LES SUJETS DE L’ EAF 2015 - suite

 

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POLYNÉSIE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation, du XVlème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Étienne de LA BOÉTIE, Discours de la servitude volontaire, 1574.
Texte B : Jean RACINE, Britannicus, IV, 4, vers 1428 à 1454,1669.
Texte C : Denis DIDEROT, Encyclopédie, extrait de l'article « Autorité politique», 1751.
Texte D : Victor HUGO, Les Châtiments, « Le Parti du crime» (section 6), 1853.

 

Texte A : Étienne de LA BOÉTIE, Discours de la servitude volontaire, 1574.

  Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres1 en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien soit à vous; et semblerait que meshui ce vous serait grand heur2 de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemi, et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez3 ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus4, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n'étiez receleurs5 du larron6 qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse le dégât; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait de quoi soûler sa luxure7 : vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu'il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder8 en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; et de tant d'indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l'endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l'essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.

1. Opiniâtre : qui est obstiné dans sa résolution, tenace dans sa volonté.
2. « et semblerait que meshui ce vous serait grand heur » : lire « et cependant, il semblerait que maintenant ce vous serait grand bonheur ».
3. Bailler : donner.
4. Courir sus : poursuivre.
5 Receleur : personne coupable de recel; action de garder en sa possession des objets que l'on sait avoir été volés par un autre.
6. Larron : voleur.
7. Soûler sa luxure : assouvir ses désirs.
8. Mignarder : faire des manières, prendre des airs affectés.


Texte B : Jean RACINE, Britannicus, IV, 4, vers 1428 à 1454,1669.

[La scène se passe à Rome, au Ier siècle après J.-C., dans le palais du jeune empereur Néron. Il envisage d'empoisonner son frère Britannicus, son rival politique, mais il hésite. Il se tourne vers son conseiller Narcisse.]

                           NÉRON

Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage,
Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,
Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur ?
Ils1 mettront ma vengeance au nom des parricides2.

                         NARCISSE

Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides ?
Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours ?
Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours ?
De vos propres désirs perdrez-vous le mémoire ?
Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire ?
Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus.
Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne :
Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne.
Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés :
Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire.
Leur prompte servitude a fatigué Tlbère3.
Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté,
Que je reçus de Claude4 avec la liberté,
J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée,
Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée.
D'un empoisonnement vous craignez la noirceur ?
Faites périr le frère, abandonnez la sœur5;
Rome, sur ses autels prodiguant6 leurs victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes;
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.

1. Ils : les Romains.
2. Parricide : assassinat du père.
3. Tibère : empereur romain (42 avt JC. - 37 après JC.).
4. Claude : empereur romain (41-54) qui régna avant Néron et fit de l'esclave Narcisse un de ses proches conseillers.
5. Sœur : il s'agit d'Octavie, sœur de Britannicus et épouse de Néron.
6. Prodiguer : fournir en abondance.

 

Texte C : Denis DIDEROT, Encyclopédie, extrait de l'article « Autorité politique», 1751.

AUTORITE POLITIQUE

 Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle1 : mais la puissance paternelle a ses bornes; et dans l'état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire. Toute autre autorité vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est emparé; ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré l'autorité. La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent : en sorte que, si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils secouent le joug2, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité la défait alors : c'est la loi du plus fort. Quelquefois l'autorité qui s'établit par la violence change de nature; c'est lorsqu'elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu'on a soumis : mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler et celui qui se l'était arrogée3 devenant alors prince cesse d'être tyran.

1. A l'époque de Diderot, le père avait toute puissance sur sa famille.
2. Joug : pièce de bois qui sert à attacher les bœufs; symbolise l'asservissement.
3. Arrogée : attribuée sans y avoir droit.

 

Texte D : Victor HUGO, Les Châtiments, « Le Parti du crime» (section 6), 1853.

[Après le coup d'État du 2 décembre 1851 organisé par Louis-Napoléon Bonaparte qui rétablit l'Empire, Victor Hugo est contraint de s'exiler à Jersey où il écrit une grande partie des Châtiments. Cette œuvre exprime l'indignation du poète face à l'illégitimité et aux excès du nouveau régime.]

[...]
Et maintenant il règne, appuyant, ô patrie,
Son vil talon fangeux1 sur ta bouche meurtrie;
Voilà ce qu'il a fait; je n'exagère rien;
Et quand, nous indignant de ce galérien
Et de tous les escrocs de cette dictature,
Croyant rêver devant cette affreuse aventure,
Nous disons, de dégoût et d'horreur soulevés :
— Citoyens, marchons ! Peuple, aux armes, aux pavés !
À bas ce sabre abject qui n'est pas même un glaive !
Que le jour reparaisse et que le droit se lève !
— C'est nous, proscrits frappés par ces coquins hardis,
Nous, les assassinés, qui sommes les bandits !
Nous qui voulons le meurtre et les guerres civiles !
Nous qui mettons la torche aux quatre coins des villes !
Donc trôner par la mort, fouler aux pieds le droit;
Être fourbe, impudent, cynique, atroce, adroit;
Dire : je suis César, et n'être qu'un maroufle2 ;
Étouffer la pensée et la vie et le souffle;
Forcer quatre-vingt-neuf3
qui marche à reculer;
Supprimer lois, tribune et presse; museler
La grande nation comme une bête fauve;
Régner par la caserne et du fond d'une alcôve;
Restaurer les abus au profit des félons;
Livrer ce pauvre peuple aux voraces Troplongs4 ,
Sous prétexte qu'il fut, loin des temps où nous sommes,
Dévoré par les rois et par les gentilshommes;
Faire manger aux chiens ce reste des lions;
Prendre gaîment pour soi palais et millions; [...]
Ceci, c'est la justice, ô peuple, et la vertu !
                                                          Jersey, novembre 1852

1. Fangeux : abject, qui inspire le dégoût, le mépris.
2. Maroufle (familier) : personnage grossier ou malhonnête.
3. Quatre-vingt-neuf : allusion à la Révolution de 1789.
4. Troplongs : référence à Raymond-Théodore Troplong, rapporteur de la loi qui rétablit l'Empire.

