LES SUJETS DE L’ EAF 2017 - suite

 

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série L (Asie du sud-est).

séries ES / S (Asie du sud-est).

 

 

-ASIE DU SUD-EST
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVllème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MOLIÈRE, Dom Juan ou le Festin de pierre, acte IV, scène 4 (1665).
Texte B : MARIVAUX, Le Jeu de l'amour et du hasard, acte l, scène 2 (1730).
Texte C : Victor HUGO, Le Roi s'amuse, acte II, scène 3 (1832).
Texte D : Jean ANOUILH, Cécile ou l'École des pères (1951).

 

Texte A : MOLIÈRE, Dom Juan ou le Festin de pierre, acte IV, scène 4 (1665).

[Le personnage de Dom Juan mène une vie de libertin, ce qui choque profondément son père. Ce dernier vient le voir pour lui dire ce qu'il en pense.]

DOM LOUIS, DOM JUAN, LA VIOLETTE, SGANARELLE.

LA VIOLETTE. – Monsieur, voilà Monsieur votre père.
DOM JUAN. – Ah ! me voici bien : il me fallait cette visite pour me faire enrager.
DOM LOUIS. – Je vois bien que je vous embarrasse et que vous vous passeriez fort aisément de ma venue. À dire vrai, nous nous incommodons étrangement l'un et l'autre; et si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements1.
Hélas! que nous savons peu ce que nous faisons quand nous ne laissons pas au Ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées! J'ai souhaité un fils avec des ardeurs2 nonpareilles; je l'ai demandé sans relâche avec des transports2 incroyables; et ce fils, que j'obtiens en fatiguant le Ciel de vœux, est le chagrin et le supplice de cette vie même dont je croyais qu'il devait être la joie et la consolation. De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires, qui nous réduisent, à toutes heures, à lasser les bontés du Souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mérite de mes services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? Êtes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes3, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble lorsque nous vivons en infâmes ? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leurs vertus4, si nous voulons être estimés5 leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né : ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage; au contraire, l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur6 qui serait honnête homme que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.
DOM JUAN. – Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
DOM LOUIS. – Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme. Mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout par tes actions, que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux7 du Ciel, et laver par ta punition la honte de t'avoir fait naître. (Il sort.)

1 Déportements : mauvais comportements.
2 Ardeurs, transports : vives émotions, sentiments passionnés.
3 Armes: emblèmes d'une famille noble.
4 De ne point dégénérer de leurs vertus : de ne point perdre les qualités de leurs ancêtres.
5 Estimés : être considérés comme.
6 Crocheteur : personne exerçant une profession modeste, celle de porter des fardeaux avec des crochets.
7 Prévenir sur toi le courroux : anticiper la colère du Ciel.

 

Texte B : MARIVAUX, Le Jeu de l'amour et du hasard, acte l, scène 2 (1730).

[Monsieur Orgon désire marier sa fille, Silvia, à Dorante. Les deux jeunes gens ne se sont pas encore rencontrés. Lors d'une discussion précédente avec Lisette, sa femme de chambre, Silvia a manifesté son désaccord car elle désire voir et connaître Dorante avant de l'épouser.]

MONSIEUR ORGON, SILVIA, LlSETTE.

