LES SUJETS DE L’ EAF 2008 - suite

 

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Session de septembre

série L (Beyrouth)
séries ES / S (Beyrouth).

série L
séries ES / S.

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objets d'étude : les réécritures.
Textes : 
Texte A : Charles Perrault, Le Petit Poucet, 1697
Texte B : Charles Perrault, La Belle au bois dormant, 1697 (Histoires ou contes du temps passé avec des moralités).
Texte C : Victor Hugo, « Bon conseil aux amants », Toute la lyre, 1861 (édition posthume en 1888).
Texte D : Michel Tournier, La fugue du petit Poucet (Le Coq de bruyère, 1978).

 

Texte A : Charles Perrault, Le Petit Poucet, 1697.

[Le Petit Poucet et ses frères perdus dans la forêt trouvent refuge dans une maison qui se trouve être celle d'un ogre. La femme de ce dernier tente alors de protéger les enfants en les cachant.]

 [...] Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le Mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il fleurait1 à droite et à gauche, disant qu'il sentait la chair fraîche. « II faut, lui dit sa femme, que ce soit ce Veau que je viens d'habiller2 que vous sentez. - Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l'Ogre, en regardant sa femme de travers, et il y a ici quelque chose que je n'entends3 pas ». En disant ces mots, il se leva de Table, et alla droit au lit. « Ah, dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi ; bien t'en prend d'être une vieille bête. Voilà du Gibier qui me vient bien à propos pour traiter4 trois Ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours ici ». Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux en lui demandant pardon ; mais ils avaient à faire au plus cruel de tous les Ogres, qui bien loin d'avoir de la pitié les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce serait là de friands morceaux lorsqu'elle leur aurait fait une bonne sauce. Il alla prendre un grand Couteau, et en approchant de ces pauvres enfants, il l'aiguisait sur une longue pierre qu'il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : « Que voulez-vous faire à l'heure qu'il est ? N'aurez-vous pas assez de temps demain matin ? - Tais-toi, reprit l'Ogre, ils en seront plus mortifiés5. - Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme ; voilà un Veau, deux Moutons et la moitié d'un Cochon ! - Tu as raison, dit l'Ogre ; donne-leur bien à souper, afin qu'ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher ». La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper, mais ils ne purent manger tant ils étaient saisis de peur. Pour l'Ogre, il se remit à boire, ravi d'avoir de quoi si bien régaler ses Amis. Il but une douzaine de coups plus qu'à l'ordinaire, ce qui lui donna un peu dans la tête, et l'obligea de s'aller coucher.

1 - Fleurer : sentir.
2 - Habiller : barder, préparer pour la cuisson.
3 - Que je n'entends pas : que je ne comprends pas.
4 - Traiter : recevoir à sa table.
5 - Mortifiés : rendus plus tendres à manger.

 

Texte B : Charles Perrault, La Belle au bois dormant, 1697 (Histoires ou contes du temps passé avec des moralités).

[Après avoir réveillé la Belle au Bois Dormant, le Prince Charmant l'épouse en secret. Ils ont deux enfants, Aurore et Jour. A la mort de son père, le prince devient roi et annonce son mariage à la reine sa mère, qui est une ogresse.]

  Quelque temps après, le roi1 alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été, et dès qu'il fut parti, la reine mère envoya sa bru2 et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel :
  - Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore.
  - Ah ! Madame, dit le maître d'hôtel.
  - Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce-robert.
  Ce pauvre homme voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer3 à une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son col4, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour.
  Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel : - Je veux manger à mon souper le petit Jour.
  Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois ; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret5 à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe ; il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
  Cela était fort bien allé jusque-là ; mais un soir cette méchante reine dit au maître d'hôtel :
  - Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants.
  Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois6, il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la reine mère.
  - Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le col ; exécutez l'ordre qu'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés.
  Car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans lui rien dire.
  - Non, non, Madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous ne laisserez pas7 d'aller revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place.
  Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants [...].

1 - le roi : Il s'agit du Prince Charmant devenu roi.
2 - sa bru : sa belle-fille.
3 - se jouer à : se mesurer à.
4 - à son col : à son cou.
5 - fleuret : épée à lame fine.
6 - ne pas faire à deux fois : ne pas s'y prendre à deux fois.
7 - vous ne laisserez pas : vous aurez la possibilité.

 

Texte C : Victor Hugo, « Bon conseil aux amants », Toute la lyre, 1861 (édition posthume en 1888).

  [...] Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Etait fort amoureux d'une fée, et l'envie
Qu'il avait d'épouser cette dame s'accrut
Au point de rendre fou ce pauvre cœur tout brut :
L'ogre, un beau jour d'hiver, peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s'annonce à l'huissier1 comme prince Ogrousky.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso2,
II était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l'ogre et lui tout seuls dans l'antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre
Et quand on n'a personne avec qui dire un mot ?
L'ogre se mit alors à croquer le marmot3.
C'est très simple. Pourtant c'est aller un peu vite,
Même lorsqu'on est ogre et qu'on est moscovite,
Que de gober ainsi les mioches du prochain.
Le bâillement d'un ogre est frère de la faim.
Quand la dame rentra, plus d'enfant. On s'informe.
La fée avise l'ogre avec sa bouche énorme.
As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j'ai ?
Le bon ogre naïf lui dit : Je l'ai mangé.

Or, c'était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,
Jugez ce que devint l'ogre devant la mère
Furieuse qu'il eût soupé de son dauphin4.
Que l'exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;
Adorez votre belle, et soyez plein d'astuce ;
N'allez pas lui manger, comme cet ogre russe,
Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien.

1 - huissier : portier.
2 - Calypso : allusion à la liaison amoureuse entre Ulysse et la nymphe Calypso, dans l'Odyssée d'Homère.
3 - Croquer le marmot : jeu de mots qui renvoie à une pratique de peintres en attente d'être admis dans un atelier. Ceux-ci, à la porte du maître, faisaient des croquis d'enfants qui passaient par là.
4 - Dauphin : prince héritier, futur roi.

