Le pastiche (suite)

 

Le journal intime : extraits du journal de Mathilde Loisel.

15 décembre.
  Cette Aglaé est une petite gourde. Voilà qu'en époussetant la commode, elle a renversé et brisé la porcelaine de Sèvres que je tenais de ma grand-mère. Je me retrouvais tant dans cette tête de jeune fille triste qu'on aurait pu baptiser "le Rêve". Mais il sera dit que rien ne me restera de ce pauvre héritage. Voilà une occasion de plus que la vie aura trouvée de me rappeler à la médiocrité, moi qui étais née pour les meubles fins et les petits salons coquets. Pourquoi me suis-je laissé marier ? Mon père n'avait pas de dot à me donner, sans doute, mais je ne me crois pas laide ni dépourvue de distinction. Bien des grandes dames n'ont ont pas la moitié. Tant pis pour moi, d'ailleurs. Sans cela, j'éprouverais moins la bassesse et l'ennui de ma condition.

18 décembre.
  Achevé Madame Bovary. Il n'y a pas de roman qui m'ait fait autant pleurer. Emma Bovary, c'est moi. Née comme moi par erreur dans un milieu indigne de ses passions, mariée comme moi à un médiocre et, surtout, comme moi, abandonnée aux rêves éperdus. La scène du bal à la Vaubyessard résume à elle seule la vraie vie que moi aussi je convoite désespérément : ces lustres flamboyants sous lesquels papillonnent tous les danseurs, ces confidences galantes chuchotées dans les boudoirs, tout le raffinement de cette société brillante dont je suis exclue. J'ai relu le passage au moins quinze fois et toujours avec la même avidité.

19 décembre.
  Gustave est rentré du ministère en pestant contre la neige qui tombe depuis trois jours et qui, moi, me ravit. En se mettant à table devant l'immuable pot-au-feu, il n'a pas manqué de s'extasier comme je l'attendais sur notre pitance : "Ah ! le bon pot-au-feu ! Je ne sais rien de meilleur que cela." Je vais finir par le lui jeter à la tête, son pot-au-feu. Comment ai-je pu imaginer qu'un pareil homme pourrait peut-être me donner des vaisselles merveilleuses et des plats délicats, lui qui n'en a ni les moyens ni surtout la moindre idée ?

21 décembre.
  Reçu les vœux de Jeanne. Je ne l'aurai pas beaucoup vue depuis notre sortie du couvent. Mais je ne me sens pas le cœur d'aller la voir, tant le spectacle de sa richesse me fait mal. Moi qui n'ai ni toilettes, ni bijoux, comment supporterais-je de la voir si brillante et si gaie dans les salons pour lesquels j'étais née ?

22 décembre.
  J'ai tant pleuré ces jours derniers qu'il ne me reste plus, je crois, une seule larme. Rien qu'un grand vide d'où, je ne sais pourquoi, monte parfois un espoir vague. Il me semble que quelque chose va se passer qui me sortira de ma détresse. Puisse-t-il en être ainsi, et que ce joug infernal de bêtise et de misère soit enfin secoué !

La scène de comédie

La Parure
comédie

Personnages

Mathilde LOISEL
Gustave LOISEL, époux de Mathilde
Jeanne FORESTIER, amie de Mathilde
Aglaé, domestique

Acte I , Scène 2

(La scène représente un salon bourgeois, à l'ameublement modeste et dépareillé. Une armoire, une table, deux fauteuils. Sur l'un d'eux, Mathilde est assise, lisant.)

