LES SUJETS DE L’ EAF 2016 - suite

 

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LIBAN
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean de La Fontaine, « Le Loup et le Chien », Fables, 1666.
Texte B : Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, Acte I, scène 1 (1833).
Texte C : Jean Richepin, « Les Oiseaux de passage » (La Chanson des gueux, 1876.
                     - version du poème mis en musique par Georges Brassens, 1969).
Texte D : Pascal Quignard, Tous les matins du monde, chapitre V (1991).

 

Texte A : Jean de La Fontaine, « Le Loup et le Chien », (Fables, 1666).

    Un Loup n'avait que les os et la peau,
    Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue1 aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde2.
    L'attaquer, le mettre en quartiers,
    Sire Loup l'eût fait volontiers ;
    Mais il fallait livrer bataille,
    Et le Mâtin3 était de taille
    À se défendre hardiment.
    Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
   Sur son embonpoint, qu'il admire.
   « Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
   Quittez les bois, vous ferez bien :
   Vos pareils y sont misérables,
   Cancres, hères, et pauvres diables4,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée5 ;
   Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »
   Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
   Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
   Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs6 de toutes les façons :
   Os de poulets, os de pigeons,
   Sans parler de mainte caresse. »
Le Loup déjà se forge7 une félicité
   Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu'est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
  – Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
   Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu'importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
   Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

1. Dogue : chien de chasse et de garde.
2. Fourvoyé par mégarde : égaré par erreur.
3. Mâtin : race de chien puissant, ou gros chien de garde.
4. Cancres, hères et pauvres diables : personnes paresseuses, hommes misérables et qui inspirent de la pitié.
5. Lippée : nourriture, repas.
6. Force reliefs :beaucoup de restes.
7. Se forger : s'inventer, s'imaginer.

 

Texte B : Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, Acte I scène 1 (1833).

[Amoureux d'une femme mariée, Cœlio vient demander son aide à son ami Octave.]

CŒLIO. [...] (On entend un bruit d’instruments.) Quelle est cette mascarade ? N’est-ce pas Octave que j’aperçois ?
Entre OCTAVE.
OCTAVE. Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie ?
CŒLIO. Octave ! ô fou que tu es ! tu as un pied de rouge1 sur les joues ! — D’où te vient cet accoutrement ? N’as-tu pas de honte, en plein jour ?
OCTAVE. Ô Cœlio ! fou que tu es ! tu as un pied de blanc sur les joues ! — D’où te vient ce large habit noir ? N’as-tu pas de honte, en plein carnaval ?
CŒLIO. Quelle vie que la tienne ! Ou tu es gris2, ou je le suis moi-même.
OCTAVE. Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.
CŒLIO. Plus que jamais de la belle Marianne.
OCTAVE. Plus que jamais de vin de Chypre.
CŒLIO. J’allais chez toi quand je t’ai rencontré.
OCTAVE. Et moi aussi j’allais chez moi. Comment se porte ma maison ? Il y a huit jours que je ne l’ai vue.
CŒLIO. J’ai un service à te demander.
OCTAVE. Parle, Cœlio, mon cher enfant. Veux-tu de l’argent ? je n’en ai plus. Veux-tu des conseils ? Je suis ivre. Veux-tu mon épée ? voilà une batte d’Arlequin3. Parle, parle, dispose de moi.
CŒLIO. Combien de temps cela durera-t-il ? Huit jours hors de chez toi ! Tu te tueras, Octave.
OCTAVE. Jamais de ma propre main, mon ami, jamais ; j’aimerais mieux mourir que d’attenter à mes jours.
CŒLIO. Et n’est-ce pas un suicide comme un autre, que la vie que tu mènes ?
OCTAVE. Figure-toi un danseur de corde4, en brodequins5 d’argent, le balancier au poing, suspendu entre le ciel et la terre ; à droite et à gauche, de vieilles petites figures racornies6, de maigres et pâles fantômes, des créanciers7 agiles, des parents et des courtisanes ; toute une légion de monstres se suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour lui faire perdre l’équilibre ; des phrases redondantes, de grands mots enchâssés cavalcadent autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l’aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l’orient à l’occident. S’il regarde en bas, la tête lui tourne ; s’il regarde en haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu’il porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami ; c’est ma fidèle image que tu vois.
CŒLIO. Que tu es heureux d’être fou !
OCTAVE. Que tu es fou de ne pas être heureux !