 

I - Question sur le corpus (4 points) :

De quelles façons le pouvoir d'un seul homme s'impose-t-il d'après ces textes ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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POLYNÉSIE
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678.
Texte B : Honoré de Balzac, La Maison du chat-qui-pelote, 1842 corrigé par l'auteur.
Texte C : Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.
Texte D : André Gide, Isabelle, 1911.

 

Texte A : Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678.

[Amoureuse de Monsieur de Nemours, la princesse de Clèves, par fidélité envers son mari, lutte contre ses sentiments et se retire dans une maison de campagne. Monsieur de Nemours, ignorant cet amour, cherche à la voir.]

  [...] Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet1, toutes les fenêtres en étaient ouvertes et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servaient de porte, pour voir ce que faisait Mme de Clèves. Il vit qu'elle était seule, mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il maître du transport2 que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans, elle en choisit quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps et qu'il avait donnée à sa sœur, à qui Mme de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à M. de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla, proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de M. de Nemours, elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.
  On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait, la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.
  Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait immobile à regarder Mme de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin, il crut qu'il pourrait le faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée de ses femmes3, mais, voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble n'eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur et de le voir devenir plein de sévérité et de colère !
  Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir Mme de Clèves sans en être vu, mais à penser de s'en faire voir, il vit tout ce qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre, au milieu de la nuit, une personne à qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une juste colère du péril où il l'exposait par les accidents qui pouvaient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble, qu'une écharpe qu'il avait, s'embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Mme de Clèves tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître et sans balancer4 ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. [...]

1. Cabinet : petit salon.
2. Transport : vive émotion.
3. Femmes : dames de compagnie de la princesse de Clèves.
4. Sans balancer : sans hésiter.


Texte B : Honoré de Balzac, La Maison du chat-qui-pelote, 1842 corrigé par l'auteur.

[À Paris, devant une maison dont le rez-de-chaussée est occupé par le magasin La Maison du chat-qui-pelote, tenu par le drapier Guillaume, un jeune homme est arrêté sur le trottoir d'en face depuis un long moment, observant attentivement la façade.]

 [...] En ce moment, une main blanche et délicate fit remonter vers l'imposte1 la partie inférieure d'une des grossières croisées du troisième étage, au moyen de ces coulisses dont le tourniquet laisse souvent tomber à l'improviste le lourd vitrage qu'il doit retenir. Le passant fut alors récompensé de sa longue attente. La figure d'une jeune fille, fraîche comme un de ces blancs calices qui fleurissent au sein des eaux, se montra couronnée d'une ruche en mousseline froissée2 qui donnait à sa tête un air d'innocence admirable. Quoique couverts d'une étoffe brune, son cou, ses épaules s'apercevaient, grâce à de légers interstices ménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainte n'altérait ni l'ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux immortalisés par avance dans les sublimes compositions de Raphaël3 : c'était la même grâce, la même tranquillité de ces vierges devenues proverbiales. Il existait un charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure, sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contours grossiers, dont l'appui était noir. Semblable à ces fleurs de jour qui n'ont pas encore au matin déplié leur tunique roulée par le froid des nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa errer ses yeux bleus sur les toits voisins et regarda le ciel; puis, par une sorte d'habitude, elle les baissa sur les sombres régions de la rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur : la coquetterie la fit sans doute souffrir d'être vue en déshabillé, elle se retira vivement en arrière, le tourniquet tout usé tourna, la croisée redescendit avec cette rapidité qui, de nos jours, a valu un nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et la vision disparut. Pour ce jeune homme, la plus brillante des étoiles du matin semblait avoir été soudain cachée par un nuage. [...]
  Mais, en ce moment, le vieux drapier ne fit aucune attention à ses apprentis, il était occupé à chercher le motif de la sollicitude avec laquelle le jeune homme en bas de soie et en manteau portait alternativement les yeux sur son enseigne et sur les profondeurs de son magasin. Le jour, devenu plus éclatant, permettait d'y apercevoir le bureau grillagé, entouré de rideaux en vieille soie verte, où se tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison. Le trop curieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre le plan d'une salle à manger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué dans le plafond, et d'où la famille réunie devait facilement voir, pendant ses repas, les plus légers accidents qui pouvaient arriver sur le seuil de la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait suspect à un négociant qui avait subi le régime du Maximum4. Monsieur Guillaume pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en voulait à la caisse du Chat-qui-pelote. Après avoir discrètement joui du duel muet qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus âgé des commis hasarda de se placer sur la dalle où était monsieur Guillaume, en voyant le jeune homme contempler à la dérobée les croisées du troisième. Il fit deux pas dans la rue, leva la tête, et crut avoir aperçu mademoiselle Augustine Guillaume qui se retirait avec précipitation.

