VOLTAIRE / ROUSSEAU

 suite

 

 

 

                                                                                                                              Rousseau et Voltaire (David d'Angers, Fronton du Panthéon)

 

 

La Providence

 

  Le 1° novembre 1755, un tremblement de terre, suivi d'un raz-de-marée et d'un incendie, ravagea Lisbonne. On compta plus de 50.000 victimes. Voltaire, saisi par une émotion indiscutable, y vit néanmoins l'occasion de réfuter les thèses optimistes. Ce courant, représenté par Leibniz, Pope et Wolf, affirme que le monde créé par Dieu est organisé par la Providence de manière à ce qu'un Mal nécessaire, en proportion infime, soit compensé par un Bien toujours plus grand. La formule que Voltaire caricaturera à plaisir dans Candide « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » incarne à vrai dire à ses yeux le danger redoutable du fatalisme et de l'inaction. Ici encore, le poème empreint de pessimisme qu'il envoie à Rousseau trouve en ce dernier un adversaire.

 

OBJECTIF : UNE LECTURE ANALYTIQUE DU TEXTE ARGUMENTATIF :

  Vous pourrez d'abord, sur la page concernée, prendre connaissance des caractères essentiels du texte argumentatif.
 
Concentrant notre attention sur le texte de Rousseau, mais sans négliger le poème de Voltaire, nous allons entreprendre de suivre les étapes d'une lecture analytique : après avoir déterminé un projet de lecture, nous verrons si les réponses aux questions qu'appelle le type de texte permettent de le valider.

 

POÈME SUR LE DÉSASTRE DE LISBONNE
(1756)

LETTRE  SUR LA PROVIDENCE
18 août 1756

  O malheureux mortels ! ô terre déplorable !
O de tous les mortels assemblage effroyable !
D'inutiles douleurs éternel entretien !
Philosophes trompés qui criez: « Tout est bien »
Accourez, contemplez ces ruines affreuses
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,
Ces femmes, ces enfants l'un sur l'autre entassés,
Sous ces marbres rompus ces membres dispersés;
Cent mille infortunés que la terre dévore,
Qui, sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l'horreur des tourments leurs lamentables jours !
Aux cris demi-formés de leurs voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : « C'est l'effet des éternelles lois
Qui d'un Dieu libre et bon nécessitent le choix » ?
Direz-vous, en voyant cet amas de victimes :
« Dieu s'est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes » ?
Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants
Sur le sein maternel écrasés et sanglants ?
Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?
Lisbonne est abîmée, et l'on danse à Paris.
Tranquilles spectateurs, intrépides esprits,
De vos frères mourants contemplant les naufrages,
Vous recherchez en paix les causes des orages :
Mais du sort ennemi quand vous sentez les coups,
Devenus plus humains, vous pleurez comme nous.
Croyez-moi, quand la terre entrouvre ses abîmes,
Ma plainte est innocente et mes cris légitimes. [...]
  Quel bonheur ! Ô mortel et faible et misérable,
Vous criez « Tout est bien » d’une voix lamentable,
L’univers vous dément, et votre propre cœur
Cent fois de votre esprit a réfuté l’erreur.
Éléments, animaux, humains, tout est en guerre.
Il le faut avouer, le mal est sur la terre. [...]
Que peut donc de l'esprit la plus vaste étendue?
Rien; le livre du sort se ferme à notre vue.
L'homme, étranger à soi, de l'homme est ignoré.
Que suis-je, où suis-je, où vais-je, et d'où suis-je tiré ?
Atomes tourmentés sur cet amas de boue
Que la mort engloutit et dont le sort se joue,
Mais atomes pensants, atomes dont les yeux,
Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux;
Au sein de l'infini nous élançons notre être,
Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître.
Ce monde, ce théâtre et d'orgueil et d'erreur,
Est plein d'infortunés qui parlent de bonheur.
Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être :
Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître.
Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs,
Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs;
Mais le plaisir s'envole, et passe comme une ombre;
Nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre.
Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir;
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison.
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,
Je ne m'élève point contre la Providence.
Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois
Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois :
D'autres temps, d'autres mœurs : instruit par la vieillesse,
Des humains égarés partageant la faiblesse
Dans une épaisse nuit cherchant à m'éclairer,
Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.
Un calife autrefois, à son heure dernière,
Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière:
« Je t'apporte, ô seul roi, seul être illimité,
Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité,
Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance. »
Mais il pouvait encore ajouter l'espérance.

