L'ARGENT
TEXTES (II)

 

Émile ZOLA
Il pleut des pièces de vingt francs !

 

[Agent voyer à la mairie de Paris, Aristide Saccard (il est aussi le héros de L'Argent) a emmené sa femme Angèle au restaurant. Il lui présente, exalté, le terrain futur des spéculations immobilières qui le rendront riche.]

   Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fenêtres s’ouvraient sur Paris, sur cet océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots pressés emplissant l’immense horizon. Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne.
  Il souriait à l’espace, il était d’une galanterie inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d’où sortait la voix profonde des foules. On était à l’automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s’alanguissait, d’un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis que les fonds s’emplissaient d’une brume légère, une poussière d’or, une rosée d’or tombait sur la rive droite de la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C’était comme le coin enchanté d’une cité des Mille et une Nuits , aux arbres d’émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre deux nuages fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d’or dans un creuset.
   — Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d’enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris !
  Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n’être pas faciles à ramasser. Mais son mari s’était levé, et, s’accoudant sur la rampe de la fenêtre :
  — C’est la colonne Vendôme, n’est-ce pas, qui brille là-bas ?… Ici, plus à droite, voilà la Madeleine… Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire… Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?… On dirait que le quartier bout dans l’alambic de quelque chimiste.
  Sa voix demeurait grave et émue. La comparaison qu’il avait trouvée parut le frapper beaucoup.
  Il avait bu du bourgogne, il s’oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle, qui s’était également accoudée à son côté :
  — Oui, oui, j’ai bien dit, plus d’un quartier va fondre, et il restera de l’or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s’endort doucement ! C’est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l’armée de pioches qui l’attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d’Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s’ils savaient qu’ils n’ont plus que trois ou quatre ans à vivre.
  Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.
  — On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n’est qu’une misère. Regarde là- bas, du côté des Halles, on a coupé Paris en quatre…
  Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.
  — Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l’on perce, demanda sa femme.
  — Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l’Hôtel de Ville. Jeux d’enfants que cela ! C’est bon pour mettre le public en appétit… Quand le premier réseau sera fini, alors commencera la grande danse. Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au premier réseau. Les tronçons agoniseront dans le plâtre… Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille ; puis de ce côté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine Monceau ; et une troisième entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des entailles partout. Paris haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons, traversé par d’admirables voies stratégiques qui mettront les forts au cœur des vieux quartiers.
  La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié l’amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l’horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s’imaginait entendre, sous les ténèbres qui s’amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d’un bout à l’autre, brisant les poutres, écrasant les moellons, laissant derrière elle de longues et affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette main, s’acharnant sur une proie géante, finissait par inquiéter ; et, tandis qu’elle déchirait sans effort les entrailles de l’énorme ville, on eût dit qu’elle prenait un étrange reflet d’acier dans le crépuscule bleuâtre.
  — Il y aura un troisième réseau, continua Saccard, au bout d’un silence, comme se parlant à lui-même ; celui-là est trop lointain, je le vois moins. Je n’ai trouvé que peu d’indices… Mais ce sera la folie pure, le galop infernal des millions, Paris soûlé et assommé !
  Il se tut de nouveau, les yeux fixés ardemment sur la ville, où les ombres roulaient de plus en plus épaisses. Il devait interroger cet avenir trop éloigné qui lui échappait. Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l’entendit respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que la crête pâle des vagues. Çà et là, quelques murs blanchissaient encore ; et, une à une, les flammes jaunes des becs de gaz piquèrent les ténèbres, pareilles à des étoiles s’allumant dans le noir d’un ciel d’orage.
  Angèle secoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait faite au dessert.
  — Ah ! bien, dit-elle avec un sourire, il en est tombé de ces pièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui les comptent. Regarde donc les belles piles qu’on aligne à nos pieds !
  Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartre, et dont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs taches d’or.
  — Et là-bas, s’écria-t-elle en désignant du doigt un fourmillement d’astres, c’est sûrement la Caisse générale.
  Ce mot fit rire Saccard. Ils restèrent encore quelques instants à la fenêtre, ravis de ce ruissellement de « pièces de vingt francs », qui finit par embraser Paris entier. L’agent voyer, en descendant de Montmartre, se repentit sans doute d’avoir tant causé. Il accusa le bourgogne et pria sa femme de ne pas répéter les « bêtises » qu’il avait dites ; il voulait, disait-il, être un homme sérieux.
Emile ZOLA, La Curée, II, 1872.

 

Joris-Karl HUYSMANS
Le maître des âmes

 

