LES SUJETS DE L’ EAF 2006

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A - Aloysius Bertrand, "La ronde sous la cloche", Gaspard de la nuit
Texte B - Arthur Rimbaud "Les Ponts", Illuminations
Texte C - Arthur Rimbaud, "Aube", Illuminations
Texte D - Henri Michaux, "La Jetée", (La Nuit remue, 1935, repris dans Mes propriétés, L'Espace du dedans).
Texte E - Francis Ponge, "Le pain", Le Parti pris des choses.

 

Texte A - Aloysius Bertrand, "La ronde sous la cloche", Gaspard de la nuit.

C'était un bâtiment lourd, presque carré, entouré de ruines, et dont la tour principale, qui possédait encore son horloge, dominait tout le quartier.
Fenimore Cooper

  Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean1. Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement2 les ténèbres.
  Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse dans les bois.
  La chanterelle3 de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon chardonneret battit de l'aile dans sa cage ; quelque esprit curieux tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.
  Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans le noir clocher.
  Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.
  Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secoué par l'orage.

1. Saint-Jean : nom de la cathédrale de Dijon. Par ailleurs, saint Jean est l'auteur de L'Apocalypse, dernier livre de la Bible, qui décrit la fin du monde.
2. processionnellement : à la façon d'un cortège.
3. chanterelle : corde la plus fine et la plus aiguë d'un instrument à cordes et à manche.

 

Texte B : Arthur Rimbaud, "Les Ponts", Illuminations.

  Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives chargées de dômes s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. – Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.

 

Texte C : Arthur Rimbaud, "Aube", Illuminations.

  J'ai embrassé l'aube d'été.

  Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
  La première entreprise1 fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
  Je ris au wasserfall2 blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
  Alors, je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
  En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

  Au réveil il était midi.

1. La première entreprise : la première à qui je m'adressai.
2. wasserfall : chute d'eau en allemand.

 

Texte D - Henri Michaux, "La Jetée", (La Nuit remue, 1935, repris dans Mes propriétés, L'Espace du dedans).

  Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
  Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.
  Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément.
  Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années.» Il se mit à tirer en se servant de poulies.
  Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade1. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané.
  Alors, il se mit à rejeter tout à la mer.
  Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.
  Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

1. estacade : digue, jetée.

 

Texte E - Francis Ponge, "Le pain", Le Parti pris des choses.

  La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
  Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
  Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois.
  Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable...
  Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment justifiez-vous que ces textes appartiennent à la poésie ? Montrez qu'ils sont tous construits selon une progression comparable.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Texte
: Alphonse Daudet, "La Légende de l'homme à la cervelle d'or" (Lettres de mon moulin, 1866).

 

   A la dame qui demande des histoires gaies.

  En lisant votre lettre, madame, j'ai eu comme un remords. Je m'en suis voulu de la couleur un peu trop demi-deuil de mes historiettes, et je m'étais promis de vous offrir aujourd'hui quelque  chose de joyeux, de follement joyeux.
  Pourquoi serais-je triste, après tout ? Je vis à mille lieues des brouillards parisiens, sur une colline lumineuse, dans le pays des tambourins et du vin muscat. Autour de chez moi tout n'est que soleil et musique ; j'ai des orchestres de culs-blancs1, des orphéons2 de mésanges ; le matin, les courlis3 qui font "Coureli ! coureli !", à midi, les cigales, puis les pâtres qui jouent du fifre4, et les  belles filles brunes qu'on entend rire dans les vignes... En vérité, l'endroit est mal choisi pour  broyer du noir ; je devrais plutôt expédier aux dames des poèmes couleur de rose et des pleins paniers de contes galants.
  Eh bien, non ! Je suis encore trop près de Paris. Tous les jours, jusque dans mes pins, il m'envoie les éclaboussures de ses tristesses... A l'heure même où j'écris ces lignes, je viens  d'apprendre la mort misérable du pauvre Charles Barbara5; et mon moulin en est tout en deuil. Adieu les courlis et les cigales ! Je n'ai plus le cœur à rien de gai... Voilà pourquoi, madame, au  lieu du joli conte badin6 que je m'étais promis de vous faire, vous n'aurez encore aujourd'hui qu'une légende mélancolique.