  Vos deux derniers poèmes, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et quoique mes amis connaissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre… Je ne vous dirai pas que tout m’en plaise également, mais les choses qui m’y blessent ne font que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent… Tous mes griefs sont donc contre votre Poème sur le désastre de Lisbonne, parce que j’en attendais des effets plus dignes de l’Humanité qui paraît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibniz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et vous amplifiez tellement le tableau de nos misères que vous en aggravez le sentiment : au lieu de consolations que j’espérais, vous ne faites que m’affliger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.
  Ne vous y trompez pas, Monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous proposez. Cet optimisme que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope1 adoucit mes maux, et me porte à la patience, le vôtre aigrit mes peines, m’excite au murmure, et m’ôtant tout hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que j’éprouve, clamez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou de la raison.
  « Homme, prends patience, me disent Pope et Leibniz. Tes maux sont un effet nécessaire de ta nature, et de la constitution de cet univers. Si l’Être éternel n’a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire. »
  Que me dit maintenant votre poème ? « Souffre à jamais, malheureux. S’il est un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout-puissant ; il pouvait prévenir tous tes maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent ; car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme, et que la fatalité même : pour moi, j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi justifier sa puissance aux dépends de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première. [...]
  Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et, quant aux maux physiques, ils sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre, pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ?
  Vous auriez voulu, et qui ne l’eût pas voulu !  que le tremblement se fût fait au fond d’un désert. Mais que signifierait un pareil privilège ? [...] Serait-ce à dire que la nature doit être soumise à nos lois ? J’ai appris dans Zadig, et la nature me confirme de jour en jour, qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel et qu’elle peut passer quelquefois pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ;  et malgré ce qu’une pareille description a de touchant, et fournit à la poésie, il n’est pas sûr qu’un seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venue surprendre.
  Pour revenir, Monsieur, au système que vous attaquez, je crois qu’on ne peut l’examiner convenablement, sans distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe n’a jamais nié l’existence, du mal général que nie l’optimisme. Il n’est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non, mais s’il était bon que l’univers fût, et si nos maux étaient inévitables dans la constitution de l’univers, et au lieu de Tout est bien, il vaudrait peut-être mieux dire : Le tout est bien, ou Tout est bien pour le tout. Alors il est très évident qu’aucun homme ne saurait donner des preuves directes ni pour ni contre. Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant et juste ; s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi, et sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. Si l’on m’accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences.[...]
 A Dieu ne plaise que je veuille vous offenser ou vous contredire, mais il s'agit de la cause de la Providence, dont j'attends tout. Après avoir longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout cela, pour ne m'offrir qu'une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante.

1. Essai sur l'homme (1733).

 

1) Situation du texte :
  Voici comment Rousseau présenta plus tard sa réponse au poème de Voltaire :

  Je n'étais pas guéri de mon attaque, quand je reçus un exemplaire du poème sur la ruine de Lisbonne que je supposai m'être envoyé par l'auteur. Cela me mit dans l'obligation de lui écrire, et de lui parler de sa pièce. Je le fis par une lettre qui a été imprimée longtemps après, sans mon aveu, comme il sera dit ci-après.
  Frappé de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et peser les maux de la vie humaine, j'en fis l'équitable examen, et je lui prouvai que de tous ces maux, il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possibles. Cependant, lui connaissant un amour-propre extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou supprimer, selon ce qu'il trouverait de plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répondit en peu de lignes qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Tronchin, en m'envoyant cette lettre, en joignit une où il marquait peu d'estime pour celui qui la lui avait remise.

