L E  M A L
Résumés et dissertations

 

 

 

LE RÉSUMÉ DE TEXTE

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EXEMPLE 1

TEXTE OBSERVATIONS

   L'approche « scientifique » du monde humain, de ce monde que Dilthey désignait encore comme un « monde de l'esprit » pour le protéger des sciences de la nature, tend à l'objectivité. Le terme doit être entendu au sens fort : pris comme objet, l'homme est réifié, transformé en simple chose, et ses comportements, qu'ils soient bons ou mauvais, voire méchants, ne sont plus, après analyse, que les résultats de mécanismes inconscients et aveugles. Le plaidoyer de l'avocat y gagne, bien entendu. Son discours s'enrichit puisqu'il dispose enfin d'arguments solides pour rejoindre l'adage socratique : nul, c'est maintenant prouvé, n'est méchant volontairement ! Mais le monde de l'esprit y perd, et nous ne comprenons plus ce qui oppose l'action humanitaire, au sens le plus large du terme, à celles que nous jugeons « inhumaines ». Au fur et à mesure que la responsabilité du Mal nous est ôtée, nous sommes aussi, et pour les mêmes raisons, déchargés de celle du Bien. Si nul n'est plus méchant volontairement, si tout est affaire de détermination par le contexte, nul n'est bon non plus que par l'effet d'une situation favorable. La responsabilité de l'homme s'évanouit, mais le Bien et le Mal avec elle. Les métamorphoses du Diable peuvent enfin s'achever. Sa ruse a pleinement réussi.
  Est-il encore permis, même si tout s'y oppose, d'en douter ? Les interprétations suggérées par la sociologie et les autres sciences humaines ont sans doute leur vérité. Qui pourrait nier aujourd'hui que l'environnement social ou affectif, pour ne rien dire de notre héritage génétique, ait un rôle conscient ou inconscient dans nos comportements ? Pourtant le soupçon s'introduit que ces considérations scientifiques sont, à jamais, incomplètes, qu'elles laissent toujours échapper une part (l'essentiel ?) de ce qu'elles prétendent saisir exhaustivement. On a tort, pour le dire d'une formule, de confondre une situation, qui peut favoriser certains comportements mais non les contraindre en toute nécessité, avec une détermination qui les engendrerait de façon mécanique et irrésistible. Comment croire sérieusement que ceux qui décident d'élever le viol et la torture au rang de principes politiques ne sachent pas ce qu'ils font ? Comment accepter qu'ils deviennent, non plus les bourreaux mais les victimes d'une histoire « difficile » ? [...]
  Il est heureux, du reste, que certains représentants des sciences humaines aient assez de lucidité et de courage intellectuel pour en convenir. Mais il leur faut s'opposer aux courants dominants qui les constituent. L'une des pentes de la psychanalyse, notamment, eût été sans nul doute au réductionnisme le plus radical. Le grand Freud lui-même ne s'en est pas privé. De la personnification du Mal, il ne nous dit le plus souvent que des banalités : le Diable, c'est l'inconscient, la « contre-volonté », la libido, le sexe, les pulsions refoulées, un mauvais père, et autres découvertes dignes d'un étudiant de première année. Par exemple, dans cette lettre à Fliess de janvier 1897 : « J'ai trouvé l'explication du vol des sorcières ; leur grand balai est probablement le grand seigneur Pénis ... ». Bien joué, mais le fil blanc ne pouvait passer éternellement inaperçu. Lorsque Freud introduit dans sa réflexion le mécanisme de la « projection » et surtout l'instinct de mort, il s'approche sans doute davantage de la question. Mais le mystère n'en subsiste pas moins, car le mal n'est pas une simple émanation de l'esprit, un mécanisme purement psychique : il relève d'une extériorité bien réelle, comme le reconnaît, non sans une certaine humilité, l'un des meilleurs analystes d'aujourd'hui, André Green. A l'issue d'un bel article intitulé de façon significative « Pourquoi le mal ? », Green conclut de la façon suivante, qui vaut d'être méditée : « ... Je demeure convaincu que le mal existe et qu'il n'est pas une défense ou une attitude de façade, ou le camouflage d'une psychose. Il faut aller chercher le mal là où il sévit. Dans le monde extérieur ... J'ai voulu montrer qu'à notre insu, ou sans que nous y prêtions attention, nous étions assiégés non seulement par la violence, constat banal, mais par le mal. Des rationalisations sociologiques ou politiques peuvent proposer des explications. Quand on met celles-ci à l'épreuve, elles ne tiennent pas ... ». Évoquant les victimes de la Shoah, celles auxquelles le destin permit de survivre, Green ajoute encore ceci : « Tout indique à travers leurs témoignages qu'ils n'ont toujours pas compris. Et nous encore moins.1 » .
