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Entre quatrains et tercets, la charnière
(ou volta)
Le sonnet, outre la chute, possède souvent une
charnière, un tournant que les Italiens appelaient VOLTA entre les
quatrains et les tercets. Les sonnets qui sont bâtis sur une progression constante
nont pas en principe de charnière.
La charnière vue par deux poètes :
— Théodore de Banville
A propos du Sonnet, méditer avec grand soin les
observations suivantes :
1° La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement
belle - et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux forment six
vers, étant d'une part physiquement plus courts que les quatrains, qui à eux deux
forment huit vers -, et d'autre part semblant infiniment plus courts que les quatrains -
à cause de ce qu'il y a d'allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent
dans le quatrain; - le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et
les jambes trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma
pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l'artifice du
poète n'y mettait bon ordre.
L'artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de
l'ampleur, de la force et de la magnificence. Mais ici il s'agit d'exécuter ce
grandissement sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et leur rapidité
essentielles.
— Louis Aragon
De cette pensée musicalement prisonnière on
s'évadera, dans les tercets, en renonçant à ce jeu pour des rimes nouvelles : et c'est
ici la beauté sévère des deux vers rimant qui se suivent immédiatement, pour laisser
le troisième sur sa rime impaire demeurée en l'air, sans réponse jusqu'à la fin du
sonnet, comme une musique errante.
Car le tercet, au contraire du quatrain fermé, verrouillé dans ses rimes, semble rester
ouvert, amorçant le rêve. Et lui répond, semblable, le second tercet. C'est ainsi, au
corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée, que s'oppose cette
évasion de l'esprit, cette liberté raisonnable du rêve, des tercets.
La charnière peut introduire (parmi bien
d'autres possibilités) :
1- le second membre dune
opposition
2- le second membre dune comparaison et un glissement de personne
3- un second thème lié au premier.
1. la charnière introduit
le second membre dune opposition 
Joachim du Bellay - Regrets

Jules Laforgue - Sonnet de printemps

Charles Baudelaire - Le Couvercle

2. la charnière
introduit le second membre dune comparaison et un glissement de personne

Charles Baudelaire - La Cloche fêlée
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente !
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses
ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.
Leconte de Lisle - Les Montreurs
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été,
Promène qui voudra son coeur ensanglanté,
Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !
Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété,
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussè-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions et tes prostituées.
3. la charnière introduit
un second thème lié au premier 
Rimbaud - Le Mal
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !... -
- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
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