    Je n'ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n'aimant point à faire parade de ces sortes de petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils. Liasse A. n° 20 et 21. Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise, mais qu'il ne m'a pas envoyée. Elle n'est autre que le roman de Candide, dont je ne puis parler, parce que je ne l'ai pas lu.
(Confessions, IX)

 Il semble légitime, après avoir pris connaissance des circonstances au cours desquelles la lettre fut envoyée et des précautions que Rousseau affirme avoir prises pour ne pas blesser son correspondant, de s'attendre à ce que ce texte prenne un caractère nettement polémique.

  fleche2.gif (922 octets)  Choisissons-nous ce projet de lecture : la Lettre sur la Providence a-t-elle les caractères d'un pamphlet ?

2) Le système énonciatif :

- La lettre offre bien sûr tous les indices de la relation épistolaire : un "je" s'adresse à un "vous". Ce "je" s'affirme volontiers, souvent suivi de verbes d'opinion : "je ne vois pas, je crois..." Cette expressivité est néanmoins nuancée, dans la deuxième partie de la lettre, par des formules impersonnelles : "il me semble, il n'est pas question, il est très évident". Le discours semble se réfugier souvent dans l'exposé doctrinal et l'argument d'autorité au détriment d'une relation vraiment polémique. Le "vous" est bien sûr pris à parti par l'impératif  ("convenez") et par la volonté de mettre l'adversaire en contradiction avec lui-même ("J'ai appris dans Zadig"). Il peut même s'accompagner d'une véritable intention péjorative ("votre sujet de Lisbonne") qui nous met encore en balance dans notre projet. Car, pour l'essentiel, Rousseau reste courtois, fait même preuve d'allégeance à l'égard de quelqu'un dont, de toute évidence, il connaît bien l'œuvre et les ferments actifs ("puisé dans vos leçons des consolation et du courage").
- Les modalisateurs sont forts ("il est très évident", "il n'est pas question de savoir", "ne me feront pas douter un moment"), accentuant le degré de certitude. Les évaluatifs paraissent un peu maigres dans une visée polémique, mais sont néanmoins présents : on notera l'allusion malveillante de la formule ironique ("ce que la description a de touchant et fournit à la poésie").
Au terme de cet examen, notre hésitation est encore entière : doit-on vraiment considérer ce texte comme polémique ou céder à l'impression que nous ont laissée les formes impersonnelles ?

3) Le registre :

- Le vocabulaire est incontestablement emprunté au registre philosophique, ce qui, vu le sujet, peut paraître normal. Mais que l'on examine celui de Voltaire dans son Poème, et que l'on en constate la nature concrète et réaliste! Celui de Rousseau paraît beaucoup plus conforme à une méditation métaphysique dans son abstraction, comme dans sa préoccupation de se dégager du "mal particulier". A l'évidence, Rousseau entend se situer sur un promontoire idéologique d'où les misères humaines paraissent accessoires, sinon légitimes.
- La syntaxe est, comme souvent chez Rousseau, ample et oratoire. On pourra constater là aussi combien Voltaire, malgré les tonalités obligées de l'expression poétique, est plus concis dans sa phrase, et plus incisif. La phrase de Rousseau ne sait trouver cette densité que pour constituer une chaîne logique d'arguments : dans la deuxième partie du texte, la succession des conditionnelles ne vise pas à persuader mais à convaincre. Le ton est ici doctrinal et didactique. L'adversaire est sommé d'entrer dans cette sophistique qui rend inutile toute entreprise de réfutation.
C'est pourquoi il nous faut ici abandonner notre projet de lecture et renoncer à privilégier dans ce texte l'étude des formes polémiques. Le registre n'est-il pas plutôt didactique et doctrinal ?

