L'allégorie animale

 

Objet d'étude :
Écriture poétique et quête du sens.
Corpus :

    Victor HUGO : La Vache (Les Voix intérieures)
    Alfred de VIGNY : La mort du loup (Les Destinées)
    Alfred de MUSSET : La Nuit de mai (extrait)
    Charles BAUDELAIRE : Les Hiboux (Les Fleurs du Mal).

 

  Les relations de l'homme et de l'animal perdraient beaucoup de leur richesse à être cantonnées dans un simple rapport de domination. Pour en envisager l'étendue, il faut se situer dans le domaine de l'imaginaire et du mythe où nos « frères farouches » ont souvent, dans la terreur ou l'idolâtrie qu'ils suscitent, pris leur revanche sur les hommes. Mais, plus encore, leur monde constitue pour nous « ce vaste et admirable théâtre de toute la création visible » dont parlait saint Ambroise. Ici les animaux apparaissent comme ces signes révélateurs de la nature que le poète a souvent entrepris de déchiffrer. Pour cela les figures du discours privilégiées sont la métaphore, la personnification et l'allégorie. C'est à cette dernière que notre corpus a choisi de s'intéresser plus particulièrement.
   Dans sa définition convenue, l'allégorie (étymologiquement "autre manière de dire") consiste à représenter de manière concrète un concept ou une idée abstraite. Ces représentations peuvent être originales ou constituer des clichés : ainsi le squelette armé de sa faux figure le Temps, la colombe la Paix etc. Dans un sens plus large, l'allégorie correspond à un procédé d'invention de l'ordre de l'apologue. Un texte est dit allégorique quand il est susceptible d'une interprétation littérale et d'une interprétation symbolique : on parle par exemple de l'allégorie de la Caverne chez Platon en faisant du terme un synonyme de mythe, ou bien on considère les paraboles christiques et les fables comme de récits allégoriques. Dans cette double optique, l'animal est, dès les origines de l'humanité, un support privilégié du discours allégorique : la simplicité apparente de son comportement, les peurs ou les connivences qu'il suscite, la facilité du déplacement qui suggère les traits humains à partir des formes animales, sont autant de raisons pour lesquelles l'imagination a constitué un bestiaire destiné à exprimer, par la sympathie, la conviction d'une analogie universelle et alimenté souvent l'instruction d'un procès de l'orgueil humain.

 

TEXTES

 

« Respecte dans la bête un esprit agissant..»

 C'est par ces mots que Nerval, dans le sonnet Vers dorés, exprime une conviction que partageront tous les Romantiques : la Nature est régie par une analogie universelle au sein de laquelle l'homme se trouve au même rang que les autres êtres vivants, animaux ou végétaux. De ce constat ne peut naître qu'un morale invitant à l'humilité et au respect.

Texte 1

Victor HUGO
La Vache
(Les Voix intérieures, 1837).

Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là, tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.

Ainsi, Nature ! abri de toute créature !
O mère universelle ! indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là, savants, poëtes, pêle-mêle,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,
A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !

15 mai 1837

 

« Le Pélican, qui pour les siens se tue...»

   Ces mots de Clément Marot (L'Adolescence clémentine, XIII) s'inscrivent dans le cadre d'un mythe commun à plusieurs traditions : le pélican s'ouvrirait les entrailles pour nourrir ses petits. Figure de sacrifice, le pélican a pu ainsi être récupéré par les chrétiens pour symboliser le martyre du Christ. C'est dans un tout autre esprit que Musset l'utilise ici : l'oiseau devient symbole du Poète, condamné à égayer les peuples grâce au ferment de sa souffrance.

Texte 2 :

Alfred de MUSSET
La Nuit de mai (1835)

[Dans Les Nuits, Musset réfléchit aux rapports entre la souffrance et la poésie. La Nuit de mai confronte en un long dialogue le Poète et sa Muse. Celle-ci exhorte le Poète à chanter et l'invite à tirer parti de sa souffrance.]

[...]

LA MUSE

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L'Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

[...]

 

« Malgré ce grand nom d'hommes, que j'ai honte de nous...»

Texte 3 :

Alfred de VIGNY
La mort du loup
(Les Destinées, 1864)

[Publié en 1843 dans la Revue des deux Mondes, ce long poème, remanié par l'auteur, a été ensuite ajouté aux Destinées, auxquelles il appartient en effet par la gravité de la réflexion philosophique. Laissant tout d'abord croire au récit d'une scène de chasse, le poème prend vite les dimensions allégoriques d'une méditation pessimiste où Vigny retrouve les accents hautains de la morale classique.]

I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; bientôt,
Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au-delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang,
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
À ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

III

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul, le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
— Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
À force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

 

« Le châtiment d’avoir voulu changer de place.»

  Baudelaire installe l'allégorie au plus haut de la hiérarchie des figures. Dans Les Paradis artificiels, décrivant l'état d'esprit provoqué par le haschisch, il écrit: « Cependant se développe cet état mystérieux et temporaire de l'esprit, où la profondeur de la vie, hérissée de ses problèmes multiples, se révèle tout entière dans le spectacle, si naturel et si trivial qu'il soit, qu'on a sous les yeux, — où le premier objet venu devient symbole parlant. Fourier et Swedenborg, l'un avec ses analogies, l'autre avec ses correspondances, se sont incarnés dans le végétal et l'animal qui tombent sous votre regard, et, au lieu d'enseigner par la voix, ils vous endoctrinent par la forme et par la couleur. L'intelligence de l'allégorie prend en vous des proportions à vous-même inconnues ; nous noterons, en passant, que l'allégorie, ce genre si spirituel que les peintres maladroits nous ont accoutumés à mépriser, mais qui est vraiment l'une des formes primitives et les plus naturelles de la poésie, reprend sa domination légitime dans l'intelligence illuminée par l'ivresse. » (Les Paradis artificiels, IV). Si l'ivresse  - réelle ou poétique - aide à sortir de soi et transforme le rapport au monde, on comprend que la création baudelairienne privilégie en effet l'allégorie, moyen par lequel l'apparence extérieure des choses peut être dépassée au profit d'une compréhension plus profonde. Ainsi, « forme primitive et naturelle de la poésie », l'allégorie constitue bien dans Les Fleurs du Mal la figure la mieux à même de suggérer les correspondances, signes de la « mystérieuse et profonde unité » du monde.
            Paris change! mais rien dans ma mélancolie
            N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
            Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie
            Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

                  (Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, Le Cygne)

Texte 4 :

 Charles BAUDELAIRE
Les Hiboux
(Les Fleurs du Mal,
1857)
Sous les ifs noirs qui les abritent,
Les hiboux se tiennent rangés,
Ainsi que des dieux étrangers,
Dardant leur œil rouge. Ils méditent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu’à l’heure mélancolique
Où, poussant le soleil oblique,
Les ténèbres s’établiront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu’il faut en ce monde qu’il craigne
Le tumulte et le mouvement;

L’homme ivre d’une ombre qui passe
Porte toujours le châtiment
D’avoir voulu changer de place.

 

 

SYNTHÈSES

 

1. La construction de l'allégorie

Dans les quatre textes, l'allégorie est à la fois figure et procédé :

2. L'homme et l'animal : connivences et ruptures.

Nos quatre poèmes présentent de manière contrastée les rapports de l'homme avec l'animal et, au-delà, avec la Nature.

 

  LIENS :

 

 

 

 

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