1. Un pied : unité de mesure (une trentaine de centimètres). Rouge (et blanc, deux ligne plus tard) : maquillage.
2. Gris : ivre.
3. Batte d'Arlequin : accessoire d'Arlequin, personnage de la Commedia dell'arte.
4. Danseur de corde : funambule.
5. Brodequins : bottines lacées, utilisées par les personnages de comédie.
6. Racornies : rendues dures comme la corne, desséchée, insensibles.
7. Créancier : personne qui réclame un remboursement qui lui est dû.

 

Texte C : Jean Richepin, « Les Oiseaux de passage » (1873), version de Georges Brassens (1969).

 

Ô vie heureuse des bourgeois ! Qu'avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne
Ça lui suffit, il sait que l'amour n'a qu'un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée
Et quand vient le moment de mourir, il faut voir
Cette jeune oie en pleurs : « C'est là que je suis née;
Je meurs près de ma mère et je fais mon devoir. »

Elle a fait son devoir ! C'est-à-dire que oncques1
Elle n'eut de souhait impossible, elle n'eut
Aucun rêve de lune aucun désir de jonque2
L'emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Et tous sont ainsi faits ! vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là, cela n'est point hideux.
Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie
Ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux.

Ils n'ont aucun besoin de baiser sur les lèvres
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Possèdent pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans
!

Oh ! les gens bien heureux !... tout à coup dans l'espace
Si haut qu'il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane, et passe.
Où vont ils ?... Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Regardez-les passer, eux ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut par dessus monts,
Et bois, et mers, et vent, et loin des esclavages
L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d'atteindre sa chimère3
Plus d'un, l'aile rompue et du sang plein les yeux
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volailles comme vous.
Mais ils sont avant tout des fils de la chimère,
Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous.

Regardez-les, vieux coqs, jeune oie édifiante,
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu'eux
Et le peu qui viendra d'eux à vous, c'est leur fiente4.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.

1. Oncques : jamais.
2. Jonque : bateau d'Extrême-Orient.
3. Chimère : rêverie illusoire et un peu folle.
4. Fiente : excrément des oiseaux.

 

Texte D : Pascal Quignard, Tous les matins du monde, chapitre V (1991).

[Monsieur de Sainte Colombe, musicien veuf, vit retiré dans sa propriété à la campagne et refuse de devenir musicien de la cour.]

  Le roi était mécontent de ne pas posséder Monsieur de Sainte Colombe. Les courtisans continuaient de vanter ses improvisations virtuoses. Le déplaisir de ne pas être obéi ajoutait à l'impatience où se trouvait le roi de voir le musicien jouer devant lui. Il renvoya Monsieur Caignet accompagné de l'abbé Mathieu.
   Le carrosse qui les menait était accompagné par deux officiers à cheval. L'abbé Mathieu portait un habit noir en satin, un petit collet à ruché de dentelles1, une grande croix de diamants sur la poitrine.
   Madeleine les fit entrer dans la salle. L'abbé Mathieu, devant la cheminée, posa ses mains garnies de bagues sur sa canne en bois rouge à pommeau d'argent. Monsieur de Sainte Colombe, devant la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, posa ses mains nues sur le dossier d'une chaise étroite et haute. L'abbé Mathieu commença par prononcer ces mots :
   « Les musiciens et les poètes de l'Antiquité aimaient la gloire et ils pleuraient quand les empereurs ou les princes les tenaient éloignés de leur présence. Vous enfouissez votre nom parmi les dindons, les poules et les petits poissons. Vous cachez un talent qui vous vient de Notre-Seigneur2 dans la poussière et dans la détresse orgueilleuse. Votre réputation est connue du roi et de sa cour, il est donc temps pour vous de brûler vos vêtements de drap3, d'accepter ses bienfaits, de vous faire faire une perruque à grappes4. Votre fraise5 est passée de mode et...
  – ... c'est moi qui suis passé de mode, Messieurs, s'écria Sainte Colombe, soudain vexé qu'on s'en prît à sa façon de s'habiller. Vous remercierez sa majesté, cria-t-il. Je préfère la lumière du couchant sur mes mains à l'or qu'elle me propose. Je préfère mes vêtements de drap à vos perruques in-folio6. Je préfère mes poules aux violons du roi et mes porcs à vous-mêmes.
  – Monsieur ! »
  Mais Monsieur de Sainte Colombe avait brandi la chaise et la soulevait au-dessus de leurs têtes. Il cria encore :
  « Quittez-moi et ne m'en parlez plus ! Ou je casse cette chaise sur votre tête. »
  Toinette et Madeleine étaient effrayées par l'aspect de leur père tenant à bout de bras la chaise au-dessus de sa tête et craignaient qu'il ne se possédât7 plus. L'abbé Mathieu ne parut pas effrayé et tapota avec sa canne le carreau en disant :
  « Vous mourrez desséché comme une petite souris au fond de votre cabinet de planches, sans être connu de personne. »
  Monsieur de Sainte Colombe fit tourner la chaise et la brisa sur le manteau de la cheminée, en hurlant de nouveau :
  « Votre palais est plus petit qu'une cabane et votre public est moins qu'une personne. »
  L'abbé Mathieu s'avança en caressant des doigts sa croix de diamants et dit :
  « Vous allez pourrir dans votre boue, dans l'horreur des banlieues9, noyé dans votre ruisseau.»
  Monsieur de Sainte Colombe était blanc comme du papier, tremblait et voulut saisir une seconde chaise. Monsieur Caignet s'était approché ainsi que Toinette. Monsieur de Sainte Colombe poussait des « Ah !» sourds pour reprendre son souffle, les mains sur le dossier de la chaise. Toinette dénoua ses doigts et ils l'assirent. Tandis que Monsieur Caignet enfilait ses gants et remettait son chapeau et que l'abbé le traitait d'opiniâtre10, il dit tout bas, avec un calme effrayant :
  « Vous êtes des noyés. Aussi tendez-vous la main. Non contents d'avoir perdu pied, vous voudriez encore attirer les autres pour les engloutir. »
  Le débit de sa voix était lent et saccadé. Le roi aima cette réponse quand l'abbé et le violiste de sa chambre la lui rapportèrent. Il dit qu'on laissât en paix le musicien. [...]

