Poésie et conversation

 

 

Objets d'étude :
Écriture poétique et quête du sens.
Corpus :

    Paul FORT : L'écureuil
    Paul VERLAINE : Colloque sentimental
    Guillaume APOLLINAIRE : Lundi rue Christine
    Jean TARDIEU : Colloque de sourds.

 

 

  Bien que l'argumentation et le dialogue de type platonicien ne soient pas incompatibles avec la poésie, ces modes de discours y restent très marginaux, alors même que le poème offre des espaces (le vers, la strophe) où ils pourraient s'installer très commodément. Mikhaïl Bakhtine a voulu expliquer le phénomène à travers son concept de dialogisme. Il appelle ainsi la pluralité fondamentale des discours dans tout énoncé, voire dans tout mot, et la réserve au roman, prétendant que « le poète est déterminé par l'idée d'un langage seul et unique, d'un seul énoncé fermé sur son monologue [...] Chaque mot doit exprimer spontanément et directement le dessein du poète : il ne doit exister aucune distance entre lui et ses mots. Il doit partir de son langage comme d'un tout intentionnel et unique : aucune stratification, aucune diversité de langages ou, pis encore, aucune discordance, ne doivent se refléter de façon marquante dans l’œuvre poétique.» (Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman).
  Autrement dit, le texte poétique serait monologique (parce qu’il exprime directement le point de vue de l’auteur) et monophonique (il profère une seule voix, celle du poète). De son côté, le texte romanesque se caractériserait par l’hétérologie et l’hétérophonie. Ceci n'interdit nullement la présence du dialogue en poésie, mais le condamnerait à répéter la même voix sous différents attributs. Pour tenter de justifier ce propos, nous nous aiderons de certaines productions de la fin du XIXème siècle : à cette époque, en effet, les poètes unanimistes puis les jeunes surréalistes à la suite d'Apollinaire ont souhaité laisser la vie s'engouffrer dans leurs textes, la parole dans ses formes les plus quotidiennes et citadines, dans ses vocables et ses bruits, ce qui aurait pu garantir une vraie polyphonie. Pourquoi ce qui a en effet marqué les romans d'un Faulkner ou d'un Joyce est-il resté lettre morte en poésie ? Pourquoi, au contraire, la parole dans le poème s'est-elle étiolée jusqu'à faire entendre, comme le dit Jean Tardieu, une voix sans personne ?
  Le propos de ce corpus est d'examiner la relation de communication installée dans quatre poèmes d'horizons différents : nous pourrons y constater une certaine dissolution des protagonistes qui aboutit même à l'abolition de la personne du poète dans son dessein de laisser la vie unanime s'engouffrer dans le poème.

 

1 - Le dialogue dans la fable.

 La fable multiplie les confrontations argumentées sous forme de dialogues. On prétendra peut-être que c'est par là qu'elle échappe le plus à la poésie et rejoint davantage le dialogue délibératif propre à l'argumentation. En tout cas, le transfert de la parole sur un bestiaire varié atteste de la fonction apologétique de la fable et n'assure pas au dialogue les vertus d'improvisation qu'on peut en attendre. Le poète délègue certes sa parole à plusieurs protagonistes, mais il serait facile de montrer que chacun d'entre eux porte un fragment d'un seul et même message qu'il est chargé de promouvoir de façon dialectique.

 

Texte 1

Paul FORT
  L'écureuil (Ballades françaises)

[Le poème a paru en 1917.]

Écureuil du printemps, écureuil de l'été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu là-haut de notre humanité ?

— Les hommes sont des fous qui manquent de gaîté.

Écureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois ?

— La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.

Écureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, dis-nous ce que tu vois par-delà nos brouillards ?

— Des lances, des fusils menacer le soleil.

Écureuil, cul à l'air, cursif et curieux, ébouriffant ton col et gloussant un fin rire, dis-nous ce que tu vois sous la rougeur des cieux ?

