, sa femme de chambre parut, et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse :
  - Ayez la bonté de revenir quand je serai visible3.
  Armand de Montriveau sentit alors la dureté de cette femme froide et tranchante autant que l'acier, elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas, et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.
  - Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, vous l'avez dit vous-même, un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.
  - Vous l'aurez ? dit-elle d'un air de hauteur auquel se mêla quelque surprise.
  - Je l'aurai.
  - Ah l vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait, je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez.
  - Je suis enchanté, répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permettrez-vous de venir vous chercher pour aller au bal ce soir ?
  - Je vous rends mille grâces, monsieur de Marsay vous a prévenu4, j'ai promis.
  Montriveau salua gravement et se retira.
  - Ronquerolles5 a donc raison, pensa-t-il, nous allons jouer maintenant une partie d'échecs.

1 - boudoir : petit salon élégant de dame.
2 - Montriveau a fait irruption, sans se faire annoncer, dans la chambre à coucher de !a duchesse.
3 - quand je serai visible : quand je vous y autoriserai.
4 - vous a prévenu : m'a déjà proposé de venir me chercher.
5 - le marquis de Ronquerolles est un « galant », un homme à femmes. C'est lui qui a encouragé Montriveau à se montrer plus exigeant vis-à-vis de la duchesse de Langeais.

 

Texte B : Marcel Proust, La Prisonnière, 1923.

[Albertine est la compagne du narrateur qui, par jalousie, la surveille constamment.]

   D'Albertine, en revanche, je n'avais plus rien à apprendre. Chaque jour, elle me semblait moins jolie. Seul le désir qu'elle excitait chez les autres, quand l'apprenant, je recommençais à souffrir et voulais la leur disputer, la hissait à mes yeux sur un haut pavois1. Elle était capable de me causer de la souffrance, nullement de la joie. Par la souffrance seule, subsistait mon ennuyeux attachement. Dès qu'elle disparaissait, et avec elle le besoin de l'apaiser, requérant toute mon attention comme une distraction atroce, je sentais le néant qu'elle était pour moi, que je devais être pour elle. J'étais malheureux que cet état durât et, par moments, je souhaitais d'apprendre quelque chose d'épouvantable qu'elle aurait fait, et qui eût été capable, jusqu'à ce que je fusse guéri, de nous brouiller, ce qui nous permettrait de nous réconcilier, de refaire différente et plus souple la chaîne qui nous liait. En attendant, je chargeais mille circonstances, mille plaisirs, de lui procurer auprès de mol l'illusion de ce bonheur que je ne me sentais pas capable de lui donner. J'aurais voulu, dès ma guérison, partir pour Venise ; mais comment le faire, si j'épousais Albertine, moi, si jaloux d'elle que, même à Paris, dès que je me décidais à bouger c'était pour sortir avec elle ? Même quand je restais à te maison tout l'après-midi, ma pensée la suivait dans sa promenade, décrivait un horizon lointain, bleuâtre, engendrait autour du centre que j'étais une zone mobile d'incertitude et de vague.

1 - sur un haut pavois : au premier rang, sur un piédestal.

 

Texte C : Albert Cohen, Belle du Seigneur, chapitre LXXXVII, 1968.

[Ariane a quitté son mari, un homme médiocre, pour vivre le grand amour avec Solal. Exclus de la bonne société, les amants se sont retirés dans un luxueux hôtel de la Côte d'Azur. Une nouvelle journée commence.]

