Mythes littéraires

 

Objet d'étude : Les réécritures.

 

   e mythe est inséparable de la production littéraire. On pense d'abord aux traditions mythologiques inlassablement revisitées par les grands genres de la littérature, qui tissent ainsi, en un vaste intertexte, une trame universelle de motifs (thèmes, lieux, personnages...). On parle alors de mythes littérarisés. Mais certains écrivains sont à proprement parler des mythographes, inventant des figures qui rencontrent si heureusement leur époque ou touchent l'inconscient collectif de manière si universelle qu'elles traversent les siècles et demeurent inchangées : Hamlet, Dr Jekyll, Jean Valjean peut-être. Des différences essentielles distinguent, certes, le mythe littéraire du mythe religieux : alors que celui-ci est d'une origine ethnique confuse et archaïque, le mythe littéraire se constitue par la réécriture individuelle d'un texte fondateur. Pourtant la lignée littéraire ainsi constituée finit par faire oublier son origine individuelle et historique pour gagner la psyché collective au même titre que le mythe.
   Cette page s'intéresse aux mythes littéraires pour rencontrer quelques-uns des personnages les plus universels qui soient : Don Quichotte, Faust, Don Juan, Robinson Crusoé... Il ne s'agit pas d'étudier les œuvres dont ils sont issus mais de souligner leur nature mythologique en évoquant leur fortune littéraire et la richesse des variations qu'ils ont inspirées. Pour chacun de ces personnages, une liste rappellera d'abord, de manière non exhaustive, les textes majeurs où sa figure s'est déployée afin de confronter diverses écritures et représentations du mythe au fil des époques. Viendront ensuite, pour chacune, un texte théorique fondamental, quelques vidéos, un ou plusieurs liens vers une étude particulière...

 

 

Don Quichotte

 

Miguel de Cervantes : L'Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (1605 et 1615)
Marivaux : La Voiture embourbée (1714) - Pharsamon ou les Folies romanesques (1737)
Laurence Sterne : La Vie et les opinions de Tristram Shandy (1759-1767)
Diderot : Jacques le Fataliste (1778-1780)
Charles Dickens : Les Aventures de Mr. Pickwick (1836)
Herman Melville : Moby Dick (1851)
Gustave Flaubert : Madame Bovary (1857)
Fedor Dostoïevski : L'Idiot (1868)
Alphonse Daudet : Les Aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon (1872)
Jorge Luis Borges : Pierre Ménard auteur du Quichotte (1939).

voir notre étude consacrée au roman.

 

  Don Quichotte (Orson Welles, 1957-1964)

 

 

 

Faust

 

Anonyme : Volksbush (1587)
Christopher Marlowe : La tragique histoire du Dr Faust (1594)
Pedro Calderòn : Le Magicien prodigieux (1637)
Johann Wolfgang von Goethe : Faust I (1808) et II (1832)
Christian Dietrich Grabbe : Don Juan et Faust (1828)
Paul Valéry : Mon Faust (1941-1945)
Thomas Mann : Docteur Faustus (1947)
Jean Giono : Faust au village (1947)
Mikhaïl Boulgakov : Le Maître et Marguerite (1966)
Fernando Pessoa : Faust (1988).

FAUST.  Un marais se traîne le long des montagnes et infecte tout ce que nous avons acquis jusqu'à présent. Dessécher ce marais méphitique, ce serait le couronnement de nos travaux. J'offrirais de vastes plaines à des millions d'hommes pour qu'ils y vivent librement sinon sûrement. Voici des champs verdoyants et fertiles, hommes et troupeaux se reposent à leur aise sur la nouvelle terre, attachés par la ferme puissance des collines qu'ils élèvent par leurs travaux ardents. Un paradis sur terre ! Que dehors les flots bruissent jusqu'aux bords : à mesure qu'ils les lèchent pour faire une voie, nous nous empressons de remplir nous-mêmes la brèche.
  Oui, je m'abandonne à la foi de cette parole, qui est la dernière fin de la sagesse. Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie, qui tous les jours se dévoue à les conquérir, et y emploie, sans se soucier du danger, d'abord son ardeur d'enfance, puis sa sagesse d'homme et de vieillard. Puissé-je jouir du spectacle d'une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté! A un tel moment je pourrais dire : « Reste encore! tu es si beau ! » La trace de mes jours terrestres ne pourrait plus s'envoler dans le temps... Dans le pressentiment d'une telle félicité, je jouis maintenant du plus beau moment de ma vie.
W. GOETHE, Second Faust (1832).