GUSTAVE, entrant, l'air glorieux : Bonsoir, mon amie ! (Tendant son pardessus et son chapeau à Aglaé.) Attends ma fille.(Il tire de son pardessus une enveloppe.) Va donc et attends un peu avant de servir.
AGLAÉ : Bien, Monsieur.
GUSTAVE, se frottant les mains : Ah ! la bonne odeur de pot-au-feu ! Je ne sais rien de meilleur que cela. (Un temps). La journée a-t-elle été bonne ?
MATHILDE : Mais égale à toutes les autres, mon ami.
GUSTAVE : Oui...Un peu d'animation ne te ferait pas de mal, n'est-ce pas ? (Mystérieux.) Mais j'ai quelque chose pour toi.
MATHILDE : Qu'est-ce donc ?
GUSTAVE, tendant l'enveloppe à sa femme : Lis donc ! Ou plutôt, écoute. (Lisant d'un ton solennel.) " Le Ministre de l'Instruction publique et Madame Georges Ramponneau prient M. et Mme Gustave Loisel de leur faire l'honneur de venir passer la soirée à l'hôtel du Ministère, le lundi 18 janvier." Hein, que dis-tu de cela ?
MATHILDE, haussant les épaules : Que veux-tu que je te dise ?
GUSTAVE : Mais, ma chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, c'est une belle occasion. J'ai eu une peine infinie à obtenir cette invitation. C'est qu'on n'en donne pas à tout le monde, tu sais. Et puis tu verras là tout le monde officiel.
MATHILDE, se levant : Mais que veux-tu que je me mette sur le dos, pour aller là ?
GUSTAVE : Eh bien, la robe avec laquelle tu vas au théâtre! Elle me semble très bien, à moi et...
MATHILDE, pleurant : Ah ! oui, vraiment, j'aurais une belle mine dans ce sac.
GUSTAVE, décontenancé : Qu'as-tu ? Qu'as-tu ?
MATHILDE, avec effort : Rien. Seulement, je n'ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que moi.
GUSTAVE, après un temps : Voyons, Mathilde, combien cela coûterait-il, une toilette convenable qui pourrait te servir encore en d'autres occasions, quelque chose de très simple ?
MATHILDE : Eh bien, je ne sais pas au juste ... mais il me semble qu'avec ... quatre cents francs, je pourrais arriver.
GUSTAVE, à part : Flûte, juste ce que je comptais mettre dans mon nouveau fusil. (Un temps. Haut.) Soit, je te donne quatre cents francs. Mais tâche d'avoir une belle robe. Et maintenant, si nous allions le déguster, ce pot-au-feu ?
Ils sortent.

Scène 3

(Trois jours ont passé. Mathilde est assise sur son fauteuil. Entre Gustave).

GUSTAVE : Ah ! la bonne odeur de ... (Mathilde se lève brutalement.) Qu'as-tu ? Tu es toute drôle depuis trois jours.
MATHILDE : Cela m'ennuie. La fête approche et je n'ai aucun bijou à me mettre. J'aurai l'air misérable. Je préfèrerais presque ne pas me montrer à ce bal.
GUSTAVE : Pourquoi ne mets-tu pas des fleurs naturelles ? C'est très chic en cette saison, et en plus elles sont belles et bon marché.
MATHILDE, agacée : Non, je trouve qu'il n'y a rien de plus humiliant que de paraître pauvre au milieu des femmes riches.
GUSTAVE, après un temps, lumineux : Que tu es bête ! Va voir ton amie Jeanne Forestier et demande-lui si elle peut te prêter quelque chose. Je pense que tu la connais suffisamment pour lui emprunter un bijou.
MATHILDE, ravie : Tu as raison, je n'y avais pas pensé.
GUSTAVE : Allons, étourdie. Et si on le dégustait, ce pot-au-feu ?
Ils sortent.                                                                                                                                [...]

Acte II, Scène 2

(La scène représente un salon bourgeois, encombré de meubles d'aspect cossu. Mathilde et Jeanne devisent, assises côte à côte sur un canapé.)