   Resté seul, il soupira1. II la voyait nue chaque jour, et elle croyait devoir le vouvoyer. La pauvre, elle se voulait une amante idéale, faisait de son mieux pour conserver un climat de passion.
  Enfin, elle était allée s'habiller, bonne affaire. Dix minutes d'irresponsabilité. Toujours bon à prendre. Oui, mais lorsqu'elle reviendrait, elle poserait la question fatidique2, épée de Damoclès3, lui demanderait quels étaient les projets pour l'après-midi, après l'équitation. Quels nouveaux plaisirs inventer pour camoufler leur solitude ? Il n'y en avait pas de nouveaux. Toujours les mêmes substituts du social4, les mêmes pauvres bonheurs à la portée des bannis, les théâtres, les cinémas, les roulettes de casinos, les courses de chevaux, les tirs aux pigeons, les thés dansants, les achats de robes, les cadeaux.
  Et toujours, à la fin de ces expéditions à Cannes, à Nice, à Monte-Carlo, c'était le dîner raffiné cafardeux, et il fallait parler, trouver de nouveaux sujets, et il n'y en avait plus. Tous les sujets d'Ariane, il les connaissait, savait par cœur l'âme d'élite de la chatte Mousson, la personnalité charmante de la chouette Magali, et tous les redoutables souvenirs d'enfance, le petit chant qu'elle avait inventé, et le rythme de la gouttière, et les gouttes tombant sur la tente de toile orange, et les expéditions à Annemasse pour voir les catholiques, et les déclamations au grenier avec sa sœur, et tout le reste, toujours avec les mêmes mots. On ne pouvait tout de même pas rabâcher ça éternellement. Alors quoi ? Alors, on commentait les dîneurs.
  Eh oui, ne fréquentant plus personne et ne pouvant plus commenter des amis, agréable occupation des sociaux, ni parler d'une activité quelconque, puisque ignominieusement chassé5 comme avait dit la Forbes6, il fallait tout de même nourrir la conversation puisqu'on était des mammifères amoureux à langage articulé. Alors voilà, on commentait des dîneurs inconnus, on tâchait de deviner leur profession, leur caractère, leurs sentiments réciproques. Tristes passe-temps des solitaires, espions et psychologues malgré eux.
  Et quand on avait fini l'exégèse7 de ces inconnus désirables, inaccessibles et méprisés, II fallait trouver autre chose. Alors on discutait de la robe achetée ou des personnages des romans qu'elle lui lisait le soir. S'apercevait-elle de leur tragédie ? Non, elle était une femme bien, ferme en son propos d'amour. Mais aujourd'hui, pas le courage de la bourrer de substituts. Tant pis, pas de Cannes, lui faire le coup de la migraine et aller remuer en paix ses orteils chez lui jusqu'à l'heure du dîner. Non, impossible de la laisser se morfondre toute seule dans sa chambre. Mais que lui dire tout à l'heure lorsqu'elle rappliquerait noblement, aimante et parfumée, si pleine de bonne volonté ? Rien à lui dire. Oh, être un facteur et lui raconter sa tournée ! Oh, être un gendarme et lui raconter un passage à tabac ! Voilà qui était du vivant, du vrai, du solide. Ou encore la voir s'animer parce qu'on était invités ce soir par un sous-brigadier ou un sur-facteur. Oh, si la tendresse pouvait suffire à contenter une femme ! Mais non, il avait été engagé pour de la passion. Lui faire des enfants pour lui donner un but en dehors de lui et un passe-temps aussi ? Mais non, les enfants supposaient mariage et le mariage supposait vie dans le social. Or, il était un banni, un hors caste. De toute façon, ils ne pouvaient pas se marier puisqu'elle avait déjà un mari. Et puis quoi elle avait tout abandonné pour une vie merveilleuse, et non pour pondre. Il ne lui restait plus qu'à être un héros passionnel.

1 - Il s'agit de Solal.
2 - fatidique : qui marque une intervention du destin.
3 - épée de Damoclès : danger qui peut s'abattre sur quelqu'un d'un instant à l'autre.
4 - du social : des relations sociales.
5 - Solal a perdu son poste à la S.D.N, (Société des Nations, ancêtre de l'O.N.U) parce qu'il est juif (l'intrigue se déroule dans les années 30).
6- Mrs Forbes est une connaissance d'Ariane et de Solal.
7 - l'exégèse : l'étude, l'analyse.

