LES SUJETS DE L’ EAF 2018 - suite

 

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Session de septembre :

série L (Liban)
séries ES / S (Liban)
série L (Amériqe du nord)
séries ES / S (Amérique du nord)

série L (métropole)
séries ES / S (métropole).

 

 

-LIBAN
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, Œuvres poétiques, « Le Paresseux », 1631.
Texte B : Victor Hugo, Les Orientales, « Rêverie », 1829.
Texte C : Robert Desnos, À la mystérieuse, « À la faveur de la nuit », 1926.
Texte D : Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, « Les Lilas », 1963.
Document complémentaire : Henri Rousseau, La Bohémienne endormie, 1897,
                                                   
peinture à l’huile, 130 x 201 cm, New-York Museum of Modern Art.

 

Texte A : Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, Œuvres poétiques, « Le Paresseux », 1631.

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté1,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte2 en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d’Italie,
Du comte Palatin3, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté4
Où mon âme en langueur5 est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s’en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudouin6, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers !

1 fagoté : mal arrangé.
2 Don Quichotte : personnage fictif héros du roman de Cervantès L’Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche.
3 des guerres d’Italie, du comte Palatin : allusion à l’actualité politique du XVIIe siècle.
4 oisiveté : état de celui qui reste sans rien faire.
5 langueur : paresse.
6 Jean Baudouin : poète contemporain de Saint-Amant.

 

Texte B : Victor Hugo, Les Orientales, « Rêverie », 1829.

Oh ! laissez-moi ! c’est l’heure où l’horizon qui fume
Cache un front inégal sous un cercle de brume,
L’heure où l’astre géant rougit et disparaît.
Le grand bois jaunissant dore seul la colline ;
On dirait qu’en ces jours où l’automne décline,
Le soleil et la pluie ont rouillé la forêt.

Oh ! qui fera surgir soudain, qui fera naître,
Là-bas, – tandis que seul je rêve à la fenêtre
Et que l’ombre s’amasse au fond du corridor,
– Quelque ville mauresque1, éclatante, inouïe,
Qui, comme la fusée en gerbe épanouie,
Déchire ce brouillard avec ses flèches d’or !

Qu’elle vienne inspirer, ranimer, ô génies !
Mes chansons, comme un ciel d’automne rembrunies,
Et jeter dans mes yeux son magique reflet,
Et longtemps, s’éteignant en rumeurs étouffées,
Avec les mille tours de ses palais de fées,
Brumeuse, denteler l’horizon violet !

1 ville mauresque : ville orientale.

 

Texte C : Robert Desnos, À la mystérieuse, « À la faveur de la nuit », 1926.

Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.
Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre,
Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre c’est toi.
N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges.
Ferme les yeux.
Je voudrais les fermer avec mes lèvres.
Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme
    et le drapeau entoure ma fuite de son manteau.
La fenêtre s’ouvre : Ce n´est pas toi.
Je le savais bien.

 

Texte D : Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, « Les Lilas », 1963.

Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissée ou là

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Étais-je où tu n’étais pas

Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà

Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et d’un chant qui s’envola

Ô claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras

 

Document complémentaire : Henri Rousseau, La Bohémienne endormie, 1897,
          peinture à l’huile, 130 x 201 cm, New-York Museum of Modern Art.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelles sont, dans ces textes, les fonctions du rêve pour les poètes ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

-LIBAN
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Honoré de BALZAC, Le Colonel Chabert, extrait (1832),
Texte B : Émile ZOLA, La Fortune des Rougon, chapitre V, extrait (1871).
Texte C : Jean-Paul SARTRE, Le Mur, « La Chambre », extrait (1939).

 

Texte A : Honoré de BALZAC, Le Colonel Chabert, extrait (1832).

[Le colonel Hyacinthe Chabert, déclaré mort par erreur à la bataille d’Eylau, a contacté l’avoué Derville pour retrouver son rang et ses droits. Sa femme Rose, désormais remariée au comte Ferraud, le rejette et n’entend pas lui restituer ses biens. Le colonel refuse toute transaction avec elle et disparaît. Quelques années plus tard, l’avoué Derville retrouve le colonel].

 En 1840, vers la fin du mois de juin, Godeschal, alors avoué, allait à Ris, en compagnie de Derville son prédécesseur. Lorsqu’ils parvinrent à l’avenue qui conduit de la grande route à Bicêtre1, ils aperçurent sous un des ormes du chemin un de ces vieux pauvres chenus2 et cassés qui ont obtenu le bâton de maréchal3 des mendiants en vivant à Bicêtre comme les femmes indigentes vivent à la Salpêtrière4. Cet homme, l’un des deux mille malheureux logés dans l’Hospice de la Vieillesse, était assis sur une borne et paraissait concentrer toute son intelligence dans une opération bien connue des invalides, et qui consiste à faire sécher au soleil le tabac de leurs mouchoirs, pour éviter de les blanchir, peut-être. Ce vieillard avait une physionomie attachante. Il était vêtu de cette robe de drap rougeâtre que l’Hospice accorde à ses hôtes, espèce de livrée5 horrible.
  « Tenez, Derville, dit Godeschal à son compagnon de voyage, voyez donc ce vieux. Ne ressemble-t-il pas à ces grotesques qui nous viennent d’Allemagne6 ? Et cela vit, et cela est heureux peut-être ! »
  Derville prit son lorgnon, regarda le pauvre, laissa échapper un mouvement de surprise et dit :
  « Ce vieux-là, mon cher, est tout un poème, ou, comme disent les romantiques, un drame. As-tu rencontré quelquefois la comtesse Ferraud ?
— Oui, c’est une femme d’esprit et très agréable ; mais un peu trop dévote, dit Godeschal.
— Ce vieux bicêtrien est son mari légitime, le comte Chabert, l’ancien colonel ; elle l’aura sans doute fait placer là. S’il est dans cet hospice au lieu d’habiter un hôtel, c’est uniquement pour avoir rappelé à la jolie comtesse Ferraud qu’il l’avait prise, comme un fiacre, sur la place7. Je me souviens encore du regard de tigre qu’elle lui jeta dans ce moment-là. »
  Ce début ayant excité la curiosité de Godeschal, Derville lui raconta l’histoire qui précède8. Deux jours après, le lundi matin, en revenant à Paris, les deux amis jetèrent un coup d’oeil sur Bicêtre, et Derville proposa d’aller voir le colonel Chabert. A moitié chemin de l’avenue, les deux amis trouvèrent assis sur la souche d’un arbre abattu le vieillard qui tenait à la main un bâton et s’amusait à tracer des raies sur le sable. En le regardant attentivement, ils s’aperçurent qu’il venait de déjeuner autre part qu’à l’établissement.
  « Bonjour, colonel Chabert, lui dit Derville.
— Pas Chabert ! pas Chabert ! je me nomme Hyacinthe, répondit le vieillard. Je ne suis plus un homme, je suis le numéro 164, septième salle, ajouta-t-il en regardant Derville avec une anxiété peureuse, avec une crainte de vieillard et d’enfant. Vous allez voir le condamné à mort ? dit-il après un moment de silence. Il n’est pas marié, lui ! Il est bien heureux.
— Pauvre homme, dit Godeschal. Voulez-vous de l’argent pour acheter du tabac ? »
  Avec toute la naïveté d’un gamin de Paris, le colonel tendit avidement la main à chacun des deux inconnus, qui lui donnèrent une pièce de vingt francs ; il les remercia par un regard stupide, en disant : « Braves troupiers9 ! » Il se mit au port d’armes, feignit de les coucher en joue, et s’écria en souriant : « Feu des deux pièces ! vive Napoléon ! » Et il décrivit en l’air avec sa canne une arabesque imaginaire.