1. Petit collet à ruché : col orné de dentelles.
2. Notre-Seigneur : Dieu.
3. Drap : tissu simple.
4. Perruque à grappes : perruque bouclée.
5. Fraise : ornement de lingerie portée autour du cou.
6. Perruque in-folio : majestueuse perruque portée au temps de Louis XIV.
7. Se posséder : se maîtriser.
8. Manteau : partie de la cheminée au-dessus du foyer.
9. Banlieues : ici, campagnes
10. Opiniâtre : têtu à l'excès.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante : (4 points) :

Quelles images de la liberté ces textes présentent-ils ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

LIBAN
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean Racine, Bérénice, Acte IV, scène 5, 1670.
Texte B : Marivaux, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, Acte III, scène 8, 1730.
Texte C : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte II, scène 5, 1834.
Texte D : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte III, scène 5, 1897.

 

Texte A : Jean Racine, Bérénice, Acte IV, scène 5, 1670.

[Titus, empereur de Rome, aime la reine de Judée, Bérénice. Mais il renonce à l'épouser car le Sénat s'oppose à cette union. Il annonce sa décision à sa bien-aimée.]

                     BÉRÉNICE
[...]
Eh bien ? il est donc vrai que Titus m'abandonne ?
Il faut nous séparer ; et c'est lui qui l'ordonne !

                      TITUS
N'accablez point, Madame, un prince malheureux.
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Un trouble assez cruel m'agite et me dévore,
Sans que des pleurs si chers me déchirent encore.
Rappelez bien plutôt ce cœur qui tant de fois
M'a fait de mon devoir reconnaître la voix.
Il en est temps. Forcez votre amour à se taire,
Et d'un œil que la gloire et la raison éclaire
Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur.
Vous-même, contre vous, fortifiez mon cœur,
Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma faiblesse,
A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse ;
Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs,
Que la gloire du moins soutienne nos douleurs,
Et que tout l'univers reconnaisse sans peine
Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine.
Car enfin, ma Princesse, il faut nous séparer.

                     BÉRÉNICE
Ah ! Cruel ! est-il temps de me le déclarer ?
Qu'avez-vous fait ? Hélas ! je me suis crue aimée
Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée
Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois
Quand je vous l'avouai pour la première fois ?

 

Texte B : Marivaux, Le Jeu de l'Amour et du Hasard, Acte III, scène 8, 1730.

[Deux jeunes aristocrates, Silvia et Dorante, sont promis l'un à l'autre sans se connaître. Ils ont l'idée d'un même stratagème pour découvrir et observer l'autre au-delà des positions sociales : ils se déguisent. Silvia prend l'apparence de sa femme de chambre, Lisette, et Dorante porte la tenue de son valet. Les deux personnages tombent amoureux. Dans cette scène, Silvia a découvert la véritable identité de Dorante, qui ignore encore qu'elle n'est pas une servante.]