 

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Quelle vision de la relation amoureuse chacun de ces textes propose-t-il ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

    • Commentaire
      Vous ferez le commentaire du texte de Balzac (texte A).
    • Dissertation
       
      Dans quelle mesure le personnage de roman donne-t-il au lecteur un accès privilégié à la connaissance du cœur humain ? Vous répondrez à cette question dans un développement argumenté en vous appuyant sur les textes qui vous sont proposés, ceux que vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.
    • Invention
      Tandis que Solal songe à Ariane (texte C), celle-ci réfléchit de son côté à leur relation amoureuse. En vous inspirant des éléments fournis par le texte, vous imaginerez ses pensées. Vous conserverez la 3ème personne du singulier.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : le roman et ses personnages, visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1652.
Texte B : Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle, 1836.
Texte C : Marcel Proust, Un Amour de Swann, 1913.

 

Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1652.

[Mme de Clèves vient à peine d'épouser M, de Clèves qu'elle estime et respecte quand elle s'éprend de M. de Nemours, l'un des plus brillants gentilshommes de la cour d'Henri II. Déjà tourmentée par cette passion coupable, elle fait l'expérience de le jalousie en lisant une lettre d'amour qu'elle croit, à tort, destinée à M. de Nemours.]

   Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance1 et de la jalousie : elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur de Nemours et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent2 pas de lui ouvrir les yeux sur le hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elfe n'avait jamais eues. Elfe fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté parmi les femmes fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion : « Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je faire ? Veux-je la souffrir3 ? Veux-je y répondre ? Veux-je m'engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à M. de Clèves4 ? Veux-je me manquer à moi-même et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi ; toutes mes résolutions sont inutiles ; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut m'arracher de la présence de M. de Nemours ; il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage ; et si M. de Clèves s'opiniâtre5 à l'empêcher ou à vouloir en savoir les raisons, peut être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre.» Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez elle, sans aller savoir de madame la Dauphine ce qui était arrivé de la fausse lettre du vidame6.

1 - défiance : méfiance.
2 - ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le hasard d'être trompée : ils lui ouvrirent les yeux sur la possibilité d'être trompée.
3 - souffrir : accepter (cette passion).
4 - manquer à : manquer à ses devoirs d'épouse.
5 - s'opiniâtre : s'entête.
6 - c'est cette lettre, qu'elle a crue destinée à monsieur de Nemours, qui a provoqué sa jalousie.

 

Texte B : Alfred de Musset, La Confession d'un enfant du siècle, 1836.

[Nous sommes au début du roman ; Octave, le héros, raconte ici un épisode fondateur de sa jeunesse.]

   J'ai à raconter à quelle occasion je fus pris d'abord de la maladie du siècle. J'étais à table, à un grand souper, après une mascarade1. Autour de moi mes amis richement costumés, de tous côtés des jeunes gens et des femmes, tous étincelants de beauté et de joie ; à droite et à gauche des mets exquis, des flacons, des lustres, des fleurs ; au-dessus de ma tête un orchestre bruyant et en face de moi ma maîtresse, créature superbe que j'idolâtrais.
  J'avais alors dix-neuf ans ; je n'avais éprouvé aucun malheur ni aucune maladie ; j'étais d'un caractère à la fois hautain et ouvert, avec toutes les espérances et un cœur débordant. Les vapeurs de vin fermentaient dans mes veines ; c'était un de ces moments d'ivresse où tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend vous parle de la bien-aimée. La nature entière paraît alors comme une pierre précieuse à mille facettes, sur laquelle est gravé le nom mystérieux. On embrasserait volontiers tous ceux qu'on voit sourire, et on se sent le frère de tout ce qui existe. Ma maîtresse m'avait donné rendez-vous pour la nuit, et je portais lentement mon verre à mes lèvres en la regardant.
  Comme je me retournais pour prendre une assiette, ma fourchette tomba. Je me baissai pour la ramasser, et, ne la trouvant pas d'abord, je soulevai la nappe pour voir où elle avait roulé. J'aperçus alors sous la table le pied de ma maîtresse qui était posé sur celui d'un jeune homme assis à côté d'elle ; leurs jambes étaient croisées et entrelacées, et ils les resserraient doucement de temps en temps.
  Je me relevai parfaitement calme, demandai une autre fourchette et continuai à souper. Ma maîtresse et son voisin étaient, de leur côté, très tranquilles aussi, se parlant à peine et ne se regardant pas. Le jeune homme avait les coudes sur la table et plaisantait avec une autre femme qui lui montrait son collier et ses bracelets. Ma maîtresse était immobile, les yeux fixes et noyés de langueur. Je les observai tous deux tant que dura le repas, et je ne vis ni dans leurs gestes, ni sur leurs visages rien qui pût les trahir. À la fin, lorsqu'on fut au dessert, je fis glisser ma serviette à terre, et, m'étant baissé de nouveau je les retrouvai dans la même position, étroitement liés l'un à l'autre. J'avais promis à ma maîtresse de la ramener ce soir-là chez elle. Elle était veuve, et par conséquent fort libre, au moyen d'un vieux parent qui l'accompagnait et lui servait de chaperon2. Comme je traversais le péristyle3, elle m'appela. - Allons, Octave, me dit-elle, partons, me voilà. Je me mis à rire et sortis sans répondre [...] regardant machinalement le ciel et voyant une étoile filer, je saluai cette apparence fugitive, où les poètes voient un monde détruit, et lui ôtai gravement mon chapeau.