     

 

 

Don Juan

 

Tirso de Molina : El Burlador de Sevilla y convidado de piedra (1630)
Anonyme : L'Ateista fulminato (début XVIIe)
Giacinta Andrea Cicognini : Il Convitato di Pietra (1640)
Anonyme : Il Convitato di Pietra (canevas de Naples), milieu XVIIe
Domenico Biancolelli, Le convive de pierre (canevas),1658
Jean Deschamps, sieur de Villiers : Le Festin de Pierre ou le Fils criminel (1659)
Nicolas Drouin Dorimon : Le Festin de Pierre ou le Fis criminel (1665)
Molière : Dom Juan ou le Festin de Pierre (1665)
Claude La Roze Rosimond : Le Nouveau Festin de Pierre ou l'Athée foudroyé (1670)
Thomas Shadwell :The Libertine (1676)
Thomas Corneille : Le Festin de Pierre (1677)
Andrea Perrucci (Preudarca), Il Convitato di Pietra (1690)
Antonio de Zamora : Le Comte de pierre (1714)
Carlo Goldoni : Don Juan (1730)
Friedrich Schiller : « Don Juan » (1797)
E.T.A. Hoffmann : Don Juan (in Fantaisies selon Callot, 1814)
Heiberg : Don Juan, 1814
Lord Byron : Don Juan (1819-1824)
Christian Dietrich Grabbe : Don Juan et Faust (1828)
Alexandre Pouchkine : Le convive de pierre (1830)
Honoré de Balzac : L’Elixir de longue vie (1830)
Musset : Namouna (1832)
Mérimée : Les Ames du purgatoire (1834)
Alexandre Dumas : Don Juan de Marana ou la Chute d’un ange (1836)
José de Espronceda : Don Juan de Marana (1837)
Théophile Gautier : La Comédie de la mort (1838)
Nikolaus Lenau : Don Juan (1844)
Arthur de Gobineau : Les Adieux de Don Juan (1844)
Charles Baudelaire : « Don Juan aux enfers » (in Les Fleurs du mal, 1857)
Jose Zorrilla y Moral : Don Juan Tenorio (1844)
Alexis Tolstoï : Don Juan (1862)
Jules Barbey d’Aurevilly : Le plus bel amour de Don Juan (in Les Diaboliques, 1864)
A. M. Guerra Junqueiro : La Mort de Don Juan (1874)
Juan de von Heyse : La Fin de Don Juan (1884)
Edmond Haraucourt : Don Juan de Mañara (1898)
George Bernard Shaw : L'Homme et le surhomme (1903)
Oscar-Vladislas de Lubicz-Milosz : Don Juan (1906)
Lesja Ukrainka : L'Invité de pierre (1913)
Azorín : Don Juan (1922)
Edmond Rostand : La dernière nuit de Don Juan (1923 )
Michel de Ghelderode : Don Juan ou les Amants chimériques (1926) 
Joseph Delteil : Saint Don Juan (1930-1961)
Bertolt Brecht : Don Juan (1952-54)
Manuel de Diéguez : Le Chevalier du mépris (1955)
Roger Vailland : Monsieur Jean (1959)
Henry de Montherlant : La Mort qui fait le trottoir (1958)
Max Frisch : Don Juan ou l'amour de la géométrie (1962)
Eric-Emmanuel Schmitt : La Nuit de Valognes (1991).

voir notre étude consacrée au Dom Juan de Molière.