  Le mal est donc sans pourquoi : cette « réponse » décevra les scientifiques. Elle est pourtant moins triviale qu'il y paraît. Elle suggère que le mystère gît, selon la formule de Kant, dans les profondeurs de l'âme humaine. Elle signifie surtout qu'il doit y avoir un mystère du mal, comme d'ailleurs du bien, pour que ces deux termes constitutifs de l'idée même de moralité puissent tout simplement recevoir un sens. Tous deux sont des excès baroques par rapport à la logique de la nature. La comparaison avec le règne animal est singulièrement éclairante : pas plus qu'ils ne sont à proprement parler méchants, même lorsqu'ils infligent à leurs semblables les pires souffrances (et les exemples abondent de la « cruauté » du monde animal), pas davantage les animaux ne sont capables de cette générosité inattendue, j'allais dire inespérée, qui est parfois le fait des êtres humains. Aussi dévoués et affectueux qu'ils puissent être, tout reste prévisible et réglé, pour ne pas dire inéluctable dans leur comportement. Mais l'homme est, par excellence, l'être d'antinature2 ou, pour mieux dire, le seul être de nature (car il est aussi un vivant animal), qui non seulement ne soit pas programmé par ladite nature, mais puisse s'opposer à elle. Et c'est là le mystère de sa liberté entendue comme capacité de transcender le cycle naturel de la vie instinctuelle. « Excès », c'est dire aussi transcendance : si le bien et le mal sont mystérieux, aussi inattendus parfois qu'incompréhensibles, c'est qu'ils doivent l'être pour exister. C'est parce qu'ils ne sont pas animés par cette mystérieuse liberté, par cette incompréhensible indépendance à l'égard de la nature, que les automates, et même les animaux, ne sont capables ni du bien ni du mal : ils sont déterminés, par une mécanique ou par un instinct, à vivre et à se comporter selon les lois intangibles et immuables qui sont celles de leur espèce depuis des millénaires. L'être humain, lui, n'est totalement programmé par aucun code. Comme le disait Rousseau, il échappe si bien à la loi suprême de la nature, celle de la conservation de soi, qu'il peut se suicider, se sacrifier, commettre des excès jusqu'à en perdre la vie ! Et c'est dans son œil, ajoutait Fichte, que se lit cette indétermination fondamentale qu'implique une liberté qui, sans cesse, peut choisir d'être liberté pour le bien ou liberté pour le mal. A la différence de celui des oiseaux, qui est semblable à un miroir, l'œil humain, par une qualité inexplicable, se laisse pénétrer par le regard de l'autre et s'avère porteur d'un sens dont nul ne peut décider a priori quel il sera. Mystère abyssal de la liberté humaine, disait Kant, mais mystère nécessaire : pour les mêmes raisons qu'il n'est pas d'éloge flatteur sans liberté de blâmer, le bien moral est inséparable de la possibilité du mal, c'est-à-dire de ce postulat mystérieux selon lequel l'homme possède, en dernière instance, une insondable liberté de choix.
  D'un comportement marqué par la méchanceté, on dit sans même s'en rendre compte qu'il est « inhumain » . On pousse même le ridicule et le mépris du sens exact des mots jusqu'à le déclarer « bestial ». La bévue est colossale : non seulement le mal est humain, mais il est même l'un des propres de l'homme, l'une de ses différences les plus spécifiques d'avec les autres êtres. On ne rencontre point d'assassins chez les bêtes. Il existe en revanche, à Gand, en Belgique, un bien étrange et inquiétant musée : celui des tortures. On y trouve d'innombrables instruments, tous destinés à infliger à d'autres êtres humains les plus grandes souffrances qui se puissent inventer. Or ce qui frappe, en ces lieux sinistres, c'est justement la richesse inépuisable de l'imagination humaine lorsqu'il s'agit de nuire. Alexis Philonenko a tenté de la décrire3. Il en a conclu, à juste titre, qu'elle n'avait rien que d'humain, de trop humain hélas... Voici l'énigme absolue du mal, le pourquoi du malaise qu'il suscite pour toute réflexion philosophique : c'est par ces mêmes hommes que nous divinisons qu'il advient aux autres hommes. A la figure de l'homme-Dieu répond celle de l'homme-Diable.