DORANTE
Répondez donc, je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je ! Mario1 vous aime.
SILVIA
Cela est vrai.
DORANTE
Vous êtes sensible à son amour, je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse, ainsi, vous ne sauriez m'aimer.
SILVIA
Je suis sensible à son amour, qui est-ce qui vous l'a dit ? Je ne saurais vous aimer, qu'en savez-vous ? Vous décidez bien vite.
DORANTE
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
SILVIA
Instruire un homme qui part !
DORANTE
Je ne partirai point.
SILVIA
Laissez-moi, tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point ; vous ne craignez que mon indifférence et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments ?
DORANTE
Ce qu'ils m'importent, Lisette ? Peux-tu douter encore que je ne t'adore ?
SILVIA
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois ; mais pourquoi m'en persuadez-vous, que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là Monsieur ? Je vais vous parler à cœur ouvert, vous m'aimez, mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous, que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets2 que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible, les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement, vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison ; mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite ? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte ? Qui voulez-vous que mon cœur mette à votre place ? Savez-vous bien que si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l'état où je resterais, ayez la générosité de me cacher votre amour : moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes, l'aveu de mes sentiments pourrait exposer3 votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
DORANTE
Ah, ma chère Lisette, que viens-je d'entendre ! Tes paroles ont un feu qui me pénètre, je t'adore, je te respecte, il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne ; j'aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t'appartiennent.

1. Mario est le frère de Silvia. Il se fait passer pour un amoureux de Silvia pour rendre Dorante jaloux.
2. Objet : objet d'attachement, personne aimable.
3. Exposer : mettre en danger.

 

Texte C : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte II, scène 5, 1834.

[Perdican doit se marier avec sa cousine Camille. Les deux jeunes gens se retrouvent après une séparation de plusieurs années : Camille a été éduquée dans un couvent tandis que Perdican poursuivait ses études. Camille se montre distante et refuse de se souvenir de leur enfance. Perdican est déçu de l'attitude de la jeune fille. Dans cet extrait, ils confrontent leurs conceptions de l'amour.]

CAMILLE
Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir ; je veux aimer d’un amour éternel, et faire des serments qui ne se violent pas. Voilà mon amant. (Elle montre son crucifix).
PERDICAN
Cet amant-là n’exclut pas les autres.
CAMILLE
Pour moi, du moins, il les exclura. Ne souriez pas, Perdican ! Il y a dix ans que je ne vous ai vu, et je pars demain. Dans dix autres années, si nous nous revoyons, nous en reparlerons. J’ai voulu ne pas rester dans votre souvenir comme une froide statue ; car l’insensibilité mène au point où j’en suis. Écoutez-moi ; retournez à la vie, et tant que vous serez heureux, tant que vous aimerez comme on peut aimer sur la terre, oubliez votre sœur Camille ; mais s’il vous arrive jamais d’être oublié ou d’oublier vous-même, si l’ange de l’espérance vous abandonne, lorsque vous serez seul avec le vide dans le cœur, pensez à moi qui prierai pour vous.
PERDICAN
Tu es une orgueilleuse ; prends garde à toi.
CAMILLE
Pourquoi ?
PERDICAN
Tu as dix-huit ans, et tu ne crois pas à l’amour ?
CAMILLE
Y croyez-vous, vous qui parlez ? Vous voilà courbé près de moi avec des genoux qui se sont usés sur les tapis de vos maîtresses, et vous n’en savez plus le nom. Vous avez pleuré des larmes de joie et des larmes de désespoir ; mais vous saviez que l’eau des sources est plus constante que vos larmes, et qu’elle serait toujours là pour laver vos paupières gonflées. Vous faites votre métier de jeune homme, et vous souriez quand on vous parle de femmes désolées ; vous ne croyez pas qu’on puisse mourir d’amour, vous qui vivez et qui avez aimé. Qu’est-ce donc que le monde ? Il me semble que vous devez cordialement mépriser les femmes qui vous prennent tel que vous êtes, et qui chassent leur dernier amant pour vous attirer dans leurs bras avec les baisers d’une autre sur les lèvres. Je vous demandais tout à l’heure si vous aviez aimé ; vous m’avez répondu comme un voyageur à qui l’on demanderait s’il a été en Italie ou en Allemagne, et qui dirait : Oui, j’y ai été ; puis qui penserait à aller en Suisse, ou dans le premier pays venu. Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu’il puisse passer ainsi de mains en mains jusqu’à la mort ? Non, ce n’est pas même une monnaie ; car la plus mince pièce d’or vaut mieux que vous, et dans quelques mains qu’elle passe elle garde son effigie1.
PERDICAN
Que tu es belle, Camille, lorsque tes yeux s’animent !

