LES SUJETS DE L’ EAF 2009 - suite

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le théâtre : texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Jean Racine, Britannicus (1669), acte IV, scène 3, vers 1313 à 1336.
Texte B : Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue (1835), Journée I, scène 1.
Texte C : Alfred Jarry, Ubu Roi (1896), Acte III, scène 2.
Texte D : Albert Camus, Caligula (1944), Acte I, scène 8.

 

Texte A : Jean Racine, Britannicus (1669), acte IV, scène 3, vers 1313 à 1336.

[La scène se passe à Rome au Ier siècle ; Néron est empereur car il a été porté au pouvoir par sa mère Agrippine. Cette dernière s'est pourtant rapprochée de Britannicus, demi-frère de Néron et héritier légitime du trône, pour empêcher son fils de prendre trop d'indépendance. Il s'adresse ici à son confident Burrhus.]

NÉRON
Elle1 se hâte trop, Burrhus, de triompher :
J'embrasse mon rival2, mais c'est pour l'étouffer.

BURRHUS
Quoi, Seigneur !

NÉRON
                C'en est trop : il faut que sa ruine
Me délivre à jamais des fureurs d' Agrippine.
Tant qu'il respirera je ne vis qu'à demi.
Elle m'a fatigué de ce nom ennemi ;
Et je ne prétends pas que sa coupable audace
Une seconde fois lui promette ma place.

BURRHUS
Elle va donc bientôt pleurer Britannicus ?

NÉRON
Avant la fin du jour je ne le craindrai plus.

BURRHUS
Et qui de ce dessein vous inspire l'envie3 ?

NÉRON
Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie.

BURRHUS
Non, quoi que vous disiez, cet horrible dessein
Ne fut jamais, Seigneur, conçu dans votre sein.

NÉRON
Burrhus !

BURRHUS
             De votre bouche, ô ciel ! puis-je l'apprendre ?
Vous-même sans frémir, avez-vous pu l'entendre ?
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner ?
Néron dans tous les cœurs est-il las de régner !
Que dira-t-on de vous ? Quelle est votre pensée ?

NÉRON
Quoi ! toujours enchaîné de ma gloire passée,
J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour
Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour ?
Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraires,
Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire ?

1 - Elle : Agrippine.
2 - mon rival : Britannicus.
3 - « Et qui de ce dessein vous inspire l'envie » : d'où vous vient ce projet ?

 

Texte B : Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue (1835), Journée I, scène 1.

[La scène se passe en Italie, à Padoue en 1549. Angelo, placé à la tête de la ville par le pouvoir de Venise, s'adresse ici à Tisbe, une comédienne amoureuse de lui.]

  ANGELO
Écoutez, Tisbe1. Oui, vous l'avez dit, oui, je puis tout ici, je suis seigneur, despote2 et souverain de cette ville, je suis le podesta3 que Venise met sur Padoue, la griffe du tigre sur la brebis. Oui, tout-puissant. Mais, tout absolu que je suis, au-dessus de moi, voyez-vous, Tisbe, il y a une chose grande et terrible, et pleine de ténèbres, il y a Venise. Et savez-vous ce que c'est que Venise, pauvre Tisbe ? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition4 d'état, c'est le conseil des Dix. Oh ! le conseil des Dix ! parlons-en bas, Tisbe, car il est peut-être là quelque part qui nous écoute. Des hommes que pas un de nous ne connaît et qui nous connaissent tous, des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie et qui sont visibles dans tous les échafauds, des hommes qui ont dans leurs mains toutes les têtes, la vôtre, la mienne, celle du doge5, et qui n'ont ni simarre6, ni étole7, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux, rien qui puisse vous faire dire : celui-ci en est ! un signe mystérieux sous leurs robes, tout au plus ; des agents partout, des sbires8 partout, des bourreaux partout ; des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze9 toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc, bouches fatales que la foule croit muettes, et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible, car elles disent à tout passant : dénoncez ! Une fois dénoncé, on est pris; une fois pris, tout est dit. A Venise, tout se fait secrètement, mystérieusement, sûrement. Condamné, exécuté ; rien à voir, rien à dire ; pas un cri possible, pas un regard utile ; le patient a un bâillon, le bourreau un masque. Que vous pariais-je d'échafaud tout à l'heure ? je me trompais. A Venise, on ne meurt pas sur l'échafaud, on disparaît. Il manque tout à coup un homme dans une famille. Qu'est-il devenu ? Les plombs10, les puits, le canal Orfano, le savent. Quelquefois on entend quelque chose tomber dans l'eau la nuit. Passez vite alors. Du reste, bals, festins, flambeaux, musiques, gondoles, théâtres, carnaval de cinq mois, voilà Venise. Vous, Tisbe, ma belle comédienne, vous ne connaissez que ce côté-là ; moi, sénateur, je connais l'autre. Voyez-vous, dans tout palais, dans celui du doge, dans le mien, à l'insu de celui qui l'habite, il y a un couloir secret, perpétuel trahisseur de toutes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves11, un corridor ténébreux dont d'autres que vous connaissent les portes, et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il est, une sape12 mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose. Et les vengeances personnelles qui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant, j'écoute, et j'entends des pas dans mon mur. Voilà sous quelle pression je vis, Tisbe. Je suis sur Padoue, mais ceci est sur moi. J'ai mission de dompter Padoue. Il m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais rien vous refuser, vous me perdriez. Tout m'est permis pour punir, rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi. Tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé, allez ! Oh ! le conseil des Dix ! Mettez un ouvrier seul dans une cave et faites-lui faire une serrure ; avant que la serrure soit finie, le conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame, madame, le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre qui me confesse m'espionne, la femme qui me dit : je t'aime ! - oui, Tisbe, - m'espionne !

1. Tisbe : transcription italienne du prénom Thisbé.
2. despote : maître absolu.
3. podesta (ou podestat) : titre donné en Italie au gouverneur d'une ville.
4. inquisition : police secrète qui reçoit ses ordres du Conseil des Dix.
5. doge : premier magistrat de Venise.
6. simarre : longue robe d'apparat des magistrats.
7. étole : large écharpe que portent les évêques et les prêtres.
8. sbire : tueur à gages.
9. bouches de bronze : ouvertures pratiquées dans les murs de la basilique Saint-Marc pour qu'on y dépose des dénonciations anonymes.
10. plombs : prisons sous les toits en plomb.
11. alcôve : partie de la chambre dans laquelle le lit est dissimulé par des tentures ou des rideaux.
12. sape : fosse creusée pour faire s'écrouler un bâtiment.