 […] La plus désarçonnante des énigmes n'était-elle pas encore celle de l'argent ?
  Car enfin, on se trouvait là en face d'une loi primordiale, d'une loi organique atroce, édictée et appliquée depuis que le monde existe.
  Ses règles sont continues et toujours nettes. L'argent s'attire lui-même, cherche à s'agglomérer aux mêmes endroits, va de préférence aux scélérats et aux médiocres; puis, lorsque par une inscrutable exception, il s'entasse chez un riche dont l'âme n'est ni meurtrière, ni abjecte, alors il demeure stérile, incapable de se résoudre en un bien intelligent, inapte même entre des mains charitables à atteindre un but qui soit élevé. On dirait qu'il se venge ainsi de sa fausse destination, qu'il se paralyse volontairement, quand il n'appartient ni aux derniers des aigrefins, ni aux plus repoussants des mufles.
  Il est plus singulier encore quand, par extraordinaire, il s'égare dans la maison d'un pauvre; alors il le salit immédiatement s'il est propre; il rend lubrique l'indigent le plus chaste, agit du même coup sur le corps et sur l'âme, suggère ensuite à son possesseur un bas égoïsme, un ignoble orgueil, lui insinue de dépenser son argent pour lui seul, fait du plus humble un laquais insolent, du plus généreux, un ladre. Il change, en une seconde, toutes les habitudes, bouleverse toutes les idées, métamorphose les passions les plus têtues, en un clin d'œil.
  Il est l'aliment le plus nutritif des importants péchés et il en est, en quelque sorte aussi, le vigilant comptable. S'il permet à un détenteur de s'oublier, de faire l'aumône, d'obliger un pauvre, aussitôt il suscite la haine du bienfait à ce pauvre; il remplace l'avarice par l'ingratitude, rétablit l'équilibre, si bien que le compte se balance, qu'il n'y a pas un péché de commis en moins.
  Mais où il devient vraiment monstrueux, c'est lorsque, cachant l'éclat de son nom sous le voile noir d'un mot, il s'intitule le capital. Alors son action ne se limite plus à des incitations individuelles, à des conseils de vols et de meurtres, mais elle s'étend à l'humanité tout entière. D'un mot le capital décide les monopoles, édifie les banques, accapare les substances, dispose de la vie, peut, s'il le veut, faire mourir de faim des milliers d'êtres !
  Lui, pendant ce temps, se nourrit, s'engraisse, s'enfante tout seul, dans une caisse; et les deux mondes à genoux l'adorent, meurent de désirs devant lui, comme devant un Dieu.
  Eh bien ! ou l'argent qui est ainsi maître des âmes, est diabolique, ou il est impossible à expliquer. Et combien d'autres mystères aussi inintelligibles que celui-là, combien d'occurrences devant lesquelles l'homme qui réfléchit devrait trembler !
Joris-Karl HUYSMANS, Là-bas (1891).

 

Max WEBER
L'ascétisme protestant et le capitalisme

 

    […] L'ascétisme protestant, agissant à l'intérieur du monde, s'opposa avec une grande efficacité à la jouissance spontanée des richesses et freina la consommation, notamment celle des objets de luxe. En revanche, il eut pour effet psychologique de débarrasser des inhibitions de l'éthique traditionaliste le désir d'acquérir. Il a rompu les chaînes [qui entravaient] pareille tendance à acquérir, non seulement en la légalisant, mais aussi, comme nous l'avons exposé, en la considérant comme directement voulue par Dieu. Comme l'a dit expressément Barclay, le grand apologiste des quakers, et en accord avec les puritains, la lutte contre les tentations de la chair et la dépendance à l'égard des biens extérieurs ne visait point l'acquisition rationnelle, mais un usage irrationnel des possessions.
  Ce dernier consistait avant tout à estimer les formes ostensibles de luxe, condamnées en tant qu'idolâtrie de la créature, [191] pour naturelles que ces formes fussent apparues à la sensibilité féodale, tandis que l'usage rationnel, utilitaire des richesses, était voulu par Dieu, pour les besoins de l'individu et de la collectivité. Ce n'étaient point des macérations qu'il s'agissait d'imposer aux possédants, mais un emploi de leurs biens à des fins nécessaires et utiles. De façon caractéristique, la notion de « confort » englobe le domaine de la consommation éthiquement permise, et ce n'est évidemment pas un hasard si le style de vie attaché à cette notion a été observe en premier lieu, et avec une netteté spéciale, chez les quakers, représentants les plus conséquents de cette attitude face à la vie. Au clinquant et au faux-semblant du faste chevaleresque qui, sur une base économique chancelante, préfère les dehors d'une élégance élimée à la sobre simplicité, ceux-ci opposent leur idéal : le confort net et solide du « home » bourgeois.
  Sur le terrain de la production des biens privés, l'ascétisme combattait à la fois la malhonnêteté et l'avidité purement instinctive. Il condamnait, en tant que covetousness, Mammonism, etc., la poursuite de la richesse pour elle-même. Car, en elle-même, la richesse est tentation. Mais ici l'ascétisme était la force qui « toujours veut le bien et toujours crée le mal » [Goethe, Faust, 1336], ce mal qui, pour lui, était représenté par la richesse et ses tentations. En effet, en accord avec l'Ancien Testament et par analogie avec l'évaluation éthique des bonnes œuvres, l'ascétisme voyait le summum du répréhensible dans la poursuite de la richesse en tant que fin en elle-même, et en même temps il tenait pour un signe de la bénédiction divine la richesse comme fruit du travail professionnel. Plus important encore, l'évaluation religieuse du travail sans relâche, continu, systématique, dans une profession séculière, comme moyen ascétique le plus élevé et à la fois preuve la plus sûre, la plus évidente de régénération et de foi authentique, a pu constituer le plus puissant levier qui se puisse imaginer de l'expansion de cette conception de la vie que nous avons appelée, ici, l'esprit du capitalisme. […]
  Lorsque, plus tard, le principe « to make the most of both worlds » finit par dominer - Dowden en a fait également la remarque - la bonne conscience se borna à devenir l'un des moyens de jouir d'une vie bourgeoise confortable, comme l'exprime fort joliment le proverbe allemand sur le « mol oreiller ». Ce que le XVIIe siècle, si vivant du point de vue religieux, a surtout légué à l'époque suivante, son héritière utilitariste, ce fut précisément une bonne conscience étonnante, disons même toute pharisaïque, en ce qui concerne l'acquisition de l'argent, dans la mesure où celle-ci s'opérait par les voies légales. Toute trace du deo placere vix potest1 avait disparu.
  Un éthos spécifiquement bourgeois de la besogne avait pris naissance. Ayant conscience de se tenir dans la plénitude de la grâce de Dieu, d'être manifestement une créature bénie, aussi longtemps qu'il demeurait dans les limites d'une conduite formellement correcte, que sa conduite morale était irréprochable et que l'usage qu'il faisait de ses richesses n'était en rien choquant, l'entrepreneur bourgeois pouvait veiller à ses intérêts pécuniaires; mieux, son devoir était d'agir de la sorte. En outre, la puissance de l'ascétisme religieux mettait à sa disposition des ouvriers sobres, consciencieux, d'une application peu commune, faisant corps avec une tâche considérée comme un but voulu par Dieu.
  Enfin, elle lui donnait l'assurance réconfortante que la répartition inégale des biens de ce monde répond à un décret spécial de la Providence qui, avec ces différences comme avec la grâce particulière, poursuit des fins pour nous secrètes. Calvin lui-même n'avait-il pas émis l'assertion citée que ce n'est qu'autant que le « peuple » - c'est-à-dire la masse des ouvriers et des artisans - demeure dans la pauvreté qu'il reste dans l'obéissance de Dieu ? Pensée « sécularisée » par les Hollandais (Pieter de la Court et autres) au point d'en déduire que la masse ne travaille que si la nécessité l'y pousse. Cette formulation d'un des slogans de l'économie capitaliste a fini par venir grossir le courant de la théorie de la « productivité » des bas salaires. Ici encore, avec le dépérissement de la racine religieuse s'est fait jour et s'est poursuivie la réinterprétation utilitaire, selon le schéma que nous n'avons cessé d'observer.
Max WEBER, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905).
1. « Homo mercator vix aut numquam potest Deo placere » (Le marchand ne saurait pratiquement jamais plaire à Dieu), d’après Matthieu.

