La parodie littéraire
Objet d'étude : Les réécritures.
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La parodie est simplement une manifestation d'une habitude fondamentale
dans les cultures humaines, qui est de redire et de travestir, forme essentielle
du rire. Ce détournement peut d'ailleurs obéir à des intentions contradictoires :
ce peut être au nom du naturel (le burlesque rend familière une œuvre noble), mais aussi au nom de la fantaisie et de l'imaginaire
(le registre héroï-comique ennoblit des situations triviales). Dans les deux
cas, la parodie s'inscrit dans un jeu d'appropriation qui peut à la fois
exprimer combien nous sommes prisonniers des livres, comme Borges l'imaginait
dans sa Bibliothèque de Babel, et combien aussi nous sommes capables de
nous en libérer. |
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1. le travestissement burlesque.
Fréquent au XVIIème siècle, que l'on croit pourtant si déférent à l'égard des traditions, le burlesque consistait à parodier une œuvre noble de l’Antiquité, généralement une épopée, comme l’Iliade, l’Odyssée ou l’Énéide, et à l'affubler d'une forme vulgaire. L'exemple le plus célèbre en est le Virgile travesti, de Paul Scarron. En dehors du simple jeu littéraire, l'entreprise peut trahir un souci de naturel qui conteste l'écart excessif choisi par certains genres par rapport au réel : en ce sens le roman, dès ses origines, peut apparaître comme la forme burlesque de l'épopée. Ce type de parodie participe aussi de quelque chose d'iconoclaste, et ce d'autant plus que l'œuvre parodiée est consacrée, pour ne pas dire sacrée, comme celle que vise ici Alfred Jarry :
ALFRED JARRY (1873-1907) |
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Barrabas, engagé, déclara
forfait. |
Illustrez, par des
exemples pris dans le texte, les procédés suivants, principaux caractères
du burlesque :
- l'aplatissement des situations (aidez-vous de ce que vous savez de la Passion du Christ) : ainsi saint Matthieu devient rédacteur sportif et Pilate starter ! Montrez aussi comment Jarry parodie de très près les divers événements bibliques.
- l'anachronisme : les pneus, les jantes etc .
- trivialité du vocabulaire : termes familiers (pelle) et anglicismes (dead-head).
- désinvolture stylistique : montrez comment Jarry parodie ici le registre et le style d'une chronique sportive.
2. Le genre héroï-comique.
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Boileau le définit ainsi : « C’est un burlesque nouveau, dont je me suis avisé en notre langue. Car au lieu que, dans d’autres burlesques, Didon et Énée parlaient comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci une horlogère et un horloger parlent comme Didon et Énée. » Procédé inverse du burlesque, donc, qui consiste à ennoblir un matériau trivial. La recette est éprouvée ici encore, quand la saveur d'un langage exagérément soigné s'applique à de plates situations : elle assure l'efficacité comique des films (dialogues de Michel Audiard) et des bandes dessinées (Greg), transcende la vulgarité du message commercial dans la publicité, et n'est-ce pas de cela que parle Proust lorsque, à propos de Zola, il fait s'exclamer un de ses personnages : « Mais c'est l'Homère de la vidange !» |
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Car le registre héroï-comique ne tient pas qu'au langage : il s'applique aussi à des situations communes que l'on s'emploie à transfigurer jusqu'à l'épique, comme en ces vers de La Fontaine :
Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie ; et c'est de toi que vint
Cette querelle envenimée. (Les Deux coqs, Fables, VII).
On pourra utilement comparer un extrait de l'œuvre de Boileau qui initie le genre, Le Lutrin, avec le passage parodié de l'Énéide de Virgile :
3. Le "souvenir littéraire".
L'intention parodique est-elle toujours volontaire ? L'écrivain se situe, et depuis longtemps, dans un intertexte fait de tant et tant de livres, il est souvent lui-même un lecteur si assidu, qu'il ne peut qu'être la proie des souvenirs de ses lectures et jouer, comme on aimait à le faire à l'époque de la Pléiade, avec ces réminiscences. Nous vous proposons ici un commentaire comparé de deux sonnets où l'influence de l'un sur l'autre, et la contestation de l'un par l'autre, sont particulièrement significatives de l'activité parodique : on pourra montrer à l'issue de ce travail en quoi l'évolution de l'image du poète et du motif lyrique est représentative des deux époques concernées.
Pierre de Ronsard (1524-1585)
« Rossignol mon mignon...»Amours (1552-1553)
Tristan Corbière (1845-1875)
Sonnet à sir BobLes Amours jaunes (1873)
XLIIIRossignol mon mignon, qui dans cette saulaie
Vas seul de branche en branche à ton gré voletant,
Dégoisantà l'envi de moi, qui vais chantant
Celle qu'il faut toujours que dans la bouche j'aie,Nous soupirons tous deux, ta douce voix s'essaie
De fléchir celle-là, qui te va tourmentant,
Et moi, je suis aussi celle-là regrettant,
Qui m'a fait dans le cœur une si aigre plaie.Toutefois, Rossignol, nous différons d'un point.
