Gustave Flaubert — L'Éducation sentimentale [1869]

La fin du voyage

Première partie, chapitre 1 — 599_078r

8.

le plafond bas & tout blanc rabattait une lumière crue ; [ses yeux
                                                                                     apercevait
brillaient comme des flambeaux ;] Frédéric, en face, distinguait
l’ombre
de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans son verre, cassait un
peu
de croûte entre ses doigts. Le médaillon de lappis-lazzuli
attaché
                                                                                       sonnait
par une chaînette d’or à son poignet de temps à autres frôlait
contre son assiette.
Ceux qui étaient là, pourtant, n’avaient pas l’air de la remarquer.
[Les deux chasseurs disaient du mal de qqu’un. Trois droguistes
causaient de leur négoce, une famille occupant plusieurs tables
faisait beaucoup de bruit.] qq fois par les hublots on voyait
glisser
                                  Elle
le flanc d’une barque qui accostait le navire pr prendre ou
déposer
des voyageurs. Les gens attablés se penchaient aux ouvertures
&
nommaient les pays riverains.

Cependant

Arnoux se plaignait de la cuisine. Puis il se récria
[considérablement] devant
                   il la fit réduire. - après son repas il emmena le jeune homme
l’addition. le jeune homme n’accordait pas ses manières avec
son

valet en livrée, sa négresse et la beauté de sa femme.

et plus il la contemplait
plus il sentait entre elle & lui
se creuser des abimes. Il songeait
qu’il faudrait la quitter tout à
l’heure

irrévocablement sans avoir
pu en arracher une parole
lui laisser même un souvenir

Il fut emmené par lui à l’avant du bateau pour boire des grogs.
Mais
Frédéric s’en retourna bientôt sous la tente, où Me Arnoux
était revenue.
Elle lisait un mince volume à couverture grise. Les deux coins
de sa
bouche, par moments, se relevaient, et un éclair de plaisir
illuminait
son front. Alors il jalousa celui qui avait inventé ces choses
dont
elle paraissait occupée* occupée !

Sans lui avoir
causé*

la moindre
émotion

Une plaine s’étendait à droite ; à gauche un herbage allait
doucement
rejoindre une colline où l’on apercevait des vignobles, des
noyers, un
moulin dans la verdure, – & de petits chemins au-delà formant
des
zig-zags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel
bonheur que de monter côte à côte, le bras autour de sa taille,
pendant
que sa robe balaierait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix,
sous
le rayonnement de ses yeux. Le bateau pouvait s’arrêter. Ils
n’avaient
qu’à descendre, & cette chose bien simple n’était pas plus facile
cependant que de remuer le soleil.

Danielle Girard