LA GUERRE
RÉSUMÉS ET DISSERTATIONS

 

 

 

Le résumé de texte
La dissertation.

 

LE RÉSUMÉ DE TEXTE

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TEXTE OBSERVATIONS

   La recherche des causes de la guerre, telle qu’elle est apparue déjà dans les efforts pour assurer la paix, conduit à en déceler les fondements dans plusieurs domaines. Il faut d'abord envisager la dimension sociale propre à ce phénomène essentiellement collectif. De ce point de vue, on peut étudier les sources et les conséquences du militarisme. Herbert Spencer et Auguste Comte croyaient à une évolution faisant succéder les sociétés industrielles aux sociétés militaires, celles-ci étant caractérisées par des institutions qui subordonnent étroitement l’individu à la société et tendent à la tyrannie politique en même temps qu’à l’autarcie économique. De nombreux polémologues placent aussi leur analyse sur l’aspect économique des guerres. Ils citent de grandes crises économiques et sociales qui n’ont entraîné aucune guerre, mais ils notent que les conflits armés, depuis la disparition de la guerre aristocratique, provoquent une transformation de la vie économique dans les pays belligérants, de sorte que certaines difficultés peuvent être provisoirement résolues par le rythme accéléré de la consommation en matériel qu’impose l’état de belligérance. La guerre n’est d'ailleurs pas possible sans une certaine accumulation de puissance économique, et la lassitude qui met fin à certains conflits peut parfois être attribuée à l’appauvrissement que finissent par produire les hostilités. On peut faire une analyse du même genre à propos des aspects démographiques de la guerre, à laquelle les phénomènes de surpopulation ne sont pas toujours étrangers. C’est pourquoi, selon Gaston Bouthoul, la principale fonction sociologique de la guerre serait d’être, en même temps qu’un exutoire aux impulsions collectives, un processus de « rééquilibration démo-économique ». Quant à l’aspect technique, dont on a vu l’importance dans l’évolution historique des guerres, il est remarquable aussi dans ses « retombées ». Les guerres, surtout dans la période la plus récente, ont probablement hâté des découvertes, dont certaines ont eu des prolongements dans une utilisation pacifique. Du point de vue politique enfin, il n’est pas douteux que la guerre ait, dans bien des cas, fortement contribué à créer des États et à cimenter leur unité, au point que l'on peut considérer la guerre elle-même comme un instrument de la politique, et c’est sous cet aspect que l’envisage surtout Karl von Clausewitz. Il en déduit qu’elle doit être faite avec toute la puissance de la nation, mais soumise aux intérêts de celle-ci.
  L’idée que la guerre peut avoir des fonctions propres a conduit
ainsi certains théoriciens à en faire l’apologie. Hegel voit en elle le moment où l’État se réalise pleinement ; Joseph de Maistre la glorifie comme le moyen de fortifier la nature humaine ; Nietzsche trouve dans les vertus guerrières le meilleur aiguillon au dépassement de soi-même ; plusieurs évolutionnistes croient pouvoir tirer de la loi de sélection naturelle une justification des pertes qu’engendre la guerre ; L. Gumplowicz voit dans la guerre la source de toutes les institutions et de la civilisation. D'autre part, les sociologues ont parfois comparé la guerre à la fête, en lui attribuant des fonctions analogues, notamment l’exaltation collective et le renversement des règles habituelles.
  