 

Georg SIMMEL
L'assistance fait la pauvreté

 

   Dans cette échelle de relations avec la collectivité, les pauvres occupent une position bien définie. L’assistance, à laquelle la communauté s’est engagée dans son propre intérêt, mais que le pauvre n’a, dans la grande majorité des cas, aucun droit de réclamer, fait de celui-ci un objet de l’activité du groupe et de la place à distance du tout, qui parfois le fait vivre comme corpus vil à la merci du tout et qui parfois, à cause de ceci, en fait son ennemi amer. L’État exprime ceci en ôtant ceux qui reçoivent l’aumône publique de certains droits civils. Néanmoins, cette séparation n’est pas une exclusion absolue, mais une relation très spécifique avec le tout, qui serait très différent sans cet élément. La collectivité, de laquelle le pauvre est une partie, entre dans une relation avec lui, le confrontant, le traitant comme un objet.
  Ces normes n’apparaissent cependant pas comme étant applicables aux pauvres en général mais seulement à certains d’entre eux, c’est-à-dire à ceux qui reçoivent l’assistance, puisque certains ne la reçoivent pas[…]
  La pauvreté pouvant exister dans toutes les couches sociales – qui ont donc créé un niveau de besoin typique selon chaque individu – celle-ci n’est souvent pas susceptible d’assistance. Néanmoins, le principe de l’assistance est plus extensif que ses manifestations officielles ne l’indiquent. Par exemple, lorsque, dans une grande famille, des membres riches et pauvres s’offrent des cadeaux, les premiers prennent avantage de la bonne occasion de donner aux seconds une valeur qui excède la valeur de ce qu’ils ont eux-mêmes reçu ; en outre, la qualité des cadeaux révèle cet aspect de l’assistance : des objets utiles sont donnés aux membres plus pauvres, c’est-à-dire des objets qui les aident à se maintenir au niveau de leur classe.
  C’est pour cette raison que les cadeaux, d’un point de vue sociologique, s’avèrent être complètement différents selon les classes sociales. La sociologie du cadeau coïncide en partie avec celle de la pauvreté. Dans le cadeau, il est possible de découvrir une gamme très extensive de relations réciproques entre hommes, de différences dans le contenu, la motivation et la manière de donner, ainsi que de recevoir le cadeau. […]
  Dans les classes privilégiées, l’a priori économique, en dessous duquel la pauvreté commence, est établi de telle manière à ce que la pauvreté se manifeste très rarement et soit même exclue en principe. L’acceptation de l’assistance exclut ainsi la personne assistée des prémices de son statut et fournit des preuves visibles que la personne assistée est formellement déclassée. Avant que ceci n’arrive, les préjugés de classe sont suffisamment forts pour rendre la pauvreté pour ainsi dire invisible ; et avant cela, la pauvreté est une souffrance individuelle, sans conséquences sociales. Toutes les suppositions sur lesquelles la vie des classes privilégiées se fonde déterminent qu’une personne peut être pauvre dans un sens individuel, c’est-à-dire que ses ressources peuvent être insuffisantes pour les besoins de sa classe, sans qu’elle ait pour autant besoin de recourir à l’assistance. C’est pour cette raison que personne n’est pauvre socialement avant d’avoir été assisté. Et ceci a une validité générale : en termes sociologiques, la pauvreté ne vient pas d’abord, suivie de l’assistance – ceci est plutôt le destin dans sa forme personnelle – mais est pauvre celui qui reçoit assistance ou qui devrait la recevoir étant donné sa situation sociologique, bien que, par chance, il est possible qu’il ne la reçoive pas.
  […] Par conséquent, la pauvreté ne peut, dans ce sens, être définie comme état quantitatif en elle-même, mais seulement par rapport à la réaction sociale qui résulte d’une situation spécifique ; ceci est analogue à la manière dont le crime, dont la définition substantive engendre de telles difficultés, est défini comme une action punie par des sanctions publiques. C’est pourquoi, aujourd’hui, certains ne déterminent pas l’essence de la moralité à partir de l’état intérieur du sujet, mais à partir de l’effet de son acte. […]
  L’individu est déterminé par la façon dont la totalité qui l’entoure se comporte envers lui. Quand ceci se produit, nous retrouvons une certaine continuation de l’idéalisme moderne, qui n’essaie pas de définir les choses à partir des réactions, vis-à-vis de ces choses, qui se produisent dans le sujet. La fonction d’attachement que la personne pauvre remplit à l’intérieur d’une société n’est générée par le seul fait qu’il soit pauvre ; ce n’est que lorsque la société – la totalité ou certains individus – réagit à son égard en lui portant assistance qu’il joue un rôle social spécifique. […]
  Ce n’est qu’à partir du moment où ils sont assistés – ou peut-être dès que leur situation globale aurait dû exiger assistance, bien qu’elle n’ait pas encore été donnée – qu’ils deviennent membres d’un groupe caractérisé par la pauvreté. Ce groupe ne demeure pas uni par l’interaction de ses membres, mais par l’attitude collective que la société, en tant que tout, adopte à leur égard. […]
  Ainsi, ce n’est pas le manque de moyens qui rend quelqu’un pauvre. Sociologiquement parlant, la personne pauvre est l’individu qui reçoit assistance à cause de ce manque de moyens.
Georg SIMMEL, Les pauvres (1908).

