Gustave Flaubert — L'Éducation sentimentale [1869]

Au collège de Sens

Première partie, chapitre 2 — 599_131r

17.

{{Il voulait embrasser toute la philosophie dans un seul système qui
s'étendrait jusqu'aux applications les plus lointaines de la politique
et de la morale. Frédéric méditait pr la France entière ce que
Walter Scotte a exécuté pr l'Écosse seulement. après quoi, il verrait.}}

         Ils causaient de tout cela, pendant les récréations dans la cour
en face de l'inscription morale, peinte sous l'horloge. Ils en
chuchottaient dans la chapelle à la barbe de St Louis. Ils en
rêvaient dans le dortoir d'où l'on domine un cimetière
Les jours de promenade, ils se rangeaient derrière les autres, & ils parlaient
interminablement.                                         une fois sortis
                                                                     lorsqu'
Ils parlaient de ce qu'ils feraient plutard, quand ils seraient sortis du
collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec l'argent
que Frédéric prélèverait sur sa fortune à sa majorité. Puis ils
reviendraient à Paris. ils travailleraient ensemble. ils ne se quitteraient
pas — & comme délassement à leurs travaux, ils auraient des amours
duchesses
de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes orgies avec
des courtisannes illustres. Mais Deslauriers, presque toujours, ramenait
les choses dans leur exactitude. — & des doutes succédaient à leurs empor-
-temens d'espoir. Après des crises de gaité verbeuse, ils tombaient
dans les silences profonds.
Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins
pierreux, au bord des vignes — ou sur la grande route, en pleine
campagne, & que les blés ondulaient au soleil couchant,
tandis que des senteurs d'angéliques passaient dans l'air, une
      défaillance
sorte d'étouffement les prenait, & ils s'étendaient sur le dos, tout
étourdis, ennivrés. Les autres en manches de chemises jouaient aux
barres ou faisaient partir des cerfs-volants. Le maître d'études les
rappelait on s'en revenait en suivant des jardins que traversaient
de petits ruisseaux — puis les boulevards ombragés par les vieux
murs. les rues désertes sonnaient sous les pas. La grille
s'ouvrait. on remontait l'escalier — & ils étaient tristes
comme après de grandes débauches.

Sawasaki Hisaki