  Vidéo : Molière, Dom Juan (version télévisée de Marcel Bluwal, 1966) :

     
     

 

 

Robinson Crusoé

 

Daniel Defoe : Robinson Crusoé (1719)
Robert-Louis Stevenson : L'Île au trésor (1883)
Jules Verne : L'Île mystérieuse (1874)
Jean Giraudoux : Suzanne et le Pacifique (1921)
William Golding : Sa Majesté des Mouches (1954)
Michel Tournier : Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967)
J.M.G. Le Clézio : Le Chercheur d'or (1985).

  On voit ce qui fait le prestige de Robinson : cette solitude dont nous souffrons, même et surtout au milieu de la foule anonyme et oppressante, il a su merveilleusement, lui, l'aménager et l'élever au niveau d'un art de vivre. C'est ainsi du moins qu'on imagine communément le héros de Daniel Defoe, et cela nous permet de mieux mettre au jour le mécanisme du mythe. Car le héros mythologique, s'il prend pied au cœur de chaque individu modeste et prosaïque se hausse en même temps au niveau d'une réussite admirable. Il est paradoxalement à la fois le double fraternel de chaque homme et une statue surhumaine qui le met de plain-pied avec l'Olympe éternel. De telle sorte que chaque héros mythologique — et non seulement Robinson, mais Tristan, don Juan, Faust — nous engage dans un processus d'autohagiographie. Comme je suis grand, fort, mélancolique ! s'écrie le lecteur en levant les yeux du livre vers un miroir. Vraiment, il ne se savait pas si beau !
  Pourtant les années de solitude de Robinson — le seul aspect de l'aventure que connut Alexandre Selkirk
— le cèdent en importance à l'autre grand thème du roman dont elles ne sont finalement que la préparation nécessaire, je veux parler de la survenue de Vendredi. Sans doute Robinson devait-il demeurer le seul personnage du roman de Daniel Defoe à posséder une dimension mythologique avant l'époque contemporaine caractérisée par l'épanouissement des disciplines ethnographiques et le démantèlement des empires coloniaux. Or qu'était Vendredi pour Daniel Defoe ? Rien, une bête, un être en tout cas qui attend de recevoir son humanité de Robinson, l'homme occidental, seul détenteur de tout savoir, de toute sagesse. Et quand il aura été dûment morigéné par Robinson, il deviendra tout au plus un bon serviteur. L'idée que Robinson eût de son côté quelque chose à apprendre de Vendredi ne pouvait effleurer personne avant l'ère de l'ethnographie. C'est sur ce point que la vertu proprement mythologique de cette histoire se manifeste le plus crûment. Car il est évident que la rencontre Robinson-Vendredi a pris depuis quelques décennies une signification que le cher Daniel Defoe était à cent mille lieues de pouvoir soupçonner.
  Relisant son roman, je ne pouvais en effet oublier mes années d'études au musée de l'Homme. Là j'avais appris qu'il n'y a pas de « sauvages », mais seulement des hommes relevant d'une civilisation différente de la nôtre et que nous avions grand intérêt à étudier. L'attitude de Robinson à l'égard de Vendredi manifestait le racisme le plus ingénu et une méconnaissance de son propre intérêt. Car pour vivre sur une île du Pacifique ne vaut-il pas mieux se mettre à l'école d'un indigène rompu à toutes les techniques adaptées à ce milieu particulier que de s'acharner à plaquer sur elle un mode de vie purement anglais ?
Michel Tournier, Le vent Paraclet (1977).