1 - mascarade : bal masqué.
2 - chaperon : personne qui accompagne une jeune femmes par souci des convenances.
3 - péristyle : colonnade entourant la cour intérieure d'un édifice.

 

Texte C : Marcel Proust, Un Amour de Swann, 1913.

[L'intrigue se déroule à Paris à la fin du dix-neuvième siècle. Charles Swann, membre de la haute société, a entamé une liaison avec Odette de Crécy, une femme aux mœurs légères. Un soir, elle lui demande de la quitter plus tôt que d'habitude, prétextant qu'elle est souffrante et a besoin de dormir. Swann, la soupçonnant d'attendre un autre homme retourné un peu plus tard devant chez elle.]

   Sur le point de frapper les volets, il eut un moment de honte en pensant qu'Odette allait savoir qu'il avait eu des soupçons, qu'il était revenu, qu'il s'était posté dans la rue. Elle lui avait dit souvent l'horreur qu'elle avait des jaloux, des amants qui espionnent. Ce qu'il allait faire était bien maladroit, et elle allait le détester désormais, tandis qu'en ce moment encore, tant qu'il n'avait pas frappé, peut-être, même en le trompant, l'aimait-elle. Que de bonheurs possibles dont on sacrifie ainsi la réalisation à l'impatience d'un plaisir immédiat ! Mais le désir de connaître la vérité était plus fort et lui sembla plus noble. Il savait que la réalité de circonstances, qu'il eût donné sa vie pour restituer exactement, était lisible derrière cette fenêtre1 striée de lumière comme sous la couverture enluminée d'or d'un de ces manuscrits précieux à la richesse artistique elle-même desquels le savant qui les consulte ne peut rester indifférent2. II éprouvait une volupté à connaître la vérité qui le passionnait dans cet exemplaire unique, éphémère et précieux, d'une matière translucide si chaude et si belle. Et puis l'avantage qu'il se sentait - qu'il avait tant besoin de se sentir - sur eux, était peut-être moins de savoir, que de pouvoir leur montrer qu'il savait. II se haussa sur la pointe des pieds. II frappa. On n'avait pas entendu, il refrappa plus fort, la conversation s'arrêta. Une voix d'homme dont il chercha à distinguer auquel de ceux des amis d'Odette qu'il connaissait elle pouvait appartenir, demanda :
  « Qui est là ?»
  Il n'était pas sûr de la reconnaître, il frappa encore une fois. On ouvrit la fenêtre, puis les volets. Maintenant, il n'y avait plus moyen de reculer et, puisqu'elle allait tout savoir, pour ne pas avoir l'air trop malheureux, trop jaloux et curieux, il se contenta de crier d'un air négligent et gai : 
  « Ne vous dérangez pas, je passais par là, j'ai vu de la lumière, j'ai voulu savoir si vous n'étiez plus souffrante. »
  II regarda. Devant lui, deux vieux messieurs étaient à la fenêtre, l'un tenant une lampe, et alors, il vit la chambre, une chambre inconnue. Ayant l'habitude, quand il venait chez Odette très tard, de reconnaître sa fenêtre à ce que c'était la seule éclairée entre les fenêtres toutes pareilles, il s'était trompé et avait frappé à la fenêtre suivante qui appartenait à la maison voisine.