 

Texte D : Michel Tournier, La fugue du petit Poucet (Le Coq de bruyère, 1978).

[Pierre fuit sa famille qu'il trouve ennuyeuse. Il est recueilli par les sept filles de la famille Logre qui vont le présenter à leur père.]

   - Papa, c'est Pierre !
  Logre s'est levé, et il regarde Pierre. Comme il est grand ! Un vrai géant des bois ! Mais un géant mince, flexible, où tout n'est que douceur, ses longs cheveux blonds serrés par un lacet qui lui barre le front, sa barbe dorée, annelée1, soyeuse, ses yeux bleus et tendres, ses vêtements de peau couleur de miel auxquels se mêlent des bijoux d'argent ciselés, des chaînes, des colliers, trois ceinturons dont les boucles se superposent, et surtout, ah ! surtout, ses bottes, de hautes bottes molles de daim fauve qui lui montent jusqu'aux genoux, elles aussi couvertes de gourmettes, d'anneaux, de médailles.
  Pierre est saisi d'admiration. Il ne sait quoi dire, il ne sait plus ce qu'il dit. Il dit : « Vous êtes beau comme... » Logre sourit. Il sourit de toutes ses dents blanches, mais aussi de tous ses colliers, de son gilet brodé, de sa culotte de chasseur, de sa chemise de soie, et surtout, ah ! surtout de ses hautes bottes.
  - Beau comme quoi ? insiste-t-il.
  Affolé, Pierre cherche un mot, le mot qui exprimera le mieux sa surprise, son émerveillement.
  - Vous êtes beau comme une femme ! finit-il par articuler dans un souffle. Le rire des petites filles éclate, et aussi le rire de Logre, et finalement le rire de Pierre, heureux de se fondre ainsi dans la famille.
  - Allons manger, dit Logre.
  Quelle bousculade autour de la table, car toutes les petites filles veulent être à côté de Pierre !
  - Aujourd'hui c'est Sabine et Carine qui servent, rappelle Logre avec douceur.
  A part les carottes râpées, Pierre ne reconnaît aucun des plats que les deux sœurs posent sur la table et dans lesquels tout le monde se met aussitôt à puiser librement. On lui nomme la purée d'ail, le riz complet, les radis noirs, le sucre de raisin, le confit de plancton, le soja grillé, le rutabaga2 bouilli, et autres merveilles qu'il absorbe les yeux fermés en les arrosant de lait cru et de sirop d'érable. De confiance, il trouve tout délicieux.
  Ensuite les huit enfants s'assoient en demi-cercle autour du feu, et Logre décroche de la hotte de la cheminée une guitare dont il tire d'abord quelques accords tristes et mélodieux. Mais lorsque le chant s'élève, Pierre tressaille de surprise et observe attentivement le visage des sept sœurs. Non, les filles écoutent, muettes et attentives. Cette voix fluette, ce soprano3 léger qui monte sans effort jusqu'aux trilles4 les plus aigus, c'est bien de la silhouette noire de Logre qu'il provient.

1 - Annelée : bouclée.
2 - Rutabaga : variété de légume.
3 - Soprano : en musique, timbre le plus élevé chez une voix de femme.
4 - Trille : battement rapide et plus ou moins prolongé d'une note de musique.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment l'image de l'ogre varie-t-elle d'un texte à l'autre ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Michel Tournier (texte D).
  • Dissertation
    Réécrire, ce n'est pas seulement dire autrement, mais dire autre chose. Que pensez-vous de cette affirmation ? Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus, vos lectures personnelles et d'autres formes artistiques.
  • Invention
    En utilisant le registre humoristique, vous écrirez une fable (en prose ou en vers libres) intitulée « Bon conseil aux belles » ; vous y raconterez la rencontre entre une « belle à croquer » et un ogre auquel vous prêterez la personnalité de votre choix.

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : le théâtre.
Textes : 
Texte A : Molière, Le Misanthrope, 1666.
Texte B : Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, 1833.
Texte C : Yasmina Reza, Art, 1994.

 

Texte A : Molière, Le Misanthrope, 1666.

  [Le personnage d'Alceste est scandalisé par l'hypocrisie qu'il observe autour de lui. Décidé à combattre ce vice, il s'en explique auprès de son ami Philinte, qui vient justement de saluer avec chaleur un homme dont il ignore jusqu'au nom.]

Acte I, scène 1 (extrait).
PHILINTE, ALCESTE.

 PHILINTE —  Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?
ALCESTE1 — Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE —   Mais, encor, dites-moi, quelle bizarrerie...
ALCESTE —  Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PHILINTE —   Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.
ALCESTE —  Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
PHILINTE —   Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre;
                     Et quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
ALCESTE —  Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
                     J'ai fait jusques ici, profession de l'être;
                     Mais après ce qu'en vous je viens de voir paraître,
                     Je vous déclare net que je ne le suis plus,
                     Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus.
PHILINTE —  Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte ?
ALCESTE —  Allez, vous devriez mourir de pure honte,
                     Une telle action ne saurait s'excuser,
                     Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser.
                     Je vous vois accabler un homme de caresses,
                     Et témoigner, pour lui, les dernières2 tendresses;
                     De protestations, d'offres, et de serments,
                     Vous chargez la fureur de vos embrassements :
                     Et quand je vous demande après quel est cet homme,
                     À peine pouvez-vous dire comme il se nomme;
                     Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,
                     Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent.
                     Morbleu, c'est une chose indigne, lâche, infâme,
                     De s'abaisser ainsi, jusqu'à trahir son âme :
                     Et si, par un malheur, j'en avais fait autant,
                     Je m'irais, de regret, pendre tout à l'instant.
PHILINTE —  Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable;
                     Et je vous supplierai d'avoir pour agréable,
                     Que je me fasse un peu, grâce sur votre arrêt3,
                     Et ne me pende pas, pour cela, s'il vous plaît.
ALCESTE —  Que la plaisanterie est de mauvaise grâce !
PHILINTE —   Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse ?
ALCESTE —  Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur,
                     On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
PHILINTE —   Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
                     ll faut bien le payer de la même monnoie,
                     Répondre, comme on peut, à ses empressements,
                     Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
ALCESTE —  Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
                     Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;
                     Et je ne hais rien tant, que les contorsions
                     De tous ces grands faiseurs de protestations4,
                     Ces affables5 donneurs d'embrassades frivoles,
                     Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles,
                     Qui de civilités, avec tous, font combat,
                     Et traitent du même air l'honnête homme et le fat6.
                     Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse,
                     Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
                     Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
                     Lorsque au premier faquin7 il court en faire autant ?
                     Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située,
                     Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
                     Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
                     Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :
                     Sur quelque préférence une estime se fonde,
                     Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
                     Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
                     Morbleu, vous n'êtes pas pour être de mes gens8; [...]

