LES SUJETS DE L’ EAF 2014 - suite

 

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séries technologiques (Nouvelle-Calédonie).

 

 

ESPAGNE
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean Racine, Bérénice (Acte V, scène 7), 1670.
Texte B : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (Acte V, scène 5), 1897.
Texte C : Wajdi Mouawad, Forêts, 2006.

 

Texte A : Jean Racine, Bérénice (Acte V, scène 7) 1670.

[Titus, empereur de Rome, et Bérénice, reine de Palestine, sont amoureux l'un de l'autre. Mais les coutumes romaines interdisent le mariage d'un empereur et d'une reine étrangère. Antiochus, roi de Comagène (région d'Asie Mineure), également amoureux de Bérénice, et Titus, viennent de faire part à Bérénice de leur désespoir et de leur volonté d'en finir avec la vie.]

         BÉRÉNICE, se levant
Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l'envisage,
Partout du désespoir je rencontre l'image.
Je ne vois que des pleurs, et je n'entends parler
Que de trouble, d'horreurs, de sang prêt à couler.
      (à Titus)
Mon cœur vous est connu, Seigneur, et je puis dire
Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N'a point, vous le savez, attiré mes regards.
J'aimais, Seigneur, j'aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée :
J'ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours.
Votre coeur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes.
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d'alarmes,
Ni que par votre amour l'univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d'un véritable amour.
Ce n'est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
     (à Antiochus)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même
Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime,
Pour aller loin de Rome écouter d'autres voeux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l'aime, je le fuis : Titus m'aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d'exemple à l'univers
De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.
     (à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

         ANTIOCHUS
               Hélas !

 

Texte B : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (Acte V, scène 5), 1897.

 [L'action se déroule en 1640. Cyrano, du fait de sa laideur et son grand nez, ne peut être aimé par Roxane, qui est amoureuse de Christian. Cyrano a prêté sa voix et sa plume au jeune homme pour déclarer ses sentiments à Roxane sans que celle-ci se doute du subterfuge. Christian est tué au combat au moment où Cyrano voulait révéler la vérité à la jeune femme, ce qui le condamne au silence. Quinze ans plus tard, blessé à mort dans un attentat, Cyrano vient dire adieu à Roxane. Elle lui donne à lire la lettre qu'elle a trouvée sur le corps de Christian.]

                            ROXANE
Ouvrez... lisez !...

Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

                            CYRANO, lisant
                          « Roxane, adieu, je vais mourir !...»

                            ROXANE, s'arrêtant, étonnée
Tout haut ?

                            CYRANO, lisant
              « C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c'était...»

                            ROXANE
                                      Comme vous la lisez,
Sa lettre !

                            CYRANO, continuant
              «...dont c'était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites.
« J'en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier...»

                            ROXANE, troublée
Comme vous la lisez, -- cette lettre !

La nuit vient insensiblement.

                            CYRANO
                                              « Et je crie
« Adieu !...»

                            ROXANE
                Vous la lisez...

                            CYRANO
                                      « Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor...»

                            ROXANE, rêveuse
                  D'une voix...

                            CYRANO
                                   « Mon amour...»

                            ROXANE
                                                 D'une voix...
Elle tressaille.
Mais... que je n'entends pas pour la première fois !

Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre.
-- L'ombre augmente.


                            CYRANO
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui...»

                            ROXANE, lui posant la main sur l'épaule
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.

Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

                            CYRANO
Roxane !

                            ROXANE
                 C'était vous.

                            CYRANO
                               Non, non, Roxane, non !

                            ROXANE
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

                            CYRANO
Non ! ce n'était pas moi !

                            ROXANE
                                    C'était vous !

                            CYRANO
                                                 Je vous jure...

                            ROXANE
J'aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c'était vous...

                            CYRANO
                                  Non !

                            ROXANE
                                         Les mots chers et fous,
C'était vous...

                            CYRANO
                   Non !

                            ROXANE
                            La voix dans la nuit, c'était vous.

                            CYRANO
Je vous jure que non !

                            ROXANE
                                L'âme, c'était la vôtre !

                            CYRANO
Je ne vous aimais pas.

                            ROXANE
                           Vous m'aimiez !

                            CYRANO, se débattant
                                               C'était l'autre !

                            ROXANE
Vous m'aimiez !

                            CYRANO, d'une voix qui faiblit
                       Non !

                            ROXANE
                                Déjà vous le dites plus bas !

                            CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

                            ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !
-- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?

                            CYRANO, lui tendant la lettre
                                        Ce sang était le sien.

 

Texte C : Wajdi Mouawad, Forêts, « 22. Ludivine Davre », 2006.

 [Ludivine Davre, une jeune femme, fait partie d'un réseau de résistants pendant la Deuxième Guerre mondiale, tout comme son amie juive Sarah Cohen. Ludivine est stérile. Elles ont confié le bébé de Sarah, Luce, à un aviateur américain.]