   Il était une fois un homme qui avait une cervelle d'or; oui, madame, une cervelle toute en or. Lorsqu'il vint au monde, les médecins pensaient que cet enfant ne vivrait pas, tant sa tête était lourde et son crâne démesuré. Il vécut cependant et grandit au soleil comme un beau plant d'olivier; seulement sa grosse tête l'entraînait toujours, et c'était pitié de le voir se cogner à tous les meubles en marchant... Il tombait souvent. Un jour, il roula du haut d'un perron et vint donner du front contre un degré7 de marbre où son crâne sonna comme un lingot. On le crut mort, mais en le relevant, on ne lui trouva qu'une légère blessure, avec deux ou trois gouttelettes d'or caillées dans ses cheveux blonds. C'est ainsi que les parents apprirent que l'enfant avait une cervelle en or.
  La chose fut tenue secrète; le pauvre petit lui-même ne se douta de rien. De temps en temps, il demandait pourquoi on ne le laissait plus courir devant la porte avec les garçonnets de la rue.
  – On vous volerait, mon beau trésor ! lui répondait sa mère...
  Alors le petit avait grand'peur d'être volé; il retournait jouer tout seul, sans rien dire, et se trimballait8 lourdement d'une salle à l'autre...
  A dix-huit ans seulement, ses parents lui révélèrent le don monstrueux qu'il tenait du destin : et, comme ils l'avaient élevé et nourri jusque-là, ils lui demandèrent en retour un peu de son or. L'enfant n'hésita pas; sur l'heure même, – comment ? par quels moyens ? la légende ne l'a pas dit, – il s'arracha du crâne un morceau d'or massif, un morceau gros comme une noix, qu'il jeta fièrement sur les genoux de sa mère... Puis, tout ébloui des richesses qu'il portait dans la tête, fou de désirs, ivre de sa puissance, il quitta la maison paternelle et s'en alla par le monde en gaspillant son trésor.
  Du train dont il menait sa vie, royalement, et semant l'or sans compter, on aurait dit que sa cervelle était inépuisable... Elle s'épuisait cependant, et à mesure on pouvait voir les yeux s'éteindre, la joue devenir plus creuse. Un jour enfin, au matin d'une débauche folle, le malheureux, resté seul parmi les débris du festin et les lustres qui pâlissaient s'épouvanta de l'énorme brèche qu'il avait déjà faite à son lingot : il était temps de s'arrêter. Dès lors, ce fût une existence nouvelle. L'homme à la cervelle d'or s'en alla vivre à l'écart, du travail de ses mains, soupçonneux et craintif comme un avare, fuyant les tentations, tachant d'oublier lui-même ces fatales richesses auxquelles il ne voulait plus toucher... Par malheur, un ami l'avait suivi dans sa solitude, et cet ami connaissait son secret.
  Une nuit, le pauvre homme fut réveillé en sursaut par une douleur à la tête, une effroyable douleur; il se dressa éperdu, et vit, dans un rayon de lune, l'ami qui fuyait en cachant quelque chose sous son manteau... Encore un peu de cervelle qu'on lui emportait !...
  A quelque temps de là, l'homme à la cervelle d'or devint amoureux, et cette fois tout fut fini... Il aimait du meilleur de son âme une petite femme blonde, qui l'aimait bien aussi, mais qui préférait encore les pompons, les plumes blanches et les jolis glands mordorés9 battant le long des bottines. Entre les mains de cette mignonne créature, - moitié oiseau, moitié poupée, - les piécettes d'or fondaient que c'était un plaisir. Elle avait tous les caprices; et lui ne savait jamais dire non ; même, de peur de la peiner, il lui cacha jusqu'au bout le triste secret de sa fortune
  – Nous sommes donc bien riches ? disait-elle.
  Le pauvre homme lui répondait :
  – Oh ! oui... bien riches !
  Et il souriait avec amour au petit oiseau bleu qui lui mangeait le crâne innocemment.
  Quelquefois cependant la peur le prenait, il avait des envies d'être avare; mais alors la petite femme venait vers lui en sautillant, et lui disait :
  – Mon mari, qui êtes si riche ! Achetez-moi quelque chose de bien cher...
  Et il lui achetait quelque chose de bien cher.
  Cela dura ainsi pendant deux ans; puis, un matin, la petite femme mourut, sans qu'on sût pourquoi, comme un oiseau... Le trésor touchait à sa fin; avec ce qui lui restait, le veuf fit faire à sa chère morte un bel enterrement. Cloches à toute volée, lourds carrosses tendus de noir, chevaux empanachés, larmes d'argent dans le velours, rien ne lui parut trop beau. Que lui importait son or maintenant?... Il en donna pour l'église, pour les porteurs, pour les revendeuses d'immortelles10 ; il en donna partout, sans marchander... Aussi, en sortant du cimetière, il ne lui restait presque plus rien de cette cervelle merveilleuse, à peine quelques parcelles aux parois du crâne.
  Alors on le vit s'en aller dans les rues, l'air égaré, les mains en avant, trébuchant comme un homme ivre. Le soir, à l'heure où les bazars s'illuminent, il s'arrêta devant une large vitrine dans laquelle tout un fouillis d'étoffes et de parures reluisait aux lumières, et resta là longtemps à regarder deux bottines de satin bleu bordées de duvet de cygne. "Je sais quelqu'un à qui ces bottines feraient bien plaisir", se disait-il en souriant; et, ne se souvenant déjà plus que la petite femme était morte, il entra pour les acheter.
  Du fond de son arrière-boutique, la marchande entendit un grand cri; elle accourut et recula de peur en voyant un homme debout, qui s'accotait au comptoir et la regardait douloureusement d'un air hébété. Il tenait d'une main les bottines bleues à bordure de cygne, et présentait l'autre main toute sanglante, avec des raclures d'or au bout des ongles.
  Telle est, madame, la légende de l'homme à la cervelle d'or.
  Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre... Il y a par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau et paient en bel or fin, avec  leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C'est pour eux une douleur de chaque jour; et puis, quand ils sont las de souffrir...