1. Effigie : représentation du visage d'une personne, portrait sur une pièce de monnaie, une médaille.

 

Texte D : Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte III, scène 5, 1897.

[Christian, un jeune soldat, aime Roxane, une jeune fille amoureuse des beaux discours. Il lui a fait parvenir de très belles lettres écrites par son ami Cyrano. Pour la première fois ils se rencontrent et Roxane attend une déclaration à la hauteur de ses écrits.]

ROXANE [...] voit Christian.
                                       C’est vous !…
Elle va à lui.
                                                        Le soir descend.
Attendez. Ils sont loin. L’air est doux. Nul passant.
Asseyons-nous. Parlez. J’écoute.

CHRISTIAN, s’assied près d’elle, sur le banc. Un silence.
                                               Je vous aime.

ROXANE, fermant les yeux.
Oui, parlez-moi d’amour.

CHRISTIAN.
                                Je t’aime.

ROXANE.
                                            C’est le thème.
Brodez, brodez.

CHRISTIAN.
Je vous…

ROXANE.
                 Brodez !

CHRISTIAN.
                             Je t’aime tant.

ROXANE.
Sans doute. Et puis ?

CHRISTIAN.
                                  Et puis… je serai si content
Si vous m’aimiez ! — Dis-moi, Roxane, que tu m’aimes !

ROXANE, avec une moue.
Vous m’offrez du brouet1 quand j’espérais des crèmes !
Dites un peu comment vous m’aimez ?…

CHRISTIAN.
                                              Mais… beaucoup.

ROXANE.
Oh !… Délabyrinthez2 vos sentiments !

CHRISTIAN, qui s’est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde.
                                               Ton cou !
Je voudrais l’embrasser !…

ROXANE.
                                Christian !

CHRISTIAN.
                                             Je t’aime !

ROXANE, voulant se lever.
                                                          Encore !

CHRISTIAN, vivement, la retenant.
Non, je ne t’aime pas !

ROXANE, se rasseyant.
                              C’est heureux.

CHRISTIAN.
                                                  Je t’adore !

ROXANE, se levant et s’éloignant.
Oh !

CHRISTIAN.
          Oui… je deviens sot !

ROXANE.
                                Et cela me déplaît !
Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

CHRISTIAN.
Mais…

ROXANE.
             Allez rassembler votre éloquence en fuite !

CHRISTIAN.
Je…

ROXANE.

             Vous m’aimez, je sais. Adieu. (Elle va vers la maison.)
CHRISTIAN.
                                                  Pas tout de suite !
Je vous dirai…

ROXANE, poussant la porte pour rentrer.
                    Que vous m’adorez… oui, je sais.
Non ! non ! Allez-vous-en !

CHRISTIAN.
                                      Mais je…

(Elle lui ferme la porte au nez.)

 

1. Brouet : potage, bouillon.
2. Délabyrinthez : développez.

 

 

I - Vous répondrez à la question posée en vous appuyant avec précision sur les quatre textes du corpus (4 points) :

Quels obstacles aux sentiments amoureux ou à leur expression apparaissent dans ces dialogues ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Michel de Montaigne, Essais, livre Ier, chapitre 31 : « Des Cannibales» (fin), 1580-1595
               (traduction en français moderne de Guy de Pernon, 2009).
Texte B : Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, 1657-1662.
Texte C : Voltaire, Micromégas, chapitre VII : « Conversation avec les hommes » (début), 1752.
Texte D : Michel Tournier, Vendredi ou La Vie sauvage, chapitre 25, 1971.

 

Texte A : Michel de Montaigne, Essais, « Des Cannibales », 1580-1595.

[Montaigne, dans cet essai, évoque la découverte du continent américain et décrit les coutumes des peuples indigènes, dont certains mangent de la chair humaine à l'occasion de cérémonies rituelles. Il y fait preuve d'ouverture d'esprit face à la différence et incite le lecteur à réfléchir sur ce qui fait l'humanité. Dans la dernière page de l'essai, Montaigne choisit de rapporter la venue à la cour de France, de trois Amérindiens.]