LUDIVINE : Sarah, Sarah, c'est perdu !
SARAH : Quoi ?
LUDIVINE: Ambroise n'a pas pu nous rejoindre parce qu'en arrivant il les a vus cerner notre immeuble, les a entendus prononcer ton nom et le mien.
SARAH : Que s'est-il passé ?
LUDIVINE : Ambroise a reçu un message l'informant que David A. Sturton, l'aviateur américain, et le passeur ont été arrêtés au passage des Pyrénées.
SARAH : Non ! Luce ?
LUDIVINE : Elle a été confiée de justesse à un autre aviateur qui a réussi à fuir !
SARAH : Quel aviateur ?
LUDIVINE : On ne sait pas, ils ont dû faire très vite !
SARAH : Comment je ferai pour retrouver Luce !
Téléphone.
LUDIVINE : Allô ? ... Quand tu les verras entrer, appelle-nous, fais sonner un coup et raccroche et puis va-t-en ! ... Ils se préparent à entrer dans l'immeuble!
SARAH : Le passeur a dû être torturé. Il a dû tout dire. Ton nom, mon nom, les lieux.
LUDIVINE : Calme-toi ! Quels papiers as-tu sur toi ?
SARAH : Mes papiers à moi. Avec mon nom. Mon nom à moi. Sarah Cohen !
LUDIVINE : Donne-les moi. J'arrache ta photo. Je la colle sur mes papiers à moi ! J'arrache ma photo, je la colle sur tes papiers à toi !
SARAH : Qu'est-ce que tu fais !
LUDIVINE : Tu vas devenir Ludivine Davre et je vais devenir Sarah Cohen....
SARAH : Ça ne sert à rien, on sera prises toutes les deux!
LUDIVINE : Si tu t'appelles Ludivine Davre tu as une petite chance de t'en sortir, mais si tu t'appelles Sarah Cohen tu n'en as aucune.
SARAH : Non ! Non, non, non ... tu ne peux pas !
LUDIVINE : Sarah, comment je pourrais faire pour vivre sans toi !
SARAH : Et moi, comment je pourrais faire pour vivre sans toi ?
LUDIVINE : Sarah ! Réfléchis ! Toi tu peux encore donner la vie, mais moi, tout ce que je peux faire, c'est donner la mienne et à qui d'autre je voudrais la donner si ce n'est à toi ? Tu ne peux pas m'enlever ça, tu comprends ?
Téléphone. Un coup.
LUDIVINE : Ils arrivent, Sarah !
SARAH : Je ne peux pas !
LUDIVINE : Pense à Luce, pense à Samuel et à tous ceux-là qui viendront après nous grâce à toi, Sarah ! Écoute : dans notre situation, dans notre époque qui assomme toute beauté, toute voix, toute aspiration, il faut aller en ligne droite, et sans dévier, vers la cible pour l'atteindre à la fine pointe acérée de la flèche et ainsi frapper en plein cœur le chagrin. Si tu refuses, Sarah, si tu refuses l'évidence, tout sera inversé ! Celle qui peut donner la vie sacrifierait la sienne pour celle qui ne peut pas la donner ? Tu réalises l'aveuglement ? Sarah, j'ai tout vécu avec toi, et par toi, et grâce à toi, ma vie aura été, malgré tout, une flamme, une vague, une plage, un souffle. J'ai tout pleuré par toi, j'ai tout aimé par toi, j'ai tout ri par toi, j'ai tout compris par toi et j'ai tout appris par toi et tu ne veux pas que je meure pour toi ? Sarah, je t'en prie, ne crains pas car je vivrai tout ce qui m'attend avec force puisque je me dirai à chaque instant « ce que je vis je l'épargne à Sarah, ce que je souffre je l'épargne à Sarah », alors rien ne me fera trembler, je te jure, te le promets !
SARAH : Ludivine ! C'est impossible!
LUDIVINE: Sarah, un jour quelque chose viendra témoigner de ce que toi et moi nous aurons fait l'une pour l'autre et aura le visage de notre jeunesse sacrifiée. Et alors, toi et moi, moi et toi, on aura tordu le cou au destin en tenant nos promesses jusqu'au bout : vie sauvée, vie perdue, vie donnée. Promets-le-moi !
SARAH : Ludivine...
LUDIVINE : Promets-Ie-moi...
SARAH : Vie sauvée, vie perdue, vie donnée...
LUDIVINE : Promets-le-moi...
SARAH : Je te le promets...
LUDIVINE : Ludivine, regarde-moi, je suis Sarah, c'est moi !

Ludivine emportée. Crâne fracassé à coups de marteau.

 

I - Question sur le corpus (4 points) :

En quoi ces trois scènes relèvent-elles du tragique ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

NOUVELLE-CALÉDONIE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation.
Corpus : 
Texte A : MOLIÈRE, Les Femmes savantes, acte II, scène 6, 1672.
Texte B : Eugène IONESCO, La Leçon, 1951.
Texte C : Valère NOVARINA, L'Atelier volant, 1974.

