|

Détournements du sonnet
1. Une forme parodiée
2. Une forme trop rigide ?
3. Une forme inversée
4. Une forme écartelée
5. Une forme brisée
1. Une forme parodiée 
RÉÉCRITURES (Baudelaire / Perec)
| BAUDELAIRE - LES CHATS (Fleurs du Mal, LXVI) Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres;
L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin;
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques. |
GEORGES PEREC - NOS CHATS (La Disparition) Amants brûlants d'amour, Savants aux pouls glaciaux
Nous aimons tout autant dans nos saisons du jour
Nos chats puissants mais doux, honorant nos tripots
Qui, sans nous, ont trop froid, nonobstant nos amours.
Ami du Gai Savoir, ami du doux plaisir
Un chat va sans un bruit dans un coin tout obscur
Oh Styx, tu l'aurais pris pour ton poulain futur
Si tu avais, Pluton, aux Sclavons pu l'offrir!
Il a, tout vacillant, la station d'un hautain
Mais grand sphinx somnolant au fond du Sahara
Qui paraît s'assoupir dans un oubli sans fin:
Son dos frôlant produit un influx angora
Ainsi qu'un gros diamant pur, l'or surgit, scintillant
Dans son voir nictitant divin, puis triomphant
|
| BAUDELAIRE - CORRESPONDANCES (IV)
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. |
GEORGES PEREC - ACCORDS (La Disparition)
Sois, Cosmos, un palais où un vivant support
A parfois fait sortir un propos tout abscons
Un passant y croisait la Symbolisation
Qui voyait dans un bois un son au fond du cor.
Ainsi qu'un long tambour qui au loin s'y confond
Dans un profond magma obscurci mais global,
Massif où la nuit voit l'attrait d'un abyssal
Jouxtant irisations, parfums corruscants, sons.
Il y a un parfum mimant la chair du faon,
Doux ainsi qu'un hautbois, clair ainsi qu'un gazon
Puis l'air d'un corrompu, d'un pourri triomphant
Ayant l'impulsion d'un tissu d'infin
Ainsi qu'un romarin, un iris, un jasmin
Qui chantait nos transports dans l'Amour ou l'Instinct.
|
| BAUDELAIRE - RECUEILLEMENT (CIV) Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir; il descend; le voici:
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,
Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant;
Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche. |
GEORGES PEREC (La Disparition) Sois soumis, mon chagrin, puis dans ton coin sois sourd.
Tu la voulais la nuit, la voilà, la voici :
Un air tout obscurci a chu sur nos faubourgs,
Ici portant la paix, là-bas donnant souci.
Tandis qu'un vil magma d'humains, oh, trop banals,
Sous l'aiguillon Plaisir, guillotin sans amour,
Va puisant son poison aux puants carnavals,
Mon chagrin, saisis-moi la main; là, pour toujours,
Loin d'ici. Vois s'offrir sur un balcon d'oubli,
Aux habits pourrissants, nos ans qui sont partis;
Surgir du fond marin un guignon souriant;
Apollon moribond s'assoupir sous un arc,
Puis ainsi qu'un drap noir traînant au clair ponant,
Ouïs, Amour, ouïs la Nuit qui sourd du parc. |
Des chutes qui en sont vraiment
GEORGES FOUREST (La Négresse verte)
Le palais de Gormaz, comte et gobernador,
Est en deuil : pour jamais dort couché sous la pierre
L'hidalgo dont le sang a rougi la rapière
De Rodrigue appelé le Cid Campeador.
Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voiles noirs, s'accoude au mirador
Et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
Regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or...
Mais un éclair soudain fulgure en sa prunelle :
Sur la place Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,
Le héros meurtrier à pas lents se promène :
"Dieu !" soupire à part la plaintive Chimène,
"Qu'il est joli garçon l'assassin de Papa !"
JEAN PELLERIN (Le Bouquet inutile)
Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L'on murmure...
Elle racle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel
L'autre suit le papier, secours artificiel -
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancœurs d'incomprise et de femme trop mûre ?
Qu'importe ! C'est très beau, très long, substantiel.
