LES SUJETS DE L’EAF 2004 - suite

 

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séries technologiques  (Polynésie)
série L  (Polynésie)
série ES / S
 (Polynésie).
session de septembre.

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A :
La Fontaine, « À Monseigneur le Dauphin », Préface aux Fables, 1668
Texte B : Charles Perrault, Préface des Contes en vers, 1695
Texte C : Charles Perrault, « Les Fées », Histoires ou contes du temps passé avec des moralités, 1697.

 

Texte A : La Fontaine, « À Monseigneur le Dauphin », Préface aux Fables, 1668.

MONSEIGNEUR,

  S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres, on peut dire que c'est la manière dont Ésope1 a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des anciens a jugé qu'ils n'y étaient pas inutiles. J'ose, MONSEIGNEUR, vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont permis aux princes; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L'apparence en est puérile, je le confesse; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités importantes.
   Je ne doute point, MONSEIGNEUR, que vous ne regardiez favorablement des inventions si utiles et tout ensemble si agréables, car peut-on souhaiter davantage que ces deux points ? Ce sont eux qui ont introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de les joindre l'un avec l'autre. La lecture de son ouvrage répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui apprend à se connaître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et tandis qu'elle croit faire toute autre chose. C'est une adresse dont s'est servi très heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous apprenez sans peine, ou, pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache.

1. Ésope : fabuliste grec dont s'est inspiré La Fontaine.

 

Texte B : Charles Perrault, Préface des Contes en vers, 1695.

   [Les gens de bon goût] ont été bien aise de remarquer que ces bagatelles n'étaient pas de pures bagatelles, qu'elles renfermaient une morale utile, et que le récit enjoué1 dont elles étaient enveloppées n'avait été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l'esprit et d,'une manière qui instruisît et divertit tout ensemble. [... ] La plupart de celles [des fables] qui nous restent des anciens n'ont été faites que pour plaire sans égard aux bonnes mœurs qu'ils négligeaient beaucoup. Il n'en est pas de même pour les contes que nos aïeux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs Fables; mais ils ont toujours eu un très grand soin que leurs contes renfermassent une moralité louable et instructive.

1. récit enjoué : récit gai et divertissant.

 

Texte C : Charles Perrault, « Les Fées », Histoires ou contes du temps passé avec des moralités, 1697.

   Il était une fois une veuve qui avait deux filles; l'aînée lui ressemblait si fort et d'humeur et de visage, que qui la voyait voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son Père pour la douceur et pour l'honnêteté, était avec cela une des plus belles filles qu'on eût su voir. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.
   Il fallait entre autres choses que cette pauvre enfant allât deux fois le jour puiser de l'eau à une grande demi-lieue du logis, et qu'elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu'elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire. « Oui-dà, ma bonne mère », dit cette belle fille; et rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l'eau au plus bel endroit de la fontaine, et la lui présenta, soutenant toujours la cruche afin qu'elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit : « Vous êtes si belle, si bonne, et si honnête, que je ne puis m'empêcher de vous faire un don (car c'était une fée qui avait pris la forme d'un pauvre femme de village, pour voir jusqu'où irait l'honnêteté de cette jeune fille). Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. » Lorsque cette belle fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. « Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d'avoir tardé si longtemps »; et en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles, et deux gros diamants. « Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée; je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et des diamants; d'où vient cela, ma fille ? » (ce fut là la première fois qu'elle l'appela sa fille). La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.
« Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille; tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la, bouche de votre sœur quand elle parle; ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même don ? Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. - Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine. - Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l'heure1.» Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine qu'elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue qui vint lui demander à boire : c'était la même fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille. « Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ? Justement j'ai apporté un flacon d'argent tout exprès pour donner à boire à Madame ! J'en suis d'avis, buvez à même si vous voulez. - Vous n'êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Hé bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu'à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent ou un crapaud. » D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : « Hé bien, ma fille ! - Hé bien ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères, et deux crapauds. - 0 ciel ! s'écria la mère, que vois-je là ? C'est sa sœur qui en est cause, elle me le paiera » ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine. Le fils du Roi qui revenait de la chasse la rencontra et la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule et ce qu'elle avait à pleurer. « Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis. » Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles, et autant de diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux, et considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au palais du roi son père, où il l'épousa. Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.

MORALITÉ

Les diamants et les pistoles2
Peuvent beaucoup sur les esprits;
Cependant les douces paroles
Ont encor plus de force, et sont d'un plus grand prix.

AUTRE MORALITÉ

L'honnêteté coûte des soins,
Et veut un peu de complaisance,
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.

1. tout à l'heure : tout de suite.
2. pistoles : ancienne monnaie d'or.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (6 points) :

1. La préface de La Fontaine et celle de Perrault défendent une même idée sur la manière d'instruire les lecteurs. Précisez laquelle. (3 points)
2. Dites si la moralité du conte est nécessaire. Justifiez votre réponse. (3 points)

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets (14 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A :
Alexandre Dumas, Antony, acte III, scène 3, 1831
Texte B : Alfred de Vigny, Chatterton, acte III, scène 1, 1835
Texte C : Albert Camus, Le Malentendu, acte I, scène 1, 1944
Texte D : Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte I, scène 1, 1960.

 

Texte A : Alexandre Dumas, Antony, Acte III, Scène 3, 1831.

 [Antony est amoureux d'Adèle, une femme mariée, qui voyage pour rejoindre son époux. En chemin, elle doit faire étape dans une auberge où Antony l'a précédée. Il a donné de l'argent à l'aubergiste pour pouvoir réaliser son projet : attendre Adèle et l'enlever au cours de la nuit.]