 

Texte A : MOLIÈRE, Les Femmes savantes, acte II, scène 6, 1672.

[Philaminte et Bélise, deux femmes savantes, veulent renvoyer de la maison la servante Martine. Son crime est de heurter « le fondement de toutes les sciences », c'est-à-dire la grammaire.]

                        MARTINE
Tout ce que vous prêchez est, je crois, bel et bon ;
Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.
                       PHILAMINTE
L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !
                        MARTINE
Quand on se fait entendre1, on parle toujours bien,
Et tous vos beaux dictons2 ne servent pas de rien.
                       PHILAMINTE
Hé bien ! ne voilà pas encore de son style ?
Ne servent-pas de rien !
                        BÉLISE
                                Ô cervelle indocile !
Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment,
On ne te puisse apprendre à parler congrûment3 ?
De pas mis avec rien tu fais la récidive,
Et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.
                      MARTINE
Mon Dieu ! je n’avons pas étugué4 comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheux4 nous.
                       PHILAMINTE
Ah ! peut-on y tenir ?
                       BÉLISE
                          Quel solécisme5 horrible !
                      PHILAMINTE
En voilà pour tuer une oreille sensible.
                      BÉLISE
Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel.
Je n’est qu’un singulier, avons est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire ?
                    MARTINE
Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?
                    PHILAMINTE
Ô Ciel !
                    BÉLISE
           Grammaire est prise à contre-sens par toi,
Et je t’ai dit déjà d’où vient ce mot.
                   MARTINE
                                                    Ma foi !
Qu’il vienne de Chaillot, d’Auteuil, ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien.
                  BÉLISE
                            Quelle âme villageoise !
La grammaire, du verbe et du nominatif6,
Comme de l’adjectif avec le substantif,
Nous enseigne les lois.
                  MARTINE
                                J’ai, Madame, à vous dire
Que je ne connais point ces gens-là.
                  PHILAMINTE
                                               Quel martyre !
                  BÉLISE
Ce sont les noms des mots, et l’on doit regarder
En quoi c’est qu’il les faut faire ensemble accorder.
                  MARTINE
Qu’ils s’accordent entr’eux, ou se gourment7, qu’importe ?
                 PHILAMINTE, à sa sœur.
Eh, mon Dieu ! Finissez un discours de la sorte.

1. Entendre : comprendre.
2. Dictons : discours.
3. Congrûment : convenablement.
4. Etugué et cheux : déformations dialectales pour étudié et chez.
5. Solécisme : faute de grammaire.
6. Nominatif : fonction sujet en latin.
7. Se gourment : se battent à coups de poing.

 

Texte B : Eugène IONESCO, La Leçon, 1951.

[Un professeur veut enseigner son savoir à une jeune élève.]

LE PROFESSEUR. - Ce qui différencie ces langues, ce ne sont ni les mots, qui sont les mêmes absolument, ni la structure de la phrase, qui est partout pareille, ni l'intonation, qui ne présente pas de différences, ni le rythme du langage ... ce qui les différencie ... M'écoutez-vous ?
L'ÉLÈVE. - J'ai mal aux dents.
LE PROFESSEUR. - M'écoutez-vous, Mademoiselle ? Ah ! nous allons nous fâcher.
L'ÉLÈVE. - Vous m'embêtez, Monsieur ! J'ai mal aux dents.
LE PROFESSEUR. - Nom d'un caniche à barbe ! Écoutez-moi !
L'ÉLÈVE. - Eh bien... oui... oui... allez-y...
LE PROFESSEUR. - Ce qui les différencie les unes des autres, d'une part, et de l'espagnole, avec un e muet, leur mère, d'autre part... c'est...
L'ÉLÈVE (grimaçante). - C'est quoi ?
LE PROFESSEUR. - C'est une chose ineffable. Un ineffable1 que l'on n'arrive à percevoir qu'au bout de très longtemps, avec beaucoup de peine et après une très longue expérience...
L'ÉLÈVE. - Ah ?
LE PROFESSEUR. - Oui, Mademoiselle. On ne peut vous donner aucune règle. Il faut avoir du flair, et puis c'est tout. Mais pour en avoir, il faut étudier, étudier et encore étudier.
L'ÉLÈVE. - Mal aux dents.
LE PROFESSEUR. - Il y a tout de même quelques cas précis où les mots, d'une langue à l'autre, sont différents... mais on ne peut baser notre savoir là-dessus car ces cas sont, pour ainsi dire, exceptionnels.
L'ÉLÈVE. - Ah, oui... Oh, Monsieur, j'ai mal aux dents.
LE PROFESSEUR. - N'interrompez pas ! Ne me mettez pas en colère ! Je ne répondrais plus de moi. Je disais donc... Ah, oui, les cas exceptionnels, dits de distinction facile... ou de distinction aisée ou commode... si vous aimez mieux... je répète : si vous aimez, car je constate que vous ne m'écoutez plus...
L'ÉLÈVE. - J'ai mal aux dents.
LE PROFESSEUR. - Je dis donc : dans certaines expressions, d'usage courant, certains mots diffèrent totalement d'une langue à l'autre, si bien que la langue employée est, en ce cas, sensiblement plus facile à identifier. Je vous donne un exemple : l'expression néo-espagnole célèbre à Madrid : « ma patrie est la néo­ Espagne » devient en italien : « ma patrie est...
L'ÉLÈVE. - ...la néo-Espagne.»
LE PROFESSEUR. - Non ! « Ma patrie est l'Italie ». Dites-moi alors, par simple déduction, comment dites-vous Italie, en français ?
L'ÉLÈVE. - J'ai mal aux dents !
LE PROFESSEUR. - C'est pourtant bien simple : pour le mot Italie, en français nous avons le mot France qui en est la traduction exacte. Ma patrie est la France.