Pourtant les arguments de divers ordres ne manquent pas contre les théories bellicistes. On peut, à l’encontre de ceux qui prônent les vertus militaires, faire d'abord état des statistiques qui prouvent la recrudescence de la criminalité à la suite des guerres. S’il est vrai que les grandes civilisations se sont répandues par la force des armes, on peut aussi alléguer que c’est de la même façon qu’elles ont disparu et aux progrès techniques et économiques réalisés sous son aiguillon, on peut opposer un calcul des « coûts » de la guerre, qui sont de plus en plus élevés à mesure qu’elle devient plus totale. Enfin s'il est vrai que la guerre présente bien des caractères de la fête, elle en diffère en même temps, du fait qu’elle oppose un groupe à un autre et tend plus spécifiquement à la destruction.
  On peut
donc se demander si les alternances de paix et de guerre ne constituent pas un cycle universel, inhérent à la nature des sociétés humaines. Les doctrines pessimistes, ici, trouvent dans l’histoire une longue suite de justifications. Cependant, les optimistes peuvent répondre que, dans les affaires humaines, les nécessités du passé ne sont jamais définitives et qu’en fin de compte les efforts pour établir une paix assurée, c’est-à-dire pour dégager l’humanité de cette dialectique guerre-paix, sont peut-être maintenant la seule lutte qui vaille.

Jean Cazeneuve, Guerre et Paix.
© 1995 Encyclopædia Universalis.

Première étape : l'énonciation :
Une première - voire une seconde - lecture doit vous amener à identifier les caractères essentiels du texte, que votre résumé devra reproduire :
- situation d'énonciation (de type référentiel ici).
- niveau de langue
- difficultés de vocabulaire (attention par exemple aux mots polémologues, belligérants, apologie, bellicistes).

Deuxième étape : thème, thèse :
- Efforcez-vous de formuler pour vous-même le sujet du texte (au besoin, donnez-lui un titre; ici, le texte pourrait s'intituler : Mensonges de la guerre).
- Plus important encore : repérez la (ou les) thèse(s) et prenez soin de la (les) rédiger rapidement. Dans ce texte, la thèse pacifiste prend soin de se développer après qu'ont été exposés les arguments des bellicistes.

Troisième étape : l'organisation :
La lecture du texte vous fait percevoir par les paragraphes différentes unités de sens. Ces paragraphes constituent cependant des indices insuffisants de l'organisation. Vous savez que tout raisonnement discursif s'accompagne de connexions logiques (nous les soulignons en rouge : en gras pour les connexions essentielles) qui vous feront percevoir l'enchaînement des arguments. Ici, la première phrase annonce un énoncé thématique des causes de la guerre, mais le troisième paragraphe prend un tour dialectique en réfutant les arguments bellicistes.
  Comme toujours dans une argumentation, les arguments s'accompagnent d'exemples : leur caractère concret et circonstancié vous permet de les repérer d'emblée (nous les soulignons en bleu).

  C'est cette organisation que nous vous invitons à représenter précisément dans un tableau de structure : ne pensez pas que le fait d'établir ce tableau au brouillon vous fera perdre du temps. Une fois rempli, il vous permettra au contraire d'aller plus vite dans la reformulation, chaque unité de sens étant nettement repérée. La colonne Parties sépare chaque étape de l'argumentation, que la colonne Sous-Parties décompose si nécessaire. La colonne Arguments vous permet d'identifier rapidement chaque argument et d'aller déjà vers son expression la plus concise en repérant les mots-clefs. C'est cette colonne, surtout, qui vous sera précieuse. Quant à la colonne Exemples, elle vous permet de repérer ce que votre résumé pourra ensuite ignorer (attention cependant au fait qu'un long paragraphe d'exemples peut avoir une valeur argumentative!).

 

TABLEAU DE STRUCTURE

PARTIES SOUS-PARTIES ARGUMENTS (mots-clefs)

EXEMPLES

La recherche > de celle-ci. La recherche > plusieurs domaines. La recherche des causes de la guerre nous oriente vers plusieurs domaines. /
Il faut d'abord > autarcie économique. dimension sociale : militarisme. Herbert Spencer
Auguste Comte
De nombreux...aussi  > démo-économique. aspect économique : certaines difficultés provisoirement résolues. Gaston Bouthoul
Quant à l'aspect technique > utilisation pacifique. aspect technique : hâté les découvertes. /
Du point de vue... enfin > de celle-ci. point de vue politique : créer des États et cimenter leur unité. Karl von Clausewitz
L'idée que la guerre... ainsi > habituelles. L'idée que la guerre > de la civilisation. Apologie de la guerre chez certains théoriciens.