Luc FERRY, L'Homme-Dieu ou le Sens de la vie, Grasset, 1996.
_____________________________________
Notes de l'auteur :
1 In « Le Mal », Nouvelle Revue de Psychanalyse, Gallimard, n° 38, automne 1988. On pourrait donner d'autres exemples d'interprétations non réductionnistes des sciences humaines. On sait, notamment, toute la place accordée par la sociologie d'Alain Touraine à la liberté des « acteurs »
2 Sur cette définition du propre de l'homme, et sur la comparaison avec le règne animal quant au problème de la liberté, du bien et du mal, cf. Le nouvel ordre écologique, Grasset, 1992, première partie.
3
Alexis Philonenko, L'archipel de la conscience européenne, Grasset, 1990, p. 108 sq.

Première étape : l'énonciation :
 Une première - voire une seconde - lecture doit vous amener à identifier les caractères essentiels du texte, que votre résumé devra reproduire :
- situation d'énonciation : le texte s'inscrit dans une perspective philosophique, bien sûr, mais surtout morale (fonctions expressive et impressive).
- niveau de langue : relativement soutenu dans les références philosophiques mais plus courant dans la teneur des exemples).
- difficultés de vocabulaire : le texte n'est pas difficile, mais assurez-vous du sens des mots réifié, triviale, abyssal.

Deuxième étape : thème, thèse :
- Efforcez-vous de formuler pour vous-même le sujet du texte (l'origine du mal) et donnez-lui éventuellement un titre : ici, ce pourrait être "L'énigme du mal".
- Plus important encore : repérez la thèse et prenez soin de la rédiger rapidement : Dans ce texte, l'auteur critique le déterminisme qui disculperait l'homme et lui attribue toute la responsabilité du mal, témoignage de sa liberté.

Troisième étape : l'organisation :
La lecture du texte vous fait percevoir par les paragraphes différentes unités de sens. Ces paragraphes constituent cependant des indices insuffisants de l'organisation. Vous savez que tout raisonnement discursif s'accompagne de connexions logiques (nous les soulignons en rouge : en gras pour les connexions essentielles) qui vous feront percevoir l'enchaînement des arguments. (Voyez le tableau de structure).
  Comme toujours dans une argumentation, les arguments s'accompagnent d'exemples ou de métaphores : leur caractère concret et circonstancié vous permet de les repérer d'emblée (nous les soulignons en bleu).