1. Imposte : partie supérieure d'une fenêtre ici appelée « croisée ».
2. Ruche en mousseline froissée : coiffe de nuit en étoffe légère et plissée.
3. Raphaël : peintre de la Renaissance.
4. Régime du Maximum : régime voté en 1793 par la Convention, fixant le prix maximum des produits de première nécessité et prévoyant jusqu'à la mort pour les contrevenants.

 

Texte C : Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.

[Fabrice del Dongo, prisonnier pour des raisons politiques, est enfermé dans une tour qui surplombe une volière; il y a aperçu Clélia, la fille du geôlier, et attend son retour.]

  Mais enfin, à son inexprimable joie, après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il remarqua qu'elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements avaient l'air gêné, comme ceux de quelqu'un qui se sent regardé. Quand elle l'aurait voulu, la pauvre fille n'aurait pas pu oublier le sourire si fin qu'elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille, au moment où les gendarmes l'emmenaient du corps de garde.
  Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec le plus grand soin, au moment où elle s'approcha de la fenêtre de la volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice, collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à l'enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de délicatesse lui fit horreur. Je mériterais que pendant huit jours elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre. Cette idée délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare.
  Il la suivait ardemment des yeux : Certainement, se disait-il, elle va s'en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre, et pourtant elle est bien en face. Mais, en revenant du fond de la chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée apercevait fort bien, Clélia ne put s'empêcher de le regarder du haut de l'œil, tout en marchant, et c'en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé à la saluer. Ne sommes-nous pas seuls au monde ici ? se dit-il pour s'en donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier avec le mouvement le plus grave et le plus distant, mais elle ne put imposer silence à ses yeux; sans qu'elle le sût probablement, ils exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu'elle rougissait tellement que la teinte rose s'étendait rapidement jusque sur le haut des épaules, dont la chaleur venait d'éloigner, en arrivant à la volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeune fille. Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant à la duchesse1, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois !
  Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau à son départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant, elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle sortit enfin; Fabrice restait immobile à regarder la porte par laquelle elle venait de disparaître; il était un autre homme.

1. La duchesse désigne ici la tante de Fabrice.

 

Texte D : André Gide, Isabelle, 1911.

[Séjournant dans le château d'une famille noble ruinée, le narrateur découvre l'existence d'Isabelle, qui s'est déshonorée aux yeux de ses parents qui l'ont reniée. Une nuit, elle vient demander de l'argent à sa tante Mme Floche et sa mère Mme de Saint-Auréol les surprend. Le narrateur caché est le témoin de cette scène.]

  J'étais comme au spectacle. Mais puisqu'elles ne se savaient pas observées, pour qui ces deux marionnettes jouaient-elles la tragédie ? Les attitudes et les gestes de la fille me paraissaient aussi exagérés, aussi faux que ceux de la mère... Celle-ci me faisait face, de sorte que je voyais de dos Isabelle qui, prosternée, gardait sa pose d'Esther1 suppliante; tout à coup je remarquai ses pieds : ils étaient chaussés en pou-de-soie2 couleur prune, autant qu'il me sembla et que l'on en pouvait juger encore sous la couche de boue qui recouvrait les bottines; au-dessus, un bas blanc, où le volant de la jupe, en se relevant, mouillé, fangeux, avait fait une traînée sale... Et soudain, plus haut que la déclamation de la vieille, retentit en moi tout ce que ces pauvres objets racontaient d'aventureux, de misérable. Un sanglot m'étreignit la gorge; et je me promis, quand Isa quitterait la maison, de la suivre à travers le jardin.
  Mme de Saint-Auréol cependant avait fait trois pas vers le fauteuil de Mme Floche :
  « — Allons! donnez-moi ces billets ! Pensez-vous que, sous votre mitaine3, je ne voie pas se froisser le papier ? Me croyez-vous aveugle, ou folle ? Donnez-moi cet argent, vous dis-je ! » Et, mélodramatiquement, approchant les billets, dont elle s'était emparée, de la flamme d'une des bougies du candélabre :
  « — Je préfèrerais brûler le tout (faut-il dire qu'elle n'en faisait rien) plutôt que de lui donner un liard4. »
  Elle glissa les billets dans sa poche et reprit son geste déclamatoire :
  « — Fille ingrate ! Fille dénaturée ! Le chemin qu'ont pris mes bracelets et mes colliers, vous saurez l'apprendre à mes bagues ! » Ce disant, d'un geste habile de sa main étendue, elle en fit tomber deux ou trois sur le tapis. Comme un chien affamé se jette sur un os, Isabelle s'en saisit.
  « — Partez, à présent: nous n'avons plus rien à nous dire, et je ne vous reconnais plus. »
  Puis ayant été prendre un éteignoir sur la table de nuit, elle en coiffa successivement chaque bougie du candélabre, et partit.

1. Esther : princesse biblique, héroïne d'une tragédie de Racine.
2. Pou-de-soie : étoffe grossière.
3. Mitaine : gant laissant à découvert l'extrémité des doigts.
4. Liard: monnaie de très faible valeur.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Observer et être observé : selon vous quel est l'intérêt du jeu des regards dans les quatre textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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POLYNÉSIE
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : STENDHAL, Le Rouge et le Noir, chapitre 4, 1830.
Texte B : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1857.
Texte C : Jules VALLÈS, L'Enfant, 1878.