 

 

Charles PÉGUY
Cet enfer du monde moderne où celui qui ne joue pas perd

 

   Nos vieux maîtres n’étaient pas seulement des hommes de l’ancienne France. Il nous enseignaient, au fond, la morale même et l'être de l'ancienne France. Je vais bien les étonner : ils nous enseignaient la même chose que les curés. Et les curés nous enseignaient la même chose qu'eux. Toutes leurs contrariétés métaphysiques n'étaient rien en comparaison de cette communauté profonde qu'ils étaient de la même race, du même temps, de la même France, du même régime. De la même discipline. Du même monde. Ce que les curés disaient, au fond les instituteurs le disaient aussi. Ce que les instituteurs disaient, au fond les curés le disaient aussi. Car les uns et les autres ensemble ils disaient.
  Les uns et les autres et avec eux nos parents et dès avant eux nos parents ils nous disaient, ils nous enseignaient cette stupide morale, qui a fait la France, qui aujourd'hui encore l'empêche de se défaire. Cette stupide morale à laquelle nous avons tant cru. À laquelle, sots que nous sommes, et peu scientifiques, malgré tous les démentis du fait, à laquelle nous nous raccrochons désespérément dans le secret de nos cœurs. Cette pensée fixe de notre solitude, c'est d'eux tous que nous la tenons. Tous les trois ils nous enseignaient cette morale, ils nous disaient que un homme qui travaille bien et qui a de la conduite est toujours sûr de ne manquer de rien. Ce qu'il y a de plus fort c'est qu'ils le croyaient. Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que c'était vrai.
 