  C'est cette organisation que nous vous invitons à représenter précisément dans un tableau de structure : ne pensez pas que le fait d'établir ce tableau au brouillon vous fera perdre du temps. Une fois rempli, il vous permettra au contraire d'aller plus vite dans la reformulation, chaque unité de sens étant nettement repérée. La colonne Parties sépare chaque étape de l'argumentation, que la colonne Sous-Parties décompose si nécessaire. La colonne Arguments vous permet d'identifier rapidement chaque argument et d'aller déjà vers son expression la plus concise en repérant les mots-clefs. C'est cette colonne, surtout, qui vous sera précieuse. Quant à la colonne Exemples, elle vous permet de repérer ce que votre résumé pourra ensuite ignorer (attention cependant au fait qu'un long paragraphe d'exemples peut avoir parfois une valeur argumentative !).

 

 

TABLEAU DE STRUCTURE

 

PARTIES (unités de sens) SOUS-PARTIES

ARGUMENTS (mots-clefs)

 EXEMPLES

L'approche « scientifique »  ... pleinement réussi. (§ 1) L'approche « scientifique »   méchant volontairement ! La science moderne réduit l'esprit humain à des mécanismes inconscients. /
Mais le monde de l'esprit    pleinement réussi. La responsabilité de l'homme s'évanouit, dans le bien comme dans le mal. /
Est-il encore permis  ... d'une histoire « difficile » ?  (§ 2) Est-il encore permis   dans nos comportements ? Les sciences humaines confirment que l'environnement et notre capital génétique nous déterminent. /
Pourtant le soupçon   d'une histoire « difficile » ? On a tort de prendre des conditions favorables à certains comportements pour une détermination. /
 Il est heureux, du reste  ... → Et nous encore moins. » (§ 3) / En dépit de Freud, certains spécialistes voient bien que le mal relève d'une extériorité bien réelle. lettre de Freud à Fliess -
citation d'André Green.
Le mal est donc sans pourquoi    ... une insondable liberté de choix. (§ 4) Le mal est donc sans pourquoi   →  leur comportement. Le mal et le bien sont des excès par rapport à la nature. Le comportement animal est réglé.  
Mais l'homme est         liberté de choix. Celui de l'homme n'est programmé par aucun code, ce qui consacre sa liberté de choix. Rousseau, Fichte.
D'un comportement   ... celle de l'homme-Diable. (§ 5) / Le mal est le propre de l'homme. musée de Gand -Philonenko.

 

 

REFORMULATION

Résumez ce texte en 170 mots ±10%.

 

UNITÉS DE SENS

Observations sur les réductions

PROPOSITION DE RÉSUMÉ

La tournure concessive "Si...." permet d'exprimer l'opposition juriste/moraliste en une seule phrase. Le discours anthropologique moderne est marqué par un déterminisme qui n’attribue plus le comportement humain qu’à des causes mécaniques. Si le juriste y trouve sa tâche simplifiée, il n’en est pas de même du moraliste qui voit le mal et le bien pareillement évacués du champ de [50] la responsabilité.
L'adverbe incontestablement suffit à rendre compte de la concession du début du paragraphe. Le contexte social, bien sûr, de même que l’atavisme, influe sur nos actes, mais ces facteurs incontestablement favorables ne suffisent pas à déculpabiliser les bourreaux.

/ Cette évidence peine à émerger dans les sciences humaines : la psychanalyse freudienne fut longtemps attachée à faire du mal un phénomène psychique [100], avant qu'on reconnaisse aujourd'hui qu’il appartient inexplicablement au monde extérieur.

Le pronom lui, en incise, suffit à marquer l'opposition homme/animal. Le mal est donc un mystère, et ceci confirme l’opposition entre la liberté humaine, capable de s’opposer à la nature, et le déterminisme animal. L’homme, lui, peut manifester des choix de conduite imprévisibles.
/ Le mal [150] appartient bien à l’homme et l’analyse philosophique s’effare d’y voir décuplée sa puissance imaginative.
  168 mots.

 

EXEMPLE 2

  Qu'est-ce qu'un salaud ?

