|
Quelques textes sur le sonnet
1. Nicolas Boileau - Art poétique
2. Anonyme du XVIIIème siècle
3. Théophile Gautier - Le Sonnet
4. Théodore de Banville - Petit traité de poésie française
5. Baudelaire - Fusées
6. Tristan Corbière - Sonnet
7. Louis Aragon - La rime en 1940
Nicolas Boileau -
Art poétique 
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre,
Voulant pousser à bout tous les rimeurs français,
Inventa du sonnet les rigoureuses lois ;
Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ;
Et qu'ensuite six vers artistement rangés
Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Surtout de ce poème il bannit la licence :
Lui-même en mesura le nombre et la cadence ;
Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer,
Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer.
Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème.
Mais en vain mille auteurs y pensent arriver ;
Et cet heureux phénix est encore à trouver.
A peine dans Gombaut, Maynard et Malleville,
En peut-on admirer deux ou trois entre mille.
Le reste, aussi peu lu que ceux de Pelletier,
N'a fait de chez Sercy, qu'un saut chez l'épicier.
Pour enfermer son sens dans la borne prescrite,
La mesure est toujours trop longue et trop petite.
Anonyme du XVIIIème
siècle 
Veux-tu savoir les lois du sonnet ? Les voilà:
Il célèbre un héros ou bien une Isabelle.
Deux quatrains, deux tercets ; qu'on se repose là;
Que le sujet soit un, que la rime soit belle.
Il faut dès le début qu'il attache déjà
Et que jusqu'à la fin le génie étincelle;
Que tout y soit raison; jadis on s'en passa;
Mais Phébus le chérit, ainsi que sa prunelle.
Partout dans un beau choix que la nature s'offre;
Que jamais un mot bas, tel que cuisine ou coffre,
N'avilisse le vers majestueux et plein.
Le lecteur chaste y veut une muse pucelle,
Afin qu'aux derniers vers brille un éclat soudain,
Sans ce vain jeu de mots où le bons sens chancelle.
Théophile Gautier 
LE SONNET
A maître Claudius Popelin, émailleur et poète
Les quatrains du Sonnet sont de bons chevaliers
Crêtés de lambrequins, plastronnés d'armoiries,
Marchant à pas égaux le long des galeries
Ou veillant, lance au poing, droits contre les piliers.
Mais une dame attend au bas des escaliers ;
Sous son capuchon brun,comme dans les féeries,
On voit confusément luire les pierreries,
Ils la vont recevoir, graves et réguliers.
Pages de satin blanc, à la housse bouffante,
Les tercets plus légers, la prennent à leur tour
Et jusqu'aux pieds du Roi conduisent cette infante.
Là, relevant son voile, apparaît triomphante
La Belle, la Diva, digne qu'avec amour
Claudius, sur l'émail, en trace le contour.
Théodore de Banville 
PETIT TRAITÉ DE POÉSIE FRANÇAISE, 1881
À propos du Sonnet, méditer avec grand soin les observations suivantes :
1° La forme du Sonnet est magnifique, prodigieusement belle, — et cependant infirme en quelque sorte ; car les tercets, qui à eux deux forment six vers, étant d’une part physiquement plus courts que les quatrains, qui à eux deux forment huit vers, — et d’autre part semblant infininiment plus courts que les quatrains, — à cause de ce qu’il y a d’allègre et de rapide dans le tercet et de pompeux et de lent dans le quatrain ; — le Sonnet ressemble à une figure dont le buste serait trop long et dont les jambes seraient trop grêles et trop courtes. Je dis ressemble, et je vais au-delà de ma pensée. Il faut dire que le Sonnet ressemblerait à une telle figure, si l’artifice du poëte n’y mettait bon ordre. Quel doit être cet artifice ? Assurément, il ne peut consister à amoindrir les quatrains et à leur donner l’aspect d’un corps atrophié, car il ne faut jamais sous aucun prétexte et pour atteindre n’importe quel but, faire des vers mesquins. L’artifice doit donc consister à grandir les tercets, à leur donner de la pompe, de l’ampleur, de la force et de la magnificence. J’ai dit plus haut comment le poëte doit s’y prendre en pareil cas, — s’étant débarrassé d’abord des explications, des incidences, et ne gardant que les grands mots sonores, descriptifs et qui portent coup. Mais ici il s’agit d’exécuter ce grandissement sans rien ôter aux tercets de leur légèreté et de leur rapidité essentielles. Ceux-là me comprendront qui ont admiré comment les Coustou et les Coysevox équilibrent toute une figure avec un morceau de draperie et presque avec un ruban désespérément envolé !