ANTONY, seul.
   — Ah ! me voilà seul enfin !... Examinons... Ces deux chambres communiquent entre elles... Oui, mais de chaque côté la porte se ferme en dedans... Enfer !... Ce cabinet1 ?... Aucune issue ! Si je démontais ce verrou ?... On pourrait le voir... Cette croisée ?... Ah ! le balcon sert pour les deux fenêtres... Une véritable terrasse. (Il rit.) Ah ! C'est bien... Je suis écrasé. (Il s'assied.) Oh ! comme elle m'a trompé ! je ne la croyais pas si fausse... Pauvre sot, qui te fiais à son sourire, à sa voix émue, et qui, un instant, comme un insensé, t'étais repris au bonheur, et qui avais pris un éclair pour le jour !... Pauvre sot, qui ne sais pas lire dans un sourire, qui ne sais rien deviner dans une voix, et qui, la tenant dans tes bras, ne l'as pas étouffée, afin qu'elle ne fût pas à un autre... (Il se lève.) Et si elle allait arriver avant que Louis, qu'elle connaît, fût parti avec les chevaux... Malheur !... Non, l'on n'aperçoit pas encore la voiture. (II s'assied.) Elle vient, s'applaudissant de m'avoir trompé, et, dans les bras de son mari, elle lui racontera tout ;... elle lui dira que j'étais à ses pieds... oubliant mon nom d'homme et rampant; elle lui dira qu'elle m'a repoussé; puis, entre deux baisers, ils riront de l'insensé Antony, d'Antony le bâtard !... Eux, rire !... mille démons ! (II frappe la table de son poignard, et le fer y disparaît presque entièrement. Riant.) Elle est bonne, la lame de ce poignard ! (Se levant et courant à la fenêtre.) Louis part enfin... Qu'elle arrive maintenant... [...]

1. cabinet : petite pièce où l'on se retire pour étudier.

 

Texte B : Alfred de Vigny, Chatterton, Acte III, Scène 1, 1835.

[Chatterton, jeune poète pauvre, vit chez un couple de grands bourgeois : John Bell et son épouse Kitty, dont il est amoureux. Il cherche l'inspiration et expose le problème fondamental auquel tout écrivain est, selon lui, nécessairement confronté.]

La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit misérable et en désordre.

CHATTERTON. Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.
 
 — Il est certain qu'elle ne m'aime pas. - Et moi... je n'y veux plus penser. - Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante. - Me voilà seul en face de mon travail. - Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon ! de saluer et de serrer la main ! Toute cette comédie est jouée : j'en commence une autre avec moi-même. - Il faut, à cette heure, que ma volonté soit assez puissante pour saisir mon âme, et l'emporter tour à tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans le fantôme de ceux que j'invente ! Ou bien il faut que, devant Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par l'autre : le troubadour1 par le mendiant. Voilà les deux poésies possibles, ça ne va pas plus loin que cela ! Les divertir ou leur faire pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire trafic de cette singerie ! Ouvrir son cœur pour le mettre en étalage sur un comptoir ! S'il a des blessures, tant mieux ! il a plus de prix; tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher ! (Il se lève) Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore dans cette condition ! (ll rit et se rassied. - Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.) Non, non !
  L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux ! Tu perds ton temps en réfléchissant : tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu es un pauvre. - Entends-tu bien ? un pauvre !
  Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une minute stérile. - Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu ! Ce qui rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un shelling2 ; la pensée n'a pas cours sur la place3.[...]

1. poète et musicien du Moyen Age.
2. pièce de monnaie.
3. la pensée n'a aucune valeur dans la société.

 

Texte C : Albert Camus, Le Malentendu, Acte I, Scène 1, 1944.

Midi. La salle commune de l'auberge. Elle est propre et claire. Tout y est net.

SCÈNE PREMIÈRE

LA MÈRE. — Il reviendra.
MARTHA. — II te l'a dit ?
LA MÈRE. — Oui. Quand tu es sortie.
MARTHA. — Il reviendra seul ?
LA MÈRE. — Je ne sais pas.
MARTHA. — Est-il riche ?
LA MÈRE. — Il ne s'est pas inquiété du prix.
MARTHA. — S'il est riche, tant mieux. Mais il faut aussi qu'il soit seul.
LA MÈRE, avec lassitude. — Seul et riche, oui. Et alors nous devrons recommencer.
MARTHA. — Nous recommencerons en effet. Mais nous serons payées de notre peine.
Un silence. Martha regarde sa mère.
Mère, vous êtes singulière. Je vous reconnais mal depuis quelque temps.
LA MÈRE. — Je suis fatiguée, ma fille, rien de plus. Je voudrais me reposer.
MARTHA. — Je puis prendre sur moi ce qui vous reste encore à faire dans la maison. Vous aurez ainsi toutes vos journées.
LA MÈRE. — Ce n'est pas exactement de ce repos que je parle. Non, c'est un rêve de vieille femme. J'aspire seulement à la paix, à un peu d'abandon. (Elle rit faiblement.) Cela est stupide à dire, Martha, mais il y a des soirs où je me sentirais presque des goûts de religion.
MARTHA. — Vous n'êtes pas si vieille, ma mère, qu'il faille en venir là. Vous avez mieux à faire.
LA MÈRE. — Tu sais bien que je plaisante. Mais quoi ! À la fin d'une vie, on peut bien se laisser aller. On ne peut pas toujours se raidir et se durcir comme tu le fais, Martha. Ce n'est pas de ton âge non plus. Et je connais bien des filles, nées la même année que toi, qui ne songent qu'à des folies.
MARTHA. — Leurs folies ne sont rien auprès des nôtres, vous le savez.
LA MÈRE. — Laissons cela.
MARTHA, lentement. — On dirait qu'il est maintenant des mots qui vous brûlent la bouche.
LA MÈRE. — Qu'est-ce que cela peut te faire, si je ne recule pas devant les actes ? Mais qu'importe ! Je voulais seulement dire que j'aimerais quelquefois te voir sourire.
MARTHA. — Cela m'arrive, je vous le jure.
LA MÈRE. — Je ne t'ai jamais vue ainsi.
MARTHA. — C'est que je souris dans ma chambre, aux heures où je suis seule.
LA MÈRE, la regardant attentivement. — Quel dur visage est le tien, Martha !
MARTHA, s'approchant et avec calme. — Ne l'aimez-vous donc pas ?
LA MÈRE, la regardant toujours, après un silence. — Je crois que oui, pourtant.
MARTHA, avec agitation. — Ah ! mère ! Quand nous aurons amassé beaucoup d'argent et que nous pourrons quitter ces terres sans horizon, quand nous laisserons derrière nous cette auberge et cette ville pluvieuse, et que nous oublierons ce pays d'ombre, le jour où nous serons enfin devant la mer dont j'ai tant rêvé, ce jour-là, vous me verrez sourire. Mais il faut beaucoup d'argent pour vivre devant la mer. C'est pour cela qu'il ne faut pas avoir peur des mots. C'est pour cela qu'il faut s'occuper de celui qui doit venir. S'il est suffisamment riche, ma liberté commencera peut-être avec lui. Vous a-t-il parlé longuement, mère ?
LA MÈRE. — Non. Deux phrases en tout.
MARTHA. — De quel air vous a-t-il demandé sa chambre ?
LA MÈRE. — Je ne sais pas. Je vois mal et je l'ai mal regardé. Je sais, par expérience, qu'il vaut mieux ne pas les regarder. Il est plus facile de tuer ce qu'on ne connaît pas. (Un temps.) Réjouis-toi, je n'ai pas peur des mots maintenant. [...]