 

 

Le détective

 

 Sous les formes diverses qu'il peut prendre dans la littérature, le mythe du détective semble être l'un des plus anciens, peut-être parce qu'il correspond à l'enquête que l'homme ne cesse de mener pour éclairer l'affaire qui lui importe le plus : « D'où venons nous ? Que sommes nous ? Où allons nous ? » C'est sans doute pour cela qu'on s'accorde en général à reconnaître dans le personnage d'Œdipe le prototype du détective, d'autant que ce personnage est au centre d'un scénario que l'on s'est inlassablement réapproprié, celui de l'enquête menée par le criminel sur son propre crime. Les avatars du détective sont trop nombreux pour que l'on tente dans ce cadre d'en établir une liste exhaustive. On trouvera ci-dessous quelques exemples de personnages, suivis de la mention de leur première apparition dans l'œuvre de certains auteurs familiers du genre policier. Pour se limiter à la littérature française, on peut peut-être établir l'origine de cette figure du détective dans celle de François-Eugène Vidocq qui inspira, entre autres, Balzac, Hugo, Dumas, Eugène Sue, tous grands romanciers de la ville et de ses mystères. A partir du XIXème siècle, l'urbanisation grandissante et les fantasmes dont elle est responsable contribuent d'ailleurs à donner au détective son auréole mythologique et expliquent son empreinte poétique dans beaucoup de romans et de films.

 

Edgar Poe : Chevalier Auguste Dupin (Double assassinat dans la rue Morgue, 1841)
Wilkie Collins : Sergeant Richard Cuff (La Dame en blanc, 1860)
Emile Gaboriau : Monsieur Lecoq (Monsieur Lecoq, 1869)
Arthur Conan Doyle : Sherlock Holmes (Une étude en rouge, 1887)
Gaston Leroux : Joseph Rouletabille (Le Mystère de la chambre jaune, 1907)
Pierre Souvestre et Marcel Allain : commissaire Juve - Jérôme Fandor (Fantômas, 1911)
S.S. Van Dine : Philo Vance (The Benson Murder Case, 1926)
Agatha Christie : Hercule Poirot (La Mystérieuse Affaire de Styles, 1920) - Miss Marple (L'Affaire Protheroe, 1930)
Stanislas-André Steeman : M. Wens (Six hommes morts, 1930)
Georges Simenon : Jules Maigret (Pietr-le-Letton, 1931)
Boileau-Narcejac : André Brunel (Deux hommes sur une piste, 1932)
Pierre Véry : Prosper Lepicq (Meurtre au quai des Orfèvres, 1934)
Raymond Chandler : Philip Marlowe (Finger man, 1934)
Léo Malet : Nestor Burma (120 rue de la Gare, 1943)
Frédéric Dard : commissaire San Antonio (Réglez-lui son compte !, 1949)

  A propos de Sherlock Holmes, la comparaison des deux textes suivants pourra mettre en évidence la parodie à laquelle se livre le second et faire utilement réfléchir à la notion de mythe littéraire : voué à être incessamment réutilisé après sa naissance, il peut aussi investir son propre passé !

 

Basil Rathbone dans le rôle de Sherlock Holmes Arthur Conan Doyle  (1859-1930)

Le Chien des Baskerville, (1902), I (extrait)

 [Un visiteur s'est présenté chez Sherlock Holmes en son absence et y a oublié sa canne. Imitant la méthode du détective, le docteur Watson entreprend de deviner l'homme d'après l'objet. Holmes le félicite d'abord.]

Sean Connery dans Le Nom de la Rose Umberto Eco  (né en 1932)

Le Nom de la Rose (1980), Prime, (extrait)

 [Le jeune Adso de Melk arrive avec son maître, Guillaume de Baskerville, en vue d'une abbaye. Ils croisent soudain une troupe de servants et de moines en grand émoi. Le cellérier qui les conduit prend le temps de saluer nos deux voyageurs.]