1. Ineffable : impossible à exprimer par des paroles.

 

Texte C : Valère NOVARINA, L'Atelier volant, 1974.

[Dans un atelier, le patron Boucot organise une consultation de ses employés A, B, C, D, E et F. Ils sont invités à monter successivement à la tribune pour poser des questions.]

BOUCOT. - Vous là-bas ! Hé, le ramoneur, venez vous expliquer !
C. - Pas la piorne ! (il finit par se laisser tenter et monte à la tribune) « Monsieur le Boucot, nasse avons assin di tramer por vos bignes et de n'y récolter que roulettes et maladies. [ ... ] Alors vi s'allez ni donner des chu et vite ! Mosses kirimides et mosse vis'en riclamo 624. Y est pas bicup, per oune vie tote passa par tire! [ ... ] Compranez Mossieur Bouque, noss vie, al'part dans tout ça, al fiou l'quio, al fiou l'quio ! »
BOUCOT. - Rien compris, désolé ! Vous avez un défaut de prononciation ?
C. - Pas ça, Bouque... J'sais dire, mais j'ai pas tellement de vocabulaire.
BOUCOT. - On peut vous aider. Quels sont les termes qui vous manquent ?
C. - Eh bien, quand c'est pour ainsi dire ma peau que je vous vends, ç'a s'appelle comment ?
BOUCOT. - Recruting.
C. - Recruting, bon. Et quand je te redonne mon argent pour essayer de me récupérer les objets que j'ai fabriqués ?
BOUCOT. - Marketing.
C. - Et quand tu nous fais augmenter le rythme ?
BOUCOT. - Vitaliting !
C. - Et quand tu nous déposes ici et là, alors que je voulais aller là et ici ?
BOUCOT. - Holding, planing.
C. - Et si je tombe, à force ?
BOUCOT. - Jumping.
C. - Et quand tu te remplis les poches ?
BOUCOT. - Prospériting.
C. - Et quand les miennes se vident ?
BOUCOT. - Conjoncturing, concurrencing, impondérability ! Allez-y maintenant que vous savez la langue !
C. - Une seconde monsieur Boucot.
BOUCOT. - Qu'est-ce qui ne va pas ?
C.-- C'est mon parling. Je ne comprends plus rien à rien. Qu'est-ce que ça voulait dire déjà ? Ça voulait dire qui ? Monsieur Bouque, est-ce qu'on peut prendre votre vocabulaire sans vos opinions ?
BOUCOT. - Bien sûr ! Si vous n'êtes pas d'accord, vous n'avez qu'à parler à l'envers ou dire n'importe quoi ! Que vouliez-vous dire tout à l'heure ?
C. - C'était sur mon dos. Je voulais dire c'était toujours pour moi marketing, recruting, jumping et impondérability; tandis que vous c'est automatiquement prospériting. Je n'arrive pas encore à m'enlever ça de la tête; vous voyez ce que je veux dire ?
BOUCOT. - Pas du tout. Vous n'êtes pas clair. Vous enfilez les termes sans les assimiler. Et puis, ce que vous dites est complètement faux.

 

I - Question sur le corpus (4 points) :

De quelles façons le rapport de domination est-il mis en scène dans ces trois extraits?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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NOUVELLE-CALÉDONIE
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Denis DIDEROT, La Religieuse, 1796 (posthume).
Texte B : Honoré de BALZAC, Adieu, 1830.
Texte C : Marguerite DURAS, Le Ravissement de Lol V. Stein, 1964.

 

Texte A : Denis DIDEROT, La Religieuse, 1796 (posthume).

[Enfant illégitime, Suzanne Simonin a été contrainte par sa mère à entrer au couvent. Le personnage raconte ici ses malheurs au Marquis de C*** censé plaider sa cause, et évoque la persécution des jeunes filles dans les couvents.]