4) L'organisation :

- A l'évidence, elle est extrêmement soignée pour une lettre : après deux premiers paragraphes consacrés au rappel des deux thèses, Rousseau réfute la thèse adverse dans les deux paragraphes suivants, et c'est ici que, bien sûr, on peut noter la plus forte concentration d'effets polémiques. Le dernier paragraphe est consacré à l'affirmation de la thèse optimiste. Stratégie claire qui trahit l'exposé réfléchi et non l'indignation ou la colère qui bouleverseraient l'organisation d'un discours polémique.
- Les types d'arguments sont bien loin de ceux de Voltaire : c'est par l'exemple que celui-ci souhaite persuader. Comme il le fera dans Candide, l'évocation des cadavres et des chairs martyrisées suffit à la dénonciation de l'Optimisme. Chez Rousseau, les exemples restent théoriques et supputatifs ("De tant d'hommes écrasés [...], plusieurs, sans doute, ont échappé à de plus grands malheurs"). Les arguments, au contraire, répondent à un souci de logique qui établit une nécessité : la foi en Dieu exclut absolument l'existence du Mal. La nuance consentie ("Le tout est bien" au lieu de "Tout est bien") ne renforce que plus clairement notre impression d'un exposé dogmatique où l'on ne recule pas devant des arguties théologiques capables de justifier l'horreur ("si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre").

fleche2.gif (922 octets) Notre lecture inverse donc notre projet initial et renforce l'opposition des deux hommes : quand Voltaire livre une émotion sincère, quoique visiblement inscrite dans un processus de dénonciation, Rousseau s'attache à rester sur le plan des idées. Sa réponse trahit un évident dogmatisme, que peut-être on peut justifier par la volonté de croire en un Ordre universel capable de venger les injustices d'ici-bas ("Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n'en pas attendre une autre").

 

   Dans les années qui suivent, les échanges directs entre les deux hommes se font plus rares : leur querelle est avivée par l'hostilité de Rousseau à l'égard du théâtre, qui lui inspire la Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758). Voltaire, qui réside encore à Genève et organise des représentations théâtrales dans sa propriété des Délices, ne peut manquer de se sentir visé dans cette lettre qui s'indigne contre le souhait de d'Alembert de voir la comédie autorisée dans la République :

  « Le théâtre, me dit-on, dirige comme il peut et doit l'être, rend la vertu aimable le vice odieux. Quoi donc ? avant qu'il y eut des comédies n'aimait-on point les gens de bien, ne haïssait-on point les méchants, et ces sentiments sont-ils plus faibles dans les lieux dépourvus de spectacles ? Le théâtre rend la vertu aimable . Il opère un grand prodige de faire ce que la nature et la raison sont avant lui ! Les méchants sont haïs sur la scène... Sont-ils aimés dans la société, quand on les y connaît pour tels ? Est-il bien sûr que cette haine soit plutôt l'ouvrage de l'auteur, que des forfaits qu'il leur fait commettre ? Est-il bien sûr que le simple récit de ces forfaits nous en donnerait moins d'horreur que toutes les couleurs dont il nous les peint ? Si tout son art consiste à nous montrer des malfaiteurs pour nous les rendre odieux, je ne vois point ce que cet art a de si admirable, et l'on ne prend là-dessus que trop d'autres leçons sans celle-là. Oserai-je ajouter un soupçon qui me vient ? Je doute que tout homme à qui l'on exposera d'avance les crimes de Phèdre ou de Médée, ne les déteste plus encore au commencement qu'a la fin de la pièce; et si ce doute est fondé, que faut- il penser de cet effet si vanté du théâtre ? »

  Dés lors, Voltaire considère Rousseau comme un traître à la philosophie et ne répond plus à ses lettres, d'autant que ce dernier, dans ses Lettres écrites de la Montagne, s'est avisé d'attribuer à Voltaire l'un de textes les plus dangereux qui soit, le Sermon des cinquante, que celui-ci avait bel et bien composé d'ailleurs et qu'il s'amusait à imputer à Frédéric II.
  Voltaire ne pardonna jamais cette délation [« Je ne le regarde personnellement que comme le chien de Diogène, ou plutôt que comme un chien descendu d’un bâtard de ce chien », dit-il de Rousseau à d’Alembert en 1762] et s'employa avec application à diffuser anonymement libelles et pamphlets contre « le gueux ». Ces textes, il faut le dire, ne sont pas toujours, par leur férocité mesquine, à l'avantage de Voltaire. On retiendra le fameux Sentiment des citoyens (1764) où il révèle que Rousseau a abandonné ses enfants :
 

  « Est-il permis à un homme né dans notre ville d’offenser à ce point nos pasteurs, dont la plupart sont nos parents et nos amis, et qui sont quelquefois nos consolateurs ? Considérons qui les traite ainsi: est-ce un savant qui dispute contre des savants ? Non, c’est l’auteur d’un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux ? Nous avouons avec douleur et en rougissant que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches, et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village, et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion.»