 

Texte A : STENDHAL, Le Rouge et le Noir, chapitre 4, 1830.

[Julien Sorel est un fils de paysan qui rêve de gloire et de grandeur. Il se trouve ici dans la scierie familiale.]

  En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor1 ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés; mais cette manie de lecture lui était odieuse : il ne savait pas lire lui-même.
  Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche comme il tombait :
  — Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure. Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu'il adorait.
  — Descends, animal, que je te parle. Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu'il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène2.

1. Voix de stentor : voix forte, retentissante.
2. Mémorial de Sainte-Hélène : récit dans lequel Emmanuel de Las Cases a recueilli les mémoires de Napoléon Bonaparte lors de son exil à Sainte-Hélène en 1815.


Texte B : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1857.

[Emma Rouault est la fille d'un paysan aisé. Elle a passé quelques années au couvent pour y recevoir une bonne éducation. L'extrait présente quelques traits marquants de cette expérience.]

  Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler à la lingerie. Protégée par l'archevêché comme appartenant à une ancienne famille de gentilshommes1 ruinés sous la Révolution, elle mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs, et faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle savait par cœur des chansons galantes du siècle passé, qu'elle chantait à demi­voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et prêtait aux grandes, en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-même avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'étaient qu'amours, amants, amantes, dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons2 qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles3 au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture.

1. Gentilshommes : nobles.
2. Postillon : conducteur d'une voiture tirée par des chevaux.
3. Nacelle : petite barque.

 

Texte C : Jules VALLÈS, L'Enfant, 1878.

[Le personnage principal du roman, Jacques, raconte les traumatismes de son enfance. Dans cet extrait, la scène se déroule dans son école.]

 J'ai été puni un jour : c'est, je crois, pour avoir roulé sous la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion1 qui passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête ! Il s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit — en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu : il semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement l'estomac. — Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui gonfle... Le pion s'est fâché.
  Il m'a mis aux arrêts; — il m'a enfermé lui-même dans une étude vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du censeur2.
  Je vais d'un pupitre à l'autre : ils sont vides — on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.
  Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate3 perdue.
  Dans une fente, un livre : j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde le titre :

ROBINSON CRUSOÉ

  Il est nuit.
  Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? — quelle heure est-il ?
  Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s'effacent; les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
  J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse : je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du cœur; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain...
  La faim me vient : j'ai très faim.
  Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ? Comment faire du feu ? J'ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons4 frais! Justement j'adore la limonade !
  Clic, clac ! on farfouille dans la serrure.
  Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?

1. Pion: surveillant (mot familier).
2. Binette du censeur : caricature du directeur adjoint de l'établissement.
3. Agate : bille en verre marbré.
4. Limons : citrons.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points)

1. Quel rôle joue la lecture pour les personnages des trois textes ? (3 points)
2. Quel regard les narrateurs portent-ils sur les personnages en train de lire ? (3 points)

II - Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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EUROPE DU SUD-EST
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Ovide, Les Métamorphoses, Livre dixième, « Orphée », début du Ier siècle de notre ère,
                 traduction de Joseph Chamonard, 1966.
Texte B : Tristan L'Hermite, La Lyre, « Orphée »,1641.
Texte C : Théodore de Banville, Les Cariatides, « La Voie lactée », 1879.
Texte D : Pascal Quignard, Tous les Matins du monde, chapitre VI, 1991.

 

Texte A : Ovide, Les Métamorphoses, Livre dixième, « Orphée », début du Ier siècle de notre ère,
                 traduction de Joseph Chamonard, 1966.

[Orphée, fils du roi de Thrace, pleure la mort de sa femme Eurydice. Il va aux Enfers pour supplier les dieux de la lui rendre. Pour les émouvoir, Orphée chante en s'accompagnant de sa lyre, instrument à cordes qui lui a été donné par Apollon, dieu de la musique et de la poésie.]