La note de la fin monte, s'assied, s'impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
"Après, le concerto ?... — Mais oui, deux clavecins".
Des applaudissements à la dame bien sage...
Et l'on n'entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.
2. Une forme trop rigide ? 
TRISTAN CORBIÈRE (Les Amours jaunes)
I SONNET AVEC LA MANIÈRE DE BIEN SEN SERVIR
Réglons notre papier et formons bien nos lettres :
Vers filés à la main et d'un pied uniforme,
Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton ;
Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme...
Ca peut dormir debout comme soldats de plomb.
Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme ;
Aux fils du télégraphe : — on en suit quatre, en long ;
A chaque pieu, la rime — exemple : chloroforme.
— Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.
— Télégramme sacré — 20 mots. — Vite à mon aide...
(Sonnet — c'est un sonnet —) ô Muse d'Archimède !
— La preuve d'un sonnet est par l'addition :
— Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède,
En posant 3 et 3 ! — Tenons Pégase raide :
"O lyre ! ô délire ! ô ..." — Sonnet - Attention !
Pic de la Maladetta - Août
3. Une forme inversée 
BAUDELAIRE, BIEN LOIN D'ICI (Nouvelles Fleurs du mal)
C'est ici la case sacrée
Où cette fille très parée,
Tranquille et toujours préparée,
D'une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Ecoute pleurer les bassins ;
C'est la chambre de Dorothée.
— La brise et l'eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.
Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D'huile odorante et de benjoin.
— Des fleurs se pâment dans un coin.
CORBIÈRE, LE CRAPAUD (Les Amours jaunes)
Un chant dans une nuit sans air...
La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
... Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif...
— Ça se tait : Viens, cest là, dans lombre...
— Un crapaud ! — Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue... — Horreur ! —
... Il chante. — Horreur !! — Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son oeil de lumière...
Non : il sen va, froid, sous sa pierre.
.....................................................................
Bonsoir — ce crapaud-là cest moi.
(Ce soir, 20 juillet)
4. Une forme écartelée 
(14 + 1)
APOLLINAIRE - LES COLCHIQUES (Alcools)
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement sempoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement sempoisonne
Les enfants de lécole viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de lharmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par lautomne
1- Apollinaire a volontairement brisé le cadre strict
du sonnet pour parvenir à une structure impaire : 7 - 5 - 3 , négligeant la
ponctuation et le choix dun mètre unique
2- Il suffit de réunir dabord les vers 2 et 3 pour suggérer plus de lenteur
3 On peut ensuite trouver un système de rimes à lensemble du poème : aa bb aa bb cc dd aa
4- Les deux derniers vers créent un effet de cycle en
reprenant les trois premiers vers, mais avec une aggravation de latmosphère.
le sonnet recomposé :
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant lentement sempoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement sempoisonne
Les enfants de lécole viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de lharmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par lautomne
BLAISE CENDRARS, ACADÉMIE MEDRANO (Sonnets dénaturés)

5. Une forme brisée 
(14 — 1)
APOLLINAIRE, NUIT RHÉNANE (Alcools)
Mon verre est plein dun vin trembleur comme une
flamme
Ecoutez la chanson lente dun batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusquà leurs pieds
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je nentende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout lor des nuits tombe en tremblant sy refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent lété
Mon verre sest brisé comme un éclat de rire
FRANÇOIS LE LIONNAIS, L'unique sonnet de treize vers et
pourquoi
Les mots nouveaux me donnent de
la tablature,
Ils ne figurent pas au Larousse illustré
Et bien souvent je suis quelque peu étonné
Par ceux-ci, dont l'aspect semble contre nature :
Arnalducien, bensilloscope,
bergissime,
Blavièrement, braffortomane, duchater,
Lattissoir, lescurophage, queneautiser,
Quevaloïde, schmidtineux, à quoi ça rime ?
Mais il est parmi tous un mot
imprononçable,
Sous un parler rugueux son sens est délectable,
C'est le mot : oulichnblkrtssfrllnns.
J'eus tort de faire appel à lui
pour un sonnet
Car je ne trouve pas de rime à frllnns.
(Editions Gallimard - 1973)
SOMMAIRE
|