1 - Alceste, dit le misanthrope : personne qui hait le genre humain et évite la société.
2 - les dernières tendresses : les plus grandes tendresses.
3 - Votre arrêt : décision de justice (ironique ici).
4 - Protestations : manifestations bruyantes d'amitié.
5 - Affables : accueillants, aimables, polis.
6 - Le fat : te prétentieux.
7 - Faquin : individu sot et prétentieux.
8 - Mes gens : ici, mes proches, mes amis, mes alliés.

 

Texte B : Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, 1833.

 [Cœlio est amoureux de Marianne, qui est mariée à un vieux juge jaloux. Timide, il a chargé son ami Octave, cousin de Marianne, de lui déclarer son amour.]

   Acte II, scène 3 (extrait)

MARIANNE — J'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur le compte de votre ami Cœlio. Dites-moi, pourquoi ne s'explique-t-il pas lui-même ?
OCTAVE — Par une raison assez simple. - II vous a écrit, et vous avez déchiré ses lettres. Il vous a envoyé quelqu'un, et vous lui avez fermé la bouche. Il vous a donné des concerts, vous l'avez laissé dans la rue. Ma foi, il s'est donné au diable, et on s'y donnerait à moins.
MARIANNE — Cela veut dire qu'il a songé à vous ?
OCTAVE — Oui.
MARIANNE — Eh bien ! parlez-moi de lui.
OCTAVE — Sérieusement ?
MARIANNE — Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J'écoute.
OCTAVE — Vous voulez rire ?
MARIANNE — Quel pitoyable avocat êtes-vous donc ? Parlez, que je veuille rire ou non.
OCTAVE — Que regardez-vous à droite et à gauche ? En vérité, vous êtes en colère.
MARIANNE — Je veux prendre un amant, Octave... sinon un amant, du moins un cavalier. Qui me conseillez-vous ? Je m'en rapporte à votre choix. Cœlio ou tout autre, peu m'importe ; - dès demain, - dès ce soir, - celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fenêtres, trouvera ma porte entrouverte. Eh bien ! vous ne parlez pas ? Je vous dis que je prends un amant. Tenez, voilà mon écharpe en gage : - qui vous voudrez, la rapportera.
OCTAVE — Marianne ! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de complaisance, puisque vous m'avez appelé, puisque vous consentez à m'entendre, au nom du ciel, restez la même une minute encore, permettez-moi de vous parler !
   Il se jette à ses genoux.
MARIANNE — Que voulez-vous me dire ?
OCTAVE — Si jamais homme au monde a été digne de vous, digne de vivre et de mourir pour vous, cet homme est Cœlio Je n'ai jamais valu grand-chose, et je me rends cette justice que la passion dont je fais l'éloge trouve un misérable interprète. Ah ! si vous saviez sur quel autel sacré vous êtes adorée comme un Dieu ! Vous, si belle, si jeune, si pure encore, livrée à un vieillard qui n'a plus de sens, et qui n'a jamais eu de cœur ! si vous saviez quel trésor de bonheur, quelle mine féconde repose en vous ! en lui ! dans cette fraîche aurore de jeunesse, dans cette rosée céleste de la vie, dans ce premier accord de deux âmes jumelles ! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette douce et triste mélancolie qui ne s'est jamais lassée de vos rigueurs, et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que puis-je vous dire ? qu'inventerais-je pour donner à mes paroles la force qui leur manque ? Je ne sais pas le langage de l'amour. Regardez dans votre âme ; c'est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a-t-il un pouvoir capable de vous toucher ? Vous qui savez supplier Dieu, existe-t-il une prière qui puisse rendre ce dont mon cœur est plein ?
MARIANNE — Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu'un entrait ici, ne croirait-on pas, à vous entendre, que c'est pour vous que vous plaidez ?
OCTAVE — Marianne ! Marianne ! au nom du ciel, ne souriez pas ! ne fermez pas votre cœur au premier éclair qui l'ait peut-être traversé ! Ce caprice de bonté, ce moment précieux va s'évanouir. - Vous avez prononcé le nom de Cœlio ; vous avez pensé à lui, dites-vous. Ah ! si c'est une fantaisie, ne me la gâtez pas. - Le bonheur d'un homme en dépend.
MARIANNE — Êtes-vous sûr qu'il ne me soit pas permis de sourire ?
OCTAVE — Oui, vous avez raison ; je sais tout le tort que mon amitié peut faire. Je sais qui je suis, je le sens ; un pareil langage dans ma bouche a l'air d'une raillerie1. Vous doutez de la sincérité de mes paroles ; jamais peut-être je n'ai senti avec plus d'amertume qu'en ce moment le peu de confiance que je puis inspirer. [...]

1 - Raillerie : plaisanterie, moquerie.

 

Texte C : Yasmina Reza, Art, 1994.

 [L'acquisition d'un tableau vient semer le trouble entre des amis. En effet, Serge a acheté pour une somme exorbitante ce qu'il considère comme un chef d'œuvre de l'art contemporain : une toile blanche signée du peintre Antrios...]