JEANNE : Mais je te trouve en effet bien pâle et agitée. Qu'as-tu donc, toi si calme d'ordinaire ?
MATHILDE : Eh bien, je ... j'ai un service à te demander. Voilà. Nous sommes invités, Gustave et moi, à une soirée et j'aimerais y être présentable. Alors, j'ai pensé... Pourrais-tu me prêter un de tes bijoux ? Ce n'est certes pas Gustave, tu comprends, qui ...
JEANNE, se levant : Mais bien sûr, ma chère. (Ouvrant le tiroir d'une coiffeuse et en tirant un large coffret.) Regarde et choisis.
MATHILDE, promptement levée, essaie des colliers et des broches devant la glace : Mon Dieu, je ne sais que choisir. Que ces bijoux sont beaux ! Tu n'as rien d'autre ?
JEANNE : Mais si, cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
MATHILDE, avisant une rivière de diamants et l'attachant autour de son cou : Oh ! Peux-tu me prêter cela ? Rien que cela ?
JEANNE : Mais oui, certainement.
MATHILDE, sautant au cou de Jeanne : Oh ! Merci ! Merci pour tout. Et ne t'inquiète pas, je te rapporterai la parure mardi.
JEANNE, riant : Voyons, c'est peu de chose. Mais tu t'en vas déjà ?
MATHILDE : Je vais vite essayer tout cela. (Embrassant Jeanne.) Merci encore pour ce trésor.
Elle sort.

 

La chronique mondaine

UNE NUIT INOUBLIABLE

  M. le Ministre de l'Instruction Publique et Madame recevaient ce 18 janvier dans leur somptueux hôtel de la rue de Grenelle. A vingt heures sonnées, les invités arrivèrent bientôt par vagues ininterrompues et furent conduits dans le vaste salon d'honneur illuminé de tous ses feux. On reconnut sous leurs plus beaux atours le duc et la duchesse de Miromesnil, la comtesse Angélique de Moustiers, Lord et Lady James Beckford et les plus glorieux fleurons de l'aristocratie, venus rehausser le blason de la Culture. M. le Président Cambounet représentait la rondeur républicaine.
  Aux sons brillants des premières valses, les couples multicolores voltigèrent bientôt sous la pluie d'or et le cristal des lustres flamboyants, cependant que l'on s'empressait vers les buffets délicats où le champagne coulait à flots.
  Mais l'apothéose de cette soirée fut sans nul doute la subite apparition d'une mystérieuse beauté vers qui convergèrent aussitôt toutes les admirations. Resplendissante dans le triomphe de sa beauté, que soulignait à son cou une rivière étincelante ruisselant sur sa gorge d'albâtre, l'ineffable créature, que se disputaient tous les hommages, disparut tout soudain, telle Cendrillon, aux premières lueurs de l'aube.
  Gageons que cette fleur rare, évanouie comme par enchantement dans le tumulte de la foule, gravera longtemps dans nos cœurs, par son charme évanescent, cette soirée mémorable.

Napoléon HOMAIS, La Veillée des chaumières, février 1875.

 

Le procès-verbal

PRÉFECTURE DE LA SEINE
PV 01235/75

ENQUÊTE PRÉLIMINAIRE
PROCÈS-VERBAL DE SYNTHÈSE

CADRE RÉSERVÉ AU DESTINATAIRE

 

Nous soussigné : M.D.L. Chef GABORIAU, Émile, OPJ
Vu les articles 16, 17 à 19 et 54 du Code de Procédure Pénale
rapportons les opérations suivantes :

1. PRÉAMBULE

      Le 19 janvier 1875, à 08 heures, Monsieur LOISEL, Gustave, se présente au bureau de notre brigade. Il désire déposer plainte contre X...., pour le vol d'une rivière de diamants que portait son épouse la veille, lors d'une soirée organisée à l'Hôtel du Ministère de l'Instruction Publique.
    Monsieur NUTAUD, Procureur de la République à Paris est informé des faits ainsi que le Commandant du Groupement de Gendarmerie de Paris.

