u'est-ce qu'un texte littéraire ?

        Sa particularité est de solliciter activement la participation du lecteur. Il lui attribue en effet simultanément plusieurs rôles :

    Le texte littéraire est pour cela, tout à la fois, objet de captation et de distanciation : lieu de plaisir esthétique (saveur des mots et des rythmes) et cognitif (sentiment de découverte et d'apprentissage), il éveille des échos autobiographiques chez le lecteur et favorise une « réalité fictive » plus riche que la réalité même. Mais cette ouverture à l’identification ne doit pas compromettre la réflexion critique de distanciation. Pour toutes ces raisons, le texte littéraire a bien sa place à l'école, pourvu que l'on sache respecter ces différents niveaux et proposer des méthodes d'approche capables de satisfaire la sensibilité comme l'intellect, dans la perspective d'une meilleure maîtrise de la démarche cognitive et, aussi, d'une plus grande tolérance.
    Nous vous proposons, dans le cadre de ce qu'on appelle la "lecture analytique", de procéder de manière systématique à un questionnement des textes, susceptible de récolter des indices qu'il faudra rendre signifiants.

 

Exercice préparatoire :

  Voici un texte narratif. Vous l'identifiez comme tel en raison de son insertion dans un roman célèbre. Il raconte en effet une histoire (la fiction) et choisit de la raconter en prenant un certain temps, sous un certain angle, etc. (la narration). C'est à celle-ci qu'une lecture analytique doit bien sûr s'attacher. Vous trouverez ci-dessous le "balayage" des indices narratifs essentiels (reportez-vous au tableau des types de textes) à l'aide de questions très simples dont vous avez commencé à prendre l'habitude dans la page précédente : qui parle ? à qui ? de qui, de quoi ? pourquoi ? De même commencez à vous demander sur quoi est centré le message pour mettre en évidence les fonctions du langage : dans un texte narratif, comment se manifeste la présence du narrateur ?

 

Stendhal

La Chartreuse de Parme
chapitre III
(1839)

 

[Première expérience du feu pour le jeune Fabrice Del Dongo qui, éperdu d'admiration pour Napoléon, se retrouve sur le champ de bataille de Waterloo.]

  Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

- Les habits rouges ! les habits rouges ! criaient avec joie les hussards de l'escorte, et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.

- Veux-tu bien t'arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s'aperçut qu'il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes.

Qui parle ? en vert   : le jugement du narrateur (l'intrusion d'auteur). Le narrateur peut en effet juger son personnage, s'adresser au lecteur. Il se situe ainsi dans une situation d'énonciation. On parle de discours argumentatif. Notez ici l'ironie qui nous distancie du personnage.
Le discours rapporté : en violet, le discours direct. Pourquoi le verbe crier est-il toujours cité après ce discours direct ? En rose, le discours indirect libre.

A qui ? peu d'indices ici, mais le choix du nous dans le discours implique aussi le lecteur, appelant sa complicité.

De qui ? Attachons-nous à la caractérisation du personnage. Surlignés, quelques verbes traduisent sa perception éparpillée, attirée par des détails et ignorante des enjeux réels. C'est à travers lui que la bataille est décrite (on parle de focalisation interne) et la narration y gagne en confusion.

De quoi ? en rouge et en vert, l'action traduite par les temps verbaux. En rouge, la narration à l'imparfait (l'itératif), en noir au passé simple (le singulatif). Nous ne sommes plus dans une situation d'énonciation. On parle de récit. Il est notable ici que le passé simple vient brutalement rompre la longue rêverie du personnage, soulignant son inadaptation au moment.

Pourquoi ? question fondamentale qui vous invite au bilan. Vos réponses précédentes vous permettent de deviner l'intention du narrateur : voilà à quoi se réduit une bataille (épique, s'il en fut ! voyez Hugo sur le même sujet) vue "au ras du sol." Le propos de Stendhal est donc ironique et démythifiant.

 

fleche2.gif (922 octets)à propos de ce passage, lire L'héroïsme à l'épreuve du roman.

 

Une lecture analytique consiste à

OBSERVER : examiner le texte en posant les questions qu'appelle le type de discours qu'il met en œuvre,

INTERPRÉTER : tirer parti des observations recueillies dans de courts bilans successifs,

CONSTRUIRE : synthétiser ces bilans en quelques axes qui étayeront le projet de lecture et souligneront la spécificité du texte.