1 Bicêtre : lieu près de Paris, où était établi un asile d’aliénés.
2 Chenu : aux cheveux blancs.
3 Obtenir le bâton de maréchal : arriver au plus haut grade.
4 La Salpêtrière : hospice accueillant des femmes indigentes, c’est-à-dire des pauvres.
5 Livrée : costume de domestique.
6 Ces grotesques d’Allemagne : allusion aux personnages fantastiques des contes d’Hoffmann.
7 Derville rappelle ainsi que la comtesse a acquis son rang grâce à son mariage avec Chabert.
8 L’auteur fait référence à l’histoire qui constitue l’ensemble du livre.
9 Troupiers : simples soldats.

 

Texte B : Émile ZOLA, La Fortune des Rougon, chapitre V, extrait (1871).

[Adélaïde Fouque vit sa vieillesse aux côtés de son petit-fils Silvère, qui la surnomme affectueusement « Tante Dide ». Elle est souvent victime de terribles crises nerveuses. Dans sa jeunesse, elle vécut une passion avec son voisin Macquart avant que celui-ci ne meure tué par un douanier. Un matin, Tante Dide surprend sa jeune voisine qui emprunte la porte reliant les deux domaines contigus pour retrouver en secret Silvère, dont elle est amoureuse. Or, cette entrée fut jadis créée par Macquart pour rendre visite à Adélaïde. La découverte de l’amour secret entre ces deux jeunes gens ravive donc, dans l’esprit troublé de la grand-mère, le souvenir douloureux de la mort de Macquart.]

 Le soir, tante Dide eut une de ces crises nerveuses qui la secouaient encore de loin en loin. Pendant ces attaques, elle parlait souvent à voix haute, sans suite, comme dans un cauchemar. Ce soir-là, Silvère, qui la maintenait sur son lit, navré d’une pitié poignante pour ce pauvre corps tordu, l’entendit prononcer en haletant les mots de douanier, de coup de feu, de meurtre. Et elle se débattait, elle demandait grâce, elle rêvait de vengeance. Quand la crise toucha à sa fin, elle eut, comme il arrivait toujours, une épouvante singulière, un frisson d’effroi qui faisait claquer ses dents. Elle se soulevait à moitié, elle regardait avec un étonnement hagard1 dans les coins de la pièce, puis se laissait retomber sur l’oreiller en poussant de longs soupirs. Sans doute elle était prise d’hallucination. Alors elle attira Silvère sur sa poitrine, elle parut commencer à le reconnaître, tout en le confondant par instants avec une autre personne.
  « Ils sont là, bégaya-t-elle. Vois-tu, ils vont te prendre, ils te tueront encore… Je ne veux pas… Renvoie-les, dis-leur que je ne veux pas, qu’ils me font mal, à fixer ainsi leurs regards sur moi… » Et elle se tourna vers la ruelle, pour ne plus voir les gens dont elle parlait. Au bout d’un silence :
  « Tu es auprès de moi, n’est-ce pas, mon enfant ? continua-t-elle. Il ne faut pas me quitter… J’ai cru que j’allais mourir, tout à l’heure… Nous avons eu tort de percer le mur. Depuis ce jour, j’ai souffert. Je savais bien que cette porte nous porterait encore malheur… Ah ! les chers innocents, que de larmes ! On les tuera, eux aussi, à coups de fusil, comme des chiens. »
  Elle retombait dans son état de catalepsie2, elle ne savait même plus que Silvère était là. Brusquement elle se redressa, elle regarda au pied de son lit, avec une horrible expression de terreur. « Pourquoi ne les as-tu pas renvoyés ? cria-t-elle en cachant sa tête blanchie dans le sein du jeune homme. Ils sont toujours là. Celui qui a le fusil me fait signe qu’il va tirer… »
  Peu après, elle s’endormit du sommeil lourd qui terminait les crises. Le lendemain, elle parut avoir tout oublié.

1 Hagard : qui a une expression égarée, perdue.
2 Catalepsie : suspension complète du mouvement volontaire des muscles, paralysie.

 

Texte C : Jean-Paul SARTRE, Le Mur, « La Chambre », extrait (1939).

[La nouvelle « La Chambre » raconte l’expérience d’un couple : Pierre vit dans un monde délirant, parle aux objets et attend avec crainte le moment où des statues volantes apparaîtront dans sa chambre ; enfermée avec lui, sa femme Ève s’efforce de le suivre dans sa folie.)


  Il se tut ; et Ève sut que les statues venaient d’entrer dans la chambre. Il se tenait tout raide, pâle et méprisant. Ève se raidit aussi et tous deux attendirent en silence. Quelqu’un marchait dans le corridor : c’était Marie, la femme de ménage, elle venait sans doute d’arriver. Elle pensa : « Il faudra que je lui donne de l’argent pour le gaz. » Et puis les statues se mirent à voler ; elles passaient entre Ève et Pierre.
  Pierre fit « Han » et se blottit dans le fauteuil en ramenant ses jambes sous lui. Il détournait la tête ; de temps à autre, il ricanait mais des gouttes de sueur perlaient à son front. Ève ne put supporter la vue de cette joue pâle, de cette bouche qu’une moue tremblante déformait : elle ferma les yeux. Des fils dorés se mirent à danser sur le fond rouge de ses paupières ; elle se sentait vieille et pesante. Pas très loin d’elle, Pierre soufflait bruyamment. « Elles volent, elles bourdonnent ; elles se penchent sur lui... » Elle sentit un chatouillement léger, une gêne à l’épaule et au flanc droit. Instinctivement, son corps s’inclina vers la gauche comme pour éviter un contact désagréable, comme pour laisser passer un objet lourd et maladroit. Soudain, le plancher craqua, et elle eut une envie folle d’ouvrir les yeux, de regarder sur sa droite en balayant l’air de sa main.
  Elle n’en fit rien ; elle garda les yeux clos, et une joie âcre la fit frissonner : « Moi aussi j’ai peur », pensa-t-elle. Toute sa vie s’était réfugiée dans son côté droit. Elle se pencha vers Pierre, sans ouvrir les yeux. Il lui suffirait d’un tout petit effort et, pour la première fois, elle entrerait dans ce monde tragique. « J’ai peur des statues », pensa-t-elle. C’était une affirmation violente et aveugle, une incantation : de toutes ses forces, elle voulait croire à leur présence ; l’angoisse qui paralysait son côté droit, elle essayait d’en faire un sens nouveau, un toucher. Dans son bras, dans son flanc et son épaule, elle sentait leur passage.
  Les statues volaient bas et doucement ; elles bourdonnaient. Ève savait qu’elles avaient l’air malicieux et que des cils sortaient de la pierre autour de leurs yeux ; mais elle se les représentait mal. Elle savait aussi qu’elles n’étaient pas encore tout à fait vivantes, mais que des plaques de chair, des écailles tièdes, apparaissaient sur leurs grands corps ; au bout de leurs doigts, la pierre pelait, et leurs paumes les démangeaient. Ève ne pouvait pas voir tout cela : elle pensait simplement que d’énormes femmes glissaient tout contre elle, solennelles et grotesques, avec un air humain et l’entêtement compact de la pierre. « Elles se penchent sur Pierre. » Ève faisait un effort si violent que ses mains se mirent à trembler. « Elles se penchaient vers moi... » Un cri horrible la glaça tout à coup. « Elles l’ont touché. » Elle ouvrit les yeux : Pierre avait la tête dans ses mains, il haletait. Ève se sentit épuisée : « Un jeu, pensa-t-elle avec remords ; ce n’était qu’un jeu, pas un instant je n’y ai cru sincèrement. Et pendant ce temps-là, il souffrait pour de vrai. »