 

Texte C : Alfred Jarry, Ubu Roi (1896), Acte III, scène 2.

  [La scène se passe en Pologne ; le père Ubu vient de chasser de son trône le roi Venceslas : il est donc devenu roi à sa place.]

La grande salle du palais.
PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS ET SOLDATS, GIRON, PILE, COTICE, NOBLES ENCHAÎNÉS, FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS.

PÈRE UBU - Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! Ensuite, faites avancer les Nobles.
On pousse brutalement les Nobles.
MÈRE UBU - De grâce, modère-toi, Père Ubu.
PÈRE UBU - J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.
NOBLES - Horreur ! à nous, peuple et soldats !
PÈRE UBU - Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince-Porc et de la Chambre-à-Sous, où on les décervèlera1. (Au Noble.) Qui es-tu, bouffre1 ?
LE NOBLE - Comte de Vitepsk.
PÈRE UBU - De combien sont tes revenus ?
LE NOBLE - Trois millions de rixdales2.
PÈRE UBU - Condamné.
 Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou
.
MERE UBU - Quelle basse férocité I
PÈRE UBU - Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?
LE NOBLE - Grand-duc de Posen.
PÈRE UBU - Excellent ! Excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? Tu as une sale tête.
LE NOBLE - Duc de Courlande, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.
PÈRE UBU - Très bien ! Très bien ! Tu n'as rien autre chose ?
LE NOBLE - Rien.
PÈRE UBU - Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE - Prince de Podolie.
PÈRE UBU - Quels sont tes revenus ?
LE NOBLE - Je suis ruiné.
PÈRE UBU - Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE - Margrave de Thorn, palatin3 de Polock.
PÈRE UBU - Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?
LE NOBLE - Cela me suffisait.
PÈRE UBU - Eh bien ! Mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner4, Mère Ubu ?
MÈRE UBU - Tu es trop féroce, Père Ubu.
PÈRE UBU - Eh ! Je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.
LE GREFFIER - Comté de Sandomir.
PÈRE UBU - Commence par les principautés, stupide bougre !
LE GREFFIER - Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat3 de Thorn.
PÈRE UBU - Et puis après ?
LE GREFFIER - C'est tout.
PÈRE UBU - Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.
On empile les Nobles dans la trappe.

1. décerveler, bouffre : exemples du langage d'Ubu.
2. rixdales : ancienne unité monétaire du nord et de l'est de l'Europe.
3. margrave, palatin : titres de noblesse.
4. pigner : pleurnicher.

 

Texte D : Albert Camus, Caligula (1944), Acte I, scène 8.

[La scène se passe à Rome au Ier siècle. Caligula est empereur ; Caesonia est sa favorite. Caligula s'assied près de Caesonia.]

CALIGULA
Ecoute bien. Premier temps : tous les patriciens1, toutes les personnes de l'empire qui disposent de quelque fortune - petite ou grande, c'est exactement la même chose - doivent obligatoirement déshériter leurs enfants et tester2 sur l'heure en faveur de l'Etat.
L'INTENDANT
Mais, César3...
CALIGULA
Je ne t'ai pas encore donné la parole. A raison de nos besoins, nous ferons mourir ces personnages dans l'ordre d'une liste établie arbitrairement. A l'occasion, nous pourrons modifier cet ordre, toujours arbitrairement. Et nous hériterons.
CAESONIA, se dégageant.
Qu'est-ce qui te prend ?
CALIGULA, imperturbable.
L'ordre des exécutions n'a, en effet, aucune importance. Ou plutôt ces exécutions ont une importance égale, ce qui entraîne qu'elles n'en ont point. D'ailleurs, ils sont aussi coupables les uns que les autres. Notez d'ailleurs qu'il n'est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix de denrées dont ils ne peuvent se passer. Gouverner, c'est voler, tout le monde sait ça. Mais il y a la manière. Pour moi, je volerai franchement. Ça vous changera des gagne-petit4. (Rudement, à l'intendant) Tu exécuteras ces ordres sans délai. Les testaments seront signés dans la soirée par tous les habitants de Rome, dans un mois au plus tard par tous les provinciaux. Envoie des courriers.
L'INTENDANT
César, tu ne te rends pas compte...
CALIGULA
Ecoute-moi bien, imbécile. Si le Trésor a de l'importance, alors la vie humaine n'en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu'ils tiennent l'argent pour tout. Au demeurant, moi, j'ai décidé d'être logique et puisque j'ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J'exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S'il le faut, je commencerai par toi.
L'INTENDANT
César, ma bonne volonté n'est pas en question, je te le jure.
CALIGULA
Ni la mienne, tu peux m'en croire. La preuve, c'est que je consens à épouser ton point de vue et à tenir le Trésor public pour un objet de méditations. En somme, remercie-moi, puisque je rentre dans ton jeu et que je joue avec tes cartes. (Un temps et avec calme.) D'ailleurs, mon plan, par sa simplicité, est génial, ce qui clôt le débat. Tu as trois secondes pour disparaître. Je compte : un...
L'intendant disparaît.

1. patriciens : membres des grandes familles romaines, qui disposent de nombreux privilèges.
2. tester: établir son testament.
3. César: titre qui désigne tous les empereurs Romains.
4. gagne-petit : personne qui exerce un métier rapportant peu d'argent.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment ces scènes de théâtre mettent-elles en relief les caractéristiques du tyran ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo (texte B).
  • Dissertation
    Comment le théâtre permet-il de représenter les relations de pouvoir ?
    Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus ainsi que sur les œuvres théâtrales que vous avez vues, lues ou étudiées.
  • Invention
    « Tu as trois secondes pour disparaître. Je compte : un... L'intendant disparaît. »
    Ainsi se termine la scène tirée du Caligula d'Albert Camus (texte D). Dans la scène qui suit immédiatement celle-ci, l'intendant, maintenant seul, réagit à chaud à tout ce qu'il vient d'entendre et de vivre. Il exprime alors le fond de sa pensée et de ses sentiments, tout en s'interrogeant sur la conduite à tenir.
    Vous rédigerez ce monologue en veillant à insérer des didascalies qui éclaireront le jeu de l'acteur et la mise en scène.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte II, scène 5, 1834.
Texte B : Georges Feydeau, Le Dindon, Acte I, scène 4,1896.
Texte C : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte V, scène 5, 1897.
Texte D : Jean Giraudoux, Amphitryon 38, Acte I, scène 6, 1929.