  Les méchants n’existent pas ; les salauds sont innombrables. Voilà ce qu’il faut essayer de comprendre.
 Qu’est-ce qu’un méchant ? On considère ordinairement que c’est quelqu’un qui fait le mal. Mais qu’est-ce à dire ? Le dentiste qui fait souffrir son patient ne fait pas le mal : il lui fait mal, certes, mais c’est pour son bien. Il n’est pas méchant ; il est tout au plus maladroit. Quant à l’individu qui cambriole une banque ou qui poignarde son rival, on peut accorder qu’il agit mal, qu’il fait le mal, même, mais est-il pour autant forcément méchant ? Je n’en crois rien. Il suit sa pente, il est emporté par son histoire, par la violence des temps ou de l’amour, par sa passion, par son désir, par sa colère, par sa souffrance peut-être… Il aurait préféré être aimé, plutôt que de tuer parce qu’il ne l’est pas ou plus… Les prisons sont pleines de braves gens qui ont mal tourné, qui ne sont pas devenus méchants pour autant. Combien de pauvres types derrière les barreaux ? Et combien de salauds en liberté ? Si l’on peut faire le mal sans être méchant, c’est que la méchanceté tient moins au contenu de l’acte qu’à l’orientation de la volonté. C’est l’intention qui juge nos actions, disait Montaigne avant Kant, et ils ont raison tous les deux. Etre méchant, ce n’est pas seulement faire le mal ; c’est le vouloir. Et ce n’est pas seulement le vouloir (puisqu’on peut le vouloir dans une bonne intention, comme le malheureux qui vole pour nourrir sa famille ou le terroriste qui tue pour une cause qu’il croit juste) ; c’est le vouloir en toute connaissance de cause, « en tant que mal », comme dit Kant, non comme moyen mais comme fin, donc dans une intention elle-même mauvaise. Être méchant, c’est vouloir le mal pour le mal.
 C’est pourquoi la méchanceté n’existe pas. Aucun voleur ne vole parce qu’il est mal de voler. Il vole parce qu’il est bon d’être riche. Aucun jaloux ne tue parce qu’il est mal de tuer. Il tue parce qu’il est bon de se venger ou d’éliminer un rival. Bref, on ne fait le mal que pour un bien, ou qu’on croit comme tel. Le mal, pour les humains, n’est qu’un moyen, jamais un but. On m’objectera Hitler, qui semble le diable en personne. Mais la grandeur du Reich, « la solution finale » ou son propre pouvoir, pour lui, étaient des biens. On m’objectera le sadique, qui prend plaisir à la souffrance d’autrui. Cela me serait plutôt une confirmation. S’il torture sa victime, ce n’est pas parce que la torture est un mal ; c’est parce que la souffrance de l’autre le fait jouir, et que son plaisir est son bien. Cela donne la formule du salaud : non pas celui qui fait le mal pour le mal, comme serait le méchant, mais celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi. Les hommes ne sont pas méchants, explique Kant (faire le mal pour le mal serait diabolique, et les hommes ne sont pas des démons) ; mais ils sont mauvais ou, comme je préférerais dire, médiocres. En quoi ? En ceci qu’ils mettent l’amour de soi plus haut que la loi morale. Au lieu de ne tendre au bonheur, comme c’est légitime, que pour autant qu'ils le peuvent sans manquer à leur devoir, ils ne font leur devoir, au contraire, que pour autant que ce n’est pas incompatible avec leur propre bonheur. C’est ce que Kant appelle « le renversement des motifs », qui institue « comme un mal radical inné dans la nature humaine ». Les hommes sont mauvais parce qu’ils soumettent leur devoir à leur bonheur quand c’est l’inverse qu’il faudrait faire. Ou pour le dire autrement, dans un langage plutôt évangélique que kantien : ils soumettent l’amour du prochain à l’amour qu’ils ont pour eux-mêmes ; ils ne tiennent compte d’autrui que dans la mesure où leur propre confort n’est pas compromis. « Que le cœur humain est creux et plein d’ordures ! » disait Pascal. C’est qu’il n’est rempli que de soi. Le salaud, ce serait donc l’égoïste ? Point tout à fait ni seulement, car alors nous le serions tous. Tout salaud est égoïste (même si cet égoïsme se masque derrière le dévouement à une cause ou à un Dieu), mais tout égoïste n’est pas un salaud. Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion.