1. culs-blancs : oiseaux
2. orphéons : instruments de musique
3. courlis : oiseaux dont la taille varie de celle du pigeon à celle du corbeau
4. fifre : petite flûte en bois au son aigu et perçant
5. Charles Barbara : auteur de romans et de contes sombres et fantastiques, il collabora aux mêmes journaux qu'Alphonse Daudet. II se suicida après la mort de sa femme.
6. conte badin : récit gai et léger
7. degré de marbre : marche d'un escalier
8. trimballait : argot pour se déplacer.
9. mordorés : d'un brun chaud aux reflets dorés
10. immortelles : fleurs jaunes souvent employées dans la confection des couronnes funéraires.

 

I- Vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Après avoir lu attentivement le texte, vous en dégagerez brièvement la morale, puis vous direz à quel(s) genre(s) on peut le rattacher. Vous justifierez votre réponse.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le passage suivant : "A quelque temps de là [...] souffrir" (
    ).
  • Dissertation
    "Malgré ses airs de conte fantastique, cette légende est vraie d'un bout à l'autre..." écrit Alphonse Daudet dans La Légende de l'homme à la cervelle d'or.
    Vous vous demanderez pourquoi certains écrivains ont recours à la fiction pour transmettre des vérités ou des leçons.
    Vous répondrez en vous appuyant sur le texte d'Alphonse Daudet et sur d'autres œuvres que vous connaissez.
  • Invention
     A la réception de ce texte, "la dame qui demande des histoires gaies" décide de répondre à Alphonse Daudet. Dans sa lettre, elle évoque les émotions et développe les réflexions que cette histoire lui a inspirées.

 

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes :
Texte A -
Paul Verlaine, "L'échelonnement des haies" (Sagesse III, 1881)

Texte B - Colette, Les Vrilles de la vigne, 1908
Texte C - Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, II, chapitre premier, 1921
Texte D - Gustave Roud, Air de solitude, 1945
Texte E -
Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de littérature française, 2005.

 

Texte A - Paul Verlaine, "L'échelonnement des haies" (Sagesse, III, 1881).

L'échelonnement des haies
Moutonne à l'infini, mer
Claire dans le brouillard clair
Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins
Sont légers sur le vert tendre
Où vient s'ébattre et s'étendre
L'agilité des poulains .

Dans ce vague d'un Dimanche
Voici se jouer aussi
De grandes brebis aussi
Douces que leur laine blanche.

Tout à l'heure déferlait
L'onde, roulée en volutes1,
De cloches comme des flûtes
Dans le ciel comme du lait.