Les uns paternellement, et maternellement; les autres scolairement, intellectuellement, laïquement; les autres dévotement, pieusement; tous doctement, tous paternellement, tous avec beaucoup de cœur ils enseignaient, ils croyaient, ils constataient cette morale stupide (notre seul recours; notre secret ressort) : qu'un homme qui travaille tant qu'il peut, et qui n'a aucun grand vice, qui n'est ni joueur, ni ivrogne, est toujours sûr de ne jamais manquer de rien et comme disait ma mère qu'il aura toujours du pain pour ses vieux jours. Ils croyaient cela tous, d'une croyance antique et enracinée, d'une créance indéracinable, indéracinée, que l'homme raisonnable et plein de conduite, que le laborieux était parfaitement assuré de ne jamais mourir de faim. Et même qu'il était assuré de pouvoir toujours nourrir sa famille. Qu'il trouverait toujours du travail et qu'il gagnerait toujours sa vie.
  Tout cet ancien monde était essentiellement le monde de gagner sa vie.
  Pour parler plus précisément ils croyaient que l'homme qui se cantonne dans la pauvreté et qui a, même moyennement, les vertus de la pauvreté, y trouve une petite sécurité totale. Ou pour parler plus profondément ils croyaient que le pain quotidien est assuré, par des moyens purement temporels, par le jeu même des balancements économiques, à tout homme qui ayant les vertus de la pauvreté consent, (comme d'ailleurs on le doit), à se borner dans la pauvreté. (Ce qui d'ailleurs pour eux était en même temps et en cela même non pas seulement le plus grand bonheur, mais le seul bonheur même que l'on pût imaginer.) (Bien se loger dans une petite maison de pauvreté.)
  On se demande où a pu naître, comment a pu naître une croyance aussi stupide, (notre profond secret, notre dernière et notre secrète règle, notre règle de vie secrètement caressée); on se demande où a pu naître, comment a pu naître une opinion aussi déraisonnable, un jugement sur la vie aussi pleinement indéfendable. Que l'on ne cherche pas. Cette morale n'était pas stupide. Elle était juste alors. Et même elle était la seule juste. Cette croyance n'était pas absurde. Elle était fondée en fait. Et même elle était la seule fondée en fait. Cette opinion n'était point déraisonnable, ce jugement n'était point indéfendable. Il procédait au contraire de la réalité la plus profonde de ce temps-là.
  On se demande souvent d'où est née, comment est née cette vieille morale classique, cette vieille morale traditionnelle, cette vieille morale du labeur et de la sécurité dans le salaire, de la sécurité dans la récompense, pourvu que l'on se bornât dans les limites de la pauvreté, et par suite et enfin de la sécurité dans le bonheur. Mais c'est précisément ce qu'ils voyaient; tous les jours. Nous, c'est ce que nous ne voyons jamais, et nous nous disons : Où avaient-ils inventé ça. Et nous croyons, (parce que c'étaient des maîtres d'école, et des curés, c'est-à-dire en un certain sens encore des maîtres d'école), nous croyons que c'était une invention, scolaire, intellectuelle. Nullement. Non. C'était cela au contraire qui était la réalité, même. Nous avons connu un temps, nous avons touché un temps où c'était cela qui était la réalité. Cette morale, cette vue sur le monde, cette vue du monde avait au contraire tous les sacrements scientifiques. C'était elle qui était d'usage, d'expérience, pratique, empirique, expérimentale, de fait constamment accompli. C'était elle qui savait. C'était elle qui avait vu. Et c'est peut-être là la différence la plus profonde, l'abîme qu'il y ait eu entre tout ce grand monde antique, païen, chrétien, français, et notre monde moderne, coupé comme je l'ai dit, à la date que j'ai dit. Et ici nous recoupons une fois de plus cette ancienne proposition de nous que le monde moderne, lui seul et de son côté, se contrarie d'un seul coup à tous les autres mondes, à tous les anciens mondes ensemble en bloc et de leur côté. Nous avons connu, nous avons touché un monde, (enfants nous en avons participé), où un homme qui se bornait dans la pauvreté était au moins garanti dans la pauvreté. C'était une sorte de contrat sourd entre l'homme et le sort, et à ce contrat le sort n'avait jamais manqué avant l'inauguration des temps modernes. Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l'arbitraire, que celui qui introduisait un jeu, que celui qui voulait s'évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu'il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu'un temps venait, et qu'il était déjà là, et c'est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, et encore plus sûrement que celui qui joue.
  Ils ne pouvaient pas prévoir qu'un tel temps venait, qu'il était là, que déjà il surplombait. Ils ne pouvaient pas même supposer qu'il y eût jamais, qu'il dût y avoir un tel temps. Dans leur système, qui était le système même de la réalité, celui qui bravait risquait évidemment tout, mais celui qui ne bravait pas ne risquait absolument rien. Celui qui tentait, celui qui voulait s'évader de la pauvreté, celui qui jouait de s'évader de la pauvreté risquait évidemment de retomber dans les plus extrêmes misères. Mais celui qui ne jouait pas, celui qui se bornait dans la pauvreté, ne jouant, n'introduisant aucun risque, ne courait non plus aucun risque de tomber dans aucune misère. L'acceptation de la pauvreté décernait une sorte de brevet, instituait une sorte de contrat. L'homme qui résolument se bornait dans la pauvreté n'était jamais traqué dans la pauvreté. C'était un réduit. C'était un asile. Et il était sacré. Nos maîtres ne prévoyaient pas, et comment eussent-ils soupçonné, comment eussent-ils imaginé ce purgatoire, pour ne pas dire cet enfer du monde moderne où celui qui ne joue pas perd, et perd toujours, où celui qui se borne dans la pauvreté est incessamment poursuivi dans la retraite même de cette pauvreté.
  Nos maîtres, nos anciens ne pouvaient prévoir, ne pouvaient imaginer cette mécanique, cet automatisme économique du monde moderne où tous nous nous sentons d'année en année plus étranglés par le même carcan de fer qui nous serre plus fort au cou.
  Il était entendu que celui qui voulait sortir de la pauvreté risquait de tomber dans la misère. C'était son affaire. Il rompait le contrat conclu avec le sort. Mais on n'avait jamais vu que celui qui voulait se borner dans la pauvreté fût condamné à retomber perpétuellement dans la misère. On n'avait jamais vu que ce fût le sort qui rompît le contrat. Ils ne connaissaient pas, ils ne pouvaient prévoir cette monstruosité, moderne, cette tricherie, nouvelle, cette invention, cette rupture du jeu, que celui qui ne joue pas perdît continuellement. […]
  En d'autres termes ils ne pouvaient prévoir, ils ne pouvaient imaginer cette monstruosité du monde moderne, (qui déjà surplombait), ils n'avaient point à concevoir ce monstre d'un Paris comme est le Paris moderne où la population est coupée en deux classes si parfaitement séparées que jamais on n'avait vu tant d'argent rouler pour le plaisir, et l'argent se refuser à ce point au travail.
  Et tant d'argent rouler pour le luxe et l'argent se refuser à ce point à la pauvreté. En d'autres termes, en un autre terme ils ne pouvaient point prévoir, ils ne pouvaient point soupçonner ce règne de l'argent. Ils pouvaient d'autant moins le prévoir que leur sagesse était la sagesse antique même. Elle venait de loin. Elle datait de la plus profonde antiquité, par une filiation temporelle, par une descendance naturelle que nous essayerons peut-être d'approfondir un jour. Il y a toujours eu des riches et des pauvres, et il y aura toujours des pauvres parmi vous1 et la guerre des riches et des pauvres fait la plus grosse moitié de l'histoire grecque et de beaucoup d'autres histoires et l'argent n'a jamais cessé d'exercer sa puissance et il n'a point attendu le commencement des temps modernes pour effectuer ses crimes. Il n'en est pas moins vrai que le mariage de l'homme avec la pauvreté n'avait jamais été rompu. Et au commencement des temps modernes il ne fut pas seulement rompu, mais l'homme et la pauvreté entrèrent dans une infidélité éternelle. Quand on dit les anciens, au regard des temps modernes, il faut entendre ensemble et les anciens Anciens et les anciens chrétiens. C'était le principe même de la sagesse antique que celui qui voulait sortir de sa condition les dieux le frappaient sans faute. Mais ils frappaient beaucoup moins généralement celui qui ne cherchait pas à s'élever au-dessus de sa condition. Il nous était réservé, il était réservé au temps moderne que l'homme fût frappé dans sa condition même.
Charles PÉGUY, L'Argent (1913).
1. Matthieu, XXVI, 11.