 

Texte D : Eugène Ionesco, Rhinocéros, Acte I, Scène 1, 1960.

 Avant le lever du rideau, on entend carillonner. Le carillon cessera quelques secondes après le lever du rideau. Lorsque le rideau se lève, une femme portant sous un bras un panier à provisions vide, et sous l'autre un chat, traverse en silence la scène, de droite à gauche. A son passage, l'épicière ouvre la porte de la boutique et la regarde passer.

L'ÉPICIÈRE. - Ah, celle-là ! (A son mari qui est dans la boutique.) Ah, celle-là, elle est fière. Elle ne veut plus acheter chez nous. (L'épicière disparaît, plateau vide, quelques secondes.)
Par la droite, apparaît Jean; en même temps par la gauche, apparaît Bérenger. Jean est très soigneusement vêtu, costume marron, cravate rouge, faux col amidonné, chapeau marron. Il est un peu rougeaud de figure. Il a des souliers jaunes, bien cirés; Bérenger n'est pas rasé, il est tête nue, les cheveux mal peignés, les vêtements chiffonnés; tout exprime chez lui la négligence, il a l'air fatigué, somnolent ; de temps à autre, il bâille.
JEAN, venant de la droite. - Vous voilà tout de même, Bérenger.
BÉRENGER, venant de la gauche. - Bonjour, Jean.
JEAN - Toujours en retard, évidemment ! (Il regarde sa montre-bracelet.) Nous avions rendez-vous à onze heures trente. Il est bientôt midi.
BÉRENGER. - Excusez-moi. Vous m'attendez depuis longtemps ?
JEAN. - Non. J'arrive, vous voyez bien. (Ils vont s'asseoir à une des tables de la terrasse du café.)
BÉRENGER.- Alors, je me sens moins coupable, puisque ... vous-même...
JEAN.- Moi, c'est pas pareil, je n'aime pas attendre, je n'ai pas de temps à perdre. Comme vous ne venez jamais à l'heure, je viens exprès en retard, au moment où je suppose avoir la chance de vous trouver.
BÉRENGER.- C'est juste... c'est juste, pourtant...
JEAN.- Vous ne pouvez affirmer que vous venez à l'heure convenue !
BÉRENGER.- Évidemment... je ne pourrais l'affirmer.
(Jean et Bérenger se sont assis.)
JEAN.- Vous voyez bien.
BÉRENGER.- Qu'est-ce que vous buvez ?
JEAN.- Vous avez soif, vous, dès le matin ?
BÉRENGER.- Il fait tellement chaud, tellement sec.
JEAN.- Plus on boit, plus on a soif, dit la science populaire...
BÉRENGER.- Il ferait moins sec, on aurait moins soif si on pouvait faire venir dans notre ciel des nuages scientifiques.
JEAN, examinant Bérenger.- Ça ne ferait pas votre affaire. Ce n'est pas d'eau que vous avez soif, mon cher Bérenger...
BÉRENGER.- Que voulez-vous dire par là, mon cher Jean ?
JEAN.- Vous me comprenez très bien. Je parle de l'aridité de votre gosier. C'est une terre insatiable.
BÉRENGER.- Votre comparaison, il me semble...
JEAN, l'interrompant. - Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BÉRENGER.- Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN.- Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BÉRENGER.- J'ai un peu mal aux cheveux...
JEAN.- Vous puez l'alcool !
BÉRENGER.- J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !
JEAN.- Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BÉRENGER.- Ah non, en semaine c'est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN.- Et votre cravate, où est-elle ? Vous l'avez perdue dans vos ébats !
BÉRENGER, mettant la main à son cou. - Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?
JEAN, sortant une cravate de la poche de son veston. - Tenez, mettez celle-ci.
BÉRENGER.- Oh, merci, vous êtes bien obligeant.
(Il noue la cravate à son cou.)
JEAN, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. - Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne ! (Il sort un peigne de l'autre poche de son veston.)
BÉRENGER, prenant le peigne.- Merci. (Il se peigne vaguement.)
JEAN.- Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. (Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s'y examine; en se regardant dans la glace, il tire la langue.)
BÉRENGER.- J'ai la langue bien chargée.
JEAN, reprenant la glace et la remettant dans sa poche. - Ce n'est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger, et le remet dans sa poche.) La cirrhose vous menace, mon ami.
BÉRENGER, inquiet - Vous croyez ?...
JEAN, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate.- Gardez la cravate, j'en ai en réserve.
BÉRENGER, admiratif. - Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d'inspecter Bérenger - Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers ... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre ! ... Vos épaules...
BÉRENGER.- Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules ?...
JEAN.- Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi. Cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche; Jean écarte la tête.) Oh là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BÉRENGER.- Je ne m'en souviens pas.
JEAN.- C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.
BÉRENGER.- Vous êtes bien sévère...
JEAN.- On le serait à moins !
BÉRENGER.- Écoutez, Jean. Je n'ai guère de distractions, on s'ennuie dans cette ville, je ne suis pas fait pour le travail que j'ai... tous les jours, au bureau, pendant huit heures, trois semaines seulement de vacances en été ! Le samedi soir, je suis plutôt fatigué, alors, vous me comprenez, pour me détendre...
[...]