 

Texte A : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte II, scène 5, 1834.

  [Camille est une jeune fille qui sort d'un couvent. Le père de Perdican a décidé de la marier à son fils qui vient d'achever ses études.]

PERDICAN : Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l'amour ?
CAMILLE : Y croyez-vous, vous qui parlez ? Vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n'en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir ; mais vous saviez que l'eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu'elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées ; vous ne croyez pas qu'on puisse mourir d'amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu'est-ce donc que le monde ? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d'une autre sur les lèvres. Je vous demandais tout à l'heure si vous aviez aimé ; vous m'avez répondu comme un voyageur à qui l'on demanderait s'il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : Oui, j'y ai été ; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu'il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu'à la mort ? Non, ce n'est pas même une monnaie ; car la plus mince pièce d'or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu'elle passe elle garde son effigie.
PERDICAN : Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s'animent !

 

Texte B : Georges Feydeau, Le Dindon, Acte I, scène 4, 1896.

 [G. Feydeau s'est rendu célèbre en écrivant des vaudevilles, comédies légères, riches en rebondissements et qui mettent en scène des bourgeois dont les mœurs sont ridiculisées. Dans cet extrait du Dindon, Pontagnac est tombé amoureux d'une inconnue, Lucienne, qu'il suit et chez qui il finit par entrer. Or, elle est l'épouse de l'un de ses amis.]

PONTAGNAC : Tenez, avouez-le franchement, vous en aimez un autre.
LUCIENNE : Oh ! mais, savez-vous bien, monsieur, que vous devenez de la dernière impertinence ! Alors, vous n'admettez pas qu'une femme puisse être une épouse fidèle ! Si elle vous résiste, c'est qu'elle en aime un autre ! Il n'y a pas d'autre mobile ! Mais quelles femmes êtes-vous donc habitué à fréquenter ?
PONTAGNAC : Ecoutez, vous me promettez de ne jamais confier à personne ce que je vais vous dire ?
LUCIENNE : s'asseyant dans le fauteuil. Même pas à mon mari.
PONTAGNAC : s'asseyant sur le pouf. Je n'en demande pas davantage. Eh bien ! j'ai de la peine à croire que vous puissiez l'aimer.
LUCIENNE : En voilà une idée ! Reculez-vous donc.
Pontagnac rapproche encore le pouf.
LUCIENNE : Non, reculez-vous.
PONTAGNAC : reculant le pouf. Oh ! pardon !... Certainement c'est un excellent garçon ! Je l'aime beaucoup.
LUCIENNE : J'ai vu ça tout de suite.
PONTAGNAC : Mais, entre nous, ce n'est pas un homme capable d'inspirer une passion.
LUCIENNE : sévèrement. C'est mon mari !
PONTAGNAC : se levant. Là, vous voyez bien que vous êtes de mon avis.
LUCIENNE : Mais pas du tout !
PONTAGNAC : Mais si ! mais si I Si vous l'aimiez, ce qui s'appelle aimer — je ne parle pas d'affection —, est-ce que vous auriez besoin de motiver votre amour ? La femme qui aime dit : « J'aime parce que j'aime », elle ne dit pas : « J 'aime parce qu'il est mon mari ». L'amour n'est pas une conséquence, c'est un principe ! II n'existe, il ne vaut qu'à l'état d'essence1 ; vous, vous nous le servez à l'état d'extrait2.
LUCIENNE : Vous avez des comparaisons de parfumeur.
PONTAGNAC : Qu'est-ce que ça prouve, le mari ? Tout le monde peut être mari ! Il suffit d'être agréé par la famille... et d'avoir été admis au conseil de révision3 ! On ne demande que des aptitudes comme pour être employé de ministère, chef de contentieux4. (Se rasseyant sur le pouf.) Tandis que pour l'amant, il faut l'au-delà. Il faut la flamme ! C'est l'artiste de l'amour. Le mari n'en est que le rond-de-cuir5.
LUCIENNE : Et alors, c'est sans doute comme artiste de l'amour que vous venez.
PONTAGNAC : Ah ! oui !
LUCIENNE : Eh bien ! non, cher monsieur, non. Je vais peut-être vous paraître bien ridicule, mais j'ai le bonheur d'avoir pour mari un homme qui résume pour moi vos deux définitions : le rond-de-cuir et ce que vous appelez l'artiste de l'amour.
PONTAGNAC : C'est rare !
LUCIENNE : Je ne désire donc rien de plus, et tant qu'il n'ira pas porter ses qualités artistiques à l'extérieur...
PONTAGNAC : Ah ! vraiment, s'il allait porter...
LUCIENNE : se levant. À l'extérieur ! Ah ! ah I ce serait autre chose ! Je suis de l'école de Francillon6 et moi, alors, j'irais jusqu'au bout.
PONTAGNAC : se levant. Ah ! que vous êtes bonne !
LUCIENNE : II n'y a pas de quoi ! Jamais la première, mais la seconde... tout de suite !... comme je le disais dernièrement à...
PONTAGNAC : voyant qu'elle s'arrête. À ?
LUCIENNE : À une de mes cousines qui insistait beaucoup pour savoir si je ne me déciderais pas un jour.
PONTAGNAC : incrédule. À une cousine ?

1. essence : ici partie essentielle, la plus concentrée et la plus pure d'une substance, par opposition à l'extrait.
2. qui n'est qu'un dérivé..
3. conseil de révision : assemblée militaire chargée d'évaluer l'aptitude des jeunes recrues..
4. chef de contentieux : fonctionnaire en charge des affaires qui font l'objet d'un débat ou d'un litige.
5. rond-de-cuir : expression qui désignait les employés de bureau (par référence aux coussins de cuir ronds, appelés ronds-de-cuir, placés autrefois sur la chaise où ils passaient leurs journées de travail).
6. Francillon : héroïne de comédie qui avait promis à son mari de le tromper si jamais celui-ci lui était infidèle.

 

Texte C : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte V, scène 5, 1897.