  Quand le chantre du Rhodope1 l'eut assez pleurée sur la terre, ne renonçant pas à la chercher même chez les ombres, il osa descendre jusqu'au Styx par la porte du Ténare2 ; et, fendant la foule légère des fantômes des morts pieusement mis au tombeau, il aborda Perséphone3et le maître qui règne sur le peuple maussade des ombres. Et, frappant les cordes de sa lyre pour accompagner son chant, il dit: « O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité, ce n'est pas le désir de voir le sombre Tartare4qui est cause de ma descente ici, ni celui d'enchaîner la triple gorge, au poil fait de serpents, du monstre de la race de Méduse5 La raison de mon voyage, c'est mon épouse; une vipère, sur laquelle elle mit le pied, a répandu dans ses veines un venin qui interrompit le cours de ses années. J'ai voulu trouver la force de supporter cette perte, et je ne nierai pas de l'avoir tenté; l'Amour l'a emporté. C'est un dieu bien connu au-dessus d'ici, sur la terre. L'est-il aussi chez vous ? Je l'ignore, mais je suppose cependant qu'il l'y est aussi; et, si la rumeur qui rapporte le rapt de jadis n'est pas mensongère, vous-mêmes, c'est l'Amour qui vous unit. Par ces lieux que remplit la crainte, par cet immense Chaos, par ce vaste royaume du silence, je vous en prie, renouez le fil trop tôt coupé du destin d'Eurydice. Tout est soumis à vos lois, et nous ne nous attardons guère avant de prendre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, la route de ce commun séjour. Nous aboutissons tous ici. Cette demeure est pour nous la dernière, et c'est vous dont le règne sur le genre humain a la plus longue durée. Elle aussi, lorsqu'elle aura vécu son juste compte d'années, le moment venu, elle sera justiciable de vous; pour toute faveur, je demande la jouissance de mon bien. Et, si le destin refuse cette grâce pour mon épouse, j'y suis bien résolu, je renonce à revenir en arrière; réjouissez-vous alors de notre double trépas. »
  Tandis qu'il parlait ainsi, faisant résonner les cordes de sa lyre au rythme de ses paroles, les âmes exsangues pleuraient : Tantale renonça à atteindre l'eau qui le fuit, la roue d'Ixion s'arrêta, les oiseaux cessèrent de ronger le foie de leur victime, les petites-filles de Bélus d'emplir leurs urnes, et tu t'assis, Sisyphe, sur ton rocher6
. Pour la première fois alors, dit-on, les larmes mouillèrent les joues des Euménides7, vaincues par ce chant. Ni la royale épouse ni le dieu qui règne aux Enfers n'ont le cœur d'opposer un refus à sa prière; ils appellent Eurydice. Elle se trouvait parmi les ombres nouvelles et s'avança d'un pas que retardait sa blessure.
  Orphée, le chantre du Rhodope, la reçoit sous cette condition, qu'il ne tournera pas ses regards en arrière jusqu'à ce qu'il soit sorti des vallées de l'Averne ; sinon, cette faveur sera rendue vaine. Ils s'acheminent, à travers un silence que ne trouble nulle voix, par les pentes d'un sentier abrupt, obscur, noyé dans un épais brouillard. Ils n'étaient plus éloignés, la limite franchie, de fouler la surface de la terre; Orphée, tremblant qu'Eurydice ne disparût et avide de la contempler, tourna, entraîné par l'amour, les yeux vers elle; aussitôt elle recula, et la malheureuse, tendant les bras, s'efforçant d'être retenue par lui, de le retenir, ne saisit que l'air inconsistant. Mais, mourant pour la seconde fois, elle ne proféra aucune plainte contre son époux: de quoi se plaindrait-elle, en effet, sinon de ce qu'il l'aimât ? Elle lui dit un suprême adieu, que devaient avec peine recueillir ses oreilles, et, revenant sur ses pas, retourna d'où elle venait.

1. L'expression désigne Orphée, originaire de cette région de Thrace.
2. Le Styx est l'un des fleuves des Enfers. Le cap Ténare était considéré par les Anciens comme une porte d'entrée des Enfers au même titre que le lac Averne dont il est question plus bas.
3. Perséphone est l'épouse d'Hadès, dieu des morts et souverain des Enfers que désigne l'expression « maître qui règne sur le peuple maussade des ombres ».
4. Le Tartare est l'un des lieux des Enfers, au sein duquel expient leurs fautes les grands criminels de la mythologie.
5. Il s'agit de Cerbère, chien à trois têtes qui gardait les Enfers.
6. Tantale, Ixion, les petites-filles de Bélus (les Danaïdes), Sisyphe désignent certains de ces grands criminels condamnés à des supplices éternels.
7. Divinités des Enfers.

 

Texte B : Tristan L'Hermite, La Lyre, « Orphée »,1641.

Il ne put accomplir la sévère ordonnance1,
De marcher devant elle2 à travers du silence,
Sans que sur son visage il détournât ses yeux
Jusqu'à ce qu'il eût vu la lumière des Cieux.
De son impatience il ne sut être maître,
Et la voyant trop tôt, il la fit disparaître;
Elle fut ramenée en ce funeste lieu,
Et n'eut rien que le temps de lui crier :
« Adieu.
Adieu charmant Orphée, adieu ma chère vie,
C'est enfin pour jamais que je te suis ravie.
Par ce transport d'amour, tout espoir m'est ôté
De revoir du Soleil l'agréable clarté.
Ta curiosité trop peu considérée,
Me remet dans les fers dont tu m'avais tirée.
Pourquoi du vieux Minos3 n'as-tu gardé les lois,
Et tempéré tes yeux aussi bien que ta voix ?
O faute sans remède ! ô dommageable vue !
Avec trop de travaux tu m'avais obtenue :
Mais je prends tes regards et ma fuite à témoin,
Que tu m'as conservée avec trop peu de soin.
Que dis-je toutefois ? mon jugement s'égare;
Puisque c'est seulement ton soin qui nous sépare :
Tu craignais de me perdre en cette sombre horreur,
Et cette seule crainte a produit ton erreur :
De ton affection ma disgrâce est éclose,
Et si j'en hais l'effet, j'en dois aimer la cause.
Encore que tes yeux me donnent le trépas,
Cette atteinte me tue et ne me blesse pas :
Ta foi, charmant Époux, n'en peut être blâmée;
Tu n'aurais point failli si j'étais moins aimée:
Je me dois consoler de ne voir plus le jour,
Puisque c'est par un trouble où j'ai vu ton amour.
Console-toi de même et ne plains point ma cendre
Dans les torrents de pleurs que tu pourrais épandre :
Ne va point abréger le beau fil de tes jours,
Les Destins assez tôt en borneront le cours.
Le Ciel est équitable, il nous fera justice;
Tu te verras encore avec ton Eurydice :
Si l'Enfer ne me rend, la Parque4 te prendra,
L'Amour nous désunit, la Mort nous rejoindra;
Il faudra que le Sort à la fin nous rassemble
Et nous aurons le bien d'être à jamais ensemble ».