C'est que tu es aimé, et je ne le suis point,
Bien que tous deux ayons les musiques pareilles,Car tu fléchis t'amie au doux bruit de tes sons,
Mais la mienne, qui prend à dépit mes chansons,
Pour ne les écouter se bouche les oreilles.orthographe modernisée.
Chien de femme légère, braqueanglais pur sang.
Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,
Je grogne malgré moi — pourquoi ? — Tu n’en sais rien...
— Ah, c’est que moi — vois-tu — jamais je ne caresse,
Je n’ai pas de maîtresse, et... ne suis pas beau chien.
— Bob ! Bob ! — Oh ! le fier nom à hurler d’allégresse !...
Si je m’appelais Bob... Elle dit Bob si bien !...
Mais moi je ne suis pas pur sang. — Par maladresse,
On m’a fait braqueaussi... mâtiné de chrétien.
— Ô Bob ! nous changerons, à la métempsycose :
Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose ;
Toi ma peau, moi ton poil — avec puces ou non...
Et je serai Sir Bob. — Son seul amour fidèle !
Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle !...
Et j’aurai le collier portant Son petit nom.British Channel. - 15 may
un discours
l'analogie entre le poète et l'oiseau s'exprime d'abord par un discours (je/tu) mis en valeur par les apostrophes (vers 1 et 9) qui soulignent la fraternité des deux personnages (poète et rossignol ont la même fonction).
le thème du rossignol : c'est presque un cliché au XVI° siècle. A cause de la beauté de son chant, le rossignol (Philomèle) est la métaphore du poète (voir tous les termes qui signalent cette analogie : v.3 et 5 où le "tous deux" est nettement mis en valeur par la césure.
le rôle du décor : le poète-rossignol peuple la nature de ses chants, dans le grand accord de sa solitude avec la liberté de la nature (thème orphique).
le discours exprime d'entrée une différence : la jalousie de n'être pas l'animal favori multiplie les pronoms personnels qui opposent le "je" au "tu", avant d'envisager de manière injonctive la perspective d'une métamorphose.
le thème du chien : il exprime la servilité et donc le degré d'avilissement auquel est prêt le poète. Ironique et grinçant, le discours se développe en phrases syncopées et désacralise la fonction poétique (v. 10, 13-14).
le travestissement burlesque inverse les valeurs : c'est le chien qui caresse, et la femme qui mord ! Le poète rêve de s'aliéner (sonnet/sonnette).
une structure signifiante
le sonnet prête d'abord sa structure à l'expression d'un parallélisme entre le rossignol et le poète : dans les quatrains, les deux premiers vers sont consacrés au rossignol, les deux derniers au poète.
les tercets s'opposent aux quatrains, manifestant l'opposition d'une manière quasi argumentée (le "Toutefois" signale une différence, expliquée plus loin par des connecteurs logiques : "car, bien que, mais").
ce sonnet en ccde/eed ménage deux distiques qui condensent la différence entre l'oiseau et le poète par le rythme et la rigueur du parallélisme (v. 10).
le sonnet conserve une opposition signifiante entre les quatrains et les tercets : les quatrains exploitent une différence que les rimes croisées aident à souligner, cependant que la fréquence des exclamations, des interrogations, des incises, désarticule la syntaxe.
les tercets privilégient le "nous" puis font disparaître le "tu" auquel le poète est désormais identifié. La structure est donc commandée par cette métamorphose, que marquent l'enjambement du vers 12 et le chiasme du vers 13.
chacun des tercets commence par deux distiques terminés par des rimes féminines, signe d'harmonie retrouvée.
l'expression de la plainte
un poème lyrique : la chanson est le mode privilégié de l'accord amoureux et de la célébration de l'être aimé (v. 3-4, 5- 6, 12). Musicalité des alexandrins, dont la césure est le plus souvent à l'hémistiche, et des rimes embrassées.
l'amour est ressenti comme une fatalité, ainsi que l'écriture poétique ("il faut toujours que" au vers 4). L''échec de la parole amoureuse (vers 9) correspond à celui de la parole poétique (souligné par le dernier vers).
le sentiment de n'être ni écouté ni aimé favorise un registre élégiaque (lexique de la plainte : ambivalence du "soupirons", place de l'adjectif "triste" entre virgules au vers 7, l'adjectif "aigre" et le mot "plaie"). Ce sentiment est d'autant plus cuisant chez un poète conscient de sa valeur (vers 11).
la dégradation du registre élégiaque est notable : le « chant » du poète se fait discordant; la syntaxe, elliptique, est toute en ruptures de rythme.
goguenard, le poète joue sur les mots (maîtresse, braque). On pense au titre du recueil, Les Amours jaunes : ce rire, jaune en effet, refuse le pathos et se réfugie dans une certaine amertume. L’ironie remplace l’élégie et n'épargne pas la femme « légère »..
la poésie touche ici au prosaïque ("poil, puces, roquets, collier") sans jamais vouloir le sublimer. Le poète ne va plus "chantant", mais "grogne" et n’aspire qu'à s'abaisser pour y gagner une caresse.