 [En 1655, Roxane vit retirée dans un couvent depuis que Christian, jeune et beau soldat qui venait de l'épouser et qui servait dans la compagnie de son ami Cyrano de Bergerac, est mort à la guerre.
 Cyrano, au physique ingrat mais à la plume talentueuse, a toujours aimé secrètement Roxane et c'est lui qui, généreusement, a proposé à Christian de l'aider à conquérir la jeune fille en écrivant lui-même les lettres qu'elle croyait recevoir du jeune homme.
 Dans le parc du couvent, lors d'une visite qu'il lui rend chaque semaine depuis quatorze ans, alors qu'il est gravement blessé à la tête, Cyrano n'en dit rien à Roxane et lui demande seulement la permission de lire la dernière lettre que son ami Christian lui a remise avant sa mort et qu'elle garde en permanence sur elle en souvenir de lui.]

CYRANO, lisant.
                      « Roxane , adieu, je vais mourir !...»

ROXANE , s'arrêtant, étonnée.
Tout haut ?

CYRANO , lisant.
                 « C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c'était...»

ROXANE
                                       Comme vous la lisez,
Sa lettre !

CYRANO, continuant.
            «...dont c'était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites ;
« J'en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier...»

ROXANE, troublée.
Comme vous la lisez, - cette lettre !
La nuit vient insensiblement.

CYRANO
                                                    « Et je crie
« Adieu !...»

ROXANE
                    Vous la lisez...

CYRANO
                                      « Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor...»

ROXANE, rêveuse.
                         D'une voix...

CYRANO
                                       « Mon amour !...»

ROXANE
                                                           D'une voix...
Elle tressaille.
Mais... que je n'entends pas pour la première fois !
Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre.
— L'ombre augmente
.

CYRANO
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui...»

ROXANE , lui posant la main sur l'épaule.
Comment pouvez-vous lire à présent ? il fait nuit.
  Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence.
  Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains :

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO
Roxane !

ROXANE
               C'était vous.

CYRANO
                                  Non, non, Roxane , non !

ROXANE
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO
Non ! ce n'était pas moi !

ROXANE
                                    C'était vous !

CYRANO
                                                      Je vous jure...

ROXANE
J'aperçois toute la généreuse imposture :
Les lettres, c'était vous...

CYRANO
                                 Non !

ROXANE
                                         Les mots chers et fous,
C'était vous...

CYRANO
                   Non !

ROXANE
                                 La voix dans la nuit, c'était vous.

CYRANO
Je vous jure que non !

ROXANE
                                  L'âme, c'était la vôtre !

CYRANO
Je ne vous aimais pas.

ROXANE
                                 Vous m'aimiez !

CYRANO, se débattant.
                                                      C'était l'autre !

ROXANE
Vous m'aimiez !

CYRANO, d'une voix qui faiblit.
                          
Non !

ROXANE
                                      Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où lui n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?

CYRANO, lui tendant la lettre.
                                        Ce sang était le sien.

ROXANE
Alors pourquoi laisser ce sublime silence
Se briser aujourd'hui ?

CYRANO
                                     Pourquoi ?

 

Texte D : Jean Giraudoux, Amphitryon 38, Acte I, scène 6, 1929.

 [Jupiter qui est amoureux d'Alcmène, reine de Thèbes et épouse fidèle d'Amphitryon, décide de la surprendre sur son balcon à la faveur de la nuit. Il a pris l'apparence d'Amphitryon pour la séduire.]

JUPITER : Pourquoi ne veux-tu pas d'amant ?
ALCMÈNE : Parce que l'amant est toujours plus près de l'amour que de l'aimée. Parce que je ne supporte ma joie que sans limites, mon plaisir que sans réticence, mon abandon que sans bornes. Parce que je ne veux pas d'esclave et que je ne veux pas de maître. Parce qu'il est mal élevé de tromper son mari, fût-ce avec lui-même. Parce que j'aime les fenêtres ouvertes et les draps frais.
JUPITER : Pour une femme, tu sais vraiment les raisons de tes goûts. Je te félicite ! Ouvre-moi !
ALCMÈNE : Si tu n'es pas celui près de qui je m'éveille le matin et que je laisse dormir dix minutes encore, d'un sommeil pris sur la frange de ma journée, et dont mes regards purifient le visage avant le soleil et l'eau pure ; si tu n'es pas celui dont je reconnais à la longueur et au son de ses pas s'il se rase ou s'habille, s'il pense ou s'il a la tête vide, celui avec lequel je déjeune, je dîne et je soupe, celui dont le souffle, quoi que je fasse, précède toujours mon souffle d'un millième de seconde ; si tu n'es pas celui que je laisse chaque soir s'endormir dix minutes avant moi, d'un sommeil volé au plus vif de ma vie, afin qu'au moment même où il pénètre dans les rêves je sente son corps bien chaud et vivant, qui que tu sois, je ne t'ouvrirai point ! Qui es-tu ?
JUPITER : II faut bien me résigner à le dire. Je suis ton époux.
ALCMÈNE : Comment, c'est toi, Amphitryon !

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Ces extraits mettent en scène quatre situations amoureuses qui permettent à différentes conceptions de l'amour de s'opposer.
Exposez brièvement ces quatre situations et les conceptions qu'elles révèlent.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire de l'extrait du Dindon (texte B).
  • Dissertation
     
    Au théâtre, les personnages ne disposent-ils que des mots pour exprimer leurs sentiments ?
    Vous justifierez votre réponse dans un développement composé en vous appuyant sur les textes du corpus, sur vos lectures personnelles, ainsi que sur les œuvres étudiées en classe.
  • Invention
     
    « ROXANE
    Alors pourquoi laisser ce sublime silence
    Se briser aujourd'hui ?
    CYRANO
                               Pourquoi ?...»
    Écrivez, en vers ou en prose, la suite de cette scène entre Cyrano et Roxane.

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages.
Textes : 
Texte A : STENDHAL, La Chartreuse de Parme, 1839.
Texte B : Marcel PROUST, Du Côté de chez Swann, (A la Recherche du temps perdu), 1913.
Texte C : Louis ARAGON, Les Voyageurs de l'Impériale, 1948.
Texte D : Albert COHEN, Belle du Seigneur, 1968.

 

Texte A : STENDHAL, La Chartreuse de Parme.

[Fabrice Del Dongo, jeune noble milanais, admirateur de Napoléon, se trouve mêlé à !a grande bataille de Waterloo.]