— Des soldats, des drapeaux qui traversent l'empire.

Écureuil aux yeux vifs, pétillants, noir et beaux, humant la sève d'or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux ?

— Monter le lac de sang des hommes qui se battent.

Écureuil de l'automne, écureuil de l'hiver, qui lances vers l'azur, avec tant de gaîté, ces pommes... que vois-tu ?

— Demain tout comme Hier. Les hommes sont des fous et pour l'éternité.

 

la mise en scène du dialogue : La composition du poème est bâtie sur une alternance rigoureuse entre les questions et les réponses. Successivement, la parole est donnée à un protagoniste humain ("notre humanité") puis à l'animal, celui-ci jouant le rôle du sage ou du prophète. Deux mondes se font donc face : le monde des hommes, en proie à une folie barbare, et la nature, parée à travers l'écureuil d'innocence et de simplicité. Cet univers manichéen entre dans la convention de la fable, dont la clarté du message ne peut être compromise par trop de nuances : le dialogue lui-même est bâti pour l'exprimer sur un schéma question/réponse totalement figé dans la succession des strophes.
Classez les termes relatifs à l'humanité et ceux qui caractérisent l'écureuil de manière à mettre en valeur la nature schématique de leur opposition.

artifice du dialogue : Le texte reste fidèle aux caractéristiques formelles de la fable. Le discours (dialogue entre l'homme et l'animal) l'emporte sur le récit, et l'on constate aussi, dans ce faux poème en prose, l'emploi d'une versification régulière : les alexandrins croisés sont organisés en strophes (quatrains), que l'on peut aisément reconstituer :
                Écureuil, queue touffue, doré trésor des bois,
                ornement de la vie et fleur de la nature,
                juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois ?
                - La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.
La vertu d'un dialogue est de rester vivant, tant par son allure improvisée que par la spontanéité des échanges. Vous semble-t-il que Paul Fort ait souhaité communiquer cette impression ? Ce poème est tiré d'un recueil de ballades : comment justifierez-vous l'appartenance de ce texte à ce genre particulier de la ballade, dont vous rechercherez la définition ?

 

2- Le dialogue amoureux.

 C'est l'un des paradoxes du dialogue écrit que d'avoir à figer ce qui autrement est essentiellement improvisé et volatil. On sait que Socrate, pour cette raison, condamnait l'écriture. Longtemps la conversation fut l'art des cours et des salons, témoignage d'un art de vivre bâti sur la politesse, dont les codes, pourtant bien présents, n'altéraient pas l'échange, ni le brio. À l'élégance de la parole, à l'esprit du discours, on mesurait la qualité du sentiment, telle la précieuse Roxane dans le Cyrano de Bergerac d'Edmond Rostand. Privée de ses lieux d'exercice à partir du XIXème siècle, la parole se raréfie aussi dans la poésie, accompagnant ou signalant la rupture du sujet avec le monde et bientôt sa dépersonnalisation.

 

                    Texte 2.

    Paul VERLAINE
       Colloque sentimental
      (Fêtes galantes, 1869)

 [Dans les Fêtes galantes, Verlaine évoque le badinage amoureux si caractéristique du XVIIIème siècle qu'ont dépeint les tableaux de Watteau. Il s'agit de la dernière pièce du recueil. Les galants reviennent hanter les lieux de leurs ébats. Le titre du poème est bien sûr une antiphrase : nous n'avons rien ici d'un colloque, encore moins d'un colloque sentimental !]

 John Atkinson Grimshaw, Lovers in a Wood, 1873





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Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.

— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.

— Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

 

la composition : Le poème est composé de huit distiques de décasyllabes. Les trois premiers donnent à la scène son cadre spatio-temporel, que le dernier contribue à déréaliser encore. Les quatre distiques centraux répartissent le discours des personnages, l'un cantonné dans l'interrogation ou l'exclamation, l'autre dans une négation laconique. De qui s'agit-il ? De "formes" ou de "spectres", dit le texte, hantant le cadre désolé qui fut celui de leur amour. On n'en est pas bien certain, pas plus que de leur sexe ni même de leur discours. Celui-ci se répartit de manière irrégulière dans chaque distique : le schéma question/réponse profite tantôt de chacun des deux vers du distique (vers 7-8 et vers 13-14), tantôt relègue la réponse du personnage à la fin du deuxième vers (vers 9-10 et vers 11-12), ce qui accentue sa sécheresse. Le premier personnage, d'ailleurs, finit par abandonner l'échange au profit d'une simple évocation solitaire : au bout de deux distiques les questions cessent, et on se demande comment ont pu se conserver des paroles que la nuit seule est censée avoir entendues... La grande simplicité de ce poème nous convainc bien que la désertion du langage manifeste la mort de l'amour.

Antoine Watteau, Fête champêtre
commentaire comparé : La pièce intitulée "Sur l'herbe" est une des rares du recueil de Verlaine à rapporter un discours à plusieurs voix. Montrez comment les vers se coulent dans la simultanéité des paroles et comparez avec le poème précédent :

L’abbé divague. — Et toi, marquis,
Tu mets de travers ta perruque.
— Ce vieux vin de Chypre est exquis
Moins, Camargo, que votre nuque.

— Ma flamme… — Do, mi, sol, la, si.
— L’abbé, ta noirceur se dévoile.
— Que je meure, mesdames, si
Je ne vous décroche une étoile.

— Je voudrais être petit chien !
— Embrassons nos bergères, l’une
Après l’autre. — Messieurs, eh bien ?
— Do, mi, sol. — Hé ! bonsoir la Lune !

 

 

3- Le poème-conversation.

 

Texte 3

Guillaume APOLLINAIRE
    Lundi rue Christine
    Ondes, Calligrammes (1918)

 Dans sa conférence sur L'Esprit nouveau, Apollinaire avait revendiqué pour le poète « une curiosité qui le pousse à explorer tous les domaines propres à fournir une matière littéraire qui permette d'exalter la vie sous quelque forme qu'elle se présente ». Les poèmes-conversation font partie de cette volonté de permettre au poète de se dégager de la tyrannie du langage et d'enregistrer, « au centre de la vie, en quelque sorte, le lyrisme ambiant » (« Simultanisme-librettisme », Les Soirées de Paris, no 25, juin 1914).

 






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La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer
Si tu es un homme tu m’accompagneras ce soir
Il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère
Pendant que l’autre monterait

Trois becs de gaz allumés
La patronne est poitrinaire
Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet
Un chef d’orchestre qui a mal à la gorge
Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief

Ça a l’air de rimer

Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier
Pim pam pim
Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque
Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

Je partirai à 20 h. 27
Six glaces s’y dévisagent toujours
Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage

Cher monsieur
Vous êtes un mec à la mie de pain
Cette dame a le nez comme un ver solitaire
Louise a oublié sa fourrure
Moi je n’ai pas de fourrure et je n’ai pas froid
Le danois fume sa cigarette en consultant l’horaire
Le chat noir traverse la brasserie

Ces crêpes étaient exquises
La fontaine coule
Robe noire comme ses ongles
C’est complètement impossible
Voici monsieur
La bague en malachite
Le sol est semé de sciure
Alors c’est vrai
La serveuse rousse a été enlevée par un libraire

Un journaliste que je connais d’ailleurs très vaguement

Écoute Jacques c’est très sérieux ce que je vais te dire

Compagnie de navigation mixte

Il me dit monsieur voulez-vous voir ce que je peux faire d’eaux-fortes et de tableaux
Je n’ai qu’une petite bonne
Après déjeuner café du Luxembourg

Une fois là il me présente un gros bonhomme
Qui me dit
Écoutez c’est charmant
À Smyrne à Naples en Tunisie
Mais nom de Dieu où est-ce
La dernière fois que j’ai été en Chine
C’est il y a huit ou neuf ans
L’Honneur tient souvent à l’heure que marque la pendule
La quinte major