MONSIEUR ORGON. – Eh ! bonjour, ma fille; la nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir ? Ton prétendu1 arrive aujourd'hui, son père me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien ? tu me parais triste. Lisette de son côté baisse les yeux; qu'est-ce que cela signifie ? Parle donc, toi; de quoi s'agit-il ?
LlSETTE. – Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qui se tient à l'écart, et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de recueillement2.
MONSIEUR ORGON. – Que veut dire ce galimatias3 ? une âme, un portrait ? Explique-toi donc; je n'y entends rien.
SILVIA. – C'est que j'entretenais Lisette du malheur d'une femme maltraitée par son mari; je lui citais celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venait de la quereller, et je faisais là-dessus mes réflexions.
LlSETTE. – Oui, nous parlions d'une physionomie qui va et qui vient, nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.
MONSIEUR ORGON. – De tout cela, ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connais point Dorante. LlSETTE. – Premièrement, il est beau; et c'est presque tant pis4.
MONSIEUR ORGON. – Tant pis ! rêves-tu avec ton tant pis ?
LlSETTE. – Moi, je dis ce qu'on m'apprend; c'est la doctrine de Madame; j'étudie sous elle.
MONSIEUR ORGON. – Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrêtai ce rnariage-là5 avec son père, qui est mon intime et ancien ami; mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus; je te défends toute complaisance6 à mon égard : si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'à le dire, et il repart; si tu ne lui convenais pas, il repart de même.
LlSETTE. – Un duo de tendresse en décidera, comme à l'Opéra : vous me voulez, je vous veux, vite un notaire ! ou bien : m'aimez-vous ? non, ni moi non plus, vite à cheval !
MONSIEUR ORGON. – Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante; il était absent quand j'étais chez son père; mais sur tout le bien qu'on m'en a dit, je ne saurais craindre que vous vous remerciiez ni l'un ni l'autre7.
SILVIA. – Je suis pénétrée de vos bontés, mon père; vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.
MONSIEUR ORGON. – Je te l'ordonne.
SILVIA. – Mais si j'osais, je vous proposerais, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliserait tout à fait.
MONSIEUR ORGON. – Parle; si la chose est faisable, je te l'accorde.
SILVIA. – Elle est très faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontés.
MONSIEUR ORGON. – Eh bien, abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez.
LlSETTE. – Il n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.
MONSIEUR ORGON. – Explique-toi, ma fille.
SILVIA. – Dorante arrive ici aujourd'hui; si je pouvais le voir, l'examiner un peu sans qu'il me connût ! Lisette a de l'esprit, Monsieur; elle pourrait prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrais la sienne.
MONSIEUR ORGON, à part. – Son idée est plaisante. (Haut.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu me dis là. (À part.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque chose de bien singulier8; elle ne s'y attend pas elie-même... (Haut.) Soit, ma fille, je te permets le déguisement. [...]

1 Ton prétendu : le jeune homme que Silvia doit épouser.
2 Cette réplique fait référence à la scène précédente et évoque l'épouse malheureuse de Tersandre dont il est question dans la première réplique de Silvia.
3 Galimatias : discours confus, embrouillé, inintelligible.
4 Tant pis : Lisette se moque ironiquement de Silvia pour laquelle la beauté d'un mari est suspecte.
5 J'arrêtai ce mariage-là: je décidai de ce mariage.
6 Complaisance : amitié, bienveillance, disposition à acquiescer aux sentiments de quelqu'un pour lui plaire.
7 Je ne saurais craindre que vous vous remerciiez ni l'un ni l'autre : je suis persuadé que vous vous plairez mutuellement.
8 Singulier : étrange, étonnant.

 

Texte C : Victor HUGO, Le Roi s'amuse, acte II, scène 3 (1832).

[Triboulet est le bouffon du roi François Ier. Il a fait élever loin de la cour sa fille Blanche. Celle-ci ignore l'identité réelle et la fonction de son père. Elle vient de le rejoindre après cette longue séparation.]

TRIBOULET, BLANCHE.

[...]
BLANCHE
Mon père, qu'avez-vous ? Dites-moi votre nom.
Oh ! versez dans mon sein toutes vos peines !

TRIBOULET
                                                            Non.
A quoi bon me nommer ? Je suis ton père. – Ecoute,
Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute,
Qui sait ? l'un me méprise et l'autre me maudit.
Mon nom, qu'en ferais-tu quand je te l'aurais dit ?
Je veux ici du moins, je veux, en ta présence,
Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence,
N'être pour toi qu'un père, un père vénéré,
Quelque chose de saint, d'auguste1 et de sacré !

BLANCHE
Mon père !