Hegel, Maistre, Nietzsche, Gumplowicz

D'autre partles sociologues > des règles habituelles. Les sociologues ont parfois comparé la guerre à la fête. /
Pourtant les arguments > la destruction. Pourtant  > bellicistes. Les arguments ne manquent pas contre les bellicistes. /
On peut ... d'abord > à la suite des guerres. recrudescence de la criminalité. /
S'il est vrai... aussi > devient plus totale. coûts de la guerre /
Enfin s'il est vrai > à la destruction. oppose un groupe à un autre, au nom d'un principe de destruction. /
On peut donc > qui vaille.

On peut donc > de justifications.

Si les guerres constituent un cycle universel, inhérent à la nature humaine. /
Cependant les optimistes > la seule lutte qui vaille. Les efforts pour maintenir la paix sont la seule lutte qui vaille. /

 

 

REFORMULATION

Résumé du texte en 110 mots ±10% :

 

PARTIES

Observations sur les réductions

PROPOSITION DE RÉSUMÉ

1° §

L'énumération des divers domaines n'est plus marquée que par les virgules.
Les guerres s'expliquent par le militarisme qu'encouragent certaines sociétés, par la tentation de résoudre des difficultés économiques, et l'on a vu certaines d'entre elles accélérer le progrès technique ou contribuer à renforcer des États,

2° §

La conséquence (Ainsi) est exprimée par une subordonnée, ce qui permet de lier les paragraphes en une seule phrase.
ce qui justifie qu'elles aient trouvé leurs défenseurs ou qu'on ait [50] pu en faire un équivalent de la fête.

3° §

Les trois arguments de réfutation sont ici coordonnés et juxtaposés par le point-virgule.
Pourtant la guerre a laissé partout le goût de la violence et des factures où les civilisations se sont épuisées; ses analogies avec la fête s'arrêtent à cette œuvre de discorde et de mort.

4° §

Ici encore une coordination rendra compte de l'opposition.
La récurrence des guerres peut paraître ainsi [100] fatale, mais les efforts pour établir la paix sont aujourd'hui le seul combat légitime. (114 mots.)

 