1. Ordonnance: désigne, ici, l'ordre donné à Orphée.
2. Dans ces deux premières lignes, « il » et « elle » désignent Orphée et Eurydice.
3. Minos : ancien roi de Crète, également juge des Enfers.
4. Parque: il s'agit d'Atropos, divinité qui coupait le fil des destinées humaines.

 

Texte C : Théodore de Banville, Les Cariatides, « La Voie lactée », 1879.

    Pour Orphée, anxieux et l'âme anéantie,
Sur son front portant l'ombre ainsi qu'un noir vautour,
De l'aube à la nuit noire il chantait son amour,
Pâle, effrayant, en proie au sinistre délire,
Et des cris douloureux s'échappaient de sa lyre.
Enfin, brûlant toujours de feux inapaisés,
Cherchant la vierge enfant ravie à ses baisers,
Il pénétra parmi les gorges du Ténare;
Il entra dans le bois où la lumière avare
Se voile et meurt, où les vains spectres par milliers
Se pressent, comme font des oiseaux familiers
Qui vont rasant la terre et dont le vol hésite.
Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte1,
Et même il vit au fond de l'enfer souterrain
Les Dieux de l'ombre assis sur leurs trônes d'airain.
    Il chantait, voix mêlée à la lyre divine;
Les Dieux voyaient l'Amour vivant dans sa poitrine;
Sans doute ils eurent peur qu'en leur morne tombeau
L'archer Désir lui-même avec son clair flambeau
Ne parût, et domptant le Styx aux vagues sombres,
Ne redonnât la vie au vain peuple des Ombres.
Muse ! tu sais comment, subjugué par ses vers,
Pluton2 qui règne, assis près des gouffres ouverts
Et des pics trop brûlés pour que l'herbe y verdisse,
Rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice,
Et comment, ô douleur ! vaincu par son amour
Orphée, en arrivant presque aux portes du jour
Se retourna pour voir plus tôt la bien-aimée.
Elle s'évanouit en légère fumée.
La mort couvrait de nuit son visage riant,
Et, triste, elle appelait Orphée en s'enfuyant
Vers le gouffre béant et d'où sortaient des râles,
Tendant encor vers lui ses mains froides et pâles,
Et repassant déjà le fleuve au noir limon.
    Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon3,
Orphée en pleurs, de tous évitant les approches,
Dans les antres glacés vécut parmi les roches.
Parmi les durs frimas où fleurissent les lys
De l'âpre neige, aux bords glacés du Tanaïs4
Il
erra, savourant le funeste délice
De sa douleur, toujours chantant son Eurydice.

1. Cocyte: nom d'un des fleuves des Enfers.
2. Pluton: nom latin d'Hadès, dieu des Enfers.
3. Strymon: fleuve qui coule en Thrace, région d'origine d'Orphée.
4. Tanaïs : fleuve qui, dans l'Antiquité, marquait la séparation entre l'Europe et l'Asie.

 

Texte D : Pascal Quignard, Tous les Matins du monde, chapitre VI, 1991.

[Au printemps 1650, Madame de Sainte Colombe meurt, laissant son mari seul avec leurs deux petites filles. Monsieur de Sainte Colombe donne des cours de viole (instrument de musique à cordes qu'on frotte avec un archet) et se plonge dans la musique pour oublier la mort de son épouse. Alors qu'il joue le morceau qu'il a composé à l'occasion de sa disparition, le fantôme de sa femme lui apparaît.]

  Un jour qu'il concentrait son regard sur les vagues de l'onde, s'assoupissant, il rêva qu'il pénétrait dans l'eau obscure et qu'il y séjournait. Il avait renoncé à toutes les choses qu'il aimait sur cette terre, les instruments, les fleurs, les pâtisseries, les partitions roulées, les cerfs-volants, les visages, les plats d'étain, les vins. Sorti de son songe, il se souvint du Tombeau des Regrets qu'il avait composé quand son épouse l'avait quitté une nuit pour rejoindre la mort, il eut très soif aussi. Il se leva, monta sur la rive en s'accrochant aux branches, partit chercher sous les voûtes de la cave une carafe de vin cuit entourée de paille tressée. Il versa sur la terre battue la couche d'huile qui préservait le vin du contact de l'air. Dans la nuit de la cave, il prit un verre et il le goûta. Il gagna la cabane du jardin où il s'exerçait à la viole, moins, pour dire toute la vérité, dans l'inquiétude de donner de la gêne à ses filles que dans le souci où il était de n'être à portée d'aucune oreille et de pouvoir essayer les positions de la main et tous les mouvements possibles de son archet sans que personne au monde pût porter quelque jugement que ce fût sur ce qu'il lui prenait envie de faire. Il posa sur le tapis bleu clair qui recouvrait la table où il dépliait son pupitre la carafe de vin garnie de paille, le verre à vin à pied qu'il remplit, un plat d'étain contenant quelques gaufrettes enroulées et il joua le Tombeau des Regrets.
  Il n'eut pas besoin de se reporter à son livre. Sa main se dirigeait d'elle-même sur la touche de son instrument et il se prit à pleurer. Tandis que le chant montait, près de la porte une femme très pâle apparut qui lui souriait tout en posant le doigt sur son sourire en signe qu'elle ne parlerait pas et qu'il ne se dérangeât pas de ce qu'il était en train de faire. Elle contourna en silence le pupitre de Monsieur de Sainte Colombe. Elle s'assit sur le coffre à musique qui était dans le coin auprès de la table et du flacon de vin et elle l'écouta.
  C'était sa femme et ses larmes coulaient. Quand il leva les paupières, après qu'il eut terminé d'interpréter son morceau, elle n'était plus là. Il posa sa viole et, comme il tendait la main vers le plat d'étain, aux côtés de la fiasque, il vit le verre à moitié vide et il s'étonna qu'à côté de lui, sur le tapis bleu, une gaufrette fût à demi rongée.