 

RECONNAÎTRE ET INTERPRÉTER :

 

  L'écriture littéraire se caractérise par un choix stylistique qui représente un écart par rapport aux manières les plus simples d'exprimer les sentiments ou de désigner les choses. Il ne faut pas voir là une démarche affectée ni volontairement obscure : l'écrivain est guidé par la nature particulière de sa sensibilité et tente de cerner au mieux l'univers qui est le sien, guettant, il est vrai, les formes uniques, inédites qu'il pourra lui faire prendre.
  C'est pourquoi il convient d'avoir devant un texte littéraire une attitude systématique de curiosité : là encore, des questions simples comme "pourquoi ?" ou "comment ?" guideront votre démarche interprétative, avec un souci de rigueur et de logique. Ce n'est pas parce que la poésie, par exemple, s'adresse d'abord à votre sensibilité qu'il faut lui refuser ces moyens réfléchis par lesquels le poète s'adresse à son lecteur.
  Le tableau ci-dessous vous propose de vous exercer à un repérage de l'écart stylistique puis à son interprétation. Il sera bien temps, plus tard, de mettre un nom sur cet écart (les figures de rhétorique vous y aideront) : pour l'instant, contentons-nous de repérer un effet et d'essayer d'exprimer
son intention.

 

EXEMPLES
OBSERVATION
INTERPRÉTATION

A Arles où roule le Rhône
(Prévert)

La consonne "r" est répétée. Les sonorités rauques peuvent imiter les tourbillons du fleuve.

Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
(Voltaire)

Les termes "boucherie" et "héroïque" ne sont pas d'ordinaire bien compatibles ! L'auteur met en cause l'héroïsme guerrier en rappelant l'horreur qui le fonde.

C'est un trou de verdure où chante une rivière
(Rimbaud)

... ...

... toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. (Proust)

... ...

Heureux ceux qui sont morts
Dans une juste guerre
Heureux les épis mûrs
Et les blés moissonnés.
 (Péguy)

... ...

Quant au surmenage intensif, son activité de fonctionnaire était réglée par des usages ne s'accommodant d'aucun excès, et ses heures de loisir, consacrées à la lecture du journal et à sa collection de timbres, ne l'obligeaient pas non plus à une dépense déraisonnable d'énergie. (Marcel Aymé)

... ...

Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler, pour lui donner l'aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre et vous le prendriez au peu prés pour un honnête homme. (Diderot)

... ...

Celui qui gît ici, sans cœur était vivant,
Et trépassa sans cœur et sans cœur il repose.
(Ronsard)

... ...

Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié,
Prit sa fronde et, du coup, tua plus d'à moitié
La volatile malheureuse,
Qui, maudissant sa curiosité,
Traînant l'aile et tirant le pié,
Demi-morte et demi boiteuse,
Droit au logis s'en retourna.
Que bien, que mal, elle arriva
Sans autre aventure fâcheuse.
  (La Fontaine)



...


...

Mon amie, je suis joué, trahi, perdu ; je suis au désespoir : Mme de Tourvel est partie.
(Laclos)

... ...

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,
Beaux, charmants ; — aujourd'hui, sur ce fatal terrain,
C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain.
(Hugo)

... ...
Dans Arles où sont les Alyscamps,
Quand l'ombre est rouge sous les roses
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses,
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd
Et que se taisent les colombes.
Parle tout bas, si c'est d'amour,
Au bord des tombes.
(Paul-Jean Toulet)



...



...
Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. (Flaubert) ... ...
 La bête souple du feu a bondi d'entre les bruyères comme sonnaient les coups de trois heures du matin. [...]
 Depuis elle a poussé sa tête rouge à travers les bois et les landes, son ventre de flammes suit ; sa queue, derrière elle, bat les braises et les cendres. Elle rampe, elle saute, elle avance. Un coup de griffe à droite, un à gauche ; ici elle éventre une chênaie ; là elle dévore d'un seul claquement de gueule vingt chênes blancs et trois pompons de pins ; le dard de sa langue tâte le vent pour prendre la direction. On dirait qu'elle sait où elle va.
(Giono)



...



...

 

 

u'est-ce qu'un texte poétique ?

