MYTHES LITTÉRAIRES

 

 

Objets d'étude : Le personnage de roman - Les réécritures.

 

 

   Le mythe est inséparable de la production littéraire. On pense d'abord aux traditions mythologiques inlassablement revisitées par les grands genres de la littérature, qui tissent ainsi, en un vaste intertexte, une trame universelle de motifs (thèmes, lieux, personnages...). On parle alors de mythes littérarisés. Mais certains écrivains sont à proprement parler des mythographes, inventant des figures qui rencontrent si heureusement leur époque ou touchent l'inconscient collectif de manière si universelle qu'elles traversent les siècles et demeurent inchangées : Hamlet, Dr Jekyll, Jean Valjean peut-être. Des différences essentielles distinguent, certes, le mythe littéraire du mythe religieux : alors que celui-ci est d'une origine ethnique confuse et archaïque, le mythe littéraire se constitue par la réécriture individuelle d'un texte fondateur. Pourtant la lignée littéraire ainsi constituée finit par faire oublier son origine individuelle et historique pour gagner la psyché collective au même titre que le mythe.

Le mythe ? Un rappel au désordre.
Michel Tournier, Le vol du vampire, 1981.

  A quoi servent Tristan et Iseut ? Et après eux, dans le panthéon imaginaire occidental, Faust, Don Juan, Robinson Crusoé, Don Quichotte ? Et derrière eux, du fond de la Thèbes antique, Œdipe ? Ces héros maudits, ces révoltés qui n’incarnent chacun un aspect de la condition humaine qu’à la façon dont un bouc émissaire se charge d’un péché, qui osera prétendre que, s’ils vivent en nous, c’est pour nous aider à mieux nous intégrer dans le corps social ? La passion adultère de Tristan et Iseut, le pacte avec le diable de Faust, le désir ardent et destructeur de Don Juan, la farouche solitude de Robinson, le rêve extravagant de Don Quichotte, autant de façons au contraire de dire non à la société, de briser l’ordre social. Il y a dans l’ethnologie, la sociologie et la psychanalyse un biologisme de principe qui voudrait que tous les ressorts de l’homme favorisent son intégration au corps social. C’est de là que découle directement l’aspect réducteur de la cure psychanalytique. Il est difficile de faire admettre à des esprits de formation scientifique qu’il puisse y avoir aussi des mécanismes propres à sauvegarder une certaine inadaptation de l’individu dans la société. Or s’il est difficile de définir l’estomac normal, le foie en bonne santé, le poumon fonctionnant de façon satisfaisante, il n’en va pas de même du comportement ou de l’esprit. L’homme n’est pas l’animal. Il a la faculté de regimber contre son milieu et de le modifier pour le plier à ses exigences, au lieu de se plier lui-même aux siennes. Ainsi, la fonction des grandes figures mythologiques n’est sûrement pas de nous soumettre aux « raisons d’État » que l’éducation, le pouvoir, la police dressent contre l’individu, mais tout au contraire de nous fournir des armes contre elles. Le mythe n’est pas un rappel à l’ordre, mais bien plutôt un rappel au désordre. La société ne dispose que de trop de contraintes pour niveler les aspirations divergentes de ses membres. Un danger mortel la menace : celui de glisser vers l’organisation massive et figée de la ruche ou de la fourmilière. Ce danger n’est pas théorique. Il est facile de citer dans le passé et dans le présent nombre de nations où un ordre tyrannique a écrasé tout jaillissement créateur individuel. Et il ne faudrait pas croire que cette discipline bestiale se rachète par une efficacité, une productivité supérieures. Les esclaves sont de mauvais travailleurs, le labeur servile se signale par son rendement désastreux, tous ceux qui l’ont utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à l’ère coloniale le savent d’expérience. L’homme est ainsi constitué que, si on lui retire la faculté de dire non et de s’en aller, il ne fait plus rien de bon. Les grands mythes sont là, croyons-nous, pour l’aider à dire non à une organisation étouffante. Bien loin d’assurer son assujettissement à l’ordre établi, ils le contestent, chacun selon un angle d’attaque qui lui est propre.

  La page suivante s'intéresse aux mythes littéraires pour rencontrer quelques-uns des personnages les plus universels qui soient : Don Quichotte, Faust, Don Juan, Robinson Crusoé... Il ne s'agit pas d'étudier les œuvres dont ils sont issus mais de souligner leur nature mythologique en évoquant leur fortune littéraire et la richesse des variations qu'ils ont inspirées. Pour chacun de ces personnages, une liste rappellera d'abord, de manière non exhaustive, les textes majeurs où sa figure s'est déployée afin de confronter diverses écritures et représentations du mythe au fil des époques. Viendront ensuite, pour chacune, un texte théorique fondamental, une bibliographie, un ou plusieurs liens vers une étude particulière...

 

 

SOMMAIRE

Don Quichotte
Faust
Don Juan
Robinson Crusoé
Le détective
Le robot
Le monstre
La ville.