 

I - Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

Comment les éléments du mythe d'Orphée présents dans le texte d'Ovide (texte A) sont-ils repris dans les trois autres textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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EUROPE DU SUD-EST
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation, du XVIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : François Rabelais, Pantagruel, Livre II, chapitre 8 (1532).
Texte B : Victor Hugo,« À propos d'Horace », Les Contemplations, Livre 1er, poème 13 (1855).
Texte C : Charles Péguy, « De Jean Coste », Les Cahiers de la Quinzaine (1902).
Texte D : Albert Camus, Le Premier homme (1994, publication posthume).

 

Texte A : François Rabelais, Pantagruel, Livre II, chapitre 8 (1532).

[Pantagruel est un géant. Au chapitre VIII, son père Gargantua lui adresse une lettre.]

  [...] C'est pourquoi, mon fils, je t'admoneste1 d'employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon2 : l'un peut te donner de la doctrine par ses instructions vivantes et vocales, l'autre3 par des exemples louables. J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement : d'abord la grecque, comme le veut Quintilien4. Puis la latine. Puis l'hébraïque pour l'Écriture sainte, ainsi que la chaldaïque et l'arabe. Et que tu formes ton style, pour la grecque à l'imitation de Platon, et pour la latine, de Cicéron. Qu'il n'y ait d'histoire que tu n'aies présente à la mémoire, à quoi t'aidera la cosmographie5. Les arts libéraux, géométrie, arithmétique, musique, je t'en ai donné quelque goût quand tu étais encore petit, vers tes cinq six ans. Continue le reste; et sache tous les canons6 d'astronomie; laisse l'astrologie divinatrice et l'art de Lulle7, abus et vanités. Du droit civil, je veux que tu saches par cœur les beaux textes, et que tu les rapproches de la philosophie.
  Quant à la connaissance des sciences naturelles, je veux que tu t'y adonnes avec zèle; qu'il n'y ait mer, rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l'air; tous les arbres, arbustes, et fruitiers des forêts, toutes les herbes de la terre; tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de l'Orient et de l'Afrique : que rien ne te soit inconnu.
  Puis avec soin, relis les livres des médecins: grecs, arabes, latins, sans mépriser les talmudistes et cabalistes8 : et, par de fréquentes dissections, acquiers la parfaite connaissance de ce second monde qu'est l'homme. Et, pendant quelques heures chaque jour, commence à apprendre les Saintes Écritures : d'abord le Nouveau Testament en grec, et les Épîtres des apôtres, puis en hébreu l'Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science. Car maintenant que tu te fais grand, et que tu deviens un homme, il te faudra sortir de cette tranquillité et de ce repos consacré aux études, et apprendre la chevalerie et les armes, pour défendre ma maison, et secourir nos amis dans leurs débats contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu essaies de tester combien tu as profité : ce que tu ne saurais mieux faire qu'en soutenant des thèses publiquement sur toutes choses, envers et contre tous, et en fréquentant les gens lettrés qui sont à Paris et ailleurs.
  Mais parce que, selon le sage Salomon9, sagesse n'entre pas dans une âme mauvaise, et que science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te faut servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en lui toutes tes pensées et tout ton espoir, et, par une foi orientée par la charité, lui être uni au point que tu n'en sois jamais séparé par le péché. Tiens pour suspects les abus du monde, et ne mets pas ton cœur aux choses vaines : car cette vie est transitoire, mais la Parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à ton prochain, quel qu'il soit, et aime-le comme toi-même. Révère tes précepteurs; fuis les rencontres des gens auxquels tu ne veux pas ressembler. Et les grâces que Dieu t'a données, ne les reçois pas en vain. Et, quand tu verras que tu as acquis tout le savoir de par-delà, reviens-t'en vers moi, afin que je te voie et te donne ma bénédiction avant de mourir.
  Mon fils, la paix et grâce du Seigneur soit avec toi. Amen.
  D'Utopie, 17 mars,
  ton père,
  GARGANTUA.

1. Je t'engage à.
2. Le nom de ce personnage est formé sur le grec « epistemè » qui veut dire « science ».
3. Paris.
4. Écrivain latin.
5. Histoire universelle.
6. Ensemble de règles.
7. Alchimiste espagnol.
8. Théologiens et savants juifs.
9. Célèbre roi biblique réputé pour sa sagesse et sa justice.


Texte B : Victor Hugo,« À propos d'Horace », Les Contemplations, Livre 1er, poème 13 (1855).