  Trois d'entre eux vinrent à Rouen, au moment où feu le roi Charles IX s'y trouvait. Ils ignoraient combien cela pourrait nuire plus tard à leur tranquillité et à leur bonheur que de connaître les corruptions de chez nous, et ne songèrent pas un instant que de cette fréquentation puisse venir leur ruine, que je devine pourtant déjà bien avancée (car ils sont bien misérables1 de s'être laissés séduire par le désir de la nouveauté, et d'avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre). Le roi leur parla longtemps; on leur fit voir nos manières, notre faste2, ce que c'est qu'une belle ville. Après cela, quelqu'un leur demanda ce qu'ils en pensaient, et voulut savoir ce qu'ils avaient trouvé de plus surprenant. Ils répondirent trois choses; j'ai oublié la troisième et j'en suis bien mécontent. Mais j'ai encore les deux autres en mémoire : ils dirent qu'ils trouvaient d'abord très étrange que tant d'hommes portant la barbe, grands, forts et armés et qui entouraient le roi (ils parlaient certainement des Suisses de sa garde), acceptent d'obéir à un enfant3 et qu'on ne choisisse pas plutôt l'un d'entre eux pour les commander.
  Deuxièmement (dans leur langage, ils nomment les hommes « moitiés» les uns des autres) ils dirent qu'ils avaient remarqué qu'il y avait parmi nous des hommes repus et nantis de toutes sortes de commodltés4, alors que leurs « moitiés » mendiaient à leurs portes, décharnés par la faim et la pauvreté; ils trouvaient donc étrange que ces « moitiés » nécessiteuses puissent supporter une telle injustice, sans prendre les autres à la gorge ou mettre le feu à leurs maisons.
  J'ai parlé à l'un d'entre eux fort longtemps ; mais j'avais un interprète qui me suivait si mal, et que sa bêtise empêchait tellement de comprendre mes idées, que je ne pus tirer rien qui vaille de cette conversation. Comme je demandais à cet homme quel bénéfice il tirait de la supériorité qu'il avait parmi les siens (car c'était un capitaine, et nos matelots l'appelaient « Roi»), il me dit que c'était de marcher le premier à la guerre. Pour me dire de combien d'hommes il était suivi, il me montra un certain espace, pour signifier que c'était autant qu'on pourrait en mettre là, et cela pouvait faire quatre ou cinq mille hommes. Quand je lui demandai si, en dehors de la guerre, toute son autorité prenait fin, il répondit que ce qui lui en restait, c'était que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui traçait des sentiers à travers les fourrés de leurs bois, pour qu'il puisse y passer commodément.
  Tout cela n'est pas si mal. Mais quoi ! Ils ne portent pas de pantalon.

1. Misérables : malheureux.
2. Faste : luxe.
3. En 1562, Charles IX n'avait que 12 ans, et c'était un enfant à la constitution fragile.
4. Des hommes riches et bien nourris.

 

Texte B : Cyrano de Bergerac, L'Autre Monde ou Histoire comique des États et Empires du Soleil, 1657-1662.

[Cet ouvrage peut être considéré comme l'ancêtre français de la « science-fiction ». Il présente les voyages imaginaires du héros-narrateur, qui après avoir visité la Lune, se retrouve sur le Soleil. Là, il va être jugé par les oiseaux civilisés qui peuplent cet astre et qui considèrent les hommes comme des ennemis. Une pie compatissante qui a séjourné sur Terre prend sa défense. Mais voici qu'arrive un aigle]

  Elle1 achevait ceci, quand nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever pour me mettre à genoux devant lui, croyant que ce fût le roi, si ma pie de sa patte ne m'eût contenu en mon asslette2. « Pensiez-vous donc, me dit-elle, que ce grand aigle fût notre souverain ? C'est une imagination de vous autres hommes, qui à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que l'aigle nous devait commander.
  « Mais notre politique est bien autre; car nous ne choisissons pour notre roi que le plus faible, le plus doux, et le plus pacifique; encore le changeons-nous tous les six mois, et nous le prenons faible, afin que le moindre à qui il aurait fait quelque tort, se pût venger de lui. Nous le choisissons doux, afin qu'il ne haïsse ni ne se fasse haïr de personne, et nous voulons qu'il soit d'une humeur pacifique, pour éviter la guerre, le canal de toutes les injustices.
  « Chaque semaine, il tient les États3, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S'il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il en est dépossédé, et l'on procède à une nouvelle élection.
  « Pendant la journée que durent les États, notre roi est monté au sommet d'un grand if sur le bord d'un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux l'un après l'autre passent par-devant lui ; et si quelqu'un d'eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l'eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »
  Je ne pus m'empêcher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elle entendait par le mot triste et voici ce qu'elle me répliqua :
  « Quand le crime d'un coupable est jugé si énorme, que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on tâche d'en choisir une qui contienne la douleur de plusieurs, et l'on y procède de cette façon :
  « Ceux d'entre nous qui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre, sont délégués vers le coupable qu'on porte sur un funeste cyprès. Là ces tristes musiciens s'amassent autour de lui, et lui remplissent l'âme par l'oreille de chansons si lugubres et si tragiques, que l'amertume de son chagrin désordonnant l'économie de ses organes et lui pressant le cœur, il se consume à vue d'œil, et meurt suffoqué de tristesse.
  « Toutefois un tel spectacle n'arrive guère; car comme nos rois sont fort doux, ils n'obligent jamais personne à vouloir pour se venger encourir une mort si cruelle.
  « Celui qui règne à présent est une colombe dont l'humeur est si pacifique, que l'autre jour qu'il fallait accorder4 deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c'était qu'inimitiés5. »