  On pourra, sur une autre page, voir la manière dont Rousseau s'explique sur cet abandon de ses enfants dans sa Lettre à Mme de Francueil. C'est ce Sentiment des citoyens qui, en tout cas, poussa Jean-Jacques à se justifier en écrivant les Confessions, où il inséra la dernière lettre qu'il écrivit à Voltaire :

  « Je ne vous aime point, Monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû ni aux procédés que ce respect exige. »
 à Montmorency, le 21 mai 1760 (Confessions, X).

   Ces propos de Rousseau ont pu être même moins tempérés, comme le montre ce passage d'une lettre à M. Moltou (29 janvier 1760) :

  « Vous me parlez de ce Voltaire ! Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres ? Le malheureux a perdu ma patrie ; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu'un opprobre de plus qui le déshonore par l'indigne usage qu'il en fait. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépravation de son cœur […] Ce fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par ses talents, et si vil par leur usage, nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous. La ruine des mœurs, la perte de la liberté, qui en est la suite inévitable, seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance. S'il reste dans leur cœur quelque amour pour la patrie, ils détesteront sa mémoire, et il en sera plus souvent maudit qu'admiré. »

  Voltaire de son côté, se cantonne définitvement sur son premier diagnostic : Rousseau est un fou, plus digne de pitié que de haine :

« C'est un pauvre fou qui n'est pas si méchant qu'on le croit: sa folie consiste dans les inconséquences, et dans une vanité dont aucun barbier n'approcha jamais. Il a fait une mauvaise comédie, et il a écrit contre la comédie; il a publié que le théâtre de Paris corrompait les mœurs, et il vient de donner au public un roman d'Hèloïse ou d'Aloïse, dont plusieurs endroits feraient rougir madame que voilà, si elle savait lire. Il est allé à Genève abjurer la religion catholique pour vivre en France. Le pauvre homme a fait lui-même de la musique française, que j'ai eu la bonté de corriger. Il a imprimé, dans le dictionnaire encyclopédique, quelques âneries sur l'harmonie, qu'il m'a fallu encore relever; et pour récompense il écrit contre moi. II ne lui manque plus que d'être peintre, et d'écrire contre Vanloo et contre Drouais ; il faut pardonner à un pauvre homme qui a le cerveau blessé. Il s'est mis dans un tonneau, qu'il a cru être celui de Diogène, et pense de là être en droit de faire le cynique ; il crie de son tonneau aux passants : Admirez mes haillons. La seule manière de le punir est de ne regarder ni sa personne ni son tonneau ; il vaut mieux l'ignorer que de le battre. » (Lettres sur La Nouvelle Héloïse, 1761).

 

  Pourtant, si leur correspondance cesse dès le début des années 1760, les deux hommes n'ont cessé de se fréquenter par la pensée et de dialoguer silencieusement dans la lecture attentive de leurs œuvres. En témoignent par exemple les nombreuses annotations dont Voltaire émailla les livres de Rousseau. On peut en relever au hasard quelques-unes sur son exemplaire du Contrat social conservé à la Bibliothèque de Saint-Petersbourg. Ces notes marginales disent bien sûr la réprobation, voire la rage, mais aussi la connivence et même l'admiration :