SERGE — Tu as vu Marc récemment ?
YVAN — Non, pas récemment. Tu l'as vu, toi ?
SERGE — II y a deux, trois jours.
YVAN — II va bien ?
SERGE — Oui. Sans plus.
YVAN — Ah bon ? !
SERGE — Non, mais il va bien.
YVAN — Je l'ai eu au téléphone il y a une semaine, il avait l'air bien.
SERGE — Oui, oui, il va bien.
YVAN — Tu avais l'air de dire qu'il n'allait pas très bien.
SERGE — Pas du tout, je t'ai dit qu'il allait bien.
YVAN — Tu as dit, sans plus.
SERGE — Oui, sans plus. Mais il va bien.
  Un long temps
.
  Yvan erre dans la pièce...
YVAN — Tu es sorti un peu ? Tu as vu des choses ?
SERGE — Rien. Je n'ai plus les moyens de sortir.
YVAN — Ah bon ?
SERGE — Tu veux voir quelque chose de rare ? Tu veux ?
YVAN — Et comment ! Montre !
  Serge sort et revient dans la pièce avec l'Antrios qu'il retourne et dispose devant Yvan.
  Yvan regarde le tableau et curieusement ne parvient pas à rire de bon cœur comme il l'avait prévu.
  Après un long temps où Yvan observe le tableau et où Serge observe Yvan
.
YVAN — Ah, oui. Oui, oui.
SERGE — Antrios.
YVAN — Oui, oui.
SERGE — Antrios des années soixante-dix. Attention. Il a une période similaire aujourd'hui, mais celui-là c'est un de soixante-dix.
YVAN — Oui, oui. Cher ?
SERGE — Dans l'absolu, oui. En réalité, non. Il te plaît ?
YVAN — Ah oui, oui, oui.
SERGE — Evident.
YVAN — Evident, oui... Oui... Et en même temps...
SERGE — Magnétique.
YVAN — Mmm... Oui...
SERGE — Et là, tu n'as pas la vibration.
YVAN .— .. Un peu...
SERGE — Non, non. Il faudrait que tu viennes à midi. La vibration du monochrome1, on ne l'a pas en lumière artificielle.
YVAN — Hun, hun.
SERGE — Encore qu'on ne soit pas dans le monochrome !
YVAN — Non !... Combien ?
SERGE — Deux cent mille.
YVAN — ... Eh oui.
SERGE — Eh oui.
  Silence.
  Subitement Serge éclate de rire, aussitôt suivi par Yvan.
  Tous deux s'esclaffent de très bon cœur.

SERGE — Dingue, non ?
YVAN — Dingue !
SERGE — Vingt briques !
  Ils rient de très bon cœur.
  S'arrêtent. Se regardent.
  Repartent.
  Puis s'arrêtent.
  Une fois calmés :

SERGE — Tu sais que Marc a vu ce tableau ?
YVAN — Ah bon ?
SERGE — Atterré.
YVAN — Ah bon ?
SERGE — Il m'a dit que c'était une merde. Terme complètement inapproprié.
YVAN — C'est juste.
SERGE — On ne peut pas dire que c'est une merde.
YVAN — Non.
SERGE — On peut dire, je ne vois pas, je ne saisis pas, on ne peut pas dire « c'est une merde ».
YVAN — Tu as vu chez lui.
SERGE — Rien à voir. Chez toi aussi c'est... enfin je veux dire, tu t'en fous.
YVAN — Lui c'est un garçon classique, c'est un homme classique, comment veux-tu...
SERGE — Il s'est mis à rire d'une manière sardonique2. Sans l'ombre d'un charme... Sans l'ombre d'un humour.
YVAN — Tu ne vas pas découvrir aujourd'hui que Marc est impulsif.
SERGE — II n'a pas d'humour. Avec toi, je ris. Avec lui, je suis glacé.
YVAN — II est un peu sombre en ce moment, c'est vrai.
SERGE — Je ne lui reproche pas de ne pas être sensible à cette peinture, il n'a pas l'éducation pour, il y a tout un apprentissage qu'il n'a pas fait, parce qu'il n'a jamais voulu le faire ou parce qu'il n'avait pas de penchant particulier, peu importe, ce que je lui reproche c'est son ton, sa suffisance, son absence de tact.
  Je lui reproche son indélicatesse. Je ne lui reproche pas de ne pas s'intéresser à l'Art contemporain, je m'en fous, je l'aime au-delà...
YVAN — Lui aussi !...
SERGE — Non, non, non, non, j'ai senti chez lui l'autre jour une sorte... une sorte de condescendance... de raillerie aigre...
YVAN — Mais non !
SERGE — Mais si ! Ne sois pas toujours à essayer d'aplanir les choses. Cesse de vouloir être le grand réconciliateur du genre humain ! Admets que Marc se nécrose3. Car Marc se nécrose.
  Silence.

1 - Monochrome : qui est d'une seule couleur.
2 - Sardonique : moqueuse et méchante.
3 - Se nécrose : présente des marques de décomposition mentale annonçant une mort prochaine. Il s'agit d'une métaphore médicale (Serge est dermatologue).

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord aux questions suivantes (4 points) :

1) Dans chacun des textes du corpus, identifiez et reformulez un reproche exprimé par un personnage à l'égard d'un autre. (3 points)
2) Dans le texte d'Alfred de Musset, en quoi le discours d'Octave est-il ambigu ? (1 point).

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte d'Alfred de Musset, depuis la didascalie « II se jette à genoux » jusqu'à « le peu de confiance que je puis vous inspirer » ().

  • Dissertation
      « Moi, je veux me fâcher et ne veux point entendre », dit Alceste dans Le Misanthrope. L'expression du conflit au théâtre peut-elle se passer de mots ?
      Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur le corpus, sur les œuvres que vous avez lues ou étudiées en classe, ainsi que sur les spectacles que vous avez pu voir.

  • Invention
     Un metteur en scène du Misanthrope exige du comédien qui incarne le rôle d'Alceste qu'il en fasse un personnage ridicule. Le comédien défend un tout autre point de vue : il faut interpréter Alceste comme un personnage sérieux.
     Rédigez un dialogue où les deux hommes justifieront leurs visions respectives et les éléments de mise en scène qu'elles impliquent.