  Fabrice était tout joyeux. Enfin, je vais me battre réellement, se disait-il, tuer un ennemi ! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et moi je ne faisais rien que m'exposer à être tué ; métier de dupe. Il regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d'un moment, iI entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais, ne recevant point l'ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière son arbre. Il était presque nuit ; il lui semblait être à l'espère1, à la chasse de l'ours, dans la montagne de la Tramezzina au-dessus de Grianta. Il lui vint une idée de chasseur ; il prit une cartouche dans sa giberne2 et en détacha la balle : si je le vois, dit-il, il ne faut pas que je le manque et il fit couler cette seconde balle dans le canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de son arbre ; en même temps, il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. Il n'est pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon coup, il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa la détente ; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à la chasse : il courut tout joyeux sur la pièce qu'il venait d'abattre. II touchait déjà l'homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois ; pour mieux courir il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n'étaient plus qu'à trois pas de lui lorsqu'il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes arrêtèrent un instant les cavaliers mais ils passèrent et se remirent à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de l'atteindre, lorsqu'il se glissa entre sept à huit gros arbres.

1 - à l'espère: à l'affût.
2 - giberne : cartouchière des soldats.

 

Texte B : Marcel PROUST, Du côté de chez Swann (À la recherche du temps perdu).

  Les Verdurin n'invitaient pas à dîner : on avait chez eux « son couvert mis ». Pour la soirée, il n'y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si « ça lui chantait », car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin : « Tout pour les amis, vivent les camarades ! » Si le pianiste voulait jouer la chevauchée de la Walkyrie ou le prélude de Tristan1, Mme Verdurin protestait, non que cette musique lui déplût, mais au contraire parce qu'elle lui causait trop d'impression. « Alors vous tenez à ce que j'aie ma migraine ? Vous savez bien que c'est la même chose chaque fois qu'il joue ça. Je sais ce qui m'attend ! Demain quand je voudrai me lever, bonsoir, plus personne ! » S'il ne jouait pas, on causait, et l'un des amis, le plus souvent leur peintre favori d'alors, « lâchait », comme disait M. Verdurin, « une grosse faribole2 qui faisait s'esclaffer tout le monde », Mme Verdurin surtout, à qui, - tant elle avait l'habitude de prendre au propre les expressions figurées des émotions qu'elle éprouvait - le docteur Cottard (un jeune débutant à cette époque) dut un jour remettre sa mâchoire qu'elle avait décrochée pour avoir trop ri.

1. La Walkyrie et Tristan sont deux opéras de Richard Wagner.
2. lâcher une faribole : dire une bêtise.

 

Texte C : Louis ARAGON, Les Voyageurs de l'impériale.

  [Paulette, épouse de Pierre Mercadier, et Denise de Lassy de Lasalle se retrouvent pour évoquer leur vie et leurs amours.]

  « Bonjour ! Je ne te dérange pas ?... Parce que tu sais, si tu as à sortir... Non ? C'est parfait. Je me sens bavarde... Merci, très bien.,. Je n'ai fait qu'un saut à Paris, je suis arrivée d'hier et je repars ce soir... ou demain matin...
 - Et ton ours ?
 - Pierre, comme toujours, se porte à merveille...
 - Je t'admire de supporter la province, moi, je ne pourrais simplement pas...
 - Il faut bien ! » Paulette soupira, enleva son manteau noir bordé d'une ruche1 de soie, son chapeau où se battaient deux mouettes et posa le tout sur le canapé de soie rosé. Denise était assise à son bonheur-du-jour2, dans un déshabillé3 tout ce qu'il y a de fou, avec de la dentelle, de la dentelle et encore de la dentelle : une fortune, c'est sûr. Elle regarda Paulette, transportée par Paris, les yeux brillants, si différente de ce qu'elle était au couvent. Pourtant qu'est-ce qui lui manquait à cette Paulette ? Un quelque chose, je ne sais pas... Mais Mme de Lassy de Lasalle avait trop de pensées qui l'habitaient à cette heure pour s'attarder à se poser de telles questions.
 Charmante, Denise, charmante : toujours la même. Mince, le visage un peu long, peut-être, mais ces yeux noirs ! Elle coiffe ses beaux cheveux bruns comme Sarah Bernhardt4, elle a la coquetterie de porter à son cou parfait et jeune un ruban noir comme si elle était vieille... Elle a des bras ronds avec des poignets minuscules, et des mains surprenantes, toutes petites. Paulette la considère comme grande, mais c'est fonction de sa propre taille.
 Évidemment sa chambre ressemble à celle que Paulette vient de se faire, mais tout y est cependant de meilleure qualité. Paulette s'en rend compte et soupire. Denise se retourne :
 « Cœur qui soupire.. Qu'est-ce qui te manque, chérie ?
 - Oh ! rien, rien... C'est le temps qu'il fait...
 - Tu voudrais qu'il pleuve ? Le temps est trop beau pour cette petite dame ? Ah, qu'est-ce que tu dirais, si tu étais à ma place ? »
 À tout hasard, elle fait voler de la poudre sur son nez.
 « II paraît que c'est ravissant chez toi, à Alençon. Mon oncle me l'a dit...
 - C'est très aimable à l'Amiral... Je lui ai fait un si mauvais dîner..., mais nous avions toute sorte de soucis... »
 Le mot souci fait tourner la girouette, Denise pense aux siens, elle virevolte sur sa chaise, les dentelles volent un peu, le déshabillé s'ouvre, on voit les jambes de Mme de Lassy de Lasalle, et on pense que le baron de Lassy pouvait plus mal faire son lit5.
 « Ma pauvre petite Paulette, tu ne sais pas dans quoi tu tombes !... Je me demande ce que je vais devenir... Écoute... La porte est bien fermée ?
 - Oui, oui... Mais tu m'intrigues ?
 - Viens là, sur le pouf... »
 Les voilà toutes deux sérieuses, et la robe verte de Mme Mercadier a l'air d'une mesure de lentilles renversée dans tout ce rosé. Ça sent le papier d'Arménie6, Denise s'en excuse, mais c'est ce bouledogue qui n'a aucune bienséance, alors il faut purifier l'air... Le bouledogue, qui se prénomme Chou, est blanc à taches grises, et il halète présentement sous la table, dans son collier rouge à clous d'or.