TRIBOULET, la serrant avec emportement dans ses bras.
               Est-il ailleurs un cœur qui me réponde ?
Oh ! je t'aime pour tout ce que je hais au monde !
– Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela.
Dis, aimes-tu ton père ? Et, puisque nous voilà
Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,
Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose ?
Ma fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis,
D'autres ont des parents, des frères, des amis,
Une femme, un mari, des vassaux, un cortège
D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je ?
Moi, je n'ai que toi seule ! Un autre est riche. Eh bien,
Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien !
Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme !
D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,
Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,
Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté !
Chère enfant ! – Ma cité, mon pays, ma famille,
Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille,
Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,
Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi !
De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.
– Oh ! si je te perdais !... Non, c'est une pensée
Que je ne pourrais pas supporter un moment !
– Souris-moi donc un peu. – Ton sourire est charmant.
Oui, c'est toute ta mère! – Elle était aussi belle.
Tu te passes souvent la main au front comme elle,
Comme pour l'essuyer, car il faut au cœur pur
Un front tout innocence et des cieux tout azur.
Tu rayonnes pour moi d'une angélique2 flamme,
À travers ton beau corps mon âme voit ton âme,
Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.
Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois
Aveugle, et l'œil voilé d'obscurité profonde,
Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde !

1 Auguste : noble, respectable, vénérable.
2 Angélique : propre aux anges.

 

Texte D : Jean ANOUILH, Cécile ou l'École des pères (1951).

MONSIEUR ORLAS. – Cécile, il faut que je vous parle. Voilà longtemps que je le désire - nous ne faisons pas grand-chose ni l'un ni l'autre de nos journées et je n'en ai positivement pas trouvé le temps. Les petits soucis de cette maison m'accablent. Vous êtes très jeune Cécile, vous apprendrez en grandissant que c'est toute une affaire de vivre. En fait, me direz-vous, il suffit de se lever le matin et de se coucher le soir et, avec un peu de patience, le jour passe... Pour peu qu'on prenne goût aux plaisirs de la table et qu'un ami ou deux vienne bavarder avec vous l'après-midi, le tour est joué. Il est l'heure de retourner au lit et d'oublier. Malheureusement la tête travaille.
CECILE. – Oui, papa.
MONSIEUR ORLAS. – Oui, papa ! cela ne veut rien dire. Je ne vous demande pas de m'écouter bien poliment en pensant à autre chose, Cécile. Je vous demande de faire un effort pour comprendre ce que je vous dis. C'est trop facile d'être une enfant, de penser : « Les pères sont bêtes, bornés par définition; ils vivent avec leurs préjugés d'un autre âge, ils ne savent rien de ce qui est bon. Ecoutons-les bien respectueusement, puisque c'est l'usage. – Oui papa. Je vous le promets papa, – et n'en faisons qu'à notre tête, une fois qu'ils ont le dos tourné. »
CECILE. – Non, papa.
MONSIEUR ORLAS. – Non, papa ! c'est la même chose. Je vous demande un peu moins de respect, Cécile, et une petite lumière dans vos yeux qui me montre que vous m'écoutez. Si je vous parle comme un père et vous comme une petite fille, nous nous quitterons tout à l'heure, vous avec une révérence, moi une petite tape amicale sur votre joue, et nous n'aurons pas avancé d'un pas. J'aimerais que vous renonciez aux privilèges de votre âge et que vous m'accordiez, pour un moment, l'attention et la considération que vous auriez pour un autre enfant.
CECILE. – Vous savez que je vous obéis toujours respectueusement en tout, papa.
MONSIEUR ORLAS. - Bon ! vous faites la sotte maintenant. Ce n'est pas là ce que je vous demande, vous le savez fort bien. Mais enfin quelque chose dans votre regard vous a trahie et je pense que m'avez compris. Vous êtes un petit être vif, rusé, sage comme un– vieux Chinois avec vos airs de folie, mais des conventions millénaires ont dressé une barrière infranchissable entre nous. Parce que je suis votre père et que vous êtes ma fille, nous nous croyons obligés l'un et et l'autre de jouer des rôles tout faits. Ce que je vais vous dire est d'avance marqué dans votre esprit de banalité, de conformisme, d'ennui. Vous êtes injuste, Cécile... Imaginez un instant que je ne suis pas votre père, je vous assure que je suis un homme drôle et charmant.
CECILE. – Oui, papa.
MONSIEUR ORLAS, amer. – Oui, papa ! Ne me répondez rien du tout, je crois que nous avancerons plus vite. Je vais d'abord vous faire un aveu Cécile, j'ai à peu de chose près le même âge que vous.