EXEMPLE 2

  La fin de Mars

  Trois dieux, Jupiter, Mars et Quirinus régissent les sociétés indo-européennes traditionnelles, formées de trois groupes correspondants, voués respectivement aux rites religieux, à la guerre et à la production. A quelle date disparaît cette longue tradition ? On a dit la fin de Quirinus, égide des laboureurs; non celle de l'agriculture, certes, mais d'un certain modèle culturel lié à la domestication ancestrale d'espèces de faune et de flore. Beaucoup semblent espérer celle de Jupiter, premier d'entre les prêtres, la seule dont je doute, car la prolifération des signes et de la communication ne peut que relancer les processus de type religieux. Tremblant délicieusement d'espérance, je décris ici la mort de Mars, reître, soldat, guerrier, dieu de la mort sous les armes.
  Je vais bientôt survivre en effet parmi les derniers à savoir, par la mémoire du corps, que la guerre occupa l'horizon normal de tout groupe social. La rupture entre l'âge de Reagan, Mitterrand ou Kohl, anciens combattants, et celui de Blair, Schröder, Clinton ou Jospin, privés, quant à eux, de tels vivaces souvenirs, se reconnaît à ceci que les générations nouvelles connaissent le calme de la paix comme une exception extraordinaire. Quand certaine portion de l'humanité jouit-elle d'un laps de temps aussi long sans guerre majeure ? Jamais. Allons-nous vers la fin du guerrier ? Une victoire totale, comme celle de la guerre du Golfe, où l'armée triomphante décompte vingt morts par accident et la perdante deux cent mille sous les bombes, notre monde la vit désormais comme un massacre qui finit par couvrir le gagnant du sang de ses victimes, même si la guerre paraissait « juste » au départ. La dialectique se retourne: nous ne vivons plus l'ère des vainqueurs, mais celle des victimes. Qui niera, au moins sur ce point, un progrès ?
  Si les philosophes occidentaux avaient été conséquents avec des traditions qu'ils commentent et respectent, ils auraient dû se demander si, en l'absence du moteur guerrier, il existait encore des hommes dignes de ce nom dans leurs pays tranquilles et s'ils y inventèrent quoi que ce soit pendant cet étrange intervalle. Pourtant, jamais la science n'avança, en ces quelques décennies, autant qu'à toutes les époques précédentes réunies. Contre-exemple aux dialectiques de toute farine, la paix contiendrait-elle un moteur d'entraînement? De plus, pendant le même intervalle béni d'un demi-siècle, et malgré les hantises de la guerre froide et les bévues de la décolonisation, les pays concernés produisirent d'immenses richesses. Enfin, jamais la terre ne se couvrit autant d'humains. Plus que Kant, Polichinelle soi-même détenait donc le secret de l'abondance issue de la « paix perpétuelle » : il fallait ne pas détruire. Mais cela ne suffit pas.
  D'où naquit donc une paix si longue ? Sans doute du risque d'holocauste, au sens étymologique et religieux de consumation du genre humain tout entier par le feu, vite lu dans l'explosion d'Hiroshima et les essais divers des bombes thermonucléaires. Du coup, cette invention diabolique produisit le résultat inverse de celui pour lequel savants et politiques la conçurent. Par un excès au-delà de ces intégrations, elle gagne d'un coup toutes les guerres possibles. Alors le secret de la paix gît dans l'éradication totale, la disparition du genre humain et de sa planète, vues par tous comme horizon désormais accessible de tout conflit mondial. Jamais en effet, l'humanité n'avait envisagé sa propre éradication, pis, ne l'avait projetée ni programmée. Devant ce seuil inconnu, arrêt soudain. Oui, cet événement ferme une époque longue, celle justement de l'hominisation dont on peut penser qu'elle commença par la conscience de la mort individuelle. Changer de mort, changer de temps : la clôture de cette époque nous lança donc vers une autre.
  Car l'époque actuelle vit encore d'autres nouveautés de la même profondeur qui constituent une deuxième raison d'en finir avec la guerre. Lorsque l'espérance de vie s'allonge jusqu'à la doubler, le héros éventuel acceptera-t-il aussi facilement de saccager ce laps dont il pourra jouir encore ? Quand, pendant cette vie longue, s'amenuise la douleur, rappellera-t-il de ses vœux ? Ne va-t-il pas considérer toute guerre comme une pathologie collective, à éradiquer avec autant de vigueur que la petite vérole ? Quand le lopin travaillé perd de sa valeur économique, défendra-t-il champs et moissons jusqu'à leur sacrifier une existence devenue si précieuse ? Quand les frontières s'effacent et que tous les matins celui qui dit « oiseau» communique avec ceux qui disent Vogel, bird, uccello ou pajaro, les haïra-t-il aussi intensément parce qu'ils ne parlent pas la même langue et ne prient pas les mêmes dieux ?
  Ainsi se réunissent toutes les composantes de ce temps d'hominisation pour former un héros inattendu que tout conflit armé fait vomir et qui ne luttera que pour abolir toute peine de mort. Justement, une conception possible de la paix consisterait à la définir comme l'abolition d'une peine de mort collective, suspendue sur la tête de tous les combattants, volontaires comme involontaires, généralement les enfants de ceux qui déclarent la guerre et qui les condamnent tous à mourir à un âge précoce. Dès lors, l'abolition de la peine de mort, au sens usuel, joue, par rapport à l'individu, le même rôle que la paix, par rapport aux collectifs. Tu ne tueras point; nul individu, aucun collectif, n'ont droit de mort sur quiconque. Ici : tu ne tueras plus tes fils.
  Qui supporte aujourd'hui le scandale de mourir, même d'une maladie mortelle ? Persuadés qu'ils nous doivent la santé, nous attaquons même nos alliés les plus efficaces, médecins et chirurgiens, devant les tribunaux. La vie passait, même dans ma jeunesse, pour un hasard, une chance, une aventure, dont les aléas méritaient d'encourir les périls de la fortune : elle devient due et droit. Qui donc niera ce progrès, même s'il nous vient d'une récente et lourde culpabilité ?