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment la folie est-elle représentée dans les trois textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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-AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Samuel BECKETT, Molloy (1951).
Texte B : Alain ROBBE-GRILLET, Les Gommes (1953).
Texte C : Laurent MAUVIGNIER, Seuls (2004).
Annexe: Francis BACON, Trois études pour un portrait de George Dyer,
               
triptyque, huile sur toile, 89,5 x 90 cm chacun, collection privée (1963).

 

Texte A : Samuel BECKETT, Molloy (1951).

[Il s'agit de l'incipit du roman.]

  Je suis dans la chambre de ma mère. C'est moi qui y vis maintenant. Je ne sais pas comment j'y suis arrivé. Dans une ambulance peut-être, un véhicule quelconque certainement. On m'a aidé. Seul je ne serais pas arrivé. Cet homme qui vient chaque semaine, c'est grâce à lui peut-être que je suis ici. Il dit que non. Il me donne un peu d'argent et enlève les feuilles. Tant de feuilles, tant d'argent. Oui, je travaille maintenant, un peu comme autrefois, seulement je ne sais plus travailler. Cela n'a pas d'importance, paraît-il. Moi je voudrais maintenant parler des choses qui me restent, faire mes adieux, finir de mourir. Ils ne veulent pas. Oui, ils sont plusieurs, paraît-il. Mais c'est toujours le même qui vient. Vous ferez ça plus tard, dit-il. Bon. Je n'ai plus beaucoup de volonté, voyez-vous.
  Quand il vient chercher les nouvelles feuilles il rapporte celles de la semaine précédente. Elles sont marquées de signes que je ne comprends pas. D'ailleurs je ne les relis pas. Quand je n'ai rien fait il ne me donne rien, il me gronde. Cependant je ne travaille pas pour l'argent. Pour quoi alors? Je ne sais pas. Je ne sais pas grand'chose, franchement. La mort de ma mère, par exemple. Etait-elle déjà morte à mon arrivée ? Ou n'est-elle morte que plus tard? Je veux dire morte à enterrer. Je ne sais pas. Peut-être ne l'a-t-on pas enterrée encore. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui ai sa chambre. Je couche dans son lit. Je fais dans son vase. J'ai pris sa place. Je dois lui ressembler de plus en plus. Il ne me manque plus qu'un fils. J'en ai un quelque part peut-être. Mais je ne crois pas. Il serait vieux maintenant, presque autant que moi. C'était une petite boniche. Ce n'était pas le vrai amour. Le vrai amour était dans une autre. Vous allez voir. Voilà que j'ai encore oublié son nom. Il me semble quelquefois que j'ai même connu mon fils, que je me suis occupé de lui. Puis je me dis que c'est impossible. Il est impossible que j'aie pu m'occuper de quelqu'un. J'ai oublié l'orthographe aussi, et la moitié des mots. Cela n'a pas d'importance, paraît-il. Je veux bien. C'est un drôle de type, celui qui vient me voir. C'est tous les dimanches qu'il vient, paraît-il. Il n'est pas libre les autres jours. Il a toujours soif. C'est lui qui m'a dit que j'avais mal commencé, qu'il fallait commencer autrement. Moi je veux bien. J'avais commencé au commencement, figurez-vous, comme un vieux con. Voici mon commencement à moi. Ils vont quand même le garder, si j'ai bien compris. Je me suis donné du mal. Le voici. Il m'a donné beaucoup de mal. C'était le commencement, vous comprenez. Tandis que c'est presque la fin, à présent. C'est mieux, ce que je fais à présent ? Je ne sais pas. La question n'est pas là. Voici mon commencement à moi. Ça doit signifier quelque chose, puisqu'ils le gardent. Le voici.

 

Texte B : Alain ROBBE-GRILLET, Les Gommes (1953).

[Il s'agit de l'incipit du roman.]

 Dans la pénombre de la salle de café le patron dispose les tables et les chaises, les cendriers, les siphons d'eau gazeuse; il est six heures du matin. Il n'a pas besoin de voir clair, il ne sait même pas ce qu'il fait. Il dort encore. De très anciennes lois règlent le détail de ses gestes, sauvés pour une fois du flottement des intentions humaines; chaque seconde marque un pur mouvement : un pas de côté, la chaise à trente centimètres, trois coups de torchon, demi-tour à droite, deux pas en avant, chaque seconde marque, parfaite, égale, sans bavure. Trente et un. Trente-deux. Trente­trois. Trente-quatre. Trente-cinq. Trente-six. Trente-sept. Chaque seconde à sa place exacte. Bientôt malheureusement le temps ne sera plus le maître. Enveloppés de leur cerne d'erreur et de doute, les événements de cette journée, si minimes qu'ils puissent être, vont dans quelques instants commencer leur besogne, entamer progressivement l'ordonnance idéale, introduire çà et là, sournoisement, une inversion, un décalage, une confusion, une courbure, pour accomplir peu à peu leur œuvre : un jour, au début de l'hiver, sans plan, sans direction, incompréhensible et monstrueux. Mais il est encore trop tôt, la porte de la rue vient à peine d'être déverrouillée, l'unique personnage présent en scène n'a pas encore recouvré son existence propre. Il est l'heure où les douze chaises descendent doucement des tables de faux marbre où elles viennent de passer la nuit. Rien de plus. Un bras machinal remet en place le décor. Quand tout est prêt, la lumière s'allume... Un gros homme est là debout, le patron, cherchant à se reconnaître au milieu des tables et des chaises. Au-dessus du bar, la longue glace où flotte une image malade, le patron, verdâtre et les traits brouillés, hépatique1 et gras dans son aquarium. De l'autre côté, derrière la vitre, le patron encore qui se dissout lentement dans le petit jour de la rue. C'est cette silhouette sans doute qui vient de mettre la salle en ordre ; elle n'a plus qu'à disparaître. Dans le miroir tremblote, déjà presque entièrement décomposé, le reflet de ce fantôme ; et au-delà, de plus en plus hésitante, la kyrielle2 indéfinie des ombres : le patron, le patron, le patron... Le Patron, nébuleuse3 triste, noyé dans son halo.