 Jamais il ne m'en avait tant dit ! Je conviens que ce langage me causa un vif plaisir. Souvent en effet j'avais éprouvé une sorte d'amertume devant l'indifférence qu'il manifestait à l'égard de mon admiration et de mes efforts pour vulgariser ses méthodes. Par ailleurs je n'étais pas peu fier de me dire que je possédais suffisamment à fond son système pour l'appliquer d'une manière qui avait mérité son approbation. Il me prit la canne des mains et l'observa quelques instants à l'œil nu. Tout à coup, intéressé par un détail, il posa sa cigarette, s'empara d'une loupe, et se rapprocha de la fenêtre.
 - Curieux, mais élémentaire ! fit-il en revenant s'asseoir sur le canapé qu'il affectionnait. Voyez-vous, Watson, sur cette canne je remarque un ou deux indices : assez pour nous fournir le point de départ de plusieurs déductions.
  - Une petite chose m'aurait-elle échappé ? demandai-je avec quelque suffisance. J'espère n'avoir rien négligé d'important ?
  - J'ai peur, mon cher Watson, que la plupart de vos conclusions ne soient erronées. Quand je disais que vous me stimuliez, j'entendais par là, pour être tout à fait franc, qu'en relevant vos erreurs j'étais fréquemment guidé vers la vérité. Non pas que vous vous soyez trompé du tout au tout dans ce cas précis. Il s'agit certainement d'un médecin de campagne. Et d'un grand marcheur.
  - Donc j'avais raison.
  - Jusque-là, oui.
 - Mais il n'y a rien d'autre...
 - Si, si, mon cher Watson ! Il y a autre chose. D'autres choses. J'inclinerais volontiers à penser, par exemple, qu'un cadeau fait à un médecin provient plutôt d'un hôpital que d'une société de chasse; quand les initiales "C.C." sont placées devant le "H" de Hospital, les mots "Charing-Cross" me viennent naturellement en tête.
 - C'est une hypothèse.
 - Je n'ai probablement pas tort. Si nous prenons cette hypothèse pour base, nous allons procéder à une reconstitution très différente de notre visiteur inconnu.
 - Eh bien, en supposant que "C.C.H." signifie "Charing-Cross Hospital", que voulez-vous que nous déduisions de plus ?
 - Vous ne voyez pas ? Puisque vous connaissez mes méthodes, appliquez-les !
 - Je ne vois rien à déduire, sinon que cet homme a exercé en ville avant de devenir médecin de campagne.
 - Il me semble que nous pouvons nous hasarder davantage. Considérez les faits sous ce nouvel angle. En quelle occasion un tel cadeau a-t-il pu être fait ? Quand des amis se sont-ils réunis pour offrir ce témoignage d'estime ? De toute évidence à l'époque où le docteur Mortimer a quitté le service hospitalier pour ouvrir un cabinet. Nous savons qu'il y a eu cadeau. nous croyons qu'il y a eu départ d'un hôpital londonien pour une installation à la campagne. Est-il téméraire de déduire que le cadeau lui a été offert à l'occasion de son départ ?
  - Certainement pas.