2. EXPOSÉ DES FAITS

         Le 18 janvier 1875, les époux LOISEL se rendent à une soirée organisée à l'Hôtel du Ministère de l'Instruction Publique. Madame LOISEL, Mathilde, a obtenu le prêt d'une rivière de diamants auprès d'une amie, Madame FORESTIER, Jeanne.
    Madame LOISEL s'est présentée à la soirée sus-indiquée en compagnie de son époux. La présence de la rivière de diamants à son cou n'est pas passée inaperçue et a suscité quelques commentaires admiratifs (Cf. pièces 5 et 6, témoignages de Monsieur GAUFRIER et de Madame LUYTENS).
    Selon Madame LOISEL, la parure de diamants était toujours présente à son cou lorsqu'elle a quitté les lieux aux environs de 4 heures, puisqu'elle n'a enfilé son manteau que dans l'escalier de l'Hôtel du Ministère et qu'elle a dû replacer le bijou sous son col. M. LOISEL confirme les faits et précise que Madame LOISEL semblant très pressée, il l'a aidée à enfiler son vêtement.
    Une fois à l'extérieur de l'Hôtel du Ministère, les époux LOISEL ont cherché un fiacre au niveau des quais de la Seine et ont pu être raccompagnés à leur domicile, rue des Martyrs, n°18, dans un coupé non identifié. C'est en ôtant son manteau que Madame LOISEL a constaté la disparition de la rivière de diamants à son cou, ce que Monsieur LOISEL a confirmé (Cf. pièces 2 et 3, auditions de Monsieur et Madame LOISEL).

3. ENQUÊTE

         Le Mercredi 20 janvier 1875, à 10 heures, nous nous rendons à l'Hôtel du Ministère de l'Instruction Publique, où nous recueillons les témoignages de deux personnes ayant effectivement vu Madame LOISEL au sortir de la soirée. Elles affirment avoir aperçu la parure de diamants à son cou (Cf. pièces 5 et 6, audition de témoins). L'une d'elles nous raconte l'histoire de Cendrillon, pour une raison que nous n'avons pu éclairer.
    L'examen de l'environnement où Monsieur et Madame LOISEL ont pris le fiacre a été effectué par nos soins. Durant deux nuits, dans le créneau horaire déterminé par les époux LOISEL, nous avons effectué une surveillance du quartier concerné et avons entendu verbalement les habitués.
    Les recherches entreprises auprès du service des fiacres de la Ville de Paris ainsi qu'auprès du service des Objets Trouvés et du Mont-de-Piété sont jusqu'à ce jour restées vaines. Nous conseillons aux époux LOISEL de rester en contact avec ces services durant quelque temps.

Fait et clos, à Paris, le 15 février 1875,
E. Gaboriau

 

 

 

La lettre : une demande de prêt

M. Loisel Gustave                                                                     Paris, le 30 janvier 1875
18, rue des Martyrs
     Paris

 

 

Banque de France
136, avenue de la République
Paris

 

 

Monsieur le Directeur,

 

 

   A la suite de la perte malencontreuse d'un bijou de grande valeur appartenant à une amie, nous nous trouvons, mon épouse et moi, dans l'obligation de le.remplacer. A cet effet, nous avons dû contracter des emprunts à un taux usuraire.important qui nous pousse à avoir recours à vos services.
  Je dispose, grâce à la succession de mon père, d'une somme de dix-huit mille.francs (18.000 francs), insuffisante pour l'achat du bijou, que l'on nous céderait.pour trente-six mille francs (36.000 francs). J'ai donc l'honneur de solliciter de votre bienveillance l'octroi d'un prêt de.quinze mille francs (15.000 francs), que je vous propose de rembourser.mensuellement sur une période de dix ans.
   Dans l'attente d'une réponse qui, je l'espère, tiendra compte de la situation.dramatique où nous nous trouvons, je vous prie d'agréer, Monsieur le Directeur,..l'expression de mes salutations distinguées.

 

                                                        G. Loisel

 

 

L'essai socio-historique

2.1.3. La petite bourgeoisie.

  Entre bourgeoisie et prolétariat, distinction que font les marxistes, il existe d'autres éléments de distinction de classe. De fait, certains groupes de pression, certaines couches sociales ont un pouvoir décisionnel important dès le XIX° siècle. Il est donc pertinent de définir plus de deux classes dans une société et introduire les concepts supplémentaires de couches ou de strates sociales.
  La petite bourgeoisie du XIX° siècle est une de celles-ci. Ses origines ne sont pas simples mais il existe, par-delà les divergences qui la distinguent du prolétariat ouvrier, une unité qui est la précarité de l'existence.
  Même dans le cas des petits fonctionnaires, les salaires sont tels, avant 1885, qu'ils permettent à peine la satisfaction des besoins de base : nourriture, vêtements, logement.