  La saloperie n’est donc pas une question de nature mais de degré. Égoïstes, nous le sommes tous mais inégalement. Les salauds sont ceux qui le sont davantage que la moyenne, ou davantage que ce qui est considéré comme acceptable. Cela laisse une place à l’interprétation, aux différences de mesure, de point de vue ou d’évaluation. Tel sera un salaud pour l’un, qui ne sera aux yeux de l’autre qu’un égoïste ordinaire – voire un héros, peut-être aux yeux d’un troisième. Voyez Napoléon ou Pétain, Savonarole ou Lénine. Voyez ce petit caïd de banlieue, ou ce notable de centre-ville. Il n’y a pas de salaud absolu, ni pour soi. Ce serait le diable, et il n’existe pas.
 Tous les hommes sont égoïstes, tous les hommes sont mauvais, comme dit Kant. C’est ce que le mythe du péché originel, par ailleurs si choquant, contient de vérité humaine. Mais tous ne sont pas des salauds. C’est peut-être ce que signifient la grâce ou le salut. Entre l’égoïste et le salaud, disais-je, la différence n’est pas de nature mais de degré. Essayons pourtant de la préciser. L’égoïste, c’est celui qui ne fait pas, pour autrui, tout le bien qu’il devrait. Le salaud, c’est celui qui lui fait plus de mal qu’il ne pourrait. On est égoïste par défaut, et salaud par excès. Excès de quoi ? Excès d’égoïsme, de violence, d’agressivité, de cruauté parfois… L’égoïste manque d’amour (il ne sait aimer que soi). Le salaud déborde de haine. C’est égoïsme encore, mais démultiplié. L’égoïste ne consent à rendre service à autrui que dans la mesure où cela ne compromet pas son propre bien-être. Le salaud va plus loin : il est prêt à tout, pour son propre bien, même au pire. C’est comme un égoïste extrême, quand l’égoïste serait plutôt un salaud minimal ou ordinaire. Qui ne ferait un peu de mal à autrui, si cela doit aboutir à un grand bien pour soi ? Qui ne s’autoriserait un petit mensonge, si c’est pour faire fortune ? Qui ne volerait, pour sauver sa peau ? Égoïsme, mais tolérable. Le salaud va plus loin : il fait subir un grand mal à autrui, pour obtenir un petit bien pour soi. Égoïsme toujours, mais intolérable. Par exemple celui qui tuerait pour une satisfaction d’amour propre, qui violerait pour un orgasme, qui torturerait pour une idée ou un billet.
 Être un salaud n’est pas à la portée de n’importe qui. Il y faut beaucoup d’insensibilité à la souffrance d’autrui, beaucoup de haine ou de violence, beaucoup de bonne conscience ou d’inconscience. Cela n’empêche pas de le faire, pour un bien qu’on en attend. C’est ce qui distingue à nouveau le salaud du méchant. Le méchant serait celui qui choisirait le mal comme but : celui qui serait nazi en pensant que le nazisme est une horreur. Mais celui-là ne serait pas nazi, et n’aurait aucune raison de le devenir. Les nazis étaient persuadés que le nazisme était un bien, au moins pour l’Allemagne, au moins pour eux, et que cela justifiât tout ; c’est ce qu’on appelle un nazi et c’est ce qu’on appelle un salaud. Le salaud, c’est celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi, à son propre intérêt, à ses propres désirs, à ses opinions ou à ses rêves. Cela rejoint la pensée de Sartre, qui, le premier, fit du salaud une catégorie philosophique. Le salaud, au sens sartrien du terme, c’est celui qui se croit, qui se prend au sérieux, celui qui oublie sa propre contingence, sa