1. ruche : tissu plissé.
2. bonheur-du-jour : petit bureau.
3. déshabillé : tenue d'intérieur raffinée.
4. Sarah Bernhardt ; actrice célèbre de la fin du XIXe siècle.
5.
faire son lit : choisir.
6. papier d'Arménie : papier qu'on fait brûler pour purifier l'air.

 

Texte D : Albert COHEN, Belle du Seigneur.

[Adrien Deume, membre de la Société des Nations à Genève, reçoit son épouse Ariane dans son bureau. Il est ravi d'avoir eu une conversation amicale avec son supérieur, le sous-secrétaire général, qui l'a gratifié d'une tape amicale dans le dos. Cependant son supérieur direct, van Vries, surnommé «Vévé » l'inquiète.]

  La sonnerie du téléphone le fit sursauter et remettre son menton en position impérieuse1. Il soupira de lassitude excédée, dit qu'on ne pouvait jamais être tranquille dans cette boîte, décrocha.
 - Deume. Oui, monsieur le directeur, certainement je l'ai, je vous l'apporte tout de suite. (Il se leva, boutonna son veston.) C'est Vévé, ce qu'il peut m'embêter, ce coco-là, il veut le verbatim2 de la troisième C.P.M.3, je ne suis tout de même pas l'archiviste de !a section, il commence à me courir sérieusement. (Il déboutonna son veston et se rassit courageusement. Faire attendre Vévé deux ou trois minutes ne comportait pas un réel danger et Ariane verrait qu'il n'était pas l'esclave qui accourt dès qu'on l'appelle. Il expliquerait à van Vries que la recherche de ce vieux verbatim lui avait pris beaucoup de temps. Et puis zut quoi, il y avait eu la tape.) Eh bien donc, haute et puissante dame, reprit-il, que penses-tu de ce grand dîner aux bougies en l'honneur de ce cher sous-secrétaire général ?
 - Je vais te dire, commença-t-elle, décidée à tout lui révéler4.
 - Un instant, chérie, je t'arrête. Je réfléchis à quelque chose. (Vévé n'aimait pas attendre et son ton lui avait semblé plus sec que d'habitude. Et puis ça ferait mauvaise impression s'il lui disait qu'il avait dû chercher longtemps le verbatim. Ça ferait fonctionnaire désordonné, ne sachant pas où il fourrait sa documentation. Il se leva, ouvrit un classeur, en sortit un document, boutonna son veston.) Écoute, chérie, réflexion faite, j'aime mieux y aller maintenant. Quoique, en général, j'éprouve un malin plaisir à faire attendre ce bon Vévé. Mais cette fois, je veux pouvoir rester un peu tranquille à deviser avec toi, alors autant m'en débarrasser tout de suite. Donc j'y vais et je reviens illico. Quel casse-pieds ! Alors, à tout de suite, hein ? sourit-il, et il se dirigea vers la porte avec lenteur pour maquiller sa capitulation.
 Aussitôt dans le couloir, il courut vers la tuile5 qu'il pressentait. Le ton de van Vries n'avait pas été bon. Devant la porte de son supérieur hiérarchique, il prépara un sourire, frappa doucement, ouvrit avec précaution.

1. impérieuse : autoritaire.
2. verbatim : compte rendu mot à mot.
3. C.P.M. : II s'agit d'une commission à ia Société des Nations.
4.
Ariane a rencontré un autre homme
5. tuile : (terme familier) embêtement, ennui.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Montrez que ces textes invitent le lecteur à porter un regard critique sur les personnages.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l'extrait du roman d'Albert Cohen, Belle du Seigneur (texte D).
  • Dissertation
    Est-ce que le fait de montrer les faiblesses d'un personnage de roman conduit nécessairement le lecteur à le mépriser ? Vous répondrez à cette question dans un développement composé, en vous appuyant sur les textes du corpus ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    Imaginez la lettre que Fabrice (texte A) écrit le soir de la bataille à la femme qu'il aime. Il rapporte les faits à son avantage, se posant même en héros.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : le roman et ses personnages.
Textes : 
Texte A : Nicolas RESTIF DE LA BRETONNE, Le Paysan perverti, 1775.
Texte B : Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, 1831.
Texte C : Louis ARAGON, Aurélien, 1944.

 

Texte A : Nicolas RESTIF DE LA BRETONNE, Le Paysan perverti.

  [Le protagoniste de ce roman épistolaire est Edmond, un jeune provincial ambitieux qui est venu chercher la fortune à Paris. La capitale est le lieu principal de l'action, et le personnage en propose une description dans la lettre qu'il adresse à ses parents.]

  Au premier coup d'œil que l'on jette sur le peuple de Paris, il paraît tout le contraire de nos citadins de province ; chez nous, c'est l'apathie, la nonchalance, le goût de la tranquillité ; ici, l'on voit une activité, un air d'affaires ; on ne marche pas, on court, on vole ; nulle attention les uns pour les autres ; très peu d'égards dans les occasions même qui le demandent ; on voit que tous ces gens-là sont des pièces séparées qui ne forment point un tout. Je crois que la politique y gagne, mais l'humanité sûrement y perd. Si un homme que des voleurs assassinent se sauve dans une boutique, il en est pour l'ordinaire inhumainement repoussé par le maître, qui le voit massacrer de sang-froid à sa porte. Cependant il ne faut pas croire que tous ces gens qui heurtent, qui poussent, dont les pieds touchent à peine le pavé, aient tous des affaires pressées ! C'est la manière d'ici. Où croirais-tu que court ce négociant père de famille ? À sa manufacture, chez ses débiteurs ? Non, c'est chez une petite grisette1 qu'il entretient. Cet homme en robe, chargé de sacs et de paperasses, à l'audience ? Non, il va dans la galerie du Palais conter fleurette2 à une fille de modes ! Cet abbé ? il vole au foyer de la Comédie ou de l'Opéra faire sa cour aux actrices, et juger une pièce nouvelle ! Cette jeune personne, si modeste, qui trotte à petits pas de souris ? Elle court à un rendez-vous, etc. Ainsi, tu vois qu'ici les occupations d'un certain monde ne valent pas mieux que l'indolence3 de nos provinciaux.
 Il est aisé d'imaginer que l'indifférence qu'ont ici tous les hommes les uns pour les autres n'est pas un aliment pour la probité4 : des êtres qui tous se sont parfaitement indifférents et inconnus, qui par conséquent ne rougissent jamais de leurs turpitudes5 en se voyant, doivent chercher à se tromper ; et c'est ce qui arrive : Paris est le centre de la filouterie, de l'escroquerie, du vol, de tous les vices, de tous les crimes qui y ont rapport.