 

ÉCRITURE

I . Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (6 points) :
1. En quoi les textes A et B se distinguent-ils des textes C et D ?  (3 points)
2. Dans ces textes, des informations guident le metteur en scène pour la représentation des personnages. Vous en identifierez au moins trois, de types différents, en donnant des exemples. (3 points)

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets (14 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objets d'étude : Le théâtre, texte et représentation. Convaincre, persuader, délibérer
Textes :
Texte A - Molière, Le Dépit amoureux, acte IV, scène III (1656)
Texte B - Marivaux, La Double Inconstance, acte I, scène IV (1723)
Texte C -
August Strindberg, Père, acte II, scène V (1887)
Texte D -
Jean-Paul Sartre, Les Mains sales, sixième tableau, scène II (1948).

 

Texte A -  Molière, Le Dépit amoureux, acte IV, scène III (1656).

 [Éraste et Lucile s'aiment, mais Éraste croit que Lucile a épousé Valère et lui fait de violents reproches injustifiés. Le malentendu les amène au bord de la rupture.]

                    LUCILE
Quand on aime les gens, on les traite autrement;
On fait de leur personne un meilleur jugement.
                   ÉRASTE
Quand on aime les gens, on peut de jalousie,
Sur beaucoup d'apparence, avoir l'âme saisie :
Mais alors qu'on les aime, on ne peut en effet
Se résoudre à les perdre; et vous, vous l'avez fait.
                   LUCILE
La pure jalousie est plus respectueuse.
                   ÉRASTE
On voit d'un œil plus doux une offense amoureuse.
                   LUCILE
Non, votre cœur, Éraste, était mal enflammé.
                   ÉRASTE
Non, Lucile, jamais vous ne m'avez aimé.
                   LUCILE
Eh ! je crois que cela faiblement vous soucie :
Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie,
Si je... Mais laissons là ces discours superflus :
Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.
                  ÉRASTE
Pourquoi ?
                  LUCILE
              Par la raison que nous rompons ensemble,
Et que cela n'est plus de saison, ce me semble.
                  ÉRASTE
Nous rompons ?
                  LUCILE
                   Oui, vraiment; quoi ? n'en est-ce pas fait ?
                  ÉRASTE
Et vous voyez cela d'un esprit satisfait ?
                  LUCILE
Comme vous.
                  ÉRASTE
                  Comme moi !
                  LUCILE
                                 Sans doute. C'est faiblesse
De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.
                 ÉRASTE
Mais, cruelle, c'est vous qui l'avez bien voulu.
                 LUCILE
Moi ? point du tout; c'est vous qui l'avez résolu.
                 ÉRASTE
Moi ? je vous ai cru là faire un plaisir extrême.
                 LUCILE
Point, vous avez voulu vous contenter vous-même.
                 ÉRASTE
Mais si mon cœur encor revoulait sa prison ?
Si, tout fâché qu'il est, il demandait pardon ?...
                  LUCILE
Non, non, n'en faites rien; ma faiblesse est trop grande,
J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande.
                 ÉRASTE
Ah ! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder,
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander :
Consentez-y, madame; une flamme si belle,
Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle.
Je le demande enfin, me l'accorderez-vous,
Ce pardon obligeant ?
                  LUCILE
                            Ramenez-moi chez nous.

 

Texte B - Marivaux, La Double Inconstance, acte I, scène IV (1723).

 [...]
TRIVELIN. — Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l'amitié du Prince ?
ARLEQUIN. — Bon ! mon ami ne serait pas seulement mon camarade.
TRIVELIN. — Mais les richesses que vous promet cette amitié...
ARLEQUIN. — On n'a que faire de toutes ces babioles-là, quand on se porte bien, qu'on a bon appétit et de quoi vivre.
TRIVELIN. — Vous ignorez le prix de ce que vous refusez.
ARLEQUIN, d'un air négligent. — C'est à cause de cela que je n'y perds rien.
TRIVELIN. — Maison à la ville, maison à la campagne.
ARLEQUIN. — Ah, que cela est beau ! il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse; qui est-ce qui habitera ma maison de ville quand je serai à ma maison de campagne ?
TRIVELIN. — Parbleu ! vos valets.
ARLEQUIN-. — Mes valets ? Qu'ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois ?
TRIVELIN, riant. — Non, que je pense; vous ne serez pas en deux endroits en même temps.
ARLEQUIN. — Eh bien, innocent que vous êtes, si je n'ai pas ce secret-là, il est inutile d'avoir deux maisons.
TRIVELIN. — Quand il vous plaira, vous irez de l'une à l'autre.
ARLEQUIN. — A ce compte, je donnerai donc ma maîtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent ?
TRIVELIN. — Mais rien ne vous touche, vous êtes bien étrange ! Cependant tout le monde est charmé d'avoir de grands appartements, nombre de domestiques...
ARLEQUIN. — Il ne me faut qu'une chambre; je n'aime point à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidèle, plus affectionné à mon service que moi.
TRIVELIN. — Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors; mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d'avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l'agrément d'être meublé superbement ?
ARLEQUIN. — Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent; dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s'asseoir, prendre ses repas et se coucher ? Eh bien, avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé ? N'ai-je pas toutes mes commodités ? Oh, mais je n'ai point de carrosse ? Eh bien (en montrant ses jambes), je ne verserai point.  Ne voilà-t-il pas un équipage que ma mère m'a donné ? N'est-ce pas de bonnes jambes ? Eh morbleu, il n'y a pas de raison à vous d'avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux, laissez vos chevaux à tant d'honnêtes laboureurs qui n'en ont point, cela nous fera du pain; vous marcherez, et vous n'aurez pas les gouttes.
TRIVELIN. — Têtubleu ! vous êtes vif : si l'on vous en croyait, on ne pourrait fournir les hommes de souliers.
ARLEQUIN, brusquement. — Ils porteraient des sabots. Mais je commence à m'ennuyer de tous vos contes : vous m'avez promis de me montrer Silvia, et un honnête homme n'a que sa parole.
[...]