1 Hépatique : qui souffre du foie.
2 Kyrielle : suite interminable.
3 Nébuleuse : forme indécise et confuse.

 

Texte C : Laurent MAUVIGNIER, Seuls (2004).

[Il s'agit de l'incipit du roman.]

   Il a voulu les villes pour réapprendre à vivre. Il a voulu les routes et d'autres aventures que celles où il dormait, comme au retour de la mer il somnolait parfois, sur les sièges en moleskine bleue des bus, avec un livre sur les genoux prêt à tomber. Il a voulu les villes et puis avoir du temps. Et ranger dans un coin de sa tête tout ce qui, pour n'être pas de lui, lui semblait étranger et venir de si loin que son regard devenait flou pour se pencher dessus. Les mots, les gestes, les attentions des autres qui peuplaient les nuits d'insomnie. Il voulait se reprendre et ne se laisser bercer que par cette vie qui s'agitait dans ses veines : parcourir des rues et des villes, d'autres regards, d'autres attentes.
 
Il a voulu tout ça et d'autres choses encore, qu'il savait seulement pressentir, têtu, s'accrochant à l'idée qu'il y a trop de risque et le vertige si fort que ça fait de ne pas bouger, de rester sur son canapé-lit toute la journée, devant la fenêtre de la chambre, à regarder en contrebas la fin du marché, les étalages vides et les cageots dégoulinants de légumes pourris, de fruits, avec quelques passants encore pour y traîner le regard, les chiens qui reniflent, les jets d'eau des camionnettes pour nettoyer les restes dans le vacarme du moteur, de l'eau qui racle le sol et des derniers bruits de fer des étals qu'on démonte, qu'on range dans les camions sous les cris et les rires des marchands. Leurs habitudes et lui, son habitude, pareillement, de ne pas sortir encore de sa chambre. D'attendre de vouloir, de croire qu'il y a mieux à faire dehors qu'à rester dans la chambre de l'appartement, à l'ombre tranquille et sage, tellement sage encore, de son propre besoin de marcher.
  Il n'aimait pas son visage ni sa petite taille, ses cheveux et les épis qui déformaient la tête dans le miroir, tous les jours, avec l'obligation de les couvrir de gel pour les rabattre derrière les oreilles. Il n'aimait pas sa voix. Il n'aimait pas ses lunettes aux contours épais ni le menton qu'il avait, qu'il trouvait trop petit sous le sourire qu'il tenait fermé, histoire de cacher les dents jaunes et mal placées – on aurait dit une bataille avec des lances dans tous les coins, qui volent et vont chahuter l'espace. Alors il ne disait rien et trouvait normal que Pauline n'ait pas songé à être amoureuse de lui.
  Il ne disait rien non plus, à cette époque, des trains de banlieue qu'en deux équipes ils aspergeaient d'eau à grands seaux, et qu'ils rinçaient en cadence sous les éclats de voix et de langues que lui ne connaissait pas, qui jaillissaient des moustaches d'un vieux Turc, des sourires craqués de soleil et des bouches édentées de Marocains, avec les chants du petit vieux qui travaillait au côté des femmes, à l'intérieur des wagons. Les rires, la bonne compagnie des femmes tranchaient avec l'acharnement des hommes à ployer sous les ordres d'un chef qui hurlait au loup pour n'importe quoi, une saleté oubliée sur la vitre, un journal pas ramassé – et sur les banquettes, des chewing-gums collant aux doigts, avec le dégoût que ça lui donnait, à lui qui ne pouvait parler à cause de la barrière de la langue, quelle langue, dur de parler, pour lui, de quoi, de qui, du bus, de la chambre, de Pauline ou, pourquoi pas, par temps d'averse, quand il ne restait qu'à attendre que le ciel ait fini de crever son abcès de pluie et que le calme vienne le libérer des autres, dire quelques fois, à voix basse, deux ou trois mots sur sa mère.

 

Annexe: Francis BACON, Trois études pour un portrait de George Dyer,
        
triptyque, huile sur toile, 89,5 x 90 cm chacun, collection privée (1963).

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

En quoi les trois textes du corpus introduisent-ils de façon surprenante leurs personnages ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

-AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Emile Zola, La Curée, 1871.
Texte B : Georges Simenon, Le Chien jaune, 1931.
Texte C : Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, 1951.
Texte D : Aurélien Bellanger, Le Grand Paris, 2017.

 

Texte A : Emile Zola, La Curée1, 1871.

[Aristide Rougon, dit Saccard, est un homme sans scrupules qui évolue dans un Paris en pleine transformation. Il a l'intention de profiter des grands travaux initiés par le baron Haussmann, préfet de la Seine, pour faire fortune.]

  Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne. Il souriait à l'espace, il était d'une galanterie inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d'où sortait la voix profonde des foules. On était à l'automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s'alanguissait2, d'un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et tandis que les fonds s'emplissaient d'une brume légère, une poussière d'or, une rosée d'or tombait sur la rive droite de la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C'était comme le coin enchanté d'une cité des Mille et une Nuits, aux arbres d'émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre deux nuages, fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d'or dans un creuset3.
  « Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris ! »
  Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n'être pas faciles à ramasser. Mais son mari s'était levé, et s'accoudant sur la rampe de la fenêtre:
  « C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas ? Ici, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire. Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic4 de quelque chimiste.»
  Sa voix devenait grave et émue. La comparaison qu'il avait trouvée parut le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s'était également accoudée, à son côté :
  « Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s'endort doucement ! C'est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre. »
  Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.
  « On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une misère. Regarde là-bas, du côté des Halles, on a coupé Paris en quatre... »
  Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.
  « Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'on perce ? demanda sa femme.
  – Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l'Hôtel de Ville. »

1 Curée : lutte avide en vue d'obtenir quelque chose.
2 s'alanguissait : s'adoucissait.
3 creuset : petit récipient en métal servant à fondre certaines substances.
4 alambic : appareil de chimie servant notamment à distiller l'alcool.

 

Texte B : Georges Simenon, Le Chien jaune, 1931.

[Un meurtre est commis dans le port breton de Concarneau. Sur la scène du crime rôde un mystérieux chien aux poils jaunes. Le commissaire Maigret est appelé sur les lieux pour mener l'enquête.]