1. grisette : fille coquette et galante, aux mœurs faciles.
2. conter fleurette : faire la cour.
3. indolence : mollesse, nonchalance.
4.
probité : conformité à la morale, honnêteté.
5. turpitudes : actes méprisables.

 

Texte B : Victor HUGO, Notre-Dame de Paris.

 [A Paris au Moyen Âge, Pierre Gringoire, jeune poète, découvre Esmeralda, une jeune bohémienne, dans un spectacle de rue. Emerveillé par sa beauté, il tombe sous son charme et décide de la suivre dans les rues. Il la perd et s'égare quand il s'aperçoit que son chemin l'a mené à la Cour des Miracles.]

  Le pauvre poète jeta les yeux autour de lui. Il était en effet dans cette redoutable Cour des Miracles, où jamais honnête homme n'avait pénétré à pareille heure ; cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté1 qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes ; cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris ; égout d'où s'échappait chaque matin, et où revenait croupir chaque nuit, ce ruisseau de vices, de mendicité et de vagabondage, toujours débordé dans les rues des capitales ; ruche monstrueuse où rentraient le soir avec leur butin tous les frelons2 de l'ordre social ; hôpital menteur où le bohémien, le moine défroqué3, l'écolier perdu, les vauriens de toutes les nations, espagnols, italiens, allemands, de toutes les religions, juifs, chrétiens, mahométans, idolâtres, couverts de plaies fardées4, mendiant le jour, se transfiguraient la nuit en brigands ; immense vestiaire, en un mot, où s'habillaient et se déshabillaient à cette époque tous les acteurs de cette comédie éternelle que le vol, la prostitution et le meurtre jouent sur le pavé de Paris.
 C'était une vaste place, irrégulière et mal pavée, comme toutes les places de Paris alors. Des feux autour desquels fourmillaient des groupes étranges y brillaient çà et là. Tout cela allait, venait, criait. On entendait des rires aigus, des vagissements d'enfants, des voix de femmes. Les mains, les têtes de cette foule, noires sur le fond lumineux, y découpaient mille gestes bizarres. Par moments, sur le sol, où tremblait la clarté des feux, mêlée à de grandes ombres indéfinies, on pouvait voir passer un chien qui ressemblait à un homme, un homme qui ressemblait à un chien. Les limites des races et des espèces semblaient s'effacer dans cette cité comme dans un pandemonium5. Hommes, femmes, bêtes, âge, sexe, santé, maladies, tout semblait être en commun parmi ce peuple ; tout allait ensemble, mêlé, confondu, superposé ; chacun y participait de tout.
 Le rayonnement chancelant et pauvre des feux permettait à Gringoire de distinguer, à travers son trouble, tout à l'entour de l'immense place, un hideux encadrement de vieilles maisons dont les façades vermoulues, ratatinées, rabougries, percées chacune d'une ou deux lucarnes éclairées, lui semblaient dans l'ombre d'énormes têtes de vieilles femmes, rangées en cercles, monstrueuses et rechignées6, qui regardaient le sabbat7 en clignant des yeux.
 C'était comme un nouveau monde, inconnu, inouï, difforme, reptile, fourmillant, fantastique.

1. prévôté : service de police et de gendarmerie.
2. Les frelons pillent la ruche des abeilles.
3. défroqué : qui a quitté l'habit de moine.
4. plaies fardées : fausses plaies, maquillage.
5. pandemonium : réunion de tous les démons, capitale de l'Enfer.
6. rechigné : hargneux, renfrogné.
7. sabbat : assemblée nocturne de sorciers et sorcières, agitation frénétique et infernale.

 

Texte C : Louis ARAGON, Aurélien.

 [Bérénice, une jeune provinciale mariée, est de passage chez ses cousins parisiens. Elle y rencontre Aurélien, un homme séduisant. Un certain trouble naît entre les deux jeunes gens. Peu après, Bérénice se promène seule, à la découverte de Paris.]

 Bérénice aimait, d'une de ces avenues, dont elle oubliait toujours l'ordre de succession, se jeter dans une rue traversière et gagner l'avenue suivante, comme elle aurait quitté une reine pour une fille, un roman de chevalerie pour un conte de Maupassant. Chemins vivants qui menaient ainsi d'un domaine à l'autre de l'imagination, il plaisait à Bérénice que ces rues fussent aussi bien des morceaux d'une étrange et subite province ou les venelles1 vides dont les balcons semblent avoir pour grille les dessins compliqués des actions et obligations2 de leurs locataires, ou encore l'équivoque lacis des hôtels et garnis3, des bistros, des femmes furtives, qui fait à deux pas des quartiers riches passer le frisson crapuleux des fils de famille4 et d'un peuple perverti. Brusquement la ville s'ouvrait sur une perspective, et Bérénice sortait de cet univers qui l'effrayait et l'attirait, pour voir au loin l'Arc de Triomphe, et vers lui la tracée des arbres au pied proprement pris dans une grille. Que c'est beau, Paris ! Là même où les voies sont droites, et pures, que de tournants... Nulle part à la campagne, le paysage ne change si vite ; nulle part, même dans les Alpes ou sur les bords de la mer, il n'y a de si forts aliments pour le rêve d'une jeune femme désœuvrée, et ravie de l'être, et libre, libre de penser à sa guise, sans se surveiller, sans craindre de trahir sur son visage le fond de son cœur, de laisser échapper une phrase qu'elle regretterait parce qu'elle aurait fait du mal à quelqu'un...