PRIX ET SALAIRES VERS 1880

- Salaire journalier du manœuvre de province en 1880 : 2,60 F
- Salaire annuel total courant de l'ouvrier professionnel à Paris en 1875 : 2.500 F (mensuel : moins de 300 F)
- Prix du kg de pain de blé à Paris en 1880 : 0,42 F
- Prix du kg de sucre en 1875 : 1,60 F (près de huit fois le salaire horaire de référence)
- Prix de la douzaine d'œufs en 1875 : 1,10 F
- Prix du louis d'or en 1880 : 20 F

* Un franc de 1880 = 3,45 € (2006).

 

  Si l'on sait que le salaire annuel moyen d'un commis aux écritures dans quelque ministère n'est supérieur que de moitié à celui de l'ouvrier, on comprend mieux sans doute la fragilité de la barrière qui sépare ces deux catégories, d'autant que la garantie de l'emploi est loin d'être assurée. Cela signifie que la moindre anicroche tourne rapidement à la catastrophe : une grippe qui empêche de travailler quinze jours, un bras cassé qui se remet mal, et c'est la misère la plus complète.
  La paupérisation subite des ménages n'est pas un cas isolé. Qu'un sinistre vienne affecter la situation d'un commis de ministère, par exemple, et c'est l'engrenage implacable de l'endettement. Les emprunts aux intérêts superposés, le taux incontrôlé de l'usure obligent l'employé à des sacrifices exorbitants. Il n'est pas rare que, pour y faire face, celui-ci allonge par des travaux subsidiaires (comptes de commerçants, copies à cinq sous la page) une journée déjà fixée pour la plupart à douze ou quatorze heures de travail effectif. Ajoutons à cela les temps de déplacement et imaginons ce qui reste à l'employé pour se reposer et avoir une vie de famille.
  Cette dernière est réduite au strict minimum, homme et femme n'ayant pas les mêmes horaires. Restée au foyer, celle-ci connaît la vie dure des ménages ouvriers. Si l'incapacité de son mari ou une circonstance imprévue la privent du maigre personnel de maison (une bonne bretonne) que certains peuvent s'offrir, son lot est le même que dans les familles ouvrières : gros travaux du ménage, entassement dans des lieux sordides loués fort cher, caves ou greniers. L'hygiène est inexistante, la promiscuité affolante.
  Ces ménages petit-bourgeois paupérisés pour une raison ou pour une autre ajoutent aux souffrances quotidiennes de la classe ouvrière un sentiment d'humiliation qui se traduit souvent par un surcroît de fierté et un acharnement à retrouver la situation perdue, ce qui peut prendre parfois une dizaine d'années.

 

Le sonnet

Méditation
(12 mai 1885)

uand le miroir renvoie cette image vieillie,
Voûtée, usée, brisée par les soins du ménage,
Reflet où j'ai du mal à saisir mon visage,
Je pleure ma beauté bien trop vite flétrie.

Mais, parfois, délaissant un peu mon triste ouvrage,
Auprès de la croisée, j'évoque le passé,
L'éphémère succès d'un bal, d'une soirée
Où de tous les danseurs je reçus les hommages.

Et voilà que la vie, cruelle et singulière,
Nous a mis sous le joug de la pire misère !
Comme il faut presque rien pour tout anéantir !

Alors, ô ma Douleur ! songe à l'absurdité
Du Destin, qui se rit de notre volonté
Et nous fait naviguer au gré de ses désirs !

Mathilde Loisel

 

Exercices de style : pastiche de Marguerite Duras

 