 Entre toutes les formes que peut prendre le texte littéraire, la poésie demande une attention particulière en raison de la concentration de ses effets et la disparition de la langue strictement utilitaire que nous employons tous les jours. Opposée traditionnellement à la prose, dans laquelle les moyens syntaxiques restent mobilisés au service d'un message explicite, la poésie se refermerait sur elle-même pour assurer le triomphe du signifiant sur le signifié. N'est-ce pas d'aileurs ce que Roman Jakobson nomme la fonction poétique ? Pourtant cette définition nous semble souvent insuffisante : il existe d'ailleurs des poèmes en prose et une poésie vouée à la spéculation philosophique. Qu'est-ce donc qu'un texte poétique ?

 Il convient d'abord de donner au mot poésie l'acception dont nous avons besoin sur le plan strictement littéraire. Car tout le monde conviendra qu'un paysage, par exemple, peut être poétique, qu'un soleil couchant sur la mer est dans doute plus poétique qu'une grande avenue urbaine. On conviendra aussi que tel passage de roman ou de film peut être chargé de poésie. Que signifie-t-on ainsi ? Une émotion particulière qui touche le cœur ou l'âme et incite à rêver ? Sans doute, mais il nous faut alors renoncer à toute espèce d'explication et consentir à laisser chacun apprécier à sa guise ces moments où quelque chose frissonne dans sa sensibilité. "A mes yeux, dit Benjamin Péret, détient une parcelle de poésie tout être capable d'évoquer spontanément les sentiers d'une forêt verdoyante devant un feu de bois […] N'est donc pas étranger à la poésie, celui qui, même placé à ras de terre, découvre à toute chose son aspect céleste, en opposition à celui qui, de la femme, ne retient que le sexe, et du feu de bois son prix de revient."
  Pourtant nous sentons bien qu'avec une telle définition quelque chose nous échappe : si en effet on peut convenir que tout le monde peut être poète, reste à expliquer alors pourquoi Baudelaire ou Rimbaud méritent d'être appelés poètes plus que Gide ou Ionesco, par exemple. Il nous faut donc ajouter à notre définition une dimension nouvelle que l'étymologie grecque du mot poésie signifie clairement : le verbe poiein désigne le fait de créer, de fabriquer, une sorte d'artisanat donc qui suppose un travail, pour ne pas dire un métier. Les Anciens se représentaient certes la poésie comme un délire sacré (on lira par exemple ces deux passages de Platon), mais Paul Valéry nous paraît nuancer pertinemment cette conception de l'inspiration : « Le premier vers est donné par les dieux, dit-il, le premier seulement. » Après, commence le travail poétique, qui, au moins jusqu'au début du XXème siècle en France, s'est employé à obéir rigoureusement à une série de contraintes :

« Je ne peux m’empêcher d’être intrigué par l’espèce d’obstination qu’ont mise les poètes de tous les temps, jusqu’aux jours de ma jeunesse, à se charger de chaînes volontaires. C’est un fait difficile à expliquer que cet assujettissement que l’on ne percevait presque pas avant qu’il fût trouvé insupportable. D’où vient cette obéissance immémoriale à des commandements qui nous paraissent si futiles ? Pourquoi cette erreur si prolongée de la part de si grands hommes, et qui avaient un si grand intérêt à donner le plus haut degré de liberté à leur esprit. […] Mais nos voluptés, ni nos émotions, ne périssent, ni ne pâtissent de s’y soumettre : elles se multiplient, elles s’engendrent aussi, par des disciplines conventionnelles. Considérez les joueurs, tout le mal que leur procurent, tout le feu que leur communiquent leurs bizarres accords, et ces restrictions imaginaires de leurs actes : ils voient invinciblement leur petit cheval d’ivoire assujetti à certain bond particulier sur l’échiquier ; ils ressentent des champs de force et des contraintes invisibles que la physique ne connaît point. [...] La véritable condition d'un véritable poète est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rêve. Je n'y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l'âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice.»
(Paul Valéry, « Au sujet d’Adonis », in Variété. Voir aussi ses Propos sur la poésie.)

 

 Le CNRTL nous fournira une définition de départ. Ce dictionnaire en ligne définit ainsi le mot poésie : Genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l'harmonie et les images. Dans l'analyse d'un texte poétique, il faudra donc être attentif aux éléments suivants :

 

La poésie est inséparable de la musique. Lire un texte poétique procède donc du même effort de rigueur que commande la lecture d'une partition. Le rythme est l'élément harmonique qui distingue formellement le vers de la prose: il se fonde sur une accentuation particulière, sur la longueur des vers, la disposition qu'y occupe la phrase, sur les sonorités.