 

un collage cubiste : La liberté affichée par les peintres cubistes dans le choix de leurs matériaux (timbres-poste, journaux, papier peint) est aussi celle que revendique Apollinaire dans sa pratique poétique. Ainsi le poème-conversation veut correspondre à un enregistrement passif de la réalité objective. À en croire le témoignage de Jacques Dyssord, « Lundi rue Christine » aurait été écrit sur un coin de table, sous la dictée des événements : « Le dernier souvenir que j’aie conservé de nos réunions avec Madsen et Apollinaire est celui d’une soirée passée, vers la fin de 1913, dans un petit café découvert rue Christine par ce dernier. Je devais partir pour Tunis, le lendemain, et faisais mes adieux à mes amis. Nous étions les seuls clients de ce petit café, ce soir-là. Une servante aux cheveux de flamme […] nous servit des alcools […]. Les propos que nous échangeâmes, vous les retrouverez dans un des plus beaux poèmes d’Apollinaire, écrit là, au courant du crayon, sur le bord d’une table…» (« Le Miracle d’Apollinaire », Chronique de Paris, no 1, novembre 1943).
  Déterminez les détails qui renvoient à cette situation réelle, pris sur le vif dans le contexte d'une conversation de café : un personnage demande à un ami de l'aider à déménager clandestinement son appartement pour ne pas avoir à payer son loyer (vers 1-4, vers 13-15, vers 35). Autour de ce projet se greffent des bribes de conversation, des observations marginales, des phrases mentales, le tout faisant en effet penser à un collage et aux expériences d'Édouard Dujardin désireux de capter, dans son roman Les Lauriers sont coupés, le jaillissement du monologue intérieur.

un poème-manifeste : on ne peut cependant réduire ce texte à un enregistrement passif de notations désordonnées. Un vrai travail de création se devine, notamment dans l'agencement de différents mètres ou même de sonorités (Ça a l'air de rimer, remarque une sorte de voix off). La visée de ce poème n’est donc pas documentaire. En privilégiant les matériaux frustes et éphémères que produit l’« emploi élémentaire du discours », comme le dit Mallarmé, il participe de la libération de l’art qui assigne au poète de nouvelles missions : devenu l’opérateur, le preneur de son, puis le monteur de morceaux de réalité objective, celui-ci s'abstrait désormais du poème-document et ménage des pistes inédites dans l’écriture d'un nouveau lyrisme. Une poésie nouvelle naît en effet de cette humble réalité sublimée par l'écriture, un peu comme les ready-made de Marcel Duchamp qui signait n'importe quel objet courant et l'exposait comme une œuvre d'art. Dans leur décision de rester aux aguets du discours inconscient et de s'en faire les greffiers impersonnels, les surréalistes ont continué à débroussailler cet itinéraire.

 

4- Une voix sans personne.

    Si la parole est destinée à s'épanouir mieux au théâtre que dans la poésie, la scène contemporaine ne s'en est pas moins trouvée gagnée, elle aussi, par le silence. La crise du sujet et l'opacité du monde bâillonnent aussi bien Monsieur Plume que les clochards de Beckett. Jean Tardieu est, lui, à l'origine d'une œuvre qui se situe au confluent du théâtre et de la poésie. Ses textes, courts, souvent humoristiques, se présentent comme des « poèmes à jouer » où des personnages décalés trahissent, dans un langage interchangeable, leur désarroi devant un monde incompréhensible.

 

Texte 4

Jean TARDIEU (1903-1995)
Colloque de sourds
(Formeries)

1976

                                 COLLOQUE DE SOURDS

Je sortirai de moi-même. Oui
je partirai. Je porterai secours.
Je me sacrifierai.

Si tu choisis (même le bien,
même la paix), tu engendres le
massacre.

Vois ce visage de femme
Écoute la musique Réjouis-toi
des couleurs !