En procédant à ce type de comparaison pour les deux textes suivants, vous vous demanderez dans quelle mesure le second est un « souvenir littéraire » du premier :
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Marc-Antoine
Girard de Saint-Amant
(1594-1661) |
Tristan
Corbière
(1845-1875) La Pipe au poète (Les Amours jaunes, 1873) |
Le Fumeur (Poésies)![]() |
Paris. — Janvier |
Assis sur un fagot, une pipe à la main, |
De souvenirs
littéraires, l'œuvre d'Umberto Eco est particulièrement riche. Le linguiste
italien rappelle dans Lector
in fabula (1979) comment le
lecteur coopère avec l'auteur dans son interprétation : l'intertexte dont, selon sa
culture, il est imprégné impose au texte un niveau de compréhension que
personne, finalement, ne peut invalider, certainement pas l'auteur, en tout cas
pas le professeur ! Cette lecture "ouverte"
peut parfaitement s'accommoder de « textes hybrides », c'est-à-dire flottant de
manière incertaine, non typologique, entre plusieurs genres.
L'exemple que nous proposons ci-dessous peut paraître particulièrement
éloquent : l'extrait du Zadig de Voltaire est inspiré d'un récit
traditionnel persan, Les Trois Princes de Serendip, qui a lui-même généré, avant
Voltaire, plusieurs adaptations, dont celle du Chevalier de Mailly (1719). Umberto Eco, lui,
reprend dans un contexte médiéval le thème et la situation via une parodie de la méthode de
Sherlock Holmes dans les romans d'Arthur Conan Doyle (voir nos
Mythes littéraires). A
travers le jeu, on observera que se pose le problème de l'heuristique
et de la connaissance
en général dans un contexte d'obscurantisme.
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Voltaire
(1694 - 1778)
Zadig (1747), ch.III (extrait) Le chapitre III du conte, intitulé "Le Chien et le Cheval", prête à Zadig les qualités de déduction des trois princes de Serendip du modèle persan. Ce n'est pas, pourtant, ce qu'on appelle, depuis Horace Walpole, la sérendipité, démarche qui consiste à trouver quelque chose d'intéressant de façon imprévue. |
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Umberto Eco (né
en 1932)
Le Nom de la Rose (1980), Prime, (extrait) [Le jeune Adso de Melk arrive avec son maître, Guillaume de Baskerville, en vue d'une abbaye. Ils croisent soudain une troupe de servants et de moines en grand émoi. Le cellérier qui les conduit prend le temps de saluer nos deux voyageurs.] |
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Un jour, se promenant auprès d’un
petit bois, [Zadig] vit accourir à lui un eunuque de la reine, suivi de
plusieurs officiers qui paraissaient dans la plus grande inquiétude, et
qui couraient çà et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu’ils
ont perdu de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque,
n’avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit modestement :
C’est une chienne, et non pas un chien. Vous avez raison, reprit le
premier eunuque. C’est une épagneule très petite, ajouta Zadig; elle a
fait depuis peu des chiens; elle boite du pied gauche de devant, et elle
a les oreilles très longues. Vous l’avez donc vue ? dit le premier
eunuque tout essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l’ai jamais vue, et
je n’ai jamais su si la reine avait une chienne. |
« - Je vous remercie, seigneur cellérier,
répondit cordialement mon maître, et
j'apprécie d'autant plus votre courtoisie que pour me saluer
vous avez interrompu votre poursuite. Mais n'ayez crainte, le cheval
est passé par ici et a pris le sentier de droite. Il ne
pourra pas aller bien loin car, arrivé au
dépôt des litières, il devra
s'arrêter. II est trop intelligent pour se
précipiter le long du terrain abrupt... |
||
4. L'hypotexte.
L'hypotexte est, selon la terminologie de Gérard Genette, ce « texte antérieur » sur lequel se greffe une relation qui peut-être de simple allusion, de citation ou de plagiat, toutes relations jamais avouées qui installent les textes dans une trame d'intertextualité où se chevauchent dans des relations confuses le travail de mémoire et le processus de création.
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