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session de septembre
SÉRIE L

 

Objets d'étude : l'autobiographie.
Textes : 
Texte A : Jean-Jacques Rousseau, Préambule du manuscrit de Neuchâtel, Confessions, édition posthume 1782-1789
Texte B : Jean-Jacques Rousseau, Quatrième promenade, Les Rêveries du promeneur solitaire, édition posthume 1782.
Texte C : François-René de Chateaubriand, « Première idée de mes Mémoires d'outre-tombe », 1848.
Texte D : George Sand, Histoire de ma vie, 1854-1855.
Texte E : Edgar Quinet, Histoire de mes idées, 1858.

 

Texte A : Jean-Jacques Rousseau, Préambule du manuscrit de Neuchâtel, Confessions, édition posthume 1782-1789.

[Rousseau est l'auteur des Confessions, œuvre publiée après sa mort. Un premier manuscrit comportait un préambule différent de celui qui figure en tête de l'œuvre. En voici un passage.]

  [...] Puisque mon nom doit durer parmi les hommes, je ne veux point qu'il y porte une réputation mensongère ; je ne veux point qu'on me donne des vertus ou des vices que je n'avais pas, ni qu'on me peigne sous des traits qui ne furent pas les miens. Si j'ai quelque plaisir à penser que je vivrai dans la postérité, c'est par des choses qui me tiennent de plus près que les lettres de mon nom ; j'aime mieux qu'on me connaisse avec tous mes défauts et que ce soit moi-même, qu'avec des qualités controuvées1, sous un personnage qui m'est étranger.
  Peu d'hommes ont fait pis que je n'ai fait, et jamais homme n'a dit de lui-même ce que j'ai à dire de moi. Il n'y a point de vice de caractère dont l'aveu ne soit plus facile à faire que celui d'une action noire ou basse, et l'on peut être assuré que celui qui ose avouer de telles actions avouera tout. Voilà la dure mais sûre preuve de ma sincérité. Je serai vrai ; je le serai sans réserve ; je dirai tout ; le bien, le mal, tout enfin. Je remplirai rigoureusement mon titre, et jamais la dévote2 la plus craintive ne fit un meilleur examen de conscience que celui auquel je me prépare ; jamais elle ne déploya plus scrupuleusement à son confesseur tous les replis de son âme que je vais déployer tous ceux de la mienne au public. Qu'on commence seulement à me lire sur ma parole ; on n'ira pas loin sans voir que je veux la tenir.
  Il faudrait pour ce que j'ai à dire inventer un langage aussi nouveau que mon projet : car quel ton, quel style prendre pour débrouiller ce chaos immense de sentiments si divers, si contradictoires, souvent si vils et quelquefois si sublimes dont je fus sans cesse agité ? Que de riens, que de misères ne faut-il point que j'expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes, pour montrer comment chaque impression qui a fait trace en mon âme y entra pour la première fois ? Tandis que je rougis seulement à penser aux choses qu'il faut que je dise, je sais que des hommes durs traiteront encore d'impudence3 l'humiliation des plus pénibles aveux ; mais il faut faire ces aveux ou me déguiser ; car si je tais quelque chose on ne me connaîtra sur rien, tant tout se tient, tant tout est un dans mon caractère, et tant ce bizarre et singulier assemblage a besoin de toutes les circonstances de ma vie pour être bien dévoilé.

1 - controuvées : inventées.
2 - dévote : femme très attachée à la religion et à ses pratiques.
3 - impudence : manque de pudeur, effronterie, cynisme.

 

Texte B : Jean-Jacques Rousseau, Quatrième promenade, Les Rêveries du promeneur solitaire, édition posthume 1782.

[A la fin de sa vie, Rousseau écrit Les Rêveries du promeneur solitaire. Dans la « Quatrième promenade », il évoque la rédaction des Confessions.]

   Je n'ai jamais mieux senti mon aversion1 naturelle pour le mensonge qu'en écrivant mes confessions, car c'est là que les tentations auraient été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m'eût porté de ce côté. Mais, loin d'avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma charge, par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer et qui vient peut-être d'éloignement pour toute imitation, je me sentais plutôt porté à mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de sévérité qu'en m'excusant avec trop d'indulgence, et ma conscience m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis jugé moi-même. Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation d'âme, j'ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la franchise aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit jamais aucun autre homme ; sentant que le bien surpassait le mal, j'avais mon intérêt à tout dire, et j'ai tout dit.
  Je n'ai jamais dit moins, j'ai dit plus quelquefois, non dans les faits, mais dans les circonstances, et cette espèce de mensonge fut plutôt l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de la volonté. J'ai tort même de l'appeler mensonge, car aucune de ces additions n'en fut un. J'écrivais mes Confessions déjà vieux2, et dégoûté des vains plaisirs de la vie que j'avais tous effleurés et dont mon cœur avait bien senti le vide. Je les écrivais de mémoire ; cette mémoire me manquait souvent ou ne me fournissait que des souvenirs imparfaits et j'en remplissais les lacunes par des détails que j'imaginais en supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étaient jamais contraires. J'aimais à m'étendre sur les moments heureux de ma vie, et je les embellissais quelquefois des ornements que de tendres regrets venaient me fournir. Je disais les choses que j'avais oubliées comme il me semblait qu'elles avaient dû être, comme elles avaient été peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelais qu'elles avaient été. Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers, mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour pallier mes vices ou pour m'arroger3 des vertus.

1 - aversion : répulsion, dégoût.
2 - Lorsque Rousseau commence à mettre en ordre les Livres I à VI des Confessions, en 1764, il a cinquante-deux ans.
3 - m'arroger : m'approprier.

 

Texte C : François-René de Chateaubriand, « Première idée de mes Mémoires d'outre-tombe », 1848.

[La publication des Mémoires d'outre-tombe est posthume. Ce passage, daté de 1838, revient sur l'année 1803, quand se forme un premier projet d'autobiographie qui ne devait évoquer que les trois années précédentes de la vie de l'auteur. Le vaste ensemble des Mémoires d'outre-tombe se construira plus tard.]