  Maigret traversa le pont-levis, franchit la ligne des remparts, s'engagea dans une rue irrégulière et mal éclairée. Ce que les Concarnois1 appellent la ville close, c'est-à-dire le vieux quartier encore entouré de ses murailles, est une des parties les plus populeuses2 de la cité.
  Et pourtant, alors que le commissaire avançait, il pénétrait dans une zone de silence de plus en plus équivoque. Le silence d'une foule qu'hypnotise un spectacle et qui frémit, qui a peur ou qui s'impatiente.
  Quelques voix isolées d'adolescents décidés à crâner.
  Un tournant encore et le commissaire découvrit la scène: la ruelle étroite, avec des gens à toutes les fenêtres; des chambres éclairées au pétrole3 : des lits entrevus; un groupe barrant le passage, et, au-delà de ce groupe, un grand vide d'où montait un râle4.
  Maigret écarta les spectateurs, des jeunes gens pour la plupart, surpris de son arrivée. Deux d'entre eux étaient encore occupés à jeter des pierres dans la direction du chien. Leurs compagnons voulurent arrêter leur geste. On entendit, ou plutôt on devina:
  – Attention !...
  Et un des lanceurs de pierres rougit jusqu'aux oreilles tandis que Maigret le poussait vers la gauche, s'avançait vers l'animal blessé. Le silence, déjà, était d'une autre qualité. Il était évident que quelques instants plus tôt une ivresse malsaine animait les spectateurs, hormis une vieille qui criait de sa fenêtre:
  – C'est honteux !... Vous devriez leur dresser procès-verbal, commissaire !... Ils sont tous à s'acharner sur cette pauvre bête... Et je sais bien pourquoi, moi !... Parce qu'ils en ont peur.
  Le cordonnier qui avait tiré rentra, gêné, dans sa boutique. Maigret se baissa pour caresser la tête du chien qui lui lança un regard étonné, pas encore reconnaissant. L'inspecteur Leroy sortait du café d'où il avait téléphoné. Des gens s'éloignaient à regret.
  – Qu'on amène une charrette à bras5...
  Les fenêtres se fermaient les unes après les autres, mais on devinait des ombres curieuses derrière les rideaux.

1 Concarnois : habitant de la ville de Concarneau.
2 populeuses : très peuplées (généralement utilisé en un sens péjoratif).
3 au pétrole : avec des lampes à pétrole.
4 râle : gémissement émis à l'approche de la mort.
5 charrette à bras : petit chariot tracté par un homme.

 

Texte C : Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien, 1951.

[Dans les Mémoires d'Hadrien, Marguerite Yourcenar donne la parole au personnage historique d'Hadrien, empereur de Rome au IIe siècle, en rédigeant les mémoires fictifs qu'il aurait pu écrire. Sous le règne d'Hadrien, l'Empire romain était à son apogée, grâce aux nombreuses conquêtes qui avaient étendu son territoire.]


  Rome n'est plus dans Rome : elle doit périr, ou s'égaler désormais à la moitié du monde. Ces toits, ces terrasses, ces îlots de maison que le soleil couchant dore d'un si beau rose ne sont plus, comme au temps de nos rois, craintivement entourés de remparts; j'ai reconstruit moi-même une bonne partie de ceux-ci le long des forêts germaniques et sur les landes bretonnes. Chaque fois que j'ai regardé de loin, au détour de quelque route ensoleillée, une acropole grecque, et sa ville parfaite comme une fleur, reliée à sa colline comme le calice1 à sa tige, je sentais que cette plante incomparable était limitée par sa perfection même, accomplie sur un point de l'espace et dans un segment du temps. Sa seule chance d'expansion, comme celle des plantes, était sa graine : la semence d'idées dont la Grèce a fécondé le monde. Mais Rome plus lourde, plus informe, plus vaguement étalée dans sa plaine au bord de son fleuve, s'organisait vers des développements plus vastes : la cité est devenue l'État. J'aurais voulu que l'État s'élargît encore, devînt ordre du monde, ordre des choses, Des vertus qui suffisaient pour la petite ville des sept collines2 auraient à s'accomplir, à se diversifier, pour convenir à toute la terre. Rome, que j'osai le premier qualifier d'éternelle, s'assimilerait de plus en plus aux déesses-mères des cultes d'Asie : progénltrice3 des jeunes hommes et des moissons, serrant contre son sein des lions et des ruches d'abeilles. Mais toute création humaine qui prétend à l'éternité doit s'adapter au rythme changeant des grands objets naturels, s'accorder au temps des astres.

1 calice : enveloppe la plus extérieure de la fleur.
2 ville des sept collines: surnom de la ville de Rome.
3 progénitrice : qui a donné naissance à.

 

Texte D : Aurélien Bellanger, Le Grand Paris, 2017.

[Alexandre Belgrand, le narrateur du roman, est conseiller en urbanisme auprès du Président de la République. Originaire de banlieue parisienne, il garde un attachement particulier à cet espace.]


   Les gens ont peur de quitter les autoroutes en banlieue parisienne.
  J'avais rendez-vous à Rueil, invité par le groupe Taulpin à l'inauguration de la trémie1 nord du tunnel de l'A86, le second périphérique de Paris, dont cet ouvrage d'art, qui relierait Vélizy et Versailles à ma boucle natale, marquerait la clôture définitive après quarante ans de travaux. Le tunnel de la Défense était exceptionnellement fermé, j'avais dû contourner l'archipel moderniste, et je m'étais perdu dans ce paysage que je croyais familier, La chose avait pourtant bien commencé, l'itinéraire fléché préconisant de prendre la voie circulaire qui permettait de contourner la dalle et qui passait au pied des tours en verre. Le paysage avait la fluidité surréelle du décor d'un vieux jeu vidéo où les seules saccades auraient été provoquées par le remplacement continuel des tours par d'autres tours dans un monde au rendu parfait et à la cinématique impeccable2. Mais il m'avait fallu très vite quitter cet état proche de l'hypnose et m'éloigner de la cité de cristal pour m'engager dans Nanterre.
  Le trajet m'avait alors paru devoir durer une éternité, une éternité de motifs chaotiques, d'immeubles trop petits, de rues étroites et de sens uniquement arbitraires. L'urbanisme parisien s'était brisé ici, sans autre raison apparente que l'éloignement des quartiers centraux, la ville s'était ensablée, sans idéal ni vision, ne laissant émerger d'elle-même que des formes disparates, asymétriques ou inachevées. Les rares bâtiments qui respectaient encore les gabarits haussmannlens3, de plus en plus isolés, acquéraient là des propriétés spectrales4 – la ville, malgré leurs débords5 encourageants et crénelés, n'avait pas pris ici. Tout était resté étalé, cassé et approximatif, aux alentours immédiats de l'exacte Défense6.
  Le paysage évoquait une sorte d'apocalypse accidentelle et prolongée, quelque chose d'inexplicablement malsain, moins un cauchemar, en réalité, qu'un rêve répétitif dont l'horreur tiendrait à son absence de fin identifiable – la ville était dorénavant perdue et le monde moderne commençait à basculer dans un néant aléatoire.
  Je suivais sans réfléchir les panneaux jaunes de la déviation, abandonnant toute tentative de compréhension plus globale.