Michel SERRES, Hominescence (2001).

Résumez ce texte en 140 mots (± 10%).

Résumé proposé :

  Des valeurs traditionnelles, la guerre semble heureusement la plus moribonde. Jamais groupe humain n'a joui de la paix aussi longtemps que nous depuis cinquante ans, qui sommes plus enclins à plaindre les victimes qu'à bénir les héros. Les progrès observés pendant ces décennies attestent bien de la dynamique [50] économique et démographique engendrée par la paix, ce dont nos intellectuels auraient pu s'aviser avant.
  Cette longue paix s'explique d'abord par l'équilibre de la terreur engendrée par la bombe atomique, mais aussi par l'amélioration des conditions matérielles : pourquoi sacrifier une vie désormais si longue et [100] agréable, quand en outre les étrangers nous sont tous les jours si proches ? Ainsi nos nouveaux héros se consacrent à l'abolition des peines de mort individuelles et collectives, et ce droit conféré à la vie est un progrès incontestable.
  140 mots
.

 

EXEMPLE 3

  Contre Hobbes

  L'homme est naturellement pacifique et craintif, au moindre danger, son premier mouvement est de fuir; il ne s'aguerrit qu'à force d'habitude et d'expérience. L'honneur, l'intérêt, les préjugés, la vengeance, toutes les passions qui peuvent lui faire braver les périls et la mort, sont loin de lui dans l'état de nature. Ce n'est qu'après avoir fait société avec quelque homme qu'il se détermine à en attaquer un autre, et il ne devient soldat qu'après avoir été citoyen. On ne voit pas là de grandes dispositions à faire la guerre à tous ses semblables. Si la loi naturelle n'était écrite que dans la raison humaine, elle serait peu capable de diriger la plupart de nos actions, mais elle est encore gravée dans le cœur de l'homme en caractères ineffaçables et c'est là qu'elle lui parle plus fortement que tous les préceptes des philosophes; c'est là qu'elle lui crie qu'il ne lui est permis de sacrifier la vie de son semblable qu'à la conservation de la sienne, et qu'elle lui fait horreur de verser le sang humain sans colère, même quand il s'y voit obligé. [...]
  Il n'y a donc point de guerre générale d'homme à homme et l'espèce humaine n'a pas été formée uniquement pour s'entre-détruire. Reste à considérer la guerre accidentelle et particulière qui peut naître entre deux ou plusieurs individus. Nous entrons maintenant dans un nouvel ordre de choses. Nous allons voir les hommes unis par une concorde artificielle se rassembler pour s'entre-égorger et toutes les horreurs de la guerre naître des soins qu'on avait pris pour la prévenir.
   Il n'y a point de guerre entre les hommes ; il n'y en a qu'entre les États. Considérons attentivement la constitution des corps politiques et quoique, à la rigueur, chacun suffise à sa propre conservation, nous trouverons que leurs mutuelles relations ne laissent pas d'être beaucoup plus intimes que celles des individus. Car l'homme, au fond, n'a nul rapport nécessaire avec ses semblables; il peut subsister sans leur concours dans toute la vigueur possible; il n'est pas tant besoin des soins de l'homme que des fruits de la terre; et la terre produit plus qu'il ne faut pour nourrir tous ses habitants. Ajoutez que l'homme a un terme de force et de grandeur fixé par la nature et qu'il ne saurait passer. De quelque sens qu'il s'envisage, il trouve toutes ses facultés limitées. Sa vie est courte, ses ans sont comptés. Son estomac ne s'agrandit pas avec ses richesses, ses passions ont beau s'accroître, ses plaisirs ont leur mesure, son cœur est borné comme tout le reste, sa capacité de jouir est toujours la même. Il a beau s'élever en idée, il demeure toujours petit.