 Cependant il approchait ce temps1 que j'avais quelquefois hâté par mes désirs. Alors je devins rêveuse, je sentis mes répugnances se réveiller et s'accroître. Je les allais confier à la supérieure ou à notre mère des novices2. Ces femmes se vengent bien de l'ennui que vous leur portez; car ll ne faut pas croire qu'elles s'amusent du rôle hypocrite qu'elles jouent et des sottises qu'elles sont forcées de vous répéter; cela devient à la fin si usé et si maussade pour elles, mais elles s'y déterminent, et cela pour un millier d'écus qu'il en revient à leur maison. Voilà l'objet important pour lequel elles mentent toute leur vie et préparent à de jeunes innocentes un désespoir de quarante, de cinquante années et peut-être un malheur éternel; car il est sûr, Monsieur, que sur cent religieuses qui meurent avant cinquante ans, il y en a cent tout juste de damnées, sans compter celles qui deviennent folles, stupides ou furieuses en attendant.
  Il arriva un jour qu'il s'en échappa une de ces dernières de la cellule où on la tenait renfermée. Je la vis. Voilà l'époque de mon bonheur ou de mon malheur, selon, Monsieur, la manière dont vous en userez avec moi3. Je n'ai jamais rien vu de si hideux. Elle était échevelée et presque sans vêtement; elle traînait des chaînes de fer; ses yeux étaient égarés; elle s'arrachait les cheveux; elle se frappait la poitrine avec les poings; elle courait, elle hurlait; elle se chargeait elle-même et les autres des plus terribles imprécations4; elle cherchait une fenêtre pour se précipiter. La frayeur me saisit, je tremblai de tous mes membres, je vis mon sort dans celui de cette infortunée, et sur-le-champ, il fut décidé dans mon cœur que je mourrais mille fois plutôt que de m'y exposer. On pressentit l'effet que cet événement pourrait faire sur mon esprit, on crut devoir le prévenir. On me dit de cette religieuse je ne sais combien de mensonges ridicules qui se contredisaient : qu'elle avait déjà l'esprit dérangé quand on l'avait reçue; qu'elle avait eu un grand effroi dans un temps critique; qu'elle était devenue sujette à des visions; qu'elle se croyait en commerce avec les anges; qu'elle avait fait des lectures pernicieuses5 qui lui avaient gâté l'esprit; qu'elle avait entendu des novateurs6 d'une morale outrée7 qui l'avaient si fort épouvantée des jugements de Dieu, que sa tête en avait été renversée; qu'elle ne voyait plus que des démons, l'enfer et des gouffres de feu; qu'elles étaient bien malheureuses8; qu'il était inouï qu'il y eût jamais eu un pareil sujet dans la maison; que sais-je quoi encore ? Cela ne prit point auprès de moi; à tout moment ma religieuse folle me revenait à l'esprit, et je me renouvelais le serment de ne faire aucun vœu.

1. Il approchait ce temps : le moment où elle doit formuler ses vœux pour devenir religieuse.
2. Novice : personne qui prend l'habit religieux en vue de prononcer ses vœux.
3. Suzanne souhaite sortir du couvent ("mon bonheur") et non pas y rester ("mon malheur") : l'intervention du Marquis sera donc décisive.
4. Imprécation : malédiction ou prière appelant la colère divine.
5. Pernicieuse : moralement nuisible.
6. Novateur : qui introduit de nouvelles idées.
7. Outrée : exagérée, inacceptable.
8. Elles : les religieuses.

 

Texte B : Honoré de BALZAC, Adieu, 1830.

 [Fuyant la Russie lors de la retraite de l'armée napoléonienne, en 1812, la Comtesse Stéphanie de Vandières a dit adieu pour toujours au colonel Philippe de Sucy, son amant. Isolée et soumise à la brutalité de certains soldats, elle a perdu la raison. Sept ans plus tard, au cours d'une chasse avec un ami, le colonel Philippe de Sucy aperçoit, dans une propriété, la comtesse qu'il croyait morte. Elle est soignée par son oncle, le docteur Fanjat.]