1. La pie.
2. Ne m'eût fait conserver ma position.
3. Il tient une assemblée
4. Accorder : mettre d'accord, réconcilier.
5. Inimitié : dispute, hostilité, haine.

 

Texte C : Voltaire, Micromégas, chapitre VII : « Conversation avec les hommes» (début), 1752.

 

[Micromégas, géant de trente-deux kilomètres de haut, originaire de la planète Sirius, voyage à travers l'univers. Parvenu sur terre en compagnie d'un habitant de Saturne - un « nain» de deux kilomètres de haut -, il recueille dans sa main le navire d'un groupe de savants qui revient d'une expédition scientifique au cercle polaire. Il réussit à converser avec ces « insectes» presque invisibles pour lui et découvre avec admiration leur intelligence et leurs connaissances scientifiques. Il les croit en conséquence aussi doués de toutes les qualités morales.]

  « Ô atomes1 intelligents, dans qui l'Être éternel s'est plu à vous manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si peu de matière, et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser; c'est la véritable vie des esprits. je n'ai vu nulle part le vrai bonheur; mais il est ici, sans doute. » À ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux. « Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière; et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial ? » Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. « Il s'agit, dit le philosophe, de quelques tas de boue grands comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétende2 un fétu3 sur ces tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit, et presque aucun de ces animaux qui s'égorgent mutuellement n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s'égorgent.
  - Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ? Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules. - Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables; sachez que, quand même ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l'intempérance4 les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement. » Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes.

1. C'est ainsi que Micromégas s'adresse aux hommes, qu'il doit observer au travers d'un microscope.
2. Prétendre : revendiquer.
3. Fétu : brin de paille.
4. Intempérance : abus, excès.

 

Texte D : Michel Tournier, Vendredi ou La Vie sauvage, chapitre 25, 1971.

[Robinson, échoué seul il y a des années sur une île déserte, a d'abord essayé d'y reconstruire en petit un modèle de société à l'européenne. Et lorsqu'il a eu pour compagnon d'infortune l'Indien Vendredi, il l'a d'abord traité comme un domestique. Mais un jour, Vendredi provoque, sans le vouloir, une explosion qui détruit les constructions de Robinson et presque tous les éléments sauvés du naufrage. Cet événement marque un tournant dans la vie des deux hommes et dans leurs relations. ]

   Un jour, Vendredi revint d'une promenade en portant un petit tonneau sur son épaule. Il l'avait trouvé à proximité de l'ancienne forteresse1, en creusant le sable pour attraper un lézard.
   Robinson réfléchit longtemps, puis il se souvint qu'il avait enterré deux tonneaux de poudre reliés à la forteresse par un cordon d'étoupe2 qui permettait de les faire exploser à distance. Seul l'un des deux avait explosé peu après la grande catastrophe. Vendredi venait donc de retrouver l'autre. Robinson fut surpris de le voir si heureux de sa trouvaille.
  - Qu'allons-nous faire de cette poudre, tu sais bien que nous n'avons plus de fusil ?
  Pour toute réponse, Vendredi introduisit la pointe de son couteau dans la fente du couvercle et ouvrit le tonnelet. Puis il y plongea la main et en retira une poignée de poudre qu'il jeta dans le feu. Robinson avait reculé en craignant une explosion. Il n'y eut pas d'explosion, seulement une grande flamme verte qui se dressa avec un souffle de tempête et disparut aussitôt.
  - Tu vois, expliqua Vendredi, le fusil est la façon la moins jolie de brûler la poudre. Enfermée dans le fusil, la poudre crie et devient méchante. Laissée en liberté, elle est belle et silencieuse.
  Puis il invita Robinson à jeter lui-même une poignée de poudre dans le feu mais, cette fois, il sauta en l'air en même temps que la flamme, comme s'il voulait danser avec elle. Et ils recommencèrent, et encore, et encore, et il y avait ainsi de grands rideaux de feu verts et mouvants, et sur chacun d'eux la silhouette noire de Vendredi dans une attitude différente.
  Plus tard, ils inventèrent une autre façon de jouer avec la poudre. Ils recueillirent de la résine de pin dans un petit pot. Cette résine - qui brûle déjà très bien - ils la mélangèrent avec la poudre. Ils obtinrent ainsi une pâte noire, collante et terriblement inflammable. Avec cette pâte, ils couvrirent le tronc et les branches d'un arbre mort qui se dressait au bord de la falaise. La nuit venue ils y mirent le feu : alors tout l'arbre se couvrit d'une carapace d'or palpitant, et il brûla jusqu'au matin, comme un grand candélabre3 de feu.
  Ils travaillèrent plusieurs jours à convertir toute la poudre en pâte à feu et à en enduire tous les arbres morts de l'île. La nuit, quand ils s'ennuyaient et ne trouvaient pas le sommeil, ils allaient ensemble allumer un arbre. C'était leur fête nocturne et secrète.