1 - La phrase peut se comprendre ainsi : Il savait que la réalité des faite [...] était visible derrière cette fenêtre.
2 - indifférent : le savant ne peut rester indifférent à la richesse artistique des manuscrits..

 

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Quels moyens les auteurs ont-ils choisis pour faire percevoir aux lecteurs les sentiments et les pensées qui agitent les personnages principaux ? (Vous pourrez par exemple vous intéresser aux choix de narration, aux procédés stylistiques, syntaxiques...).

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : le roman et ses personnages, visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Victor Hugo, Le Dernier jour d'un condamné, 1829.
Texte B : Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.
Texte C : Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, 1845.
Texte D : Albert Camus, L'Etranger, 1942.

 

Texte A : Victor Hugo, Le Dernier jour d'un condamné, 1829.

[Il s'agit de l'incipit du roman.]

   Bicêtre1.

   Condamné à mort !
  Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !
  Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, de splendides chapes2 d'évêque, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
  Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : condamné à mort !
  Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tète ou fermer les yeux.
  Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.
  Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : - Ah ! ce n'est qu'un rêve ! - Hé bien ! avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne3 reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille : - Condamné à mort !

1 - Prison de Paris.
2 - Longs manteaux.
3 - Boîte recouverte de cuir portée à la ceinture et où les soldats mettaient leurs cartouches.

 

Texte B : Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839

[Fabrice del Dongo est un jeune noble originaire de Parme, engagé dans les troupes de Napoléon 1er. Son tempérament fougueux l'entraîne dans des aventures amoureuses qui se soldent par un duel au cours duquel il tue son adversaire. II est emprisonné dans la tour Farnèse et tombe amoureux de Clélia Conti, fille du gouverneur de la prison dans laquelle il se trouve.]

   Ce fut dans l'une de ces chambres construites depuis un an, et chef- d'œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom d'Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres ; la vue qu'on avait de ces fenêtres grillées1 était sublime : un seul petit coin de l'horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l'état-major ; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers2 s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas à plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.
  Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l'horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et à l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j'ai tant redouté ? » Au lieu d'apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

1 - Fenêtres avec une grille.
2 - Gardiens de prison.

 

Texte C : Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo, 1845.

[Edmond Dantès est un marin qui a fait fortune au cours de ses différents voyages à l'étranger [sic]. A l'âge de dix-neuf ans et le jour même de ses noces, il est emprisonné sur une fausse accusation portée par ceux qui jalousent sa fortune et son épouse. Il restera quatorze ans prisonnier au château d'If près de Marseille.]

   Malgré ses prières ferventes, Dantès demeura prisonnier. Alors son esprit devint sombre, un nuage s'épaissit devant ses yeux. Dantès était un homme simple et sans éducation ; le passé était resté pour lui couvert de ce voile sombre que soulève la science. Il ne pouvait, dans la solitude de son cachot et dans te désert de sa pensée, reconstruire les âges révolus, ranimer les peuples éteints, rebâtir les villes antiques, que l'imagination grandit et poétise, et qui passent devant les yeux, gigantesques et éclairées par le feu du ciel, comme les tableaux babyloniens de Martinn1 ; lui n'avait que son passé si court, son présent si sombre, son avenir si douteux : dix-neuf ans de lumière à méditer peut-être dans une éternelle nuit ! Aucune distraction ne pouvait donc lui venir en aide : son esprit énergique, et qui n'eût pas mieux aimé que de prendre son vol a travers les âges, était forcé de rester prisonnier comme un aigle dans une cage. Il se cramponnait alors à une idée, à celle de son bonheur détruit sans cause apparente et par une fatalité inouïe ; il s'acharnait sur cette idée, la tournant, la retournant sur toutes les faces, et la dévorant pour ainsi dire à belles dents, comme dans l'enfer de Dante l'impitoyable Ugolin2 dévore le crâne de l'archevêque Roger. Dantès n'avait eu qu'une foi passagère, basée sur la puissance ; il la perdit comme d'autres la perdent après le succès. Seulement, il n'avait pas profité.
  La rage succéda à l'ascétisme3. Edmond lançait des blasphèmes qui faisaient reculer d'horreur le geôlier ; il brisait son corps contre les murs de sa prison ; il s'en prenait avec fureur à tout ce qui l'entourait, et surtout à lui-même, de la moindre contrariété que lui faisait éprouver un grain de sable, un fétu de paille, un souffle d'air.