1) l'accentuation :

L'accent est placé sur le dernier terme d'une unité grammaticale : sur la dernière syllabe si elle ne se termine pas par un e muet, sur l'avant-dernière syllabe dans le cas contraire. On appelle césure la coupe du vers qui le scinde en deux hémistiches. La place de la césure est variable dans le vers et permet de grandes audaces rythmiques.
Le rythme est marqué aussi par le retour du même nombre de syllabes (on marquera éventuellement diérèse ou synérèse (deux syllabes ou une seule pour un même mot : nu-ées ou nuées, par exemple).
Ce nombre de syllabes caractérise le type de vers. Parmi les plus fréquents : l'octosyllabe (8 syllabes), le décasyllabe (10), l'alexandrin (12). Celui-ci, par sa longueur est capable de présenter plusieurs sortes de cadences : trois mesures à quatre temps (trimètre) ou quatre mesures à trois temps (tétramètre).
Ex : Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant (Verlaine).

2) la disposition de la phrase dans le vers :

Le rythme du vers est aussi fonction de la manière dont la syntaxe s'y distribue :
Lenjambement consiste à continuer une phrase sur tout le premier hémistiche ou sur toute la longueur du ou des vers suivant(s). Ce procédé, source d'effets rythmiques essentiels, peut être violemment marqué :
- le rejet consiste à rejeter dans le vers suivant un ou deux mots qui font partie, par le sens et la syntaxe, du vers précédent.
- le contre-rejet consiste à commencer au vers précédent, par un ou deux mots, une proposition qui s’achève dans le vers suivant.

3) la rime :

La rime est un temps fort du rythme : elle crée entre deux ou plusieurs mots un écho sonore riche d'évocations. Sa qualité est variable : pauvre (homophonie d’un seul élément), suffisante (deux phonèmes) ou riche (homophonie de trois éléments et plus).
La disposition des rimes permet aussi plus de variété musicale : elles seront dites plates (aa bb), embrassées (abba) ou croisées (abab).
On parle certes, au moins depuis Baudelaire, de poème en prose, et le prétendu vers libre a abandonné, depuis Rimbaud, la rime, la ponctuation, la dimension régulière du vers. Mais ne nous y trompons pas : la plupart des poètes modernes qui emploient ces formes "libérées" retrouvent, dans les cadences de la phrase ou la disposition typographique, le même souci d'harmonie qui prouve à quel point la poésie ne saurait être privée de chant.

 

La poésie convoite un langage inédit. Le poète cherche à se défaire des automatismes de la parole, à ce que nous avons appelé dans une autre page la tyrannie de la langue. Il ne s'agit pas d'aller chercher les mots les plus rares : ainsi pour Michel Butor, « l'objet de la poésie, son acte même, c'est le salut du langage courant ». Le vrai poète ne se complaît pas gratuitement dans l'hermétisme, mais au-delà de son travail formel, sourd continûment en lui une exigence spirituelle : il souhaite révéler les aspects inédits des choses et entraîner son lecteur dans une ferveur qui tient de la magle évocatrice. « Chaque artiste, dit Victor Segalen, vit hanté par le songe invincible d'inscrire dans la matière des choses et des mots le signe de son esprit » (Stèles).

La musicalité tient ici à une harmonie imitative ou suggestive qui fait valoir les mots plus par leur sonorité que par leur sens. C'est précisément ce que Roman Jakobson appelait la fonction poétique.
On reconnaît par exemple une allitération à la rencontre sonore de mêmes consonnes, une assonance aux échos créés par la répétition d'une même voyelle.
On se gardera de conclure trop hâtivement à l'imitation de tel ou tel bruit. Le plus souvent, cette harmonie vise à installer le lecteur dans une sorte de communion avec les choses, à évoquer des correspondances plus qu'à reproduire tel ou tel son.

 

« Appréhender poétiquement le monde, c’est d’abord penser par images », note Pierre Emmanuel. Ici encore, pour le poète, l'image ne résulte pas d'un choix volontairement décalé. L'image est le langage nécessaire par lequel le monde peut être déchiffré et révélé derrière la représentation ordinaire que nous en avons. Par la métaphore, le poète installe des correspondances entre les choses, souhaitant restaurer une unité perdue. Cette conception religieuse de la poésie, courante depuis l'Antiquité, explique la teneur, dans la poésie moderne, de certaines expériences des limites.