   L'État, au contraire, étant un corps artificiel, n'a nulle mesure déterminée, la grandeur qui lui est propre est indéfinie, il peut toujours l'augmenter, il se sent faible tant qu'il en est de plus forts que lui. Sa sûreté, sa conservation demandent qu'il se rende plus puissant que tous ses voisins. Il ne peut augmenter, nourrir, exercer ses forces qu'à leurs dépens, et s'il n'a pas besoin de chercher sa subsistance hors de lui-même, il y cherche sans cesse de nouveaux membres qui lui donnent une consistance plus inébranlable. Car l'inégalité des hommes a des bornes posées par les mains de la nature, mais celle des sociétés peut croître incessamment, jusqu’à ce qu'une seule absorbe toutes les autres.
   Ainsi, la grandeur du corps politique étant purement relative, il est forcé de se comparer sans cesse pour se connaître; il dépend de tout ce qui l'environne, et doit prendre intérêt à tout ce qui s'y passe car il aurait beau vouloir se tenir au-dedans de lui sans rien gagner ni perdre, il devient petit ou grand, faible ou fort, selon que son voisin s'étend ou se resserre et se renforce ou s'affaiblit. Enfin sa solidité même, en rendant ses rapports plus constants donne un effet plus sûr à toutes ses actions et rend toutes ses querelles plus dangereuses Il semble qu'on ait pris à tâche de renverser toutes les vraies idées des choses. Tout porte l'homme naturel au repos ; manger et dormir sont les seuls besoins qu'il connaisse; et la faim seule l'arrache à la paresse. On en a fait un furieux toujours prompt à tourmenter ses semblables par des passions qu'il ne connaît point; au contraire, ces passions exaltées au sein de la société par tout ce qui peut les enflammer passent pour n'y pas exister. Mille écrivains ont osé dire que le corps politique est sans passions et qu'il n'y a point d'autre raison d'État que la raison même. Comme si l'on ne voyait pas au contraire que l'essence de la société consiste dans l'activité de ses membres et qu'un État sans mouvement ne serait qu'un corps mort. Comme si toutes les histoires du monde ne nous montraient pas les sociétés les mieux constituées être aussi les plus actives, et soit au-dedans, soit au-dehors, l'action et réaction continuelles de tous leurs membres porter témoignage de la vigueur du corps entier.
  J'appelle donc guerre de puissance à puissance l'effet d'une disposition mutuelle, constante et manifestée de détruire l'État ennemi, ou de l'affaiblir au moins, par tous les moyens qu'on le peut. Cette disposition réduite en acte est la guerre proprement dite ; tant qu'elle reste sans effet, elle n'est que l'état de guerre. Ces diverses manières d'offenser un corps politique ne sont toutes ni également praticables, ni également utiles à celui qui les emploie; et celles dont résultent à la fois notre propre avantage et le préjudice de l'ennemi sont naturellement préférées. La terre, l'argent, les hommes, toutes les dépouilles qu'on peut s'approprier, deviennent aussi les principaux objets des hostilités réciproques. Cette basse avidité changeant insensiblement les idées des choses, la guerre enfin dégénère en brigandage, et d'ennemis et guerriers on devient peu à peu tyrans et voleurs. J'ouvre les livres de droit et de morale, j'écoute les savants et les jurisconsultes, et, pénétré de leurs discours insinuants, je déplore les misères de la nature, j'admire la paix et la justice établies par l'ordre civil, je bénis la sagesse des institutions publiques et me console d'être homme en me voyant citoyen. Bien instruit de mes devoirs et de mon bonheur, je ferme le livre, sors de la classe, et regarde autour de moi ; je vois des peuples infortunés gémissant sous un joug de fer, le genre humain écrasé par une poignée d'oppresseurs, une foule affamée, accablée de peine et de faim, dont le riche boit en paix le sang et les larmes, et partout le fort armé contre le faible du redoutable pouvoir des lois.