 

Georges PEREC
Le rêve de richesse

 

[Dans les années 60, Jérôme et Sylvie s’interrogent sur les conditions de leur réussite sociale.]

 Ils étaient stupides – combien de fois se répétèrent-ils qu'ils étaient stupides, qu'ils avaient tort, qu'ils n'avaient, en tout cas, pas plus raison que les autres, ceux qui s'acharnent, ceux qui grimpent – mais ils aimaient leurs longues journées d'inaction, leurs réveils paresseux, leurs matinées au lit, avec un tas de romans policiers et de science-fiction à côté d'eux, leurs promenades dans la nuit, le long des quais, et le sentiment presque exaltant de liberté qu'ils ressentaient certains jours, le sentiment de vacances qui les prenait chaque fois qu'ils revenaient d'une enquête1 en province.
  Ils savaient, bien sûr, que tout cela était faux, que leur liberté n'était qu'un leurre. Leur vie était plus marquée par leurs recherches presque affolées de travail, lorsque, cela était fréquent, une des agences qui les employait faisait faillite ou s'absorbait dans une autre plus grande, par leurs fins de semaine où les cigarettes étaient comptées, par le temps qu'ils perdaient, certains jours, à se faire inviter à dîner.
  Ils étaient au cœur de la situation la plus banale, la plus bête du monde. Mais ils avaient beau savoir qu'elle était banale et bête, ils y étaient cependant ; l'opposition entre le travail et la liberté ne constituait plus, depuis belle lurette, s'étaient-ils laissé dire, un concept rigoureux ; mais c'est pourtant ce qui les déterminait d'abord.
  Les gens qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, ceux qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets, n'ont pas forcément tort. Ceux qui ne veulent que vivre, et qui appellent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur, l'exclusif assouvissement de leurs désirs ou de leurs instincts, l'usage immédiat des richesses illimitées du monde – Jérôme et Sylvie avaient fait leur ce vaste programme –, ceux-là seront toujours malheureux. Il est vrai, reconnaissaient-ils, qu'il existe des individus pour lesquels ce genre de dilemme ne se pose pas, ou se pose à peine, qu'ils soient trop pauvres et n'aient pas encore d'autres exigences que celles de manger un peu mieux, d'être un peu mieux logés, de travailler un peu moins, ou qu'ils soient trop riches, au départ, pour comprendre la portée, ou même la signification d'une telle distinction. Mais de nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont trop riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s'enrichir : c'est ici que leurs malheurs commencent.
  Un jeune homme théorique2 qui fait quelques études, puis accomplit dans l'honneur ses obligations militaires, se retrouve vers vingt-cinq ans nu comme au premier jour, bien que déjà virtuellement possesseur, de par son savoir même, de plus d'argent qu'il n'a jamais pu en souhaiter. C'est-à-dire qu'il sait avec certitude qu'un jour viendra où il aura son appartement, sa maison de campagne, sa voiture, sa chaîne haute-fidélité. Il se trouve pourtant que ces exaltantes promesses se font toujours fâcheusement attendre : elles appartiennent, de par leur être même, à un processus dont relèvent également si l'on veut bien y réfléchir, le mariage, la naissance des enfants, l’évolution des valeurs morales, des attitudes sociales et des comportements humains. En un mot, le jeune homme devra s'installer, et cela lui prendra bien quinze ans.
  Une telle perspective n'est pas réconfortante. Nul ne s'y engage sans pester. Eh quoi, se dit le jeune émoulu, vais-je devoir passer mes jours derrière ces bureaux vitrés au lieu de m'aller promener dans les prés fleuris, vais-je me surprendre plein d'espoir les veilles de promotions, vais-je supputer, vais-je intriguer, vais-je mordre mon frein, moi qui rêvais de poésie, de trains de nuit, de sables chauds ? Et, croyant se consoler, il tombe dans les pièges des ventes à tempérament. Lors, il est pris, et bien pris : il ne lui reste plus qu'à s'armer de patience. Hélas. quand il est au bout de ses peines, le jeune homme n'est plus si jeune, et, comble de malheur, il pourra même lui apparaître que sa vie est derrière lui, qu'elle n'était que son effort, et non son but et, même s'il est trop sage, trop prudent – car sa lente ascension lui aura donné une saine expérience – pour oser se tenir de tels propos, il n'en demeurera pas moins vrai qu'il sera âgé de quarante ans, et que l'aménagement de ses résidences principale et secondaire, et l'éducation de ses enfants auront suffi à remplir les maigres heures qu'il n'aura pas consacrées à son labeur.
Georges PEREC, Les Choses (1965).
1. D'une campagne de sondages.
2. Un jeune homme type.

