Gustave Flaubert — L'Éducation sentimentale [1869]

Le départ du bateau — Les passagers

Première partie, chapitre 1 — 599_027r

3.


Accoudé contre le bordage &
                 errant
                  err
[Le regard noyé dans le sillage du navire,] il songeait à la chambre
qu’il occuperait là-bas, à un drame qu’il voulait faire, à des
sujets tableaux, à des aventures possibles, au monde entier – & de loin
l’avenir lui apparaissait confus & magnifique, tel qu’un gala
          plein
royal, avec des acclamations triomphantes & dans une atmosphère
illuminée. Ce qui brillait surtout devant son espoir béant c’était
l’amour ou plutôt les femmes. [Pour mie* fixer mieux son désir] il
tachait d’en imaginer une, résumant les autres. Mais il chargeait
                                                                                        [       ]
cet idéal d’attributs si nombreux qu’il arrivait à ne plus même
le voir & à s’y perdre comme dans la profondeur d’un élément.
Cependant il se disait quel bonheur, [mérité par l’excellence de son
âme], tardait à venir – & se sentant complètement seul – ou
                                                                                  entra
n’étant pas assez remarqué du public, peutre être, il tomba
dans une gde tristesse ; Elle s’ennoblissait sous des réminiscences
poétiques, des comparaisons qu’il faisait de lui avec Chil. Harold
         Puis se
& René. Il déclama tout bas des vers, [il siffla une valse entre
                                       sur le pont
ses dents,] il se promena de long à pas rapides. Ensuite il se

[il alla jusqu’au bout
                  côté de la
à l’avant du cloche –
& c’est là – un
rassembl

rassit, feuilleta dans son album ses croquis de paysage &
comme il y avait en face, sur l’autre banc, un vieux bonhomme
à nez pointu qui dormait la bouche ouverte, ses idées ayant
tourné tout à coup, il entreprit d’en faire la charge. Mais le
                                                                                     voulut*
bonhomme se leva. Alors Frédéric par désœuvrement se mit
en devoir d’étudier les mœurs.
À trois pas xx de lui, un bourgeois [d’âge moyen,] en cravate
                                                                         mouchoir
blanche & en gants de fil époussetait avec son foulard d’un
air indigné les grains de charbon de terre qui tombaient
sur son épaule. Plus loin, deux chasseurs à carnassière
tenaient leur fusil entre leurs jambes. Au milieu du pont
                                                          au milieu du pont
Quatre marchands de vin discutaient. Contre l’escalier des
de la chambre, un Monsieur une dame & un collégien
leur fils occupaient des pliants. La dame avait peur.
son époux la rassurait & adressait des questions au
Capitaine qui marchait sur la passerelle, [d’un tambour
à l’autre], sans s’arrêter. Au-delà, le public des secondes
disséminé sur l’avant du bateau était d’une seule
couleur généralement poussiéreuse – malgré les taches
                                                            blanches & rouges

Sawasaki Hisaki