   Tout cela se fait paisiblement et sans résistance; c'est la tranquillité des compagnons d'Ulysse enfermés dans la caverne du Cyclope, en attendant qu'ils soient dévorés. Il faut gémir et se taire. Tirons un voile éternel sur ces objets d'horreur. J'élève les yeux et regarde au loin. J'aperçois des feux et des flammes, des campagnes désertes, des villes au pillage. Hommes farouches, où traînez-vous ces infortunés ? J'entends un bruit affreux ; quel tumulte ! quels cris ! J'approche; je vois un théâtre de meurtres, dix mille hommes égorgés, les morts entassés par monceaux, les mourants foulés aux pieds des chevaux, partout l'image de la mort et de l'agonie. C'est donc là le fruit de ces institutions pacifiques! La pitié, l'indignation s'élèvent au fond de mon cœur. Ah ! Philosophe barbare ! Viens nous lire ton livre sur un champ de bataille ! Quelles entrailles d'hommes ne seraient émues à ces tristes objets ? Mais il n'est plus permis d'être homme et de plaider la cause de l'humanité. La justice et la vérité doivent être pliées à l'intérêt des plus puissants : c'est la règle. Le peuple ne donne ni pensions, ni emplois, ni chaires, ni places d'académies; en vertu de quoi le protégerait-on ? Princes magnanimes, je parle au nom du corps littéraire ; opprimez le peuple en sûreté de conscience; c'est de vous seuls que nous attendons tout; le peuple ne nous est bon à rien. Comment une aussi faible voix se ferait-elle entendre à travers tant de clameurs vénales ? Hélas ! Il faut me taire ; mais la voix de mon cœur ne saurait-elle percer à travers un si triste silence ? [...]
   La première chose que je remarque, en considérant la position du genre humain, c'est une contradiction manifeste dans sa constitution, qui la rend toujours vacillante. D'homme à homme, nous vivons dans l'état civil et soumis aux lois; de peuple à peuple, chacun jouit de la liberté naturelle : ce qui rend au fond notre situation pire que si ces distinctions étaient inconnues. Car vivant à la fois dans l'ordre social et dans l'état de nature, nous sommes assujettis aux inconvénients de l'un et de l'autre, sans trouver la sûreté dans aucun des deux. La perfection de l'ordre social consiste, il est vrai, dans le concours de la force et de la loi; mais il faut pour cela que la loi dirige la force ; au lieu que, dans les idées de l'indépendance absolue des princes, la seule force parlant aux citoyens sous le nom de loi et aux étrangers sous le nom de raison d'État ôte à ceux-ci le pouvoir, et aux autres la volonté de résister, en sorte que le vain nom de justice ne sert partout de sauvegarde qu'à la violence. Quant à ce qu'on appelle communément le droit des gens, il est certain que, faute de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers au lieu que, le droit des gens n'ayant d'autre garant que l'utilité de celui qui s'y soumet, ses décisions ne sont respectées qu'autant que l'intérêt les confirme. Dans la condition mixte où nous nous trouvons, auquel des deux systèmes qu'on donne la préférence, en faisant trop ou trop peu, nous n'avons rien fait, et nous sommes mis dans le pire état où nous puissions nous trouver. Voilà, ce me semble, la véritable origine des calamités publiques.
   Mettons un moment ces idées en opposition avec l'horrible système de Hobbes; et nous trouverons, tout au rebours de son absurde doctrine, que bien loin que l'état de guerre soit naturel à l'homme, la guerre est née de la paix, ou du moins des précautions que les hommes ont prises pour s'assurer une paix durable.

Jean-Jacques ROUSSEAU, L’état de guerre (1757).

Résumez ce texte en 180 mots (± 10%).

 

 

 

 

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