   C'est aussi à Rome que je conçus, pour la première fois, l'idée d'écrire les Mémoires de ma vie ; j'en trouve quelques lignes jetées au hasard, dans lesquelles je déchiffre ce peu de mots : « Après avoir erré sur la terre, passé les plus belles années de ma jeunesse loin de mon pays, et souffert à peu près tout ce qu'un homme peut souffrir, la faim même, je revins à Paris en 1800 ».
  Dans une lettre à M. Joubert, j'esquissais ainsi mon plan :
  « Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera ; ce n'est que comme cela que je puis désormais parler de Rome. Soyez tranquille ; ce ne seront point des confessions pénibles pour mes amis : si je suis quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront un nom aussi beau que respectable. Je n'entretiendrai pas non plus la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux. Ce n'est pas, qu'au fond, j'aie rien1 à cacher ; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés2 ; mais j'ai eu mes faiblesses, mes abattements de cœur ; un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout ? On ne manque pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine ».
  Dans ce plan que je me traçais, j'oubliais ma famille, mon enfance, ma jeunesse, mes voyages et mon exil : ce sont pourtant les récits où je me suis plu davantage.

1 - « rien » a ici le sens de « quelque chose ».
2 - Allusions à des événements de la vie de Rousseau, dont celui-ci traite dans les Confessions.

 

Texte D : George Sand, Histoire de ma vie, 1854-1855.

[George Sand (1804-1876) composa de 1847 à 1855 son autobiographie, qui parut d'abord en feuilleton dans le journal La Presse en 1854-55. Elle précise dès le début sa conception de l'autobiographie, en la mettant en relation avec les Confessions de Rousseau.]

   Un abîme sépare les Confessions de Jean-Jacques Rousseau de celles du Père de l'Église1. Le but du philosophe du dix-huitième siècle semble plus personnel, partant2 moins sérieux et moins utile. Il s'accuse afin d'avoir occasion de se disculper, il révèle des fautes ignorées afin d'avoir le droit de repousser des calomnies publiques3. Aussi c'est un monument confus d'orgueil et d'humilité qui parfois nous révolte par son affectation4, et souvent nous charme et nous pénètre par sa sincérité. Tout défectueux et parfois coupable que peut être cet illustre écrit, il porte avec lui de graves enseignements, et plus le martyr s'abîme et s'égare à la poursuite de son idéal, plus ce même idéal nous frappe et nous attire.
  Mais on a trop longtemps jugé les Confessions de Jean-Jacques au point de vue d'une apologie purement individuelle. Il s'est rendu complice de ce mauvais résultat en le provoquant par les préoccupations personnelles mêlées à son œuvre. Aujourd'hui que ses amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l'œuvre de plus haut. Il ne s'agit plus guère pour nous de savoir jusqu'à quel point l'auteur des Confessions fut injuste ou malade, jusqu'à quel point ses détracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intéresse, ce qui nous éclaire et nous influence, c'est le spectacle de cette âme inspirée aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de sa destinée philosophique, c'est le combat de ce génie épris d'austérité, d'indépendance et de dignité, avec le milieu frivole, incrédule ou corrompu qu'il traversait, et qui, réagissant sur lui à toute heure, tantôt par la séduction, tantôt par la tyrannie, l'entraîna tantôt dans l'abîme du désespoir, et tantôt le poussa vers de sublimes protestations.
  Si la pensée des Confessions était bonne, s'il y avait devoir à se chercher des torts puérils et à raconter des fautes inévitables, je ne suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pénitence publique. Je crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu'écrivain, pour ne pas me taxer de couardise5. Mais, à mon avis, cette manière de s'accuser n'est pas humble, et le sentiment public ne s'y est pas trompé.

1 - Saint Augustin (354-430) : auteur auquel Rousseau a emprunté son titre de Confessions.
2 - partant : donc.
3 - La rédaction des Confessions obéit en partie au désir de Rousseau de se défendre contre les attaques virulentes de certains de ses contemporains.
4 - affectation : souci d'offrir une certaine image, pose.
5 - couardise : lâcheté.

 

Texte E : Edgar Quinet, Histoire de mes idées, 1858.

[L'historien Edgar Quinet (1804-1875), au début de son autobiographie, s'insurge contre les libertés que Jean-Jacques Rousseau a prises avec la vérité dans Les Confessions et contre les justifications qu'il a données dans la « Quatrième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire.]

   Quelle règle suivrai-je en recueillant mes souvenirs ?
  La réponse que J.-J. Rousseau a faite à une question semblable a été pour moi une triste découverte. Quelle n'a pas été ma surprise lorsque je l'ai vu appliquer son génie à rechercher en combien de cas il lui a été permis de déguiser la vérité dans ses récits ! Et les cas où il admet ces déguisements comme licites1 sont si nombreux, que l'on ne sait plus quelle place il laisse à la réalité. [...] Quand vous écrivez un roman et que vous me le présentez comme tel, je le lis dans l'esprit où vous l'avez conçu. J'ai sous les yeux une fiction ; je le sais et ne puis en être dupe que si je veux bien l'être ; il n'en est pas ainsi quand vous écrivez l'histoire de votre vie ; si vous y mêlez des faits controuvés2 que vous me donnez pour véritables, vous me faites un tort réel. Je vous suis avec confiance, les yeux fermés, et vous abusez de cette confiance pour me tromper. Vous aveuglez, vous altérez mon intelligence, en l'asservissant à des choses dont je n'ai aucun moyen de reconnaître la fausseté. Vous m'asservissez à vous-même. Je deviens votre jouet. Vous faussez en moi l'esprit, l'imagination, la raison. C'est le plus grand mal que vous me puissiez faire. Les seuls livres dangereux pour moi sont ceux où l'on me donne comme réel ce qui ne l'est pas.
  Telle est la réponse que j'ai trouvée en moi en commençant ce récit. Je l'écrirai donc sans aucun ornement étranger, sans broder aucune circonstance, à bien plus forte raison sans en inventer une seule. Dans ces conditions, ce que nous appelons l'art est-il possible ? Nous avons contracté un tel besoin de faux, que nous voulons être trompés, même dans les choses qui n'ont de valeur que par la véracité. Est-il possible d'intéresser par un récit qui ne contienne que la vérité exacte sans aucune invention de détail ? Je l'ignore. Et qu'importe ? Je puis bien en faire l'essai, puisque je n'écris plus guère aujourd'hui que pour moi-même.
  En quoi la fiction même la plus belle pourrait-elle me plaire dans un pareil sujet ? Ne vaudrait-il pas cent fois mieux se donner carrière3 dans un roman, un drame, un poème ? Si je reviens à ce passé, c'est pour revivre de ma propre vie. Veux-je donc me tromper moi-même pour le plaisir de me tromper ? Non, je veux me donner le plaisir de la vérité. Tout ce qu'on va lire sera d'une exactitude scrupuleuse. J'en écarterai même la forme du dialogue, car il est trop difficile de se souvenir de chaque parole après tant d'années, et je veux qu'ici les paroles soient aussi sincères que les choses.