2° Le dernier vers du Sonnet doit contenir un trait — exquis, ou surprenant, ou excitant l’admiration par sa justesse et par sa force. Lamartine disait qu’il doit suffire de lire le dernier vers d’un Sonnet ; car, ajoutait-il, un Sonnet n’existe pas si la pensée n’en est pas violemment et ingénieusement résumée dans le dernier vers. Le poëte des Harmonies partait d’une prémisse très-juste ; mais il en tirait une conclusion absolument fausse. Oui» le dernier vers du Sonnet doit contenir la pensée du Sonnet tout entière. — Non, il n’est pas vrai qu’à cause de cela il soit superflu de lire les treize premiers vers du Sonnet. Car dans toute oeuvre d’art, ce qui intéresse c’est l’adresse de l’ouvrier, et il est on ne peut plus intéressant de voir : Comment il a développé d’abord la pensée qu’il devait résumer ensuite. Et comment il a amené ce trait extraordinaire du quatorzième vers — qui cesserait d’être extraordinaire s’il avait poussé comme un champignon. Ce qu’il y a de vraiment surprenant dans le Sonnet, c’est que le même travail doit être fait deux fois, d’abord dans les quatrains, ensuite dans les tercets, — et que cependant les tercets doivent non pas répéter les quatrains mais les éclairer, comme une herse qu’on allume montre dans un décor de théâtre un effet qu’on n’y avait pas vu auparavant. Enfin, un Sonnet doit ressembler à une comédie bien faite, en ceci que chaque mot des quatrains doit faire deviner — dans une certaine mesure — le trait final, et que cependant ce trait final doit surprendre le lecteur, — non par la pensée qu’il exprime et que le lecteur a devinée, — mais par la beauté, la hardiesse et le bonheur de l’expression. C’est ainsi qu’au théâtre un beau dénouement emporte le succès, non parce que le spectateur ne l’a pas pré vu, — il faut qu’il l’ait prévu, — mais parce que le poëte a revêtu ce dénouement d’une forme plus étrange et plus saisissante que ce qu’on pouvait imaginer d’avance.
3° Je répète ici ce que j’ai dit pour la Ballade. Il y a un procédé méprisable avec lequel on peut faire, en éludant toutes les difficultés et sans aucune peine, quelque chose qui a l’air d’être un Sonnet. Ce procédé consiste à commencer le Sonnet par le dernier vers et à remonter de la fin au commencement. Je n’insiste pas, ayant dit et répété à satiété que la forme de tout poëme, avec ses détails et ses rimes, doit avoir été trouvée d’un coup par le poëte, — qui, sans cela, n’est pas poëte. Sans même tenter d’expliquer, à la façon des mythographes, pourquoi Victor Hugo n’a publié aucun Sonnet jusqu’à cette heure (1871), je me suis attardé sur le Sonnet qui en vaut bien la peine, et je parlerai très-rapidement des autres poëmes à forme fixe, car je dois me souvenir que j’écris un manuel d’écolier et non un livre de critique.
Baudelaire - Fusées 
Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense
Tout va bien au sonnet : bouffonnerie, galanterie, passion, rêverie,
méditation philosophique.
Il y a là la beauté du métal et du minéral bien travaillé. Avez-vous observé qu'un
morceau de ciel, aperçu par un soupirail, ou entre deux cheminées, deux rochers, ou par
une arcade, etc., donnait une idée plus profonde de l'infini qu'un grand panorama vu du
haut d'une montagne ?
Quant aux longs poèmes, nous savons ce qu'il en faut penser ; c'est la ressource de ceux
qui sont incapables d'en faire de courts.
Tout ce qui dépasse la longueur de l'attention que l'être humain peut prêter à la
forme poétique n'est pas un poème.
Tristan Corbière (1845-1875) 
I SONNET AVEC LA MANIERE DE BIEN SEN SERVIR
Réglons notre papier et formons bien nos lettres :
Vers filés à la main et d'un pied uniforme,
Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton ;
Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme...
Ca peut dormir debout comme soldats de plomb.
Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme ;
Aux fils du télégraphe : - on en suit quatre, en long ;
A chaque pieu, la rime - exemple : chloroforme.
- Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.
- Télégramme sacré - 20 mots. - Vite à mon aide...
(Sonnet - c'est un sonnet -) ô Muse d'Archimède !
- La preuve d'un sonnet est par l'addition :
- Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède,
En posant 3 et 3 ! - Tenons Pégase raide :
"O lyre ! ô délire ! ô ..." - Sonnet - Attention !
Louis Aragon 
LA RIME EN 1940 (Les Yeux d'Elsa, préface)
Les rimes dans les quatrains sont comme les murs du poème, l'écho qui
parle à l'écho deux fois se réfléchit et on n'en croirait pas sortir, la même
sonorité embrasse par deux fois les quatrains, de telle sorte que le quatrième et le
cinquième vers sont liés d'une même rime, qui rend indivisibles ces deux équilibres.
La précision de la pensée ici doit justifier les rimes choisies, leur donner leur
caractère de nécessité.
De cette pensée musicalement prisonnière on s'évadera, dans les
tercets, en renonçant à ce jeu pour des rimes nouvelles : et c'est ici la beauté
sévère des deux vers rimant qui se suivent immédiatement, pour laisser le troisième
sur sa rime impaire demeurée en l'air, sans réponse jusqu'à la fin du sonnet, comme une
musique errante.
Car le tercet, au contraire du quatrain fermé, verrouillé dans ses
rimes, semble rester ouvert, amorçant le rêve. Et lui répond, semblable, le second
tercet. C'est ainsi, au corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée,
que s'oppose cette évasion de l'esprit, cette liberté raisonnable du rêve, des tercets.
SOMMAIRE
|