 

Texte C - August Strindberg, Père, acte II, scène V (1887).

[Un mari et sa femme se déchirent à propos de l'éducation de leur fille.]

LE CAPITAINE.— Je sens que dans cette guerre un de nous doit succomber.
LAURA.— Qui ?
LE CAPITAINE.— Le plus faible, naturellement.
LAURA.— Et le plus fort a raison ?
LE CAPITAINE.— Toujours, puisqu'il a le pouvoir.
LAURA.— Alors j'ai raison.
LE CAPITAINE.— Alors, tu as déjà le pouvoir ?
LAURA.— Et même un pouvoir légal, quand demain je te ferai mettre sous tutelle.
LE CAPITAINE.— Sous tutelle ?
LAURA.— Oui. Et j'élèverai mon enfant sans écouter tes divagations.
LE CAPITAINE.— Et qui paiera son éducation quand je ne serai plus là ?
LAURA.— Ta pension.
LE CAPITAINE (s'approchant d'elle, menaçant).— Et comment me feras-tu mettre sous tutelle ?
LAURA (sortant une lettre).— Par cette lettre, dont une copie certifiée conforme se trouve au tribunal de tutelle.
LE CAPITAINE.— Quelle lettre ?
LAURA (se dirigeant à reculons vers la porte de gauche).— Ta lettre. Où tu déclares au médecin que tu es fou.
Le capitaine la regarde, stupéfait.
LAURA.— A présent, tu as rempli ton office, hélas indispensable, de père et de nourricier. Tu ne sers plus à rien, et tu dois partir. Tu dois partir parce que, tu l'as constaté, mon intelligence est aussi forte que mon vouloir, et que tu as refusé de rester et de l'admettre.
Le capitaine se dirige vers la table, se saisit de la lampe allumée et la jette en direction de Laura, qui s'esquive à reculons par la porte.

 

Texte D - Jean-Paul Sartre, Les Mains sales, sixième tableau, scène II (1948).

[Pendant la Seconde Guerre mondiale, dans un pays imaginaire de l'Est, Hugo, un jeune bourgeois idéaliste, a adhéré au parti communiste et il est chargé de tuer Hoederer, un des dirigeants considéré comme traître. Pour cela il est devenu son secrétaire particulier.]

HOEDERER.— De toute façon. tu ne pourrais pas faire un tueur. C'est une affaire de vocation.
HUGO.— N'importe qui peut tuer si le Parti le commande.
HOEDERER.— Si le Parti te commandait de danser sur une corde raide, tu crois que tu pourrais y arriver ? On est tueur de naissance. Toi, tu réfléchis trop : tu ne pourrais pas.
HUGO. Je pourrais si je l'avais décidé.
HOEDERER.— Tu pourrais me descendre froidement d'une balle entre les deux yeux parce que je ne suis pas de ton avis sur la politique ?
HUGO.— Oui, si je t'avais décidé ou si le Parti me l'avait commandé.
HOEDERER.— Tu m'étonnes. (Hugo va pour plonger la main dans sa poche, mais Hoederer la lui saisit et l'élève légèrement au-dessus de la table.) Suppose que cette main tienne une arme et que ce doigt-là soit posé sur la gâchette
HUGO.— Lâchez ma main.
HOEDERER sans le lâcher.— Suppose que je sois devant toi, exactement comme je suis et que tu me vises.
HUGO.— Lâchez-moi et travaillons.
HOEDERER.— Tu me regardes et au moment de tirer, voilà que tu penses : « Si c'était lui qui avait raison ? » Tu te rends compte ?
HUGO.— Je n'y penserais pas. Je ne penserais à rien d'autre qu'à tuer.
HOEDERER.— Tu y penserais : un intellectuel, il faut que ça pense. Avant même de presser sur la gâchette tu aurais déjà vu toutes les conséquences possibles de ton acte : tout le travail d'une vie en ruine; une politique flanquée par terre, personne pour me remplacer, le Parti condamné peut-être à ne jamais prendre le pouvoir...
HUGO.— Je vous dis que je n'y penserais pas
HOEDERER.— Tu ne pourrais pas t'en empêcher.

 

ÉCRITURE

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
        De quelles façons ces quatre extraits marquent-ils l'opposition entre les personnages ? Vous prendrez en compte les situations dans lesquelles ces oppositions s'inscrivent, ainsi que les éléments stylistiques qui les soulignent.

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes :
Texte A - Victor HUGO, « Demain, dès l'aube...», Les Contemplations (1856)
Texte B - Guillaume APOLLINAIRE, « Si je mourais là-bas...», Poèmes à Lou  (1915)
Texte C - Pierre de RONSARD, « Je n'ai plus que les os...», Derniers vers (1586).

 

Texte A - Victor HUGO, « Demain, dès l'aube...», Les Contemplations (1856).

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
 
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
 
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur1,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

1. Harfleur : port de Normandie.

 

Texte B - Guillaume APOLLINAIRE, « Si je mourais là-bas...», Poèmes à Lou  (1915).