propre responsabilité, sa propre liberté, celui qui est persuadé de son bon droit, de sa bonne foi, et c’est la définition même, pour Sartre, de la mauvaise. Le salaud, au fond, c’est celui qui se prend pour Dieu (l’amour en moins), ou qui est persuadé que Dieu (ou l’Histoire, ou la Vérité) est dans son camp et couvre, comme on dit à l’armée, ou autorise, ou justifie, tout ce qu’il se croit tenu d’accomplir. Saloperie des inquisiteurs. Saloperie des croisés. Saloperie du « socialisme scientifique » ou du « Reich de mille ans ». Saloperie, aussi bien, du bon bourgeois tranquille, qui vit la richesse comme son essence et le capitalisme comme un destin. Saloperie de la droite, disait Sartre (« de droite, pour moi, ça veut dire salaud »), ce qui illustre assez bien une certaine saloperie de gauche. Le salaud, c’est celui qui a bonne conscience. C’est « l’ayant-droit », comme dit François George dans ses Deux études sur Sartre, autrement dit celui qui est convaincu de sa propre nécessité, de sa propre légitimité, de sa propre innocence. C’est pourquoi aucun salaud ne se croit tel : tous les salauds sont de mauvaise foi, qui ne cessent de se trouver des justifications ou des excuses. Aussi le contraire du salaud n’est-il pas d’abord le saint, ni le sage, ni le héros, mais l’homme lucide et authentique, comme dirait Sartre, celui qui assume sa propre liberté, sa propre solitude, sa propre gratuité. Le salaud, dit un jour l’auteur de La Nausée, c’est le « gros plein d’être ». Et le contraire de cette saloperie du moi, c’est la conscience, qui est néant, qui est impossible coïncidence de moi à moi, qui est exigence, arrachement, liberté, responsabilité, culpabilité… Mauvaise conscience ? C’est la conscience même, dont la bonne n’est que dénégation.
 Qu’est-ce qu’un salaud ? C’est un égoïste qui a bonne conscience, qui est persuadé d’être un type bien, et que le salaud, en conséquence, c’est l’autre. C’est pourquoi il s’autorise le pire, au non du meilleur ou du soi – d’autant plus salaud qu’il se croit justifié à l’être, et pense donc ne l’être pas. Les hommes ne sont pas méchants ; ils sont mauvais et se croient bons. Saloperie : égoïsme de bonne conscience et de mauvaise foi. Les salauds sont innombrables, et convaincus de leur innocence. Mieux vaudrait un égoïste lucide et se sachant responsable de ce qu’il est ou fait, qu’un égoïste satisfait de soi et convaincu de son bon droit. En langage sartrien : mieux vaut un égoïste authentique qu’un vrai salaud. Mais le seul égoïste authentique, le seul égoïste insatisfait, c’est celui qui ne se résigne pas à l’être. C’est ce qu’on appelle la conscience morale, et le contraire de la saloperie.

André COMTE-SPONVILLE, Le goût de vivre et cent autres propos, 1994.

Résumez ce texte en 150 mots (± 10%).

 Résumé proposé :

  Celui qu'on nomme le méchant est plus victime de lui-même que réellement coupable. Pour mériter le terme de méchant, il faudrait vouloir le mal pour le mal, et cela n'existe pas. Le salaud, en revanche, fait le mal pour son plaisir à lui, sans aucune retenue [50] dans la satisfaction de son propre intérêt.
  Il faut encore mesurer cet égoïsme pour cerner le salaud : d'égoïsme, nous sommes tous coupables. Mais le salaud est celui qui, dans l'accomplissement sans limites de tout le mal qu'il peut faire, sacrifie autrui à son plaisir en toute bonne conscience. [100]
  En effet le salaud fonde son égoïsme sur un bon droit auquel il s'efforce de croire, attitude que Sartre identifiait à la mauvaise foi. C'est pourquoi le contraire du salaud est l'homme clairvoyant et vrai, conscient d'un égoïsme auquel il n'arrive pas à se résigner.
150 mots.

 

 

 

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