1 - licites : permis.
2 - Voir texte A, note 1.
3 - se donner carrière : se déployer librement, sans frein.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Dans un développement synthétique, vous dégagerez les principaux points de vue développés dans les textes C, D, E au sujet du projet autobiographique de Rousseau (textes A et B).

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le passage tiré des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau (texte B).
  • Dissertation
    Selon vous, l'intérêt principal d'une autobiographie est-il de dire toute la vérité sur son auteur ? Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus, mais aussi sur les œuvres que vous avez lues ou étudiées en classe.
  • Invention
    Vous avez tenu pendant des années un journal intime que votre meilleur(e) ami(e) vous encourage à publier. A la relecture, il vous semble sans intérêt et vous décidez d'y mettre un terme. Vous en rédigez le dernier passage en le destinant à votre ami(e) pour expliquer les raisons de cet abandon.

 

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session de septembre
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835.
Texte B : Emile Zola, Germinal, 1885.
Texte C : Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885.
Texte D - Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874.

 

Texte A : Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1835.

  [Sous la Restauration, durant le règne de Louis XVIII, en 1819, la duchesse de Langeais, aristocrate de haut rang du faubourg Saint-Germain, raconte à son amie madame de Beauséant, le parcours d'un certain M. Goriot dont elle déforme systématiquement le nom.]

  — Oui, ce Moriot a été président de sa section1 pendant la Révolution ; il a été dans le secret de la fameuse disette, et a commencé sa fortune par vendre dans ce temps-là des farines dix fois plus qu'elles ne lui coûtaient. Il en a eu tant qu'il en a voulu. L'intendant de ma grand-mère lui en a vendu pour des sommes immenses. Ce Goriot partageait sans doute, comme tous ces gens-là, avec le Comité de Salut Public. Je me souviens que l'intendant disait à ma grand-mère qu'elle pouvait rester en toute sûreté à Grandvilliers, parce que ses blés étaient une excellente carte civique. Eh bien ! ce Loriot, qui vendait du blé aux coupeurs de têtes, n'a eu qu'une passion. Il adore, dit-on, ses filles. Il a juché l'aînée dans la maison de Restaud2, et greffé l'autre sur le baron de Nucingen3, un riche banquier qui fait le royaliste. Vous comprenez bien que, sous l'Empire4, les deux gendres ne se sont pas trop formalisés d'avoir ce vieux Quatre-vingt-treize5 chez eux ; ça pouvait encore aller avec Buonaparte6. Mais quand les Bourbons sont revenus, le bonhomme a gêné monsieur de Restaud, et plus encore le banquier. Les filles, qui aimaient peut-être toujours leur père, ont voulu ménager la chèvre et le chou, le père et le mari ; elles ont reçu le Goriot quand elles n'avaient personne ; elles ont imaginé des prétextes de tendresse. « Papa, venez, nous serons mieux, parce que nous serons seuls ! » etc. Moi, ma chère, je crois que les sentiments vrais ont des yeux et une intelligence : le cœur de ce pauvre Quatre-vingt-treize a donc saigné. Il a vu que ses filles avaient honte de lui ; que, si elles aimaient leurs maris, il nuisait à ses gendres. Il fallait donc se sacrifier. Il s'est sacrifié parce qu'il était père : il s'est banni de lui-même. En voyant ses filles contentes, il comprit qu'il avait bien fait. Le père et les enfants ont étés complices de ce petit crime. Nous voyons cela partout. Ce père Doriot n'aurait-il pas été une tache de cambouis dans le salon de ses filles ? Il y aurait été gêné, il se serait ennuyé. Ce qui arrive à ce père peut arriver à la plus jolie femme avec l'homme qu'elle aimera le mieux : si elle l'ennuie de son amour, il s'en va, il fait des lâchetés pour la fuir. Tous les sentiments en sont là. Notre cœur est un trésor, videz-le d'un coup, vous êtes ruinés. Nous ne pardonnons pas plus à un sentiment de s'être montré tout entier qu'à un homme de ne pas avoir un sou à lui. Ce père avait tout donné. Il avait donné pendant vingt ans, ses entrailles, son amour ; il avait donné sa fortune en un jour. Le citron bien pressé, ses filles ont laissé le zeste au coin des rues.

1 - section : il était à la tête d'une des circonscriptions administratives de Paris sous la Révolution.
2 - Maison de Restaud : nom de la famille de l'époux de la fille aînée du Père Goriot.
3 - baron de Nucingen : l'époux de la seconde fille du Père Goriot.
4 - Empire : le premier Empire (1804-1815).
5 - ce vieux Quatre-vingt-treize : appellation péjorative d'un révolutionnaire durant la Terreur de 1793.
6 - Buonaparte : Napoléon Bonaparte, devenu Napoléon 1er en 1804.

 

Texte B : Emile Zola, Germinal, 1885.

 [Maheu est un mineur. Nous assistons en ce début de roman à son travail pénible au fond de la mine.]