 Pitoyable — fou que tu es, ne sais-tu pas que les Américains septentrionaux se sont exterminés par la guerre ? — qu’en sais-tu ? as-tu vu des sauvages faire l’amour ? — Polisson. Il te sied bien de faire de telles prédictions ! — quelle chimère que ce juste milieu ! — très beau — singe de Diogène, comme tu te condamnes toi-même ! — faux, j’ai eu deux chevaux de carrosse qui ont vécu 35 ans — galimatias — tout cela est abominable et c’est bien mal connaître la nature — trop cynique et révoltant — chimère — cela est confus et obscur — bon — tout cela n’est pas exposé assez nettement — au contraire, les lois protègent le pauvre contre le riche — fade louange d’un vil factieux, et d’un prêtre absurde que tu détestes dans ton cœur — quoi ! te contrediras-tu toujours toi-même ? — sophisme — très faux —  point du tout — quel style — quel contresens ! — que de futilités écrites avec arrogance ! — quelle conséquence ? et mon chien ne fait-il pas ce qu’il veut ? — voilà donc un incrédule dévot — tu commences par parler de toi, et tu parles toujours de toi, tu n’es pas adroit — et toujours toi — tu mens impudemment — bon cela — hardi et bon — bon — excellente idée — faux, très faux — ici tu argumentes bien — tu as raison ici — trop fort — très beau — quelle fatuité — on a trouvé cette plaisanterie mauvaise, elle me paraît fort bonne etc.


 Lettre de Rousseau à Christophe de Beaumont , alors archevêque de Paris, annotée par Voltaire : « Ne vois-tu pas que tu te décrédites, quand tu dis que tout le monde est après toi ? »

 

Les deux hommes par leur style

 

  « Le style, c'est l'homme », dit Buffon. Roland Barthes préfère pour sa part parler d'un « humus silencieux » responsable du jaillisssemnt des métaphores personnelles. Au-delà des clivages philosophiques, la personnalité de Voltaire et de Rousseau s'exprime tout entière dans leur écriture :

 

L'ARME POLÉMIQUE :

Voltaire : on pense à l'ironie mordante, parfois un peu facile et superficielle (Lettre à Rousseau). Elle est révélatrice d'un tempérament satirique et railleur, mais aussi d'un certain sectarisme (ainsi dans la constante dénaturation des thèses de l'adversaire).
Rousseau : celui-ci privilégie l'argumentation rhétorique et les procédés oratoires (Prosopopée de Fabricius) qui élèvent le débat au-dessus des personnes. Visiblement mal à l'aise dans l'esprit que requiert l'échange épistolaire avec Voltaire, il est néanmoins capable de se mettre à son niveau (Réponse à Voltaire).

 LES RESSOURCES DE L'EXEMPLE :

Voltaire : le choix constant d'exemples historiques est révélateur de son pragmatisme. C'est dans les faits que Voltaire va chercher la justification de ses principes, contre les mythes ou les idées reçues (Lettre à Rousseau, Le Mondain, article Homme). Empruntés au domaine économique ou quotidien, ces exemples trahissent aussi sa méfiance à l'égard de la métaphysique (Poème sur le désastre de Lisbonne).
Rousseau :dédaigneux des détails et des réalités concrètes (Lettre sur la Providence), il se lance volontiers dans le panégyrique ou la diatribe morale que lui inspire l'Antiquité (Prosopopée de Fabricius), voire dans une rêverie mythologique aux accents empreints de lyrisme (Discours sur l'inégalité).

 LA TONALITÉ DU DISCOURS :

Voltaire : une netteté un peu sèche et railleuse, sobre d'effets, affermit la position personnelle (Lettre à Rousseau). Le choix de la poésie didactique laisse transparaître quelque émotion ou quelque tendance au pessimisme (Poème sur le désastre de Lisbonne, article Homme).
Rousseau : le choix de genres antiques (prosopopée, discours) convient à l'expression de l'indignation morale.  Cette prose oratoire et volontiers injonctive est toute pénétrée de préceptes (Prosopopée de Fabricius, Lettre sur la Providence).

 

Paradis terrestre et pays des chimères

 

OBJECTIF : DISSERTATION LITTÉRAIRE :

  À l'affirmation de Voltaire "Le paradis terrestre est où je suis" (Le Mondain), répond celle de Rousseau : "Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité" (La Nouvelle Héloïse).
  En quoi la querelle des deux hommes trouve-t-elle son origine dans cette opposition fondamentale ?