Si je mourais là-bas sur le front de l'armée
Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée
Et puis mon souvenir s'éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l'armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

Et puis ce souvenir éclaté dans l'espace
Couvrirait de mon sang le monde tout entier
La mer les monts les vals et l'étoile qui passe
Les soleils merveilleux mûrissant dans l'espace
Comme font les fruits d'or autour de Baratier1

Souvenir oublié vivant dans toutes choses
Je rougirais le bout de tes jolis seins roses
Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants
Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses
Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

Le fatal giclement de mon sang sur le monde
Donnerait au soleil plus de vive clarté
Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l'onde
Un amour inouï descendrait sur le monde
L'amant serait plus fort dans ton corps écarté

Lou si je meurs là-bas souvenir qu'on oublie
— Souviens-t'en quelquefois aux instants de folie
De jeunesse et d'amour et d'éclatante ardeur —
Mon sang c'est la fontaine ardente du bonheur
Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

Ô mon unique amour et ma grande folie

1. Baratier : général français mort au combat en 1917.

 

Texte C - Pierre de RONSARD, « Je n'ai plus que les os...», Derniers vers (1586).

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait1 de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils2, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;
Adieu, plaisant Soleil, mon œil est étoupé3,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.

1. le trait : la flèche.
2. son fils : il s'agit d'Asclépios, dieu de la médecine.
3. étoupé : au sens figuré, "voilé".

 

ÉCRITURE

I. Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :
        Comparez les situations d'énonciation de ces trois poèmes : en quoi la mort concerne-t-elle chacun des locuteurs ?

II. Vous traiterez ensuite un de ces sujets (16 points) :

  • Commentaire :
    Vous ferez le commentaire du texte de Guillaume Apollinaire (texte B).
  • Dissertation :
    Vous vous demanderez dans quelle mesure la poésie permet le dépassement d'une épreuve. Vous vous appuierez sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe, et sur vos lectures personnelles.
  • Invention :
    Vous écrirez un dialogue entre un interlocuteur qui pense que la poésie permet d'exprimer une expérience personnelle, et un autre qui, au contraire, la critique en l'accusant d'être un travestissement, voire une trahison, de cette expérience.

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A :
 Sur la banqueroute, 1789, Mirabeau
Texte B : Appel à l'Assemblée législative, 1792, Danton
Texte C : Commémoration de la libération de Paris, 1958, André Malraux
Texte D : Allocution radiotélévisée, 25 avril 1969, Charles de Gaulle.

 

Texte A :  Sur la banqueroute, 1789, Mirabeau.

 [Mirabeau, dans un discours devant l'Assemblée des députés, plaide pour que chaque citoyen contribue à combler le déficit du budget de l'État.]

  Mes amis, écoutez un mot, un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandage ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. II faut le combler ce gouffre effroyable ! eh bien, voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume... Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes ! Précipitez-les dans l'abîme ! il va se refermer... vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents ! hommes pusillanimes1 ! Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute2 ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, car enfin cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'avez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contrecoups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter3, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ?
  Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni fa délicatesse ?... Non, vous périrez, et dans la conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances.
  Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'élan de patriotisme, d'évocation de patriotisme. Ah ! ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! Eh ! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique, et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus, comme autrefois : donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? Je ne vous dis plus : eh ! quels titres avez-vous à la liberté. quels moyens vous resteront pour la maintenir si, dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus, si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le garant de votre Constitution ? Je vous dis : Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle, et les premiers intéressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.

1.pusillanimes : qui manquent de courage.
2. banqueroute : faillite financière de l'État.
3. sustenter : alimenter.

 

Texte B : Appel à l'Assemblée législative, 1792, Danton.

[Alors que les Prussiens assiègent Verdun, Danton prononce cet appel à la mobilisation devant l'Assemblée législative.]

  II est bien satisfaisant, messieurs, pour les ministres du peuple libre d'avoir à lui annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle, tout brûle de combattre.
  Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de vos ennemis. Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui proposerait de se rendre.
  Une partie du peuple va se porter aux frontières; une autre va creuser des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra l'intérieur de nos villes.
  Paris va seconder ces grands efforts. Les commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle, l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de la patrie.
  C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarer que la capitale a bien mérité de la France entière; c'est en ce moment que l'Assemblée nationale va devenir un véritable Comité de guerre.
  Nous demandons que vous concouriez, avec nous, à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne, ou de remettre ses armes, soit puni de mort.
  Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoyé des courriers dans tous les départements pour les avertir des décrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. (On applaudit). Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace et la France est sauvée ! (Les applaudissements recommencent.)

 

Texte C : Commémoration de la libération de Paris, 1958, André Malraux.

[En août 1944, les Allemands évacuent Paris. Le discours d André Malraux, prononcé en 1958, célèbre cet événement.]

  Et toute !a France apprenait que Paris s'était libéré lui-même : ceux de la première armée en marche vers le Rhin, ceux des maquis au combat pour les rejoindre au-delà de leurs provinces reconquises, la France combattante et la France prisonnière dans les camps d'extermination, celle de la joie et celle de l'enfer.
  Alors, dans tous les bagnes depuis la Forêt-Noire jusqu'à la Baltique, l'immense cortège des ombres qui survivaient encore se leva sur ses jambes flageolantes. Et le peuple de ceux dont la technique concentrationnaire avait tenté de faire des esclaves parce qu'ils avaient été parfois des héros, le peuple dérisoire des tondus et des rayés, notre peuple ! pas encore délivré, encore en face de la mort, ressentit que même s'il ne devait jamais revoir la France, il mourrait avec une âme de vainqueur.
  Telle est la simple et grande histoire que nous commémorons aujourd'hui - peut-être parce qu'aujourd'hui, la France ose la regarder en face. Jeunesse à qui elle appartient, avant que sonnent de nouveau toutes les cloches de Paris, les témoins qui m'entourent, et la poignante assemblée d'ombres que j'évoquais tout à l'heure, te disent avec la voix presque basse qui éveille les dormeurs : « Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, ces cloches d'anniversaire qui sonneront comme celles d'il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi. »

 

Texte D : Allocution radiotélévisée, 25 avril 1969, Charles de Gaulle.