1 trémie : voie d'accès à un tunnel.
2 à la cinématique impeccable : au mouvement impeccable.
3 qui respectaient encore les gabarits haussmanniens : qui respectaient encore le modèle des immeubles parisiens de la fin du XIXe siècle.
4 des propriétés spectrales : des caractéristiques fantomatiques.
5 débords : ici, pierres de façade prévues pour accueillir un immeuble mitoyen.
6 Rueil, Vélizy, Versailles, Nanterre et La Défense sont des villes ou des quartiers de la banlieue ouest de Paris.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quel regard les personnages portent-ils sur la ville ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous proposerez un commentaire du texte d'Emile Zola (texte A).
  • Dissertation
    Dans un roman, les personnages ambitieux sont-ils les plus intéressants ?
    Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    Après la scène du texte B, le commissaire Maigret livre à l'inspecteur Leroy son opinion sur la ville : elle engendre nécessairement malheurs et drames. Le jeune Leroy perçoit, au contraire, les atouts que la ville peut apporter à l'homme.
    Imaginez et rédigez le dialogue qui oppose les deux hommes.

 

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-SESSION DE SEPTEMBRE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Victor HUGO, Les Misérables (1862).
Texte B : Jules VALLÈS, L’Enfant (1878).
Texte C : Delphine de VIGAN, No et moi (2007).
Texte D : Maylis de KERANGAL, Corniche Kennedy (2008).

 

Texte A : Victor HUGO, Les Misérables, Deuxième partie (Cosette), Livre III « Accomplissement de la promesse faite à la morte », Chapitre 5 - "La petite toute seule", 1862.

[Placée chez les Thénardier, Cosette est devenue leur servante. En mourant, sa mère Fantine demande à Jean Valjean, un ancien forçat devenu notable, d'aller chercher l'enfant. Ce soir-là, Cosette a été envoyée en pleine nuit puiser de l'eau.]

  Les forêts sont des apocalypses ; et le battement d’ailes d’une petite âme fait un bruit d’agonie sous leur voûte monstrueuse.
  Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Ce n’était plus seulement de la terreur qui la gagnait, c’était quelque chose de plus terrible même que la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce qu’avait d’étrange ce frisson qui la glaçait jusqu’au fond du coeur. Son oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu’elle ne pourrait peut-être pas s’empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.
  Alors, par une sorte d’instinct, pour sortir de cet état singulier qu’elle ne comprenait pas, mais qui l’effrayait, elle se mit à compter à haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu’à dix, et, quand elle eut fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l’entouraient. Elle sentit le froid à ses mains, qu’elle avait mouillées en puisant de l’eau. Elle se leva. La peur lui était revenue, une peur naturelle et insurmontable. Elle n’eut plus qu’une pensée, s’enfuir ; s’enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs, jusqu’aux maisons, jusqu’aux fenêtres, jusqu’aux chandelles allumées. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l’effroi que lui inspirait la Thénardier qu’elle n’osa pas s’enfuir sans le seau d’eau. Elle saisit l’anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever le seau.
  Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant, puis elle enleva l’anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un peu plus longtemps. Mais il fallut s’arrêter encore. Après quelques secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la tête baissée, comme une vieille ; le poids du seau tendait et roidissait ses bras maigres ; l’anse de fer achevait d’engourdir et de geler ses petites mains mouillées ; de temps en temps elle était forcée de s’arrêter, et chaque fois qu’elle s’arrêtait l’eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d’un bois, la nuit, en hiver, loin de tout regard humain ; c’était un enfant de huit ans. Il n’y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.
  Et sans doute sa mère, hélas !
  Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur tombeau.
  Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux : des sanglots lui serraient la gorge, mais elle n’osait pas pleurer, tant elle avait peur de la Thénardier, même loin. C’était son habitude de se figurer toujours que la Thénardier était là.

 

Texte B : Jules VALLÈS, L’Enfant, 1878.

[Le narrateur, Jacques Vingtras, lui-même victime de la violence de sa mère, raconte sa peine lorsqu'une petite voisine, Louisette, meurt des coups reçus de son père.]

  Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine ; elle se cramponne à mes poignets avec rage.
  « Veux-tu le donner !
  – C’était à Louisette…
  – Tu ne veux pas ? – Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils ? »
  Mon père m’ordonne de lâcher le fichu.
  « Non, je ne le donnerai pas.
  – Jacques », crie mon père, furieux.
  Je ne bouge pas.
  « Jacques ! » Et il me tord les bras.
  Ils me volent ce bout de soie que j’avais de Louisette.
  « Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire disparaître aussi », dit ma mère.
  C’est le bouquet que me donna ma cousine.
  Elle l’a trouvé au fond d’un tiroir, en fouillant un jour.
  Elle va le chercher, l’arrache et le tue. Oui, il me sembla qu’on tuait quelque chose en déchirant ce bouquet fané…
  J’allai m’enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas ; je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la cousine…
  Assassins ! assassins !
  Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai longtemps dans un frisson nerveux….

 

Delphine de VIGAN, No et moi, 2007.

[Lou, la narratrice du roman, est une fillette secrète et sensible dont l'enfance a été bouleversée par la mort de sa petite sœur Thaïs. Leur mère en est restée brisée.]

 Je me souviens d’un soir d’automne, plus tard, je dois avoir neuf ou dix ans. Nous sommes avec ma mère dans un parc, la lumière baisse, il n’y a presque plus personne, les autres enfants sont partis, c’est l’heure du bain, des pyjamas, des pieds humides enfilés dans les chaussons. Je porte une jupe à fleurs avec des bottines, mes jambes sont nues. Je fais du vélo, ma mère est assise sur un banc, me surveille de loin. Dans l’allée principale je prends de la vitesse, blouson fermé, cheveux au vent, je pédale de toutes mes forces pour gagner la course, je n’ai pas peur. Au tournant je dérape, le vélo part sur le côté, je prends de la hauteur avant de m’étaler sur les genoux. Je déplie les jambes, j’ai mal. La plaie est large, incrustée de terre et de petits cailloux. Je hurle. Ma mère est sur son banc, à quelques mètres de là, elle regarde le sol. Elle n’a pas vu. Elle n’entend pas. Le sang commence à couler, je hurle plus fort encore. Ma mère ne bouge pas, absente à ce qui l’entoure. Je crie tant que je peux, je m’époumone, le sang est sur mes mains, j’ai replié le genou abîmé devant moi, les larmes brûlent mes joues. De là où je suis je vois une dame se lever, s’approcher de ma mère. Elle pose sa main sur son épaule, ma mère relève la tête, la dame pointe du doigt dans ma direction. J’augmente le son. Ma mère me fait signe d’approcher. Je ne bouge pas, je continue de hurler. Elle reste assise, paralysée. Alors la dame s’approche, s’accroupit à mes côtés. Elle sort un mouchoir de son sac, nettoie ma jambe autour de la plaie. Elle dit il faudra désinfecter, quand tu rentreras chez toi. Elle dit viens, je vais t’amener à ta maman. Elle m’aide à me relever, attrape le vélo, me conduit jusqu’au banc. Ma mère m’accueille avec un faible sourire. Elle ne regarde pas la dame, elle ne dit pas merci. Je m’assois à côté d’elle, je ne pleure plus. La dame repart s’installer à sa place. Sur son banc. Elle regarde vers nous. Elle ne peut pas s’empêcher. Je tiens le kleenex de la dame serré fort dans ma main. Ma mère se lève, elle dit on va y aller. On y va. On passe devant la dame, qui ne me quitte pas des yeux. Je me retourne vers elle une dernière fois. La dame me fait un signe de la main. Et moi je comprends ce que ça veut dire, un signe comme ça, alors que la nuit tombe sur un parc vide. Ça veut dire il va falloir être forte, il va falloir beaucoup de courage, il va falloir grandir avec ça. Ou plutôt sans.
  Je marche à côté de mon vélo. Dans un bruit sec, le portillon se referme derrière moi
.