  Il s'agit en effet d'une opposition fondamentale car elle oppose la détermination de Voltaire dans le projet d'aménager le présent ("Il faut cultiver notre jardin") au recul de Rousseau par rapport à son temps, voire à son état de rêverie contemplative et nostalgique. Il conviendra toutefois de ne pas exagérer cette opposition : les deux philosophes ont par exemple défendu le même idéal de tolérance et prôné un christianisme dégagé du politique. Voltaire fit d'ailleurs relier à part la Profession de foi du vicaire savoyard de l'Emile (on pourra constater dans un extrait de la première des Lettre écrites sur la Montagne (1764) la parenté des thèmes développés par Rousseau avec ceux de l'auteur du Traité sur la tolérance). Néanmoins leurs différends sont majeurs sur la plupart des points :

1) Cette opposition concerne la vie terrestre et trahit un désaccord métaphysique :
  Devant les questions métaphysiques, Voltaire fait preuve d'un pessimisme mesuré : l'homme est misérable, voué à l'ignorance (Poème sur le désastre de Lisbonne). Son impuissance à connaître les fins dernières et les véritables desseins de la Providence ne doivent pourtant pas l'entraîner au désespoir : si tout n'est pas au mieux dans le monde, tout peut être amélioré. Le dédain de la métaphysique amène ainsi Voltaire au projet social comme à la tentation provocatrice de la jouissance (Le Mondain).
  Si Voltaire refuse de quitter le plan concret de l'humain, Rousseau, au contraire, s'en abstrait souvent. Auprès de l'ordre souverain de la Providence, la vie humaine et ses misérables besoins sont négligeables voire coupables (Lettre sur la Providence). Cette conscience aiguë de la faute morale attachée au progrès explique l'attachement à des valeurs sociales proches de l'état naturel et à la vertu politique (Prosopopée de Fabricius).

2) Cette opposition ne manque pas d'entraîner une prise de position politique :
 
La conviction voltairienne que le monde est tout ce qui est donné à l'homme amène à la condamnation de la prétendue vertu primitive et à l'apologie du progrès et du bonheur dans la civilisation (Le Mondain). Tout projet social n'est pas étranger à Rousseau, mais il est significatif qu'il choisisse le plan du mythe ou se définisse dans la critique du présent (Réponse à Voltaire). Sur le plan des arts, cette divergence prend un éclat particulier au beau milieu du siècle des Lumières : alors que Voltaire applaudit à son temps et prend conscience de l'importance libératrice de l'acte d'écrire, Rousseau se tourne délibérément vers le modèle patriarcal et exerce son métier d'écrivain contre ses prévenances morales.

3) Cette opposition est enfin à la source d'une morale radicalement inverse :
  On est frappé par le pragmatisme de Voltaire, qui se manifeste par le recours à l'exemple historique ou quotidien, par ce matérialisme à demi avoué qui le fait applaudir à la course au progrès et aligner ses critères moraux sur l'efficacité voire la réussite (Lettre sur le Commerce, Le Mondain). On note au contraire la nostalgie de Rousseau qui l'amène à juger perverse toute volonté de progrès : elle s'exprime par le recours à l'exemple antique ou mythologique (Prosopopée de Fabricius) et choisit de cantonner le vocabulaire dans un registre moral où se défend une conception austère de l'innocence.

Dans cette opposition fondamentale, il appartient encore à chacun de se situer et de vérifier peut-être le jugement de Goethe : « Avec Voltaire, c'est le monde ancien qui finit, et avec Rousseau, c'est un monde nouveau qui commence.»

 

   Sur Voltaire :
             
Les liens essentiels.
             
Furie en Languedoc.
   Sur Rousseau :
           
Jean-Jacques Rousseau.
              Confessions
              L'Encyclopédie de l'Agora.
     Voltaire et Rousseau, par Elme-Marie Caro.
        Parallèle de Voltaire et J.J. Rousseau
                 par Bernardin de Saint-Pierre.
         Voltaire-Rousseau, la guerre sans fin,
                 par Roger-Pol Droit.
         Voltaire-Rousseau, l'éternel duel,
                 (expositions à Ferney-Voltaire).

 

 

 

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