1. Robinson, au début de son séjour, s'était déclaré gouverneur de l'île, avec le grade de général, et avait bâti une forteresse pour se protéger d'éventuels assaillants.
2. Étoupe : matière textile grossière, non tissée, et très inflammable, dont Robinson s'était servi pour faire des mèches.
3. Candélabre : grand chandelier à plusieurs branches.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Quels choix ont faits les quatre auteurs dans les textes du corpus pour amener le lecteur à réfléchir sur lui-même et sur son monde ?

II - Vous traiterez ensuite au choix l'un des trois travaux d'écriture suivants (16 points) :

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AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Joachim Du Bellay, Les Regrets, 1558
Texte B : Charles Baudelaire, « Moesta et errabunda », Les Fleurs du Mal, « Spleen et idéal », 1857
Texte C : Paul Verlaine, Romances sans paroles, « Ariettes oubliées », III, 1874
Texte D : Henri Michaux, « Emportez-moi », Mes Propriétés, 1929
.

 

Texte A : Joachim Du Bellay, Les Regrets, 1558.

[En 1553 Joachim Du Bellay part à Rome avec son oncle, le cardinal Jean Du Bellay, pour lui servir de secrétaire et d'intendant. Très vite, il regrette la France.]

Depuis que j'ai laissé mon naturel séjour,
Pour venir où le Tibre1 aux flots tortus2 ondoie,
Le ciel a vu trois fois par son oblique voie
Recommencer son cours la grand' lampe du jour.

Mais j'ai si grand désir de me voir de retour,
Que ces trois ans me sont plus3 qu'un siège de Troie4,
Tant me tarde, Morel5, que Paris je revoie,
Et tant le ciel pour moi fait lentement son tour.

Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne
Ne m'accourcit6 les jours, ni le Cancre les nuits7.

Voilà, mon cher Morel, combien le temps me dure
Loin de France et de toi, et comment la nature
Fait toute chose longue avecques mes ennuis.

1. Le Tibre : fleuve qui coule à Rome.
2. Tortus : tordus, tortueux.
3. Me sont plus : sont plus pour moi.
4. Le siège de Troie aurait duré dix ans.
5. Morel : ami de Joachim Du Bellay.
6. Accourcit : ne me raccourcit pas.
7. Cancre (Cancer) et Capricorne : constellations et signes astrologiques; le premier renvoie à l'été, le second à l'hiver.

 

Texte B : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Spleen et idéal », 1857.

                        Moesta et errabunda1

Dis-moi, ton cœur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon! enlève-moi, frégate2 !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
Est-il vrai que parfois le triste cœur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le cœur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs
Et l'animer encore d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

1. Moesta et errabunda : triste et vagabonde.
2. Frégate: type de navire.

 

Texte C : Paul Verlaine, Romances sans paroles, « Ariettes oubliées », 1874.

                III

Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville,
Quelle est cette langueur1
Qui pénètre mon cœur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un cœur qui s'ennuie,
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?
Ce deuil2est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi,
Sans amour et sans haine,
Mon cœur a tant de peine !

1. Langueur : mélancolie, tristesse.
2. Deuil : douleur, tristesse.

 

Texte D : Henri Michaux, Mes Propriétés, 1929.


                 Emportez-moi

Emportez-moi dans une caravelle1,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave2, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

1. Caravelle : navire à voile inventé par les Portugais au XVème siècle pour les voyages d'exploration.
2. Étrave : partie avant de la coque du bateau.

 

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Comment les auteurs expriment-ils leur insatisfaction de vivre dans le temps présent ?

II - Vous traiterez ensuite au choix l'un des trois travaux d'écriture suivants (16 points) :

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