 

Texte D : Maylis de KERANGAL, Corniche Kennedy, 2008.

[Eddy, Mario et leur bande exécutent en pleine nuit un plongeon du haut de la falaise qu’on appelle « Corniche Kennedy », alors que c’est interdit.]

  Mario ouvre les yeux sous l’eau. Il ouvre toujours les yeux sous l’eau : le jour, les flots de lumière perçant la surface découpent sous la mer des rais verticaux, matière aléatoire dans laquelle manigancent une friture possible, des algues et du plancton, dans laquelle il aime passer un bras, une jambe, la main, jouer de leurs contours flous, et parfois même, après inspection rapide des fonds, il rebascule la tête la première et, main tendue, descend récolter ce qui miroitait dans un reflet, un caillou, une coque nacrée, le pendentif qu’une baigneuse aura perdu dans le pli d’une trop forte houle. À cet instant, il ouvre les yeux sous l’eau, comme chaque fois, mais rien ne se passe. Répète plusieurs fois ce mouvement de paupières sans parvenir à sortir du noir. Une opacité telle qu’il est saisi par la trouille : il ne perçoit ni les fonds ni la surface, ne distingue pas son corps, ne s’oriente plus. Tout est fondu dans le même caviar indistinct1. Pris de panique, il bat des pieds à toute vitesse pour remonter à l’air libre, là où, pense-t-il, il retrouvera les notions les plus élémentaires : la Plate2, le ciel, la terre, la mer et son corps au beau milieu de tout. Il remonte comme une fusée, bien qu’une douleur singulière lui déchire soudain la jambe, une douleur lancinante comme une élongation musculaire et vive comme une brûlure, il pense qu’il a dû faire un plat sur la cuisse, s’en étonne, continue de battre les pieds pour gagner la surface. Une fois émergé, il a beau scruter les eaux en faisant la toupie, il ne voit personne, il est seul, tarde à trouver ses repères afin de suivre le plan d’évacuation précisé par Eddy : sortir du périmètre du Cap par l’est, nager deux cents mètres jusqu’au ponton puis, de là, gagner la plage et les cabanes autour du caboulot3. Hier, il ne lui fallait que quelques minutes pour faire ce parcours, il fendait la mer en puissance, optimisant sa respiration et la courbure de ses bras à chaque mouvement, mais à présent ce chemin lui semble interminable. Il est lourd, il est lent, il a froid.

1 Le personnage ne distingue rien dans l’obscurité de l’eau.
2 La Plate : lieu de rassemblement de Mario et de ses amis.
3 Le caboulot : petit café à clientèle populaire.

 

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Comment ces scènes de détresse enfantine parviennent-elles à inspirer de l’émotion au lecteur ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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-SESSION DE SEPTEMBRE
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Marguerite YOURCENAR, Mémoires d’Hadrien, 1951
Texte B : Emile ZOLA, L’Œuvre, chapitre 9, 1886.
Texte C : Louis ARAGON, Aurélien, Epilogue, chapitre IV, 1944.

 

Texte A : Marguerite YOURCENAR, Mémoires d’Hadrien, 1951.

[Marguerite Yourcenar imagine qu’au soir de sa vie, l’empereur romain Hadrien écrit ses mémoires sous forme d’une longue lettre adressée à Marc, son petit-fils adoptif âgé de dix-sept ans. L’extrait proposé est le début du roman.]

  Mon cher Marc,
  Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L'examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m'être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t'épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu'à moi-même, et la description du corps d'un homme qui avance en âge et s'apprête à mourir d'une hydropisie du coeur. Disons seulement que j'ai toussé, respiré, et retenu mon souffle selon les indications d'Hermogène, alarmé malgré lui par les progrès si rapides du mal, et prêt à en rejeter le blâme sur le jeune Iollas qui m'a soigné en son absence. Il est difficile de rester empereur en présence d'un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d'homme. L'œil du praticien ne voyait en moi qu'un monceau d'humeurs1, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l'idée m'est venue pour la première fois que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n'est qu'un monstre sournois qui finira par dévorer son maître. Paix... J'aime mon corps ; il m'a bien servi, et de toutes les façons, et je ne lui marchande pas les soins nécessaires. Mais je ne compte plus, comme Hermogène prétend encore le faire, sur les vertus merveilleuses des plantes, le dosage exact de sels minéraux qu'il est allé chercher en Orient. Cet homme pourtant si fin m'a débité de vagues formules de réconfort, trop banales pour tromper personne ; il sait combien je hais ce genre d'imposture, mais on n'a pas impunément exercé la médecine pendant plus de trente ans. Je pardonne à ce bon serviteur cette tentative pour me cacher ma mort. Hermogène est savant ; il est même sage ; sa probité2 est bien supérieure à celle d'un vulgaire médecin de cour. J'aurai pour lot d'être le plus soigné des malades. Mais nul ne peut dépasser les limites prescrites ; mes jambes enflées ne me soutiennent plus pendant les longues cérémonies romaines ; je suffoque ; et j'ai soixante ans.
  Ne t'y trompe pas : je ne suis pas encore assez faible pour céder aux imaginations de la peur, presque aussi absurdes que celles de l'espérance, et assurément beaucoup plus pénibles. S'il fallait m'abuser, j'aimerais mieux que ce fût dans le sens de la confiance ; je n'y perdrai pas plus, et j'en souffrirai moins. Ce terme3 si voisin n'est pas nécessairement immédiat ; je me couche encore chaque nuit avec l'espoir d'atteindre au matin. A l'intérieur des limites infranchissables dont je parlais tout à l'heure, je puis défendre ma position pied à pied, et même regagner quelques pouces du terrain perdu. Je n'en suis pas moins arrivé à l'âge où la vie, pour chaque homme, est une défaite acceptée. Dire que mes jours sont comptés ne signifie rien ; il en fut toujours ainsi ; il en est ainsi pour nous tous.

1 Humeurs : liquides du corps.
2 Sa probité : son honnêteté morale.
3 « Ce terme » désigne ici la fin de sa vie.

 

Texte B : Emile ZOLA, L’Œuvre, chapitre 9, 1886.

[Le peintre Claude Lantier travaille à un très grand tableau comportant une figure féminine nue pour laquelle il fait poser son épouse Christine. Il ne parvient pas à obtenir le résultat souhaité et repense alors au tout premier tableau, très réussi, qu’il avait réalisé d’elle des années auparavant.]