1 - Martinn : peintre romantique anglais.
2 - Ugolin : héros tragique de la Divine Comédie écrite par le poète italien Dante. Il est condamné à mourir de faim après avoir mangé ses propres enfants.
3 - Ici, le personnage se replie sur une seule pensée.

 

Texte D : Albert Camus, L'Etranger, 1942.

[Meursault, le narrateur, se laisse entraîner dans une histoire de vengeance qui le conduit à tuer un homme. Il est aussitôt mis en prison.]

   Quand je suis entré en prison, on m'a pris ma ceinture, mes cordons de souliers, ma cravate et tout ce que je portais dans mes poches, mes cigarettes en particulier. Une fois en cellule, j'ai demandé qu'on me les rende. Mais on m'a dit que c'était défendu. Les premiers jours ont été très durs. C'est peut-être cela qui m'a le plus abattu. Je suçais des morceaux de bois que j'arrachais de fa planche de mon lit. Je promenais toute la journée une nausée perpétuelle. Je ne comprenais pas pourquoi on me privait de cela qui ne faisait de mal à personne. Plus tard, j'ai compris que cela faisait partie aussi de la punition. Mais à ce moment-là, je m'étais habitué à ne plus fumer et cette punition n'en était plus une pour moi.
  A part ces ennuis, je n'étais pas trop malheureux. Toute la question, encore une fois, était de tuer le temps. J'ai fini par ne plus m'ennuyer du tout à partir de l'instant où j'ai appris à me souvenir. Je me mettais quelquefois à penser à ma chambre et, en imagination, je partais d'un coin pour y revenir en dénombrant mentalement tout ce qui se trouvait sur mon chemin. Au début, c'était vite fait. Mais chaque fois que je recommençais, c'était un peu plus long. Car je me souvenais de chaque meuble, et, pour chacun d'entre eux, de chaque objet qui s'y trouvait et, pour chaque objet, de tous les détails et pour les détails eux-mêmes, une incrustation, une fêlure ou un bord ébréché, de leur couleur ou de leur grain. En même temps, j'essayais de ne pas perdre le fil de mon inventaire, de faire une énumération complète. Si bien qu'au bout de quelques semaines, je pouvais passer des heures, rien qu'à dénombrer ce qui se trouvait dans ma chambre. Ainsi, plus je réfléchissais et plus de choses méconnues et oubliées je sortais de ma mémoire. J'ai compris alors qu'un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s'ennuyer. Dans un sens, c'était un avantage.

 

 

I. Vous répondrez d'abord aux questions suivantes (6 points) :

1. Comment chaque texte rend-il compte des pensées et des sentiments du prisonnier ? (3 points)
2. Comparez la façon dont ces quatre personnages vivent leur emprisonnement. (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire littéraire du texte de Camus (texte D) en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :
    a) Montrez comment le texte suggère la monotonie de la vie du prisonnier.
    b) Comment le texte fait-il sentir que le prisonnier tente de s'adapter à sa situation ?

  • Dissertation
     
    Préférez-vous les romans dont le héros est un personnage positif ? Vous répondrez à cette question dans un développement composé, en prenant appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.
                    [voir proposition de corrigé dans notre page sur le plan thématique.]

  • Invention
     A l'âge de dix-neuf ans, et le jour même de ses noces, Edmond Dantès est emprisonné. En vous inscrivant dans la logique d'écriture d'Alexandre Dumas, vous rédigerez le passage du roman qui raconte l'arrivée en prison, la découverte de la cellule et rapporte les premières pensées du personnage.

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