Jean Cocteau écrit : "La poésie montre nue, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement (…) Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu'il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète."
On se reportera à notre page sur Le cliché où nous essayons de déterminer le principe d'écart stylistique. Plusieurs types d'images y sont référencés et examinés. C'est cette condensation des images qui permet d'ailleurs de distinguer le poème en prose de la prose poétique.

 [Tentons une espèce de bilan. André Breton nous le fournira, qui, dans sa préface au Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire (1947), repère trois caractères incontournables de la poésie :]

  Et d'abord on y reconnaîtra ce mouvement entre tous abondant, cette exubérance dans le jet et dans la gerbe, cette faculté d'alerter sans cesse de fond en comble le monde émotionnel jusqu'à le mettre ses dessus dessous qui caractérise la poésie authentique par opposition à la fausse poésie, à la poésie simulée, d'espèce vénéneuse, qui prolifère constament autour d'elle. Chanter ou ne pas chanter, voilà la question et il ne saurait être de salut dans la poésie pour qui ne chante pas, bien qu'il faille demander au poète plus que de chanter. Et je n'ai pas besoin de dire que, de la part de qui ne chante pas, le recours à la rime, au mètre fixe et autre pacoltille ne saurait jamais abuser que les oreilles de Midas. [...]
   Passé outre cette première condition, absolument nécessaire et non suffisnate, la poésie digne de ce nom s'évalue au degré d'abstention, de refus qu'elle suppose et ce côté négateur de sa nature exige d'être tenu pour constitutif : elle répugne à laisser passer tout ce qui peut être déjà vu, entendu, convenu, à se servir de ce qui a servi, si ce n'est en le détournant de son usage préalable. [...]
   Enfin [...] la poésie de Césaire comme toute grande poésie et tout grand art, vaut au plus haut point par le pouvoir de transmutation qu'elle met en œuvre et qui consiste, à partir des matériaux les plus déconsidérés, parmi lesquels il faut compter les laideurs et les servitudes mêmess, à produire on sait assez que ce n'est plus l'or de la piere philosophale mais bien la liberté.
   Le don du chant, la capacité de refus, le pouvoir de transmutation spéciale dont il vient de s'agir, il serait par trop vain de vouloir les ramener à un certain nombre de secrets techniques. Tout ce qu'on peut valablement en penser est que tous trois admettent un plus grand commun diviseur qui est l'intensité exceptionnelle de l'émotion devant le spectacle de la vie (entraînant l'impulsion à agir sur elle pour la changer) et qui demeure jusqu'à nouvel ordre irréductible.

 

Le tableau suivant propose de courts extraits où vous pourrez tenter d'identifier et de commenter les notions qui apparaissent en gras surligné dans l'exposé précédent : certains de ces passages peuvent d'ailleurs en contenir plusieurs !
EXEMPLES
OBSERVATION
INTERPRÉTATION

Demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
(Hugo)

Rejet du futur "Je partirai". Le poète manifeste sa détermination.

Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
  (Hugo)

On entend (et on voit) une répétition de la fricative "f". Par cette allitération, le poète installe un climat léger propice au recueillement.

Le feu de ses regards, sa haute majesté
Font connoitre Alexandre. Et certes son visage
Porte de sa grandeur l'ineffaçable image.
(Racine)


...

...

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne
Faisait voler la grive à travers l'air atone
(Verlaine)

... ...

Les vendredis sanglants et lents d’enterrements (Apollinaire).

... ...

Et de longs corbillards sans tambour ni musique
Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir,
Vaincu, pleure [...]
  (Baudelaire)


...

...

Je veux, sans que la mort ose me secourir,
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir.
(Corneille)

... ...

Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
A toute ma famille; et c'est assez pour moi,
Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi .
(Racine)


...

...

Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; seulement
La girouette en deuil criait au firmament.
(Vigny)


...

...

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. 
(Rimbaud)


...

...

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.
(Baudelaire)


...

...

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. (Racine)

... ...
Venise pour le bal s'habille.
De paillettes tout étoilé,
Scintille, fourmille et babille
Le carnaval bariolé.
(Gautier)

...

...
 Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois.
(Baudelaire)
... ...

 

 

 

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