  « Aussi, ma chère, tu n’es plus comme là-bas, quai de Bourbon1. Ah ! mais, plus du tout ! … C’est très drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t’ai vue avec une gorge2 de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grêle de l’enfance… Et si souple, et si frais, une éclosion de bouton, un charme de printemps… Certes, oui, tu peux t’en flatter, ton corps a été bigrement bien ! »
  Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il parlait simplement en observateur, fermant les yeux à demi, causant de son corps comme d’une pièce d’étude3 qui s’abîmait.
  « Le ton4 est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n’est plus ça ! … Les jambes, oh ! les jambes, très bien encore : c’est ce qui s’en va en dernier, chez la femme… Seulement, le ventre et les seins, dame ! ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la glace : il y a là, près des aisselles, des poches qui se gonflent, et ça n’a rien de beau. Va, tu peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n’y sont pas. »
  D’un regard tendre, il désignait la figure couchée5 ; et il conclut :
  « Ce n’est point ta faute, mais c’est évidemment ça qui me fiche dedans… Ah ! pas de chance ! »
  Elle écoutait, elle chancelait, dans son chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert, tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette nouvelle invention, de l’accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue ? Voilà qu’elle devenait sa propre rivale, qu’elle ne pouvait plus regarder son ancienne image, sans être mordue au cœur d’une envie mauvaise ! Ah ! que cette image, cette étude faite d’après elle, avait pesé sur son existence ! Tout son malheur était là : sa gorge montrée d’abord dans son sommeil ; puis, son corps vierge dévêtu librement, en une minute de tendresse charitable ; puis, ce don d’elle-même, après les rires de la foule, huant sa nudité6 ; puis, sa vie entière, son abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu’à l’amour de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus vivante qu’elle, pour achever de la tuer ; car il n’y avait désormais qu’une oeuvre, c’était la femme couchée de l’ancienne toile qui se relevait à présent, dans la femme debout du nouveau tableau.
  Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se déformer les lignes pures. Jamais elle ne s’était étudiée ainsi, elle avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir infini des femmes ardentes, lorsque l’amour les quitte avec leur beauté. Était-ce donc pour cela qu’il ne l’aimait plus, qu’il allait passer les nuits chez d’autres, et qu’il se réfugiait dans la passion hors nature de son œuvre ? Elle en perdait l’intelligence nette des choses, elle en tombait à une déchéance, vivant en camisole7 et en jupe sales, n’ayant plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu’il devenait inutile de lutter, puisqu’elle était vieille.

1 Le « Quai de Bourbon » désigne l’adresse du domicile où Claude a peint le premier portrait de Christine.
2 Gorge : poitrine, seins.
3 Pièce d’étude : sujet d’étude, en peinture.
4 Ton : teinte, couleur.
5 La figure couchée : Christine endormie figurant sur le premier tableau de Claude.
6 Les rires de la foule, huant sa nudité : moqueries du public découvrant, dans une exposition de peinture récente, le grand tableau sur lequel Claude est en train de travailler.
7 Camisole : sous-vêtement féminin.

 

Texte C : Louis ARAGON, Aurélien, Epilogue, chapitre IV, 1944.

[Aurélien et Bérénice se sont rencontrés en 1922 et ont alors vécu une brève et intense liaison amoureuse. Ils se retrouvent par hasard en juin 1940 dans le contexte très perturbé du début de la seconde guerre mondiale alors qu’Aurélien s’est engagé dans l’armée.]


  « Bérénice... »
  Que pouvait-il bien dire au-delà de ce nom qui résumait tant de choses informulables ? Elle le comprit, et elle eut un sourire pâle : « Eh bien, oui... Aurélien... cela devait être ainsi... »
  Il commençait à la mieux voir. Son visage n'était guère changé, durci peut-être, les maxillaires1 plus marqués. L'expression était demeurée la même. Mais les paupières étaient lourdes, un peu pigmentées. Il y avait aussi que Bérénice était brûlée du soleil. Ses cheveux étaient coiffés autrement, avec des bouclettes devant, une couronne, où le passage du coiffeur était sensible. Peut-être même étaient-ils décolorés. L'essentiel n'était pas cette légère lourdeur de la taille, mais bien dans le visage : un secret perdu, l'éclat peut-être. Bérénice mettait beaucoup plus de rouge à ses lèvres qu'autrefois. Elle avait dû en remettre avant de rentrer dans la chambre jaune. Aurélien baissa les yeux.
  « Cela devait être ainsi... » répéta-t-il, et il remarqua ses pieds déchaussés et eut le sursaut de l'homme qui va se lever. Elle l’arrêta.
« Restez donc tranquille, mon ami, vous n'allez pas faire des manières avec moi... » De vieux amis. Il ne l'avait plus revue depuis Giverny, au printemps 23, cela faisait quoi ? Il dit : « Nous pourrions avoir un fils de dix-sept ans », et elle détourna la tête. Il en profita : « Bérénice... Pourquoi ne m'avoir jamais écrit… jamais répondu ?
  – Vos lettres sont venues bien tard. Elles tombaient n'importe quand. Et si je vous avais répondu, qu'est-ce que cela aurait changé ? D'ailleurs je vous ai répondu... Je vous ai écrit, Aurélien, tous les jours de ma vie...
  – Mais je n'ai jamais rien reçu !
  – Bien sûr, puisque je n'ai rien envoyé... Jamais. »
  Elle devait avoir quarante-deux ans. Cette robe beige, toute droite, ne l'avantageait pas, ses bras avaient un peu maigri, et la petite pèlerine d'où ils sortaient, sans manche, arrondissait inutilement les épaules. Les doigts fébriles d'Aurélien remontaient lentement sur l'un des bras frais. L'étrange chose ! Il ne pouvait plus du tout penser à Georgette2. Il ne savait plus de quoi Georgette avait l’air. « Il faudrait, - dit Bérénice, - que votre régiment reste ici assez longtemps pour que vous puissiez vous reposer... »
  Tout revint dans cette phrase, la guerre, la retraite, les Allemands qui allaient arriver à R... si l'armistice n'était pas immédiatement signé, et il traînait, cet armistice… et le sentiment de sa faiblesse, à Aurélien, la fièvre dans ses veines... Les circonstances de la rencontre déferlaient sur cette rencontre comme une vague d'équinoxe. Les circonstances prenaient une importance exagérée. Les circonstances. Il allait dire une phrase, il en dit une autre : « Edmond3 a passé par ici ? » Elle fit oui des paupières, de ces paupières brunies où il y avait de petites taches plus claires, des paillettes presque. Ce n'était plus une jeune femme. Elle dut le lire dans ses yeux, elle eut un geste des épaules et des bras, pour protéger ses seins du regard de l'homme. Il dit : « Vous ne m'aviez pas oublié ? »
  Et, comme le silence était pénible, il dut ajouter : « Nous avons gâché notre vie... ».

1 Les maxillaires : les mâchoires.
2 Georgette : l’épouse d’Aurélien.
3 Edmond : un ami d’Aurélien que Bérénice connaît également.

 

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment les textes du corpus mettent-ils en évidence le regard des personnages sur le vieillissement ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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