  C'est un dimanche. Aux Champs-Elysées. Mathilde se promène. Elle aperçoit une femme. Une femme avec un enfant. C'est Mme Forestier. Elle est émue. Elle s'approche. Elle dit :
Bonjour, Jeanne.
  L'autre s'étonne. Elle ne la reconnaît pas. Elle balbutie. Il doit y avoir une méprise. Mathilde dit que non. Qu'elle est Mathilde Loisel. L'autre crie. Elle a donc bien changé. Mathilde dit :
Oui.
  Elle a eu des jours bien durs depuis qu'elle ne l'a vue et bien des misères.
A cause de toi.
  L'autre s'étonne. A cause d'elle ?
  Mathilde lui parle de la rivière de diamants. Celle qu'elle lui avait empruntée pour aller à la fête du ministère. L'autre dit :
Oui. Eh bien ?
Eh bien, je l'ai perdue, elle dit.
  La foule. Le vacarme des Champs-Elysées les oblige à parler plus fort. L'autre ne comprend pas. Elle dit :
Comment ? Tu me l'as rapportée.
  Mathilde dit que non, qu'elle lui en a apporté une autre, toute pareille. Elle dit qu'elle l'a payée. Dix ans.
  L'autre reste figée. Mathilde sourit. Elle ne s'en était pas aperçue, hein ? L'autre est émue. Elle lui prend les deux mains. Elle dit :
Ma pauvre Mathilde.
  Elle dit que sa parure était fausse. Qu'elle valait au plus cinq cents francs.

Marguerite Duraille, Trois pages au coucher

 

Exercices de style : niveaux de langue

  Or, un dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Elysées pour se délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui promenait un enfant. C'était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, séduisante.
  Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu'elle avait payé, elle dirait tout, pourquoi pas ?
  Elle s'approcha.
Mais, c'est-y point la Jeanne ?
  L'autre ne la reconnaissait pas, s'étonnant d'être appelée ainsi familièrement par cette femme du peuple. Elle balbutia :
Mais voyons, ma chère Madame, vous devez faire erreur. Aurions-nous quelque jour veillé de concert à la sécurité des bovins ?
Ben, non, pour sûr, c'est qu'ça fait une paye qu'on s'est pas r'vues, pas vrai ? Ben, j'suis Mathilde !
Son amie poussa un cri.
Oh ! chère Mathilde, comme le temps fut peu clément envers toi !
Peuh ! J'en ai ben vu d'la journée d'galère depuis qu'on s'est pas vues ! Et tout ça, c'est d'ta faute !
Voyons, Mathilde, daigne expliquer un peu.
Tu t'rappelles pas d'ce collier d'cailloux que tu m'avions r'filé pour aller guincher ?
Certes, mais où veux-tu en venir ?
Ben, j'l'ai paumé, voilà, sacré vingt dieu !
Plaît-il ? Mais alors, comment se fait-ce, puisque tu me l'as légitimement restitué ?
Eh! non, c'était un 'aut', eh, qu'on avions trouvé dans une boutique, mais nickel, hein ? Du coup aussi, ça fait dix ans qu'on crache au bassinet pour la payer, c'te saloperie. Ah, on a bien ramé, m'enfin, c'est fini, et c'est pas dommage.
  Mme Forestier s'était arrêtée.
Que me narres-tu ? Tu affirmes avoir fait l'acquisition d'une rivière de diamants pour la substituer à la mienne ?
Pour sûr ! et t'y as vu qu'du feu, hein ? Elle était bien réglo !
  Et elle souriait d'une joie orgueilleuse et naïve.
  Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
Tudieu, infortunée Mathilde ! Le prix de la mienne n'excédait pas cinq cents francs !

  Les productions que vous avez lues sont issues de diverses séances de modules organisées autour de ce projet avec deux classes de Seconde du Lycée Déodat-de-Séverac de Toulouse.

  Vous pourrez, pour chacune des écritures choisies, vous demander ce qui, dans le texte de Maupassant, a pu motiver notre choix, puis y reconnaître les caractères du type de texte (aidez-vous du tableau qui les recense). Enfin pourquoi ne pas vous livrer à votre tour à l'exercice ?

  Le pastiche a ses lettres de noblesse : de grands écrivains s'y sont essayés (Marcel Proust, par exemple, dans Pastiches et mélanges) et les productions de Reboux et Muller dans A la manière de... sont des modèles du genre. On lira aussi avec intérêt celles de Jean-Louis Curtis (La Chine m'inquiète, La France m'épuise). Voir aussi le site Pastiches littéraires et quelques pastiches et parodies consacrés à des œuvres de Maupassant.

 

 

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