1. venelle : petite rue étroite.
2. obligations : placements financiers en bourse.
3. équivoque lacis des hôtels et garnis : l'expression désigne des quartiers mal fréquentés.
4. fils de famille : qui appartient à une famille riche, privilégiée.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Comment, dans les trois textes, l'auteur montre-t-il les réactions des personnages qui découvrent la ville ? Vous vous appuierez sur l'étude de procédés précis.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire de l'extrait de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo (texte B).
  • Dissertation
     
    Dans un roman, l'évocation des lieux et des milieux ne sert-elle qu'à apporter des informations sur le monde où évoluent les personnages ?
     Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes mis à votre disposition et sur les œuvres que vous avez lues ou étudiées.
  • Invention
     
    Un personnage de votre invention vient de découvrir une ville qu'il ne connaissait pas. Dans une lettre à un ami, il décrit la promenade qu'il y a faite tout en exprimant les réactions et les sentiments que lui inspirent les lieux et leurs habitants. Vous pourrez notamment vous inspirer des trois textes. Vous veillerez à la qualité de l'expression.
     Afin de préserver l'anonymat de l'épreuve, vous ne signerez pas votre travail d'écriture.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : la poésie.
Textes : 
Texte A : Marceline DESBORDES-VALMORE. « La maison de ma mère », Poésies, « Pauvres fleurs », 1839.
Texte B : Alphonse de LAMARTINE, « La vigne et la maison », Poèmes du Cours familier de Littérature, 1856.
Texte C : Louis MERCIER, « La maison », Le poème de la maison, 1910.

 

Texte A : Marceline DESBORDES-VALMORE, « La maison de ma mère », Poésies, « Pauvres fleurs » , 1839.

Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !
Ô premier univers où nos pas ont tourné !
Chambre ou ciel, dont le cœur garde la mappemonde
Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.
Je m'en irais aveugle et sans guide à ta porte,
Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.
Si je deviens âgée et faible, qu'on m'y porte !
Je n'y pus vivre enfant1, j'y voudrais bien mourir,
Marcher dans notre cour où croissait un peu d'herbe,
Où l'oiseau de nos toits descendait boire et puis,
Pour coucher ses enfants, becquetait l'humble gerbe2,
Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !

De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme,
Du présent qui me brûle il étanche la flamme,
Ce puits large et dormeur au cristal enfermé
Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.
Lorsqu'elle berçait l'air avec sa voix rêveuse,
Qu'elle était calme et blanche et paisible le soir,
Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir
Aux ruisseaux de la Bible une fraîche laveuse !
Elle avait des accents d'harmonieux amour
Que je buvais du cœur en jouant dans la cour.
Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante
Pour aider le sommeil à descendre au berceau ?

1. Marceline Desbordes-Valmore a quitté sa maison natale à l'âge de 11 ans, en 1797.
2. Touffe d'herbe.

 

Texte B : Alphonse de LAMARTINE, « La vigne et la maison » , Poèmes du Cours familier de Littérature, 1856.

 [Le poète présente une conversation entre son âme et lui-même. Il vient de décrire avec nostalgie la maison et les lieux de son enfance. L'âme lui tient le discours suivant.]

                    L'âme

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?
Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?
Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont pas !
Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?
Des bonheurs disparus se rappeler la place,
C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas1 !

Le mur est gris, la tuile est rousse,
L'hiver a rongé le ciment ;
Des pierres disjointes la mousse
Verdit l'humide fondement ;
Les gouttières, que rien n'essuie,
Laissent, en rigoles de suie,
S'égoutter le ciel pluvieux,
Traçant sur la vide demeure
Ces noirs sillons par où l'on pleure,
Que les veuves ont sous les yeux ;

La porte où file l'araignée,
Qui n'entend plus le doux accueil,
Reste immobile et dédaigné
Et ne tourne plus sur son seuil ;
Les volets que le moineau souille,
Détachés de leurs gonds de rouille,
Battent nuit et jour le granit ;
Les vitraux brisés par les grêles
Livrent aux vieilles hirondelles
Un libre passage à leur nid !

Leur gazouillement sur les dalles
Couvertes de duvets flottants
Est la seule voix de ces salles
Pleines des silences du temps.
De la solitaire demeure
Une ombre lourde d'heure en heure
Se détache sur le gazon ;
Et cette ombre, couchée et morte,
Est la seule chose qui sorte
Tout le jour de cette maison !

1. Morts.

 

Texte C : Louis MERCIER, « La maison », Le poème de la maison, 1910.

La vie, hélas ! ne lui1 fut pas toujours légère.
Comme les paysans que le grand âge tord,
La maison a souffert, ennuis, deuils et misères,
Tant et tant que, peut-être, elle pense à la mort !

Elle a pâti2 du vent, des frimas, de la neige.
Plus d'une fois, les jours de gros temps, elle a dû,
Pour ne pas s'écrouler sur ceux qu'elle protège,
S'enraciner au sol d'un effort éperdu.

Puis elle a pris sa part des mauvaises années,
Quand le sol est avare et que la glèbe3 ment,
Quand l'été furieux brûle l'herbe fanée
Et que les prés jaunis se meurent lentement.

La veille des moissons, lorsque les blés mûrs penchent,
Maintes fois elle a vu le ciel crouler sur eux
Et tuer lâchement avec ses pierres blanches
Les épis qui riaient sous le soleil heureux !

Et des peines encor pires lui sont venues
De ceux des siens qu'elle a vus partir sans retour,
Et dont les pas amis et dont les voix connues
Ne font plus le bruit cher qu'ils faisaient tous les jours.

La maison a souffert... Mais les chagrins et l'âge
Ont mis en elle un charme émouvant et sacré :
On ne sait quoi d'humain respire en son visage ;
Et ses yeux semblent beaux d'avoir souvent pleuré.

1. II s'agit de la maison.
2. Elle a souffert.
3. Terre cultivée.

 

I- Questions (6 points) :

1. Quels effets du temps la description des maisons dans chacun des poèmes traduit-elle ? (3 points}
2, Le souvenir de la maison natale suscite-t-il le même sentiment dans les trois poèmes ? Justifiez votre réponse. (3 points)

II. Travaux d'écriture (14 points) :
   
Vous traiterez l'un des trois sujets suivants :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de LAMARTINE (texte B) à partir du parcours suivant :
    a) Montrez comment l'âme évoque de façon poétique la dégradation de la maison.
    b) Comment le poème associe-t-il la vie et la mort ?
  • Dissertation
     
    Attendez-vous de la poésie qu'elle se consacre à l'expression de souvenirs personnels ? Vous répondrez dans un développement composé, en vous appuyant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
     Lors d'une rencontre littéraire, deux journalistes littéraires exposent leur conception de la poésie. L'un argumente en faveur d'une poésie célébrant le passé, tandis que l'autre préfère une poésie évoquant le présent. Ecrivez leur dialogue.

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