- Elle ne me reconnaît pas, s'écria le colonel au désespoir. Stéphanie ! C'est Philippe, ton Philippe, Philippe.
  Et le pauvre militaire s'avança vers l'ébénier; mais quand il fut à trois pas de l'arbre, la comtesse le regarda, comme pour le défier, quoiqu'une sorte d'expression craintive passât dans son œil; puis, d'un seul bond, elle se sauva de l'ébénier sur un acacia, et, de là, sur un sapin du Nord, où elle se balança de branche 'en branche avec une légèreté inouïe.
- Ne la poursuivez pas, dit monsieur Fanjat au colonel. Vous mettriez entre elle et vous une aversion qui pourrait devenir insurmontable; je vous aiderai à vous en faire connaître et à l'apprivoiser. Venez sur ce banc. Si vous ne faites point attention à cette pauvre folle, alors vous ne tarderez pas à la voir s'approcher insensiblement pour vous examiner.
- Elle ! Ne pas me reconnaître, et me fuir, répéta le colonel en s'asseyant le dos contre un arbre dont le feuillage ombrageait un banc rustique; et sa tête se pencha sur sa poitrine. Le docteur garda le silence. Bientôt la comtesse descendit doucement du haut de son sapin, en voltigeant comme un feu follet, en se laissant aller parfois aux ondulations que le vent imprimait aux arbres. Elle s'arrêtait à chaque branche pour épier l'étranger; mais, en le voyant immobile, elle finit par sauter sur l'herbe, se mit debout, et vint à lui d'un pas lent, à travers la prairie. Quand elle se fut posée contre un arbre qui se trouvait à dix pieds1 environ du banc, monsieur Fanjat dit à voix basse au colonel :
- Prenez adroitement, dans ma poche droite, quelques morceaux de sucre, et montrez-les lui, elle viendra; je renoncerai volontiers, en votre faveur, au plaisir de lui donner des friandises. A l'aide du sucre, qu'elle aime avec passion, vous l'habituerez à s'approcher de vous et à vous reconnaître.
- Quand elle était femme, répondit tristement Philippe, elle n'avait aucun goût pour les mets sucrés.

1. Pied : unité de mesure. Dix pieds font trois mètres environ.

 

Texte C : Marguerite DURAS, Le Ravissement de Lol V. Stein, 1964.

 [LoI V. Stein, dix neuf ans, a été abandonnée, lors d'un bal, par son fiancé qui est parti en compagnie d'une autre femme. Il s'ensuit une longue période de prostration de LoI. Dans l'extrait, il s'agit de sa première sortie, la nuit, seule.]

 Jean Bedford ne la vit pas sortir, il crut à une promeneuse qui avait peur de lui, d'un homme seul, si tard, la nuit. Le boulevard était désert.
La silhouette était jeune, agile, et lorsqu'il arriva devant le portail il regarda.
Ce qui le fit s'arrêter ce fut le sourire craintif certes mais qui éclatait d'une joie très vive à voir venir le tout-venant, lui, ce soir-là.
Il s'arrêta, lui sourit à son tour. Elle sortit de sa cachette et vint vers lui.
Rien dans sa mise ou son maintien ne disait son état, sauf sa chevelure peut-être qui était en désordre. Mais elle aurait pu courir et il y avait un peu de vent-cette nuit­ là.
Il était fort probable qu'elle avait couru jusque-là, pensa Jean Bedford, justement parce qu'elle avait peur, depuis l'autre bout de ce boulevard désert.
- Je peux vous accompagner si vous avez peur. Elle ne répondit pas. Il n'insista pas. Il commença à marcher et elle fit de même à son côté avec un évident plaisir, presque flâneuse.
Ce fut lorsqu'ils atteignirent la fin du boulevard, vers la banlieue, que Jean Bedford commença à croire qu'elle n'allait pas dans une direction précise.
Cette conduite intrigua Jean Bedford. Évidemment il pensa à la folie mais ne la retint pas. Ni l'aventure. Elle jouait sans doute. Elle était très jeune.
- Vous allez de quel côté ?
Elle fit un effort, regarda de l'autre côté du boulevard, d'où ils venaient, mais ne le désigna pas.
- C'est-à-dire... dit-elle.
Il se mit à rire et elle rit avec lui, aussi, de bon cœur.
- Venez, allons par là.
Docile, elle rebroussa chemin comme lui.
Quand même, son silence l'intriguait de plus en plus. Parce qu'il s'accompagnait d'une curiosité extraordinaire des lieux qu'ils traversaient, fussent-ils d'une complète banalité. On aurait dit non seulement qu'elle venait d'arriver dans cette ville, mais qu'elle y était venue pour y retrouver ou y chercher quelque chose, une maison, un jardin, une rue, un objet même qui aurait été pour elle d'une grande importance et qu'elle ne pouvait trouver que de nuit.
- J'habite très près d'ici, dit Jean Bedford. Si vous cherchez quelque chose, je peux vous renseigner.
Elle répondit avec netteté : - Rien.
S'il s'arrêtait, elle s'arrêtait aussi. Il s'amusa à le faire. Mais elle ne s'aperçut pas de ce jeu. Il continua. Il s'arrêta une fois assez longtemps; elle l'attendit. Jean Bedford cessa le jeu. Il la laissa faire à sa guise. Tout en ayant l'air de la mener, il la suivit.

 

I - Question sur le corpus (4 points) :

Quels regards les différents personnages témoins portent-ils sur la folie ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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NOUVELLE-CALÉDONIE
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation, du XVIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MONTESQUIEU, Lettres persanes, lettre IC, 1721.
Texte B : Denis DIDEROT, Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, 1789.
Texte C : Honoré de BALZAC, Physiologie de la toilette, 1830.
Texte D : Louis GUILLOUX, Le Sang noir, 1935.