 [A la veille d'un référendum sur une réforme de l'État, Charles de Gaulle, Président de la République, s'adresse au peuple français.]

  Françaises. Français,

  Vous, à qui si souvent j'ai parlé pour la France, sachez que votre réponse dimanche va engager son destin parce que d'abord il s'agit d'apporter à la structure de notre pays un changement très considérable. C'est beaucoup de faire renaître nos anciennes provinces, aménagées à la moderne sous la forme de régions; de leur donner les moyens nécessaires pour que chacune règle ses propres affaires tout en jouant son rôle à elle dans notre ensemble national; d'en faire des centres où l'initiative, l'activité, la vie s'épanouissent sur place. C'est beaucoup de réunir le Sénat et le Conseil économique et social en une seule assemblée, délibérant par priorité et publiquement de tous les projets de loi au lieu d'être - chacun de son côté -- réduits à des interventions obscures et accessoires. C'est beaucoup d'associer la représentation des activités productrices et des forces vives de notre peuple à toutes les mesures locales et législatives concernant son existence et son développement.
  Votre réponse va engager le destin de la France, parce que la réforme fait partie intégrante de la participation qu'exige désormais l'équilibre de la société moderne. La refuser, c'est s'opposer dans un domaine essentiel à cette transformation sociale, morale, humaine, faute de laquelle nous irons à de désastreuses secousses. L'adopter, c'est faire un pas décisif sur le chemin qui doit nous mener au progrès dans l'ordre et dans la concorde, en modifiant profondément nos rapports entre Français.
  Votre réponse va engager le destin de la France, parce que, si je suis désavoué par une majorité d'entre vous, solennellement, sur ce sujet capital et quels que puissent être le nombre, l'ardeur et le dévouement de l'armée de ceux qui me soutiennent et qui, de toute façon, détiennent l'avenir de la patrie, ma tâche actuelle de chef de l'État deviendra évidemment impossible et je cesserai aussitôt d'exercer mes fonctions.

 

ÉCRITURE

I . Vous répondrez d'abord aux deux questions suivantes (6 points) :
 1. En vous référant au contexte particulier des discours du corpus, vous étudierez les points communs et les différences dans les objectifs des divers orateurs. (3 points)
 2. Désignez trois procédés oratoires communs aux quatre textes du corpus et dites comment ils visent à rendre chaque discours plus efficace. (3 points)

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets (14 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Danton, à partir du parcours de lecture suivant :
    a) Vous étudierez la composition de ce discours, en montrant comment la pensée de l'orateur progresse jusqu'à obtenir l'adhésion de son auditoire.
    b) Vous analyserez les différents éléments (thématique, stylistique...) qui contribuent à soulever l'émotion des députés.
  • Dissertation
    Dites dans quelle mesure le discours vous paraît la meilleure façon de convaincre de la valeur de son point de vue.
    Vous vous appuierez, pour traiter cette question, sur les textes du corpus ainsi que sur vos lectures personnelles et les œuvres étudiées au cours de l'année.
  • Invention
     Dans les dernières lignes de son, discours qui commémore, en 1958, la libération de Paris qui eut lieu en août 1944, André Malraux lance un appel à la jeunesse.
     En tant que délégué du comité de vie lycéenne de votre établissement, vous avez l'occasion de vous adresser à une centaine de vos camarades. Vous prononcez un discours visant à convaincre votre auditoire de la nécessaire participation de la jeunesse au devoir de mémoire.
     Votre texte devra présenter une progression argumentative cohérente, recourir à des procédés rhétoriques expressifs et variés. Vous pouvez vous inspirer de tout événement (international, national ou local) qui met en jeu le devoir de mémoire.

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SESSION DE REMPLACEMENT
TOUTES SÉRIES

 

Objets d'étude :  La poésie - Convaincre, persuader et délibérer.
Textes : 
Texte A :
« La chanson des Canuts » (1831)
Texte B : Victor Hugo (1802-1885), Châtiments (1853), « Le Manteau Impérial »
Texte C : Pierre Emmanuel (1916-1984), Jour de colère (1942), « Hymne de la liberté »
Annexe : Jean-Paul Sartre (1905-1980), Qu'est-ce que la littérature ? (1948).

 

Texte A :  « La chanson des Canuts » (1831).

 [Écrite à l'occasion de l'insurrection, en 1831, des ouvriers qui tissaient la soie à Lyon.*]

Pour chanter «Veni Creator1»,
Il faut une chasuble2 d'or. (bis)
Nous en tissons pour vous, grands de l'Église,
Et nous, pauvres canuts n'avons pas de chemise.
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus (bis).

Pour gouverner, il faut avoir
Manteaux ou rubans en sautoir3 (bis)
Nous en tissons pour vous, grands de la terre
Et nous, pauvres canuts, sans drap on nous enterre.
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus (bis).

Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira
Alors nous tisserons le linceul4 du vieux monde
Car on entend déjà la révolte qui gronde.
C'est nous les canuts
Nous sommes tout nus,
C'est nous les canuts
Nous n'irons plus nus.

* en fait, le texte donné ici est celui de la chanson composée par Aristide Bruant en 1910 (NdE).

1."Viens Créateur" : c'est le début d'un chant religieux très connu.
2. chasuble : vêtement utilisé par le prêtre pour célébrer le culte, en particulier lors des grandes fêtes.
3. en sautoir : autour du cou descendant sur la poitrine.
4.
linceul : pièce de tissu qui enveloppe les morts.

 

Texte B : Victor Hugo (1802-1885), Châtiments (1853), « Le manteau impérial ».

[Victor Hugo s'est opposé au pouvoir personnel de Louis-Napoléon Bonaparte. Il a écrit ce poème au moment où celui-ci se fait sacrer empereur sous le nom de Napoléon III. Le manteau du sacre de Napoléon Ier était décoré d'abeilles.]