Jean GIONO
Le sens matériel

 

  Il est évident que nous changeons d'époque. Il faut faire notre bilan. Nous avons un héritage, laissé par la nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d'âmes et peuvent encore l'être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous ; une histoire est restée inscrite dans les pierres des monuments ; le passé ne peut pas être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir. Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos "belles" créations se comptent sur les doigts de la main, nos "destructions" sont innombrables. Telle prairie, telle forêt, telle colline sont la proie de bulldozers et autres engins ; on aplanit, on rectifie, on utilise ; mais on utilise toujours dans le sens matériel, qui est forcément le plus bas. Telle vallée, on la barre, tel fleuve, on le canalise, telle eau, on la turbine. On fait du papier journal avec des cèdres dont les Croisés ont ramené les graines dans leurs poches. Pour rendre les routes "roulantes" on met à bas les alignements d'arbres de Sully. Pour créer des parkings, on démolit des chapelles romanes, des hôtels du XVIIème, de vieilles halles. Les autoroutes flagellent de leur lente ondulation des paysages vierges. Des combinats de raffineries de pétrole s'installent sur des étangs romains. On veut tout faire fonctionner. Le mot "fonctionnel" a fait plus de mal qu’Attila ; c'est vraiment après son passage que l'herbe ne repousse plus. On a tellement foi en la science (qui elle-même n’a foi en rien, même pas en elle-même), qu’on rejette avec un dégoût qu'on ne va pas tarder à payer très cher tout ce qui, jusqu'ici, faisait le bonheur des hommes.
  Cette façon de faire est déterminée par quoi ? Le noble élan vers le progrès ? Non : le besoin de gagner de l'argent. Écoutez les discours politiques, lisez les journaux : on ne parle que de prix "compétitifs", de rendement, de marges bénéficiaires, etc. Il faudrait à la fin se rendre compte, si on en est fermement sur le chapitre de l'argent, qu'il ne se gagne pas qu'avec de la betterave, du beurre, du pétrole ou de l'acier. Qu'il y a des créations artistiques qui rapportent plus que des puits de pétrole et que tous les hauts fourneaux de la vallée de la Moselle réunis. Le centre artistique de Florence rapporte plus à la ville, à la région, aux Florentins de la cité et des cités environnantes que toutes les industries groupées dans cette région, plus que si toutes ces industries étaient multipliées par mille. Seraient-elles d'ailleurs multipliées par mille qu'elles courraient toujours le risque d'être concurrencées par des régions où elles seraient multipliées par dix mille, et pourraient-elles suivre la cadence qu'il faudrait encore courir après le client et essayer de remplir le carnet de commandes avec des politiques et de la politique. Tandis qu'il n'y a pas de concurrence pour le trésor que lui ont légué ces artistes, son école de peinture, de sculpture, d'architecture, ses cathédrales, ses couvents, le Palazzo Vecchio. C'est par milliards que l'argent tombe dans les escarcelles et les comptoirs florentins, c'est par milliards qu’il tombe à Venise, à Rome, c'est par milliards qu'il inonde la péninsule depuis le Piémont jusqu'en Sicile. Il en faudrait des puits de pétrole et des hauts fourneaux pour arriver au même résultat ! Il a suffi du génie de quelques artistes et de l'intelligence conservatrice de leurs héritiers. "Les Pèlerins d'Emmaüs", "La Ronde de Nuit", "Le Syndic des drapiers", "La Leçon d'anatomie"1, voilà qui n’a pas besoin de Marché commun pour faire entrer les devises.
Jean GIONO, « Il est évident », in La Chasse au bonheur, Chroniques 1966-1970.
1. Tableaux de Rembrandt.

 

Pascal BRUCKNER
Avare, prodigue, cupide

 

  L'avarice est la maladie de la rétention, la prodigalité celle de la dilapidation. La première est l'amour de l'argent comme moyen absolu qui dépasse toutes les fins : aucune jouissance ne peut l'égaler puisqu'il les contient potentiellement toutes. Le grippe-sou n'accumule les billets, les pièces d'or que pour s'interdire d'en profiter, certain que son magot tel qu'il est ne pourra jamais le décevoir en raison même de son abstraction (Georg Simmel). Qu'on l'écorne d'un centime, c'est comme si on l'amputait, on l'écorchait vif. Il est sa fortune beaucoup plus qu'il ne la possède, elle fait partie intégrante de son être.
  Le prodigue à l'inverse ne cesse de souligner chaque jour par une dépense effrénée à quel point l'argent lui est indifférent. Aucune fête, banquet, aucun achat coûteux ne l'arrêtent Au moment de jeter les deniers par la fenêtre, il guette le regard admiratif, extasié des autres qui le consacrent en généreux. Il tente de les persuader que le vil métal le laisse froid et fustige la pingrerie de ses congénères, leur petitesse financière. Mais son insistance de grand seigneur à débourser tant et plus prouve qu'il n'est pas complètement détaché de l'objet de son mépris. Lui-même n'en a jamais fini avec ce faux dieu, ses largesses sont trompeuses, il est engagé dans un interminable règlement de comptes. L'avare et le prodigue sont frères en contradiction : comme l'a bien vu Georg Simmel, ils sont les deux faces d'une même médaille, ils déifient également l'argent, l'un en le thésaurisant, l'autre en le gaspillant Économe ou viveur, ils sont les enfants d'un même père.
  Quant au cupide, en dépit de son image négative, il est le vrai héros du capitalisme, il cultive son gain de façon méthodique et rationnelle. Homme insatiable peut-être mais homme d'une seule passion, constant et prévisible, il convoite des chiffres dont l'addition vertigineuse le met en joie, déclenche en lui une excitation inépuisable. Opération boursière, OPA, rachat, fusion, il vit en état d'effervescence, au rythme des décharges d'adrénaline. L'argent à ses yeux est un ventre d'une fécondité inépuisable, une substance qui soulève le monde, accède à la beauté du colossal. Et comme il n'est pas de quantités qui ne puissent être dépassées, son ardeur ni son labeur ne connaissent de limites. Chasseur d'improbable, il noue de nerveuses romances avec les cours et les cotations, flaire les millions potentiels et pour chaque risque encouru connaît la volupté extraordinaire de la déchéance ou de la gloire.
  L'avare est personnage de l'économie statique, le prodigue de l'économie ostentatoire, le cupide de l'économie florissante. Nous sommes un peu des trois : il nous arrive de mégoter pour une somme dérisoire, de flamber sur un coup de tête, d'entasser avec une avidité sans merci. Il est heureusement d'autres rapports plus apaisés, plus indifférents au veau d'or. Mais pour ses adorateurs, l'argent n'est pas seulement un mal qui fait du bien et un bien qui fait du mal, ce fumier sur lequel poussent les fleurs de la civilisation, pour reprendre une image de Zola : il est aussi une consolation merveilleuse. Tant qu'on s'occupe à le gagner, à le garder, à le gâcher, il absorbe toute l'énergie, se suffit à lui-même, donne un sens parfait à la vie. Il est habité de puissances trop considérables pour souffrir la moindre concurrence. Comme le savait l'Église, il est le seul rival de Dieu, capable comme lui d'embrasser la multiplicité du monde dans son unité, de ne mettre aucune borne à son expansion. Il est une force spirituelle à vrai dire, le seul absolu que nous tolérions en période de relativisme. [...]