    C'était Maheu qui souffrait le plus. En haut, la température montait jusqu'à trente-cinq degrés, l'air ne circulait pas, l'étouffement à la longue devenait mortel. Il avait dû, pour voir clair, fixer sa lampe à un clou, près de sa tête ; et cette lampe, qui chauffait son crâne, achevait de lui brûler le sang.
  Mais son supplice s'aggravait surtout de l'humidité. La roche, au-dessus de lui, à quelques centimètres de son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entêté, toujours à la même place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque : elles battaient sa face, s'écrasaient, claquaient sans relâche. Au bout d'un quart d'heure, il était trempé, couvert de sueur lui-même, fumant d'une chaude buée de lessive. Ce matin-là, une goutte, s'acharnant dans son œil, le faisait jurer. Il ne voulait pas lâcher son havage1, il donnait de grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches, ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la menace d'un aplatissement complet. Pas une parole n'était échangée. Ils tapaient tous, on n'entendait que ces coups irréguliers, voilés et comme lointains. Les bruits prenaient une sonorité rauque, sans un écho dans l'air mort. Et il semblait que les ténèbres fussent d'un noir inconnu, épaissi par les poussières volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur les yeux. Les mèches des lampes, sous leurs chapeaux de toile métallique, n'y mettaient que des points rougeâtres. On ne distinguait rien, la taille2 s'ouvrait, montait ainsi qu'une large cheminée, plate et oblique, où la suie de dix hivers aurait amassé une nuit profonde. Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux, une tête violente, barbouillée comme pour un crime.
  Parfois, en se détachant, luisaient des blocs de houille3, des pans et des arêtes, brusquement allumés d'un reflet de cristal.
  Puis, tout retombait au noir, les rivelaines4 tapaient à grands coups sourds, il n'y avait plus que le halètement des poitrines, le grognement de gêne et de fatigue, sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources.

1 - havage : galerie creusée dans une mine.
2 - taille : galerie d'où l'on extrait la houille.
3 - blocs de houille : blocs de charbon.
4 - rivelaines : pics à deux pointes utilisés dans les mines pour extraire la houille.

 

Texte C : Guy de Maupassant, Bel Ami, 1885.

 [Voici la dernière page du roman qui nous fait assister au mariage de Georges Duroy et à son triomphe social.]

   Puis des voix humaines s'élevèrent, passèrent au-dessus des têtes inclinées. Vauri et Landeck, de l'Opéra, chantaient. L'encens répandait une odeur fine de benjoin1, et sur l'autel le sacrifice divin s'accomplissait ; l'Homme-Dieu, à l'appel de son prêtre, descendait sur la terre pour contempler le triomphe du baron Georges du Roy2
  Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l'avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s'adressait, il la remerciait de son succès.
  Lorsque l'office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie3. Alors commença l'interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu'un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »
  Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisers qu'il lui avait donnés, qu'elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse tout de même. »
  Elle s'approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l'appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t'aime toujours, je suis à toi ! »
  Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d'amour. Elle murmura de sa voix gracieuse : « À bientôt, monsieur. »
  II répondit gaiement : « À bientôt, madame. »
  Et elle s'éloigna.
  D'autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s'éclaircit. Les derniers assistants partirent. Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l'église.
  Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d'un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu'à lui.
  Lorsqu'il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l'enviait.
  Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu'il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon4.
  Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l'éclatant soleil flottait l'image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.

1 - benjoin : résine utilisée en parfumerie.
2 - baron Georges du Roy : Bel Ami.
3 - sacristie : pièce dans une église ou l'on conserve les objets nécessaires au culte et les vases sacrés.
4 - Palais-Bourbon : la Chambre des députés à Paris.

 

Texte D : Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874.

 [En 1793, le peuple de Vendée se soulève contre le gouvernement révolutionnaire. Le marquis de Lantenac débarque en Bretagne pour prendre la tête des troupes royalistes vendéennes. Poursuivi par l'armée républicaine, il rencontre le mendiant Tellmarch qui le cachera.]

   — Comment vous appelez-vous ? dit le marquis.
  — Je m'appelle Tellmarch1, et l'on m'appelle le Caimand.
  — Je sais. Caimand est un mot du pays.
  — Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.
  II poursuivit :
  — Voilà quarante ans qu'on m'appelle le Vieux.
  — Quarante ans ! mais vous étiez jeune ?
  — Je n'ai jamais été jeune. Vous l'êtes toujours, vous, monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la grande dune ; moi, je commence à ne plus marcher ; au bout d'un quart de lieue je suis las. Nous sommes pourtant du même âge ; mais les riches, ça a sur nous un avantage, c'est que ça mange tous les jours. Manger conserve.
  Le mendiant, après un silence, continua :
  — Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui produit les catastrophes. Du moins, ça me fait cet effet-là. Les pauvres veulent être riches, les riches ne veulent pas être pauvres. Je crois que c'est un peu là le fond. Je ne m'en mêle pas. Les événements sont les événements. Je ne suis ni pour le créancier, ni pour le débiteur. Je sais qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voilà tout. J'aurais mieux aimé qu'on ne tuât pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Après ça, on me répond : mais autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres pour rien du tout ! Tenez, moi, pour un méchant3 coup de fusil tiré à un chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept enfants. Il y a à dire des deux côtés.
  Il se tut encore, puis ajouta :
  — Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe des choses ; moi, je suis là sous les étoiles.

1 - Tellmarch : homme du peuple qui vit en marge des autres hommes.
2 - Caimand : surnom du précédent.
3 - méchant : mauvais, maladroit.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Dans chacun de ces textes, de quelle manière les romanciers donnent-ils, à travers leurs personnages, une image de la société ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Zola (texte B).

  • Dissertation
      La seule fonction du personnage de roman est-elle de refléter la société dans laquelle il vit ? Vous répondrez en vous appuyant sur les textes du corpus et sur d'autres œuvres que vous avez lues ou étudiées.

  • Invention
     Imaginez une scène de rencontre entre le Père Goriot et ses filles à partir de l'évocation qui en est faite par la duchesse de Langeais dans le texte A. Vous aurez soin d'intégrer à la narration des parties dialoguées en respectant le contexte historique et social ainsi que le niveau de langue des trois personnages.

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