La mort est dans nos racines :
sans elle rien ne vit.

J'aime la vérité, j'irai au bout
du vrai.

Es-tu bien sûr de toi ?
Une goutte de mensonge au
fond du verre et toute l'eau est
empoisonnée.

Pourtant j'exerce la parole :
elle est mouvement pur,
par elle je m'envole.

L'univers est sourd, aveugle,
muet. Son silence est intradui-
sible.

 

un colloque : il s'agit bien d'un colloque en effet. Ici les deux interlocuteurs sont clairement distingués et mis en scène par la typographie (colonnes à droite et à gauche, romain et italique). Ils sont aussi distingués par le registre de leur discours : à droite se manifeste une volonté idéaliste dans le désir de solidarité, le goût de la vie, la confiance mise dans la vérité et dans la parole; à gauche, l'interlocuteur discrédite ces points l'un après l'autre en affirmant la loi générale de la haine, de la mort et du mensonge. Sa dernière répartie manifeste plus nettement encore son pessimisme par l'affirmation d'un monde opaque qui est aussi la condamnation du poète dans ses efforts pour le déchiffrer. Il s'agit bien donc aussi d'un dialogue de sourds, la surdité consistant ici à diviser radicalement ce qui est le plus inconciliable dans l'homme : sa volonté d'agir dans le monde et de s'y épanouir et, au contraire, l'obstination des choses ou des êtres à n'y répondre que par la fermeture et la corruption des valeurs. Ce constat était aussi celui des philosophes de l'absurde, et Tardieu a pu apparaître en effet comme un des leurs, notamment par son théâtre.

une seule voix sans fin : Jean Tardieu définit ainsi la place du poète, faisant écho (comment ?) au "Colloque de sourds" : « Le rôle du poète n’est-il pas de donner la vie à ce qui se tait dans l’homme et dans les choses, puis de se perdre au cœur de la Parole ? Cette parole qu’un peuple d’ombres se transmet d’une rive à l’autre du temps, il semble qu’une seule voix sans fin la porte et la profère. Elle seule, dépositaire d’un monde de secrets, tire de notre absence une longue mémoire, dessine dans l’espace la figure de l’Homme et prête à nos hasards la forme d’un destin… 
Mais peut-être, au-delà d’elle-même, si nous prêtons l’oreille avec plus de ferveur, pourrons-nous percevoir l’écho de ce qui n’a même plus de nom dans aucune langue. Les paroles alors, qu’elles soient transparentes ou opaques, humbles ou chamarrées d’images, ne contiendront pas plus de sens qu’un souffle sans visage qui résonnerait pour lui-même sur les débris d’un temple ou dans un champ superbement désert depuis toujours ignoré des humains. Ainsi, qu’il laisse un nom ou devienne anonyme, qu’il ajoute un terme au langage ou qu’il s’éteigne dans un soupir, de toute façon le poète disparaît, trahi par son propre murmure et rien ne reste après lui qu’une voix – sans personne. [...]. » (Une voix sans personne, Gallimard, 1954).
En quoi ces propos peuvent-ils être illustrés par "Colloque de sourds" ?

 

1. Le conflit en poésie : le dialogue est-il plus favorable à l'expression d'un conflit que d'une entente harmonieuse ? Il semble en effet qu'il garde toujours quelque chose du rôle dialectique que lui donne le débat argumenté et notre corpus ne propose d'ailleurs que des conflits. La fusion se manifeste-t-elle mieux par le silence ? Ce poème de Verlaine (Nevermore, Poèmes saturniens) en donne un exemple :

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d'or vivant,

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.

2. Vers la déperdition de la parole : en quoi les poèmes de ce corpus nous font-ils en effet assister à une déperdition progressive de la parole ? Jean Tardieu donne comme sous-titre à un de ses poèmes "Monologue à deux voix". En quoi les poèmes de notre corpus sont-ils en effet des "monologues à deux voix" ?

 

 

 

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