 [...]
Un jour, quand l'homme sera sage,
Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les sociétés difformes sentiront
Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des libres essors ayant sondé les règles,
On connaîtra la loi de croissance des aigles,
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
Alors, tout en laissant au sommet des études
Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,
Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,
C'est en les pénétrant d'explication tendre,
En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.
Homère emportera dans son vaste reflux
L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus
Une bête de somme attelée à Virgile1;
Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile
Devenir, sous le fouet d'un cuistre2 ou d'un abbé,
Le lourd cheval poussif du pensum3 embourbé.
Chaque village aura, dans un temple rustique,
Dans la lumière, au lieu du maglster4 antique,
Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
L'instituteur lucide et grave, magistrat
Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre
De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître
L'éternel écolier et l'éternel pédant.
L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.
Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;
Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
Enseigner au moineau par le hibou hagard.
Alors, le jeune esprit et le jeune regard
Se lèveront avec une clarté sereine
Vers la science auguste, aimable et souveraine;
Alors, plus de grimoire5 obscur, fade, étouffant;
Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,
Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,
Boire la petite âme à la coupe infinie.
Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre !

1. Poète latin, comme Horace.
2. Pédant; qui fait étalage de son savoir.
3. Travail supplémentaire imposé à un élève par punition. D'un mot latin signifiant « poids de laine à filer ».
4. En latin, « maître ».
5. Ouvrage ou discours Inintelligible; à l'origine, livre des sorciers pour évoquer les démons.

 

Texte C : Charles Péguy, « De Jean Coste », Les Cahiers de la Quinzaine (1902).

[Jean Coste ou L'Instituteur de village est un roman d'Antonin Lavergne, centré sur les conditions de vie d'un instituteur sous la Troisième République. À propos de ce roman, Péguy, dans la revue Les Cahiers de la Quinzaine, parle de l'enseignement.]

  Il ne faut pas que l'instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement; il convient qu'il y soit le représentant de l'humanité; ce n'est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n'est pas une majorité qu'il faut que l'instituteur dans la commune représente : il est le représentant né de personnages moins transitoires1, il est le seul et l'inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l'humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C'est pour cela qu'il ne peut pas assumer la représentation de la politique, parce qu'il ne peut pas cumuler les deux représentations.
  Mais pour cela, et nous devons avoir le courage de le répéter aux instituteurs, il est indispensable qu'ils se cultivent eux-mêmes; il ne s'agit pas d'enseigner à tort et à travers; il faut savoir ce que l'on enseigne, c'est-à-dire qu'il faut avoir commencé par s'enseigner soi-même; les hommes les plus éminents2 ne cessent pas de se cultiver, ou plutôt les hommes les plus éminents sont ceux qui n'ont pas cessé, qui ne cessent pas de se cultiver, de travailler; on n'a rien sans peine, et la vie est un perpétuel travail. Afin de s'assurer la clientèle des instituteurs, on leur a trop laissé croire que l'enseignement se conférait3. L'enseignement ne se confère pas : il se travaille, et se communique. On les a inondés de catéchismes républicains, de bréviaires4 laïques, de formulaires. C'était avantageux pour les auteurs de ces volumes, et pour les maisons d'édition. Mais ce n'est pas en récitant des bréviaires qu'un homme se forme, c'est en lisant, en regardant, en écoutant. Qu'on lise Rabelais ou Calvin, Molière ou Montaigne, Racine ou Descartes, Pascal ou Corneille, Rousseau ou Voltaire, Vigny ou Lamartine, c'est en lisant qu'un homme se forme, et non pas en récitant des manuels. Et c'est, aussi, en travaillant, modestement.

1. Qui ne dure pas longtemps.
2. Qui est au-dessus du niveau commun.
3. Donner, attribuer.
4. Livre de prières.

 

Texte D : Albert Camus, Le Premier homme (1994, publication posthume).

[Voici un extrait de ce roman autobiographique inachevé, publié après la mort de l'auteur qui a eu lieu en 1960. Le narrateur y parle de la famille, de l'école. Il consacre des pages à un instituteur, qu'il appelle d'abord M. Bernard, avant de lui donner son vrai nom, M. Germain.]

  Non, l'école ne leur fournissait pas seulement une évasion à la vie de famille. Dans la classe de M. Bernard, du moins, elle nourrissait en eux une faim plus essentielle encore à l'enfant qu'à l'homme et qui est la faim de la découverte. Dans les autres classes on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave les oies. On leur présentait une nourriture toute faite en les priant de vouloir bien l'avaler. Dans la classe de M. Germain, pour la première fois ils sentaient qu'ils existaient et qu'ils étaient l'objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde. Et même leur maître ne se vouait pas seulement à leur apprendre ce qu'il était payé pour leur enseigner, il les accueillait avec simplicité dans sa vie personnelle, il la vivait avec eux, leur racontant son enfance, et l'histoire d'enfants qu'il avait connus, leur exposait ses points de vue, non point ses idées, car il était par exemple anticlérical1 comme beaucoup de ses confrères et n'avait jamais en classe un seul mot contre la religion, ni contre rien de ce qui pouvait être l'objet d'un choix ou d'une conviction, mais il n'en condamnait qu'avec plus de force ce qui ne souffrait pas la discussion, le vol, la délation, l'indélicatesse, la malpropreté.

1. Opposé au clergé.

 

I - Vous répondrez à la question posée en vous appuyant avec précision sur les quatre textes du corpus (4 points) :

Quelles réflexions sur l'éducation ces textes proposent-ils ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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