 

Texte A : MONTESQUIEU, Lettres persanes, lettre IC, 1721.

[L'auteur imagine une correspondance au XVIIIème siècle entre deux Persans qui observent Paris et ses habitants. Ils évoquent, avec un regard neuf et naïf, les mœurs et coutumes des Parisiens, non sans ironie...]

 RICA À RHEDI, à Venise.

  Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode.
  Que me servirait de te faire une description exacte de leur habillement et de leurs parures ? Une mode nouvelle viendrait détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs ouvriers, et, avant que tu n’eusses reçu ma lettre, tout serait changé.
  Une femme qui quitte Paris pour aller passer six mois à la campagne en revient aussi antique que si elle s’y était oubliée trente ans. Le fils méconnaît le portrait de sa mère, tant l’habit avec lequel elle est peinte lui paraît étranger; il s’imagine que c’est quelque Américaine qui y est représentée, ou que le peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.
  Quelquefois, les coiffures montent insensiblement, et une révolution les fait descendre tout à coup. Il a été un temps que leur hauteur immense mettait le visage d’une femme au milieu d’elle-même. Dans un autre, c’étaient les pieds qui occupaient cette place : les talons faisaient un piédestal, qui les tenait en l’air. Qui pourrait le croire ? Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d’élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient d’eux ce changement, et les règles de leur art ont été asservies1 à ces caprices. On voit quelquefois sur le visage une quantité prodigieuse de mouches2, et elles disparaissent toutes le lendemain. Autrefois, les femmes avaient de la taille et des dents ; aujourd’hui, il n’en est pas question. Dans cette changeante nation, quoi qu’en disent les mauvais plaisants, les filles se trouvent autrement faites que leurs mères.
  Il en est des manières et de la façon de vivre comme des modes : les Français changent de mœurs selon l’âge de leur roi. Le Monarque pourrait même parvenir à rendre la Nation grave, s’il l’avait entrepris. Le prince imprime le caractère de son esprit à la Cour; la Cour, à la Ville, la Ville, aux provinces. L’âme du souverain est un moule3 qui donne la forme à toutes les autres.
De Paris, le 8 de la lune de Saphar, 1717
.

1. Asservies : soumises.
2. Mouches : petites rondelles de tissu noir que les dames se collaient sur le visage par coquetterie.
3. Moule : modèle type.

 

Texte B : Denis DIDEROT, Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, 1789.

[Catherine II ayant offert à Diderot une somptueuse robe de chambre écarlate, l'écrivain s'est défait de l'ancienne et le regrette amèrement !]

  Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j'étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j'étais pittoresque et beau. L'autre, raide, empesée, me mannequine. Il n'y avait aucun besoin auquel sa complaisance1 ne se prêtât ; car l'indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s'offrait à l'essuyer. L'encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu'elle m'avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l'écrivain, l'homme qui travaille. A présent, j'ai l'air d'un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.
  Sous son abri, je ne redoutais ni la maladresse d'un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l'eau. J'étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l'esclave de la nouvelle. [...]
  Ma vieille robe de chambre était une avec les autres guenilles2 qui m'environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres, quelques estampes3 enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes trois ou quatre plâtres suspendus formaient avec ma vieille robe de chambre l'indigence4 la plus harmonieuse.
  Tout est désaccordé. Plus d'ensemble, plus d'unité, plus de beauté.

1. Sa complaisance : désir d'être agréable, aimable.
2. Guenilles : vêtements sales et en lambeaux.
3. Estampes : images imprimées.
4. Indigence : grande pauvreté, misère.

 

Texte C : Honoré de BALZAC, Physiologie de la toilette, 1830.

 Sous l'ancien régime, chaque classe de la société avait son costume ; on reconnaissait à l'habit le seigneur, le bourgeois, l'artisan. Alors, la cravate (si l'on peut donner ce nom au col de mousseline et au morceau de dentelle dont nos pères enveloppaient leur cou) n'était rien qu'un vêtement nécessaire, d'étoffe plus ou moins riche, mais sans considération, comme sans importance personnelle. Enfin les Français devinrent tous égaux dans leurs droits, et aussi dans leur toilette, et la différence dans l'étoffe ou la coupe des habits ne distingua plus les conditions. Comment alors se reconnaître au milieu de cette uniformité ? Par quel signe extérieur distinguer le rang de chaque individu ? Dès lors était réservée à la cravate une destinée nouvelle : de ce jour, elle est née à la vie publique, elle a acquis une importance sociale ; car elle fut appelée à rétablir les nuances entièrement effacées dans la toilette, elle devint le critérium auquel on reconnaîtrait l'homme comme il faut et l'homme sans éducation. [...] Tant vaut l'homme, tant vaut la cravate. Et, à vrai dire, la cravate, c'est l'homme ; c'est par elle que l'homme se révèle et se manifeste. [...]
  Car la cravate ne vit que d'originalité et de naïveté ; l'imitation, l'assujettissement aux règles la décolorent, la glacent, la tuent. Ce n'est ni par étude ni par travail qu'on arrive à bien ; c'est spontanément, c'est d'instinct, d'inspiration que se met la cravate. Une cravate bien mise, c'est un de ces traits de génie qui se sentent, s'admirent, mais ne s'analysent ni ne s'enseignent. Aussi, j'ose le dire avec toute la force de la conviction, la cravate est romantique dans son essence ; du jour où elle subira des règles générales, des principes fixes, elle aura cessé d'exister !