  - Mais convenez aussi avec moi, Watson, qu'il ne peut s'agir de l'un des "patrons" de l'hôpital : un patron en effet est un homme bien établi avec une clientèle à Londres, et il n'abandonnerait pas ces avantages pour un poste de médecin de campagne. Si donc notre visiteur travaillait dans un hôpital sans être patron, nous avons affaire à un interne en médecine ou en chirurgie à peine plus âgé qu'un étudiant. il a quitté ses fonctions voici cinq ans : la date est gravée sur la canne. Si bien que votre médecin d'un certain âge, grave et patriarcal, disparaît en fumée, mon cher Watson, pour faire place à un homme d'une trentaine d'années, aimable, sans ambition, distrait, qui possède un chien favori dont j'affirme qu'il est plus gros qu'un fox-terrier et plus petit qu'un dogue.
  J'éclatais d'un rire incrédule pendant que Holmes se renfonçait dans le canapé et soufflait vers le plafond quelques anneaux bleus.
  - En ce qui concerne votre dernière déduction, dis-je, je suis incapable de la vérifier. Mais il m'est facile de rechercher quelques détails sur l'âge et la carrière professionnelle de notre visiteur.
  J'attrapai mon annuaire médical et le feuilletai. il existait plusieurs Mortimer, mais un seul correspondait à notre inconnu. Je lus à haute voix les lignes qui lui étaient consacrées.
  - Mortimer, James, M.R.C.S. 1882, Grimpen, Dartmoor, Devon. Interne en chirurgie de 1882 à 1884, au Charing-Cross Hospital. Lauréat du prix Jackson de pathologie. [...] Médecin sanitaire des paroisses de Grimpen, Thorsley, et High Barrow.
 - Pas question de société de chasse, Watson ! observa Holmes avec un sourire malicieux. Uniquement d'un médecin de campagne, comme vous l'aviez très astucieusement deviné. Je crois que mes déductions sont à peu près confirmées. Quant aux qualificatifs, j'ai dit, si je me souviens bien, aimable, sans ambition, distrait. Par expérience je sais qu'en ce monde seul un homme aimable peut recevoir des présents, que seul un médecin sans ambition peut renoncer à faire carrière à Londres pour exercer à la campagne, et que seul un visiteur distrait peut laisser sa canne et non sa carte de visite après vous avoir attendu une heure.
 - Et le chien ?
 - Le chien a été dressé à tenir cette canne derrière son maître. comme la canne est lourde, le chien la serre fortement par le milieu, et les traces de ses dents sont visibles. La mâchoire du chien, telle qu'on peut se la représenter d'après les espaces entre ces marques, est à mon avis trop large pour un dogue. Ce serait donc...oui, c'est bien un épagneul à poils bouclés.
  Tout en parlant il s'était levé pour arpenter la pièce et s'était arrêté derrière la fenêtre. Sa voix avait exprimé une conviction si forte que je le regardai avec surprise.
 -  Mon cher ami, comment pouvez-vous parler avec tant d'assurance ?
 - Pour la bonne raison que je vois le chien devant notre porte et que son propriétaire vient de sonner.