  Oh ! vous dont le travail est joie,
Vous qui n'avez pas d'autre proie
Que les parfums, souffles du ciel,
Vous qui fuyez quand vient décembre,
Vous qui dérobez aux fleurs l'ambre
Pour donner aux hommes le miel,

Chastes buveuses de rosée,
Qui, pareilles à l'épousée,
Visitez le lys du coteau1,
Ô sœurs des corolles vermeilles,
Filles de la lumière, abeilles,
Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme, guerrières !
Ô généreuses ouvrières,
Vous le devoir, vous la vertu,
Ailes d'or et flèches de flamme,
Tourbillonnez sur cet infâme !
Dites-lui : - « Pour qui nous prends-tu ?

« Maudit ! nous sommes les abeilles !
« Des chalets ombragés de treilles
« Notre ruche orne le fronton ;
« Nous volons, dans l'azur écloses,
« Sur la bouche ouverte des roses
« Et sur les lèvres de Platon2.

« Ce qui sort de la fange y rentre.
« Va trouver Tibère3 en son antre,
« Et Charles neuf sur son balcon4.
« Va ! sur ta pourpre il faut qu'on mette,
« Non les abeilles de l'Hymette5,
« Mais l'essaim noir de Montfaucon5

Et percez-le toutes ensemble,
Faites honte au peuple qui tremble,
Aveuglez l'immonde trompeur,
Acharnez-vous sur lui, farouches,
Et qu'il soit chassé par les mouches
Puisque les hommes en ont peur !

1.Dans un texte de la Bible, l'épousée attend son bien-aimé qui cueille des lys. Cette fleur devint plus tard le symbole de la monarchie.
2. Une légende veut que des abeilles se soient posées sur la bouche du jeune Platon (le grand philosophe grec) endormi.
3. Empereur romain considéré comme un tyran.
4. Le roi Charles IX aurait contemplé le massacre des protestants le jour de la Saint Barthélemy du haut de son balcon.
5. L'Hymette est une montagne des environs d'Athènes, renommée pour son miel.
   A Montfaucon était dressé le plus célèbre gibet de Paris. Les cadavres des pendus attirent les mouches !

 

Texte C : Pierre Emmanuel (1916-1984), Jour de colère (1942), « Hymne de la Liberté ».

[…]
 O mes frères dans les prisons vous êtes libres
Libres les yeux brûlés les membres enchaînés
Le visage troué les lèvres mutilées
Vous êtes ces arbres violents et torturés
Qui croissent plus puissants parce qu’on les émonde
Et sur tout le pays d’humaine destinée
Votre regard d’hommes vrais est sans limites
Votre silence est la paix terrible de l’éther1.
Par-dessus les tyrans enroués de mutisme
Il y a la nef silencieuse de vos mains
Par-dessus l’ordre dérisoire des tyrans
Il y a l’ordre des nuées et des cieux vastes
Il y a la respiration des monts très bleus
Il y a les libres lointains de la prière
Il y a les larges fronts qui ne se courbent pas
Il y a les astres dans la liberté de leur essence
Il y a les immenses moissons du devenir
Il y a dans les tyrans une angoisse fatale
Qui est la liberté effroyable de Dieu.

1.  éther : désignation poétique des cieux.

 

Annexe : Jean-Paul Sartre, (1905-1980), Qu’est-ce que la littérature ? (1948)

 [Chantre de l’engagement en littérature, Sartre distingue dans cet essai philosophique le rôle respectif que doivent jouer poésie et prose].

 Sans doute l’émotion, la passion même – et pourquoi pas la colère, l’indignation sociale, la haine politique – sont à l’origine du poème. Mais elles ne s’y expriment pas, comme dans un pamphlet ou dans une confession. A mesure que le prosateur expose des sentiments, il les éclaircit ; pour le poète, au contraire, s’il coule ses passions dans son poème, il cesse de les reconnaître : les mots les prennent, s’en pénètrent et les métamorphosent : ils ne les signifient pas, même à ses yeux. L’émotion est devenue chose, elle a maintenant l’opacité des choses ; elle est brouillée par les propriétés ambiguës des vocables où on l’a enfermée. Et surtout, il y a toujours beaucoup plus, dans chaque phrase, dans chaque vers, comme il y a dans ce ciel jaune au-dessus du Golgotha1 plus qu’une simple angoisse. Le mot, la phrase-chose, inépuisables comme des choses, débordent de partout le sentiment qui les a suscités. Comment espérer qu’on provoquera l’indignation ou l’enthousiasme politique du lecteur quand précisément on le retire de la condition humaine et qu’on l’invite à considérer, avec les yeux de Dieu, le langage à l’envers ? « Vous oubliez, me dira-t-on, les poètes de la Résistance. Vous oubliez Pierre Emmanuel2.» Hé ! non : j’allais justement vous les citer à l’appui. […]

1. Allusion à un tableau du Tintoret (1518-1594), peintre vénitien qui a représenté la mort du Christ sur le mont Golgotha.
2. cf texte C.

 

ÉCRITURE

I . Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)
  Que dénoncent les textes A, B et C du corpus ?
  Vous prendrez appui, dans une réponse argumentée, sur des citations précises.

Il. Vous traiterez ensuite, au choix l'un des sujets suivants : (16 points)

  • Commentaire
    Vous commenterez le poème de Pierre Emmanuel (texte C).
  • Dissertation
    L'écriture poétique vous paraît-elle apte à convaincre le lecteur, à susciter son engagement, ou pensez-vous comme Sartre qu'elle brouille le message ?
    Vous répondrez à cette question en un développement composé, prenant appui sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    L'usage de la poésie et de la chanson dans les débats de société a pu être contesté. Vous en discutez avec un camarade. L'un d'entre vous trouvera cet usage légitime, l'autre non.
    Rédigez ce dialogue.

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