Pauvreté, richesse, frugalité

  Les riches ne sont pas seulement des pauvres qui ont réussi. Leur fortune les transforme qualitativement, les propulse dans une autre humanité avec ses mœurs, ses peuplades, son langage. Elle est une manière de vivre, de doter l’argent de noblesse, de raffinement. Devenir riche s’apprend et ne demande pas moins d’assiduité que les mathématiques ou la musique : il ne suffit pas d’avoir beaucoup, il faut être autrement. Des générations entières sont parfois requises pour intégrer le monde de la « haute », connaître ses noms, ses familles, alors que peu d'années suffisent pour être précipité dans la gêne. A l'intérieur même de la richesse, il existe des hiérarchies, des castes entre les immensément pourvus et la plèbe des nababs ordinaires. C'est pourquoi les riches, derrière les hauts murs de leurs clubs, de leurs palaces, sont plus occupés à défendre leur statut qu'à jouir de leurs biens. L'argent, pour parler comme les calvinistes, leur donne la garantie subjective du salut. Qu'ils attirent la sympathie ou la colère, ils tiennent à s'enraciner dans une généalogie pour mettre en évidence que leur état n'est pas le fruit d’un labeur acharné - l'argent n'aime pas sentir la sueur - ou d'une bonne étoile, mais la résultante d'une ascendance authentiquement aristocratique.
  Les pauvres, en revanche, ont quelque chose de navrant dans leur reproduction sans fin. Tomber dans la dèche, c'est tomber sous la coupe des choses, ne pas pouvoir les jeter, les gaspiller, devoir les recoudre, les ravauder, les réparer, compter sou après sou. C'est combiner l’humiliation et l'empêchement. « Le pauvre est contraint de lésiner sur sa douleur. Le riche porte la sienne au grand complet » (Baudelaire). A quoi s'ajoute, plus dégradant encore, le caractère résiduel de l'indigence : si le pauvre était hier le prolétaire ou le damné de la terre voué à racheter le genre humain, il est aujourd’hui une survivance qui a résisté à toutes les vagues de la prospérité. Un tel entêtement dans la pouillerie relève du mauvais esprit ! Il est le cancre qui persiste dans le dénuement, malgré les progrès, un reste qui encombre, un déchet que les plans sociaux ou les grandes institutions se renvoient année après année en se jurant de les éliminer. La question sociale rejoint ainsi celle du traitement des ordures, problème d’écologie, gestion des surplus humains et matériels. Poverty sucks, comme on le disait en Amérique au temps de Reagan : la pauvreté craint. Elle a ceci de désolant qu'elle nous jette au visage l'échec de notre optimisme, nous tire en arrière, nous rappelle que tous les hommes ne sont pas également conviés aux joies de la vie et ne le seront probablement jamais.
  Est-il possible de concevoir la frugalité autrement que comme une résurrection de l'ascèse chrétienne ou une diététique de repus avides de retrouver la grande simplicité ? Le monde appartient à celui qui y renonce, disaient les franciscains : dans la disette réside l'opulence, dans le vide le vrai plein. Qui jamais ne prend, jamais ne saisit, possède les biens essentiels puisqu'il n'a nul besoin de les avoir pour en jouir. Ce renoncement est l'envers de l'avidité, il met à ne pas choisir la même intransigeance que celle-ci à ne rien refuser. Peut-être faut-il arracher la frugalité à l’idée sinistre d'abstinence : elle n'est pas une soustraction, mais un plus, l'ouverture à d'autres dimensions de l'existence. Ne pas se laisser piéger par l'affairement, les contraintes stériles, se désencombrer des babioles socialement valorisées, déplacer les frontières du nécessaire et du superflu, mettre le faste où la plupart ne voient que futilité et la misère où la plupart célèbrent le luxe. Bref, se restreindre non pour se priver mais pour multiplier d'autres plaisirs moins communément admis. Faute de quoi la frugalité resterait l’annexe écolo de la pauvreté religieuse, la variante moderne du pain noir et du pichet d'eau, une caricature de néo-ruralité façon Henry David Thoreau, le rousseauiste américain partisan de la vie dans les bois. Que tout cela soit flou, imprégné d'eau bénite et de snobisme n'empêche pas que liberté est donnée à chacun de décider en son for intérieur de quels traquenards sociaux il se préserve, de quel faux éclat il est prêt à se passer. Si l'angoisse de notre temps est celle du passage, cela veut dire que le changement qui s'annonce portera avec lui de nouvelles richesses dont nous n'avons pas idée. Elles ne périmeront pas les présentes, elles les relégueront à une autre place. Ce qui vient pourrait bien faire paraître la pompe et la magnificence d'aujourd'hui comme une aimable pacotille.
Pascal BRUCKNER, Misère de la prospérité, 2002.

 

 

 

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