Il la regarde, satisfait.

Ah ! j’ai réussi à vous étonner, tout de même ! Mais vous vous méfiez encore, je le vois bien. Vous vous dites que c’est un début inhabituel ; mais restons tout de même sur nos gardes. Tout cela va se transformer en interdictions et en morale comme d’habitude. Rien d’autre ne peut sortir de la bouche d’un père, c’est connu. Vous savez de quoi vous avez l’air en ce moment, Cécile ? D’un petit prisonnier que l’état-major ennemi interroge… Pourtant vous êtes grande et belle ; dans un an, dans un mois, qui sait, demain peut-être, vous serez passée dans l’autre camp, vous aussi : vous serez une femme. Nous pourrons nous comprendre alors, mais il sera peut-être trop tard. J’aurais voulu trouver le chemin de votre coeur avant. […]

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelles images du père ces extraits de pièces de théâtre nous présentent-ils ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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ASIE DU SUD-EST
SÉRIES ES / S

 

Objets d'étude : Poésie et quête du sens du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Charles BAUDELAIRE, « Enivrez-vous », poème XXXIII, Le Spleen de Paris (1869)
Texte B : René CHAR, « Rougeur des matinaux », sections I à IV, Les Matinaux (1950)
Texte C : Paul ELUARD, « Bonne Justice », Pouvoir tout dire (1951)
Texte D : Jean MAMBRINO, « Orphée innombrable », La Saison du monde (1986)
Document E : Camille Corot, « Orphée ramenant Eurydice des Enfers » (1861).

 

Texte A : Charles Baudelaire, « Enivrez-vous », poème XXXIII, Le Spleen de Paris (1869).

ENIVREZ-VOUS

  Il faut être toujours ivre. Tout est là. C'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
  Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
  Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est; et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront : « Il est l'heure de s'enivrer ! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

 

Texte B : René Char, « Rougeur des matinaux », sections I à IV, Les Matinaux (1950).

I

L'état d'esprit du soleil levant est allégresse1 malgré le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot2 devient la rougeur de l'aurore.

II

Quand on a mission d'éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi.

III

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s'habitueront.

IV

Au plus fort de l'orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C'est l'oiseau inconnu. Il chante avant de s'envoler.

1. Allégresse : joie intense
2. Caillot : sang coagulé.

 

Texte C : Paul Eluard, « Bonne Justice », Pouvoir tout dire (1951).

C'est la chaude loi des hommes
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes

C'est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort

C'est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l'enfant
Jusqu'à la raison suprême.

 

Texte D : Jean Mambrino, « Orphée1 innombrable », La Saison du monde (1986).

Parle. Ouvre cet espace sans violence. Élargis
le cercle, la mouvance qui t'entoure de floraisons.
Établis la distance entre les visages, fais danser
les distances du monde, entre les maisons,
les regards, les étoiles. Propage l'harmonie,
arrange les rapports, distribue le silence
qui proportionne la pensée au désir, le rêve
à la vision. Parle au-dedans vers le dehors,
au-dehors, vers l'intime. Possède l'immensité
du royaume que tu te donnes. Habite l'invisible
où tu circules à l'aise. Où tous enfin te voient.
Dilate les limites de l'instant, la tessiture2
de la voix qui monte et descend l'échelle
du sens, puisant son souffle aux bords de l'inouï3.
Lance, efface, emporte, allège, assure, adore. Vis.

1. Orphée: personnage de la mythologie. Le jour de son mariage, son épouse Eurydice, meurt piquée par un serpent. Orphée descend alors au royaume des morts et, charmant le dieu des Enfers par le pouvoir de son chant poétique, il obtient de ramener Eurydice à la vie. Dès lors, Orphée est considéré comme l'emblème des poètes.
2. Tessiture : amplitude, capacité de la voix à aller dans les graves et les aigus.
3. Inouï : jamais entendu, exceptionnel.

 

Document E : Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des Enfers (1861).

 

I - Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

 En quoi ces poèmes sont-ils des leçons de vie ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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