  « - Je vous remercie, seigneur cellérier, répondit cordialement mon maître, et j'apprécie d'autant plus votre courtoisie que pour me saluer vous avez interrompu votre poursuite. Mais n'ayez crainte, le cheval est passé par ici et a pris le sentier de droite. Il ne pourra pas aller bien loin car, arrivé au dépôt des litières, il devra s'arrêter. II est trop intelligent pour se précipiter le long du terrain abrupt...
- Quand l'avez-vous vu ? demanda le cellérier.
- Nous ne l'avons pas vu du tout, n'est-ce pas, Adso ? dit Guillaume en se tournant vers moi d'un air amusé. Mais si vous cherchez Brunel, l'animal ne peut être que là où j'ai dit.»
  Le cellérier hésita. Il regarda Guillaume, puis le sentier, et enfin demanda : « Brunel ? Comment savez-vous ?
- Allons, allons, dit Guillaume, il est évident que vous êtes en train de chercher Brunel, le cheval préféré de l'Abbé, le meilleur galopeur de votre écurie, avec sa robe noire, ses cinq pieds de haut, sa queue somptueuse, son sabot petit et rond mais au galop très régulier; tête menue, oreilles étroites mais grands yeux. Il a pris à droite, je vous dis, et dépêchez-vous, en tout cas. »
  Le cellérier eut un moment d'hésitation, puis il fit un signe aux siens et se précipita dans le sentier de droite, tandis que nos mulets se remettaient à monter. Alors que, piqué de curiosité, j'allais interroger Guillaume, il me fit signe d'attendre : et de fait, après quelques brèves minutes, nous entendîmes des cris de jubilation, et au tournant du sentier réapparurent moines et servants qui ramenaient le cheval par le mors. Ils repassèrent à côté de nous en continuant de nous regarder d'un air plutôt ahuri, et ils nous précédèrent sur le chemin de l'abbaye. Je crois que Guillaume ralentissait le pas de sa monture pour leur permettre de raconter ce qui était arrivé. De fait j'avais eu l'occasion de me rendre compte que mon maître, à tous égards homme de suprême vertu, s'abandonnait au vice de la vanité quand il s'agissait de donner la preuve de son acuité d'esprit et, comme j'en avais déjà apprécié les dons de subtil diplomate, je compris qu'il voulait arriver au but précédé d'une solide renommée d'homme savant.
 « Et maintenant, dites-moi (à la fin je ne sus me retenir), comment avez-vous fait pour savoir ?
- Mon bon Adso, dit le maître. J'ai passé tout notre voyage à t'apprendre à reconnaître les traces par lesquelles le monde nous parle comme un grand livre. [...] Mais l'univers est encore plus loquace : non seulement il parle des choses dernières (en ce cas-là, il le fait d'une manière obscure), mais aussi des choses proches, et alors là d'une façon lumineuse. J'ai presque honte de te répéter ce que tu devrais savoir. Au croisement, sur la neige encore fraîche, se dessinaient avec grande clarté les empreintes des sabots d'un cheval, qui pointaient vers le sentier à main gauche. A belle et égale distance l'un de l'autre, ces signes disaient que le sabot était petit et rond, et le galop d'une grande régularité - j'en déduisis ainsi la nature du cheval et le fait qu'il ne courait pas désordonnément comme fait un cheval emballé. Là où les pins formaient comme un appentis naturel, des branches avaient été fraîchement cassées juste à la hauteur de cinq pieds. Un des buissons de mûres, là où l'animal doit avoir tourné pour enfiler le sentier à sa droite, alors qu'il secouait fièrement sa belle queue, retenait encore dans ses épines de longs crins de jais... Enfin tu ne me diras pas que tu ne sais pas que ce sentier mène au dépôt des litières, car en grimpant par le tournant inférieur, nous avons vu la bave des détritus descendre à pic au pied de la tour méridionale, laissant des salissures sur la neige; et d'après la situation du carrefour, le sentier ne pouvait que mener dans cette direction.
- Oui, dis-je, mais la tête menue, les oreilles pointues, les grands yeux...
- Je ne sais pas s'il en est pourvu, mais à coup sûr les moines le croient fermement. [...] Si le cheval dont j'ai deviné le passage n'avait pas été vraiment le meilleur de l'écurie, on aurait peine à expliquer pourquoi ne le poursuivaient pas les seuls palefreniers, mais que se soit dérangé le cellérier en personne. Et un moine qui juge un cheval excellent, au-delà des formes naturelles, ne peut pas ne pas le voir exactement comme les auctoritates le lui ont décrit, surtout si (et là il sourit avec malice à mon endroit) c'est un docte bénédictin...
- Entendu, dis-je, mais pourquoi Brunel ?
- Que l'Esprit Saint te mette un peu plus de plomb dans la tête, mon fils ! s'exclama le maître. Quel autre nom lui aurais-tu donné si le grand Buridan en personne, qui est en passe de devenir recteur à Paris, devant parler d'un beau cheval, ne trouva nom plus naturel ?»
  Tel était mon maître. Non seulement il savait lire dans le grand livre de la nature, mais aussi de la façon que les moines lisaient les livres de l'Ecriture, et pensaient à travers ceux-ci. Dons qui, comme nous verrons, devaient s'avérer pour lui fort utiles dans les jours qui suivraient. En outre son explication me sembla à ce point-là si évidente que l'humiliation de ne l'avoir pas trouvée tout seul céda le pas à l'orgueil d'être dans le coup et il s'en fallait de peu que je ne me félicitasse moi-même pour ma finesse d'esprit. Telle est la force du vrai qui, comme le bien, se diffuse de soi-même. Et soit loué le nom saint de Notre Seigneur Jésus-Christ pour cette belle révélation que j'eus.

 

  LIENS

 

 


                                                                                                                                                                                                   [acheter sur Amazon]

 

 

 

Sommaire du site Magister                   m'écrire

Vocabulaire Types de textes Genres littéraires
Lecture analytique Le commentaire Travaux d'écriture
Texte argumentatif Corpus de textes Œuvres intégrales
Dossier Voltaire Classes Prépas Liens