 

Texte D : Louis GUILLOUX, Le Sang noir, 1935.

[L'histoire se déroule en 1917, dans une ville de province où enseigne Cripure, un professeur de philosophie moqué par ses élèves, notamment en raison de la taille de ses pieds.]

  Peut-être une fois de plus parlaient-ils de ses pieds légendaires ?
  Un jour, bien avant la guerre, un cirque était arrivé en ville, avec un géant. Or, les souliers du géant n'étaient rien en comparaison de ceux de Cripure, chacun avait pu s'en rendre compte, le directeur du cirque ayant fait exposer les souliers du géant dans la vitrine du plus grand bottier de la ville - qui était celui de Cripure précisément.
  Quand on lui avait apporté ces souliers, le bottier s'était moqué. Au directeur du cirque, incrédule, il avait affirmé : « j'ai mieux que cela ! » Et courant à son atelier il en était revenu avec les souliers de Cripure que Maïa2 venait précisément de lui apporter à réparer. Le directeur du cirque avait dû s'avouer battu. Il s'était montré curieux de connaître le « phénomène ». Songeait-il à l'engager ? Il en avait plaisanté un instant avec le bottier qui lui avait vivement conseillé, le cas échéant, d'engager aussi Maïa, car les deux faisaient la paire.
  Mais quand le directeur du cirque avait appris que le propriétaire de ces «étonnants godillots» était un professeur, et de philosophie ! il avait simplement haussé les épaules et parlé d'autre chose.
  Trois jours entiers, les souliers du géant étaient demeurés dans cette vitrine, monstrueuse attraction qui, sans doute, avait porté ses fruits en entraînant plus d'un badaud au cirque, mais aussi avait révélé à ceux qui l'ignoraient encore l'existence, quelque part, dans un faubourg de la ville, d'un homme de beaucoup d'esprit, d'un savant, dont les pieds étaient encore plus grands que ceux du géant.
Durant ces trois jours, le bottier était plus d'une fois revenu à l'atelier prendre les souliers de Cripure, afin de les montrer à quelque client qui voulait «se rendre compte par soi­ même ». Les souliers étaient ainsi passés de mains en mains. On les avait jaugés, soupesés, mesurés de l'œil et du doigt, comparés à ceux du géant, avec des commentaires où l'apitoiement se mêlait à la moquerie. Les psychologues prétendaient que l'infirmité de Cripure, en l'obligeant à se replier sur lui-même, en avait fait l'homme d'esprit qu'il était et qu'ainsi on pouvait dire qu'il tirait tout son esprit de ses pieds. D'autres, jouant au savant, se grattaient le menton, cherchant quelle maladie pouvait bien engendrer une difformité aussi triste. Quelqu'un ayant prononcé le mot d'acromégalie, on s'était fait expliquer la chose par un pharmacien. Le temps de consulter un dictionnaire de médecine et le pharmacien était revenu chez le bottier reluisant de science. Cette maladie mystérieuse, c'était une glande dite apophyse qui l'engendrait, quand elle fonctionnait mal. Toutes les extrémités: les pieds, les mains, la langue, et autre chose itou, avait ajouté le pharmacien, avec un sourire canaille, se mettaient à croître sans mesure. Ce n'était pas une maladie héréditaire. Elle pouvait se déclarer à n'importe quel âge. On avait vu des gens de vingt-cinq ans en être soudain frappés.
  Ils n'en revenaient pas. Cripure était-il atteint de cette maladie avant d'épouser Toinette2 ? Depuis ? La maladie s'était-elle déclarée pendant ? Et de rigoler !
  Cripure savait tout cela.

1. Maïa, femme laide et sotte, est la compagne actuelle de Cripure.
2. Toinette, qui était mariée à Cripure, l'a quitté pour un bel officier.

 

I - Questions sur le corpus (6 points) :

1. Que nous disent les éléments vestimentaires présents dans ces quatre textes de leurs propriétaires et des personnages qui les entourent ? (3 points)
2. Dans quelle mesure ces textes prêtent-ils à sourire ? (3 points)

II - Travail d'écriture (14 points) :

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