Stickney, 75

1.volutes : en spirales.

 

Texte B -  Colette, Les Vrilles de la vigne, 1908.

[Dans le chapitre intitulé "Jour gris", la narratrice évoque la région de son enfance.]

  J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure s'y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts.
  Rien ne peut empêcher qu'à cette heure l'herbe profonde y noie le pied des arbres, d'un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif... Viens, toi qui l'ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jugerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu'un fruit mûrit on ne sait où — là-bas, ici, tout près —, un fruit insaisissable qu'on aspire en ouvrant les narines. Tu jugerais, quand l'automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches, et tu la flaires, ici, là-bas, tout près...
  Et si tu passais en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s'ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber la tête, avec un muet soupir...
  Et si tu arrivais, un jour d'été, dans mon pays, au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, — si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais, et tu t'assoirais là, pour n'en plus bouger jusqu'au terme de ta vie !

 

Texte C - Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe, II, chapitre premier, 1921.

[Le narrateur part se promener sur une petite route normande.]

[...] Mais, dès que je fus arrivé à la route, ce fut un éblouissement. Là où je n'avais vu, avec ma grand-mère, au mois d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d'estampe japonaise1 ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu rasséréné2, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si c'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait jusqu'aux larmes parce que, si loin qu'elle allât dans ses effets d'art raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne, comme des paysans sur une grande route de France. [...]

1. Estampe japonaise : gravure représentant souvent un paysage stylisé.
2. Rasséréné : ravivé, encore plus bleu.

 

Texte D - Gustave Roud, Air de solitude, 1945.

Extrême-automne

  Qu'il est donc rapide, le glissement d'une saison moribonde vers la saison future ! Hier encore (il semble que c'était hier), ce grand pays sous le soleil sec de septembre s'abandonnait aux charrues. Elles ouvraient dans l'herbe rase des prairies de longues blessures roses d'heure en heure élargies. À la pointe du dernier sillon, Fernand, l'épaule nue et dorée comme au plein de l'été, une main sur le soc1 éblouissant, portait de l'autre à ses lèvres une pomme si rouge que le ciel autour d'elle avivait son bleu trop doux. Les chevaux las s'endormaient au repos et leurs crinières, en se penchant vers le sommeil, démasquaient par à-coups le ruban d'horizon, ses pans de collines, ses villages minuscules délicatement dessinés, avec le compte exact des toitures et des arbres leurs couleurs posées côte à côte sans une bavure, à peine amorties au fond de l'air mûri comme un vin d'or. [...]

1. soc : fer de charrue servant à labourer.

 

Texte E - Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de littérature française, 2005.

 POESIE : [...] La poésie n'existe pas à l'état naturel. Loin d'être un fait qui préexisterait à l'homme et que celui-ci découvrirait, elle est sa création et son triomphe. Quand Balzac1 parle de poésie du commerce, ce n'est pas qu'elle s'y trouve, c'est qu'il l'y met. Sa sensibilité lui fait transfigurer certains éléments du commerce que les autres ne regardaient même pas. La poésie est la forme supérieure de l'imagination. C'est pour cela qu'on la croit apparentée à la divination.
  Or, elle n'a rien à voir avec la Pythie, les mystères d'Eleusis, Dr Imbéné Ravalavanavano amour argent examens2. La poésie, c'est du travail. Il en résulte un chant faisant croire qu'elle se passe dans le ciel. Le poète marche sur une corde. Elle est posée par terre.
  La poésie ne se trouve pas que dans les vers. Elle est là où le talent la met. La poésie est le résultat de toute bonne littérature. Mallarmé3 : "Mais, en vérité, il n'y a pas de prose" (réponse à l'Enquête de Jules Huret4).
  Le poème est l'objet; la poésie, éventuellement, le résultat. La poésie est même le résultat de tout art réussi : un tableau est de la poésie, un beau vêtement bien porté est de la poésie, etc. Est poésie le résultat de toute activité humaine menée à bien. Un geste gracieux est de la poésie, un mouvement de troupe bien accompli est de la poésie. [...]

1. Balzac (1799-1850) : romancier français.
2. Tous les noms cités dans cette phrase sont ceux de devins ou de mages censés prédire l'avenir.
3. Mallarmé (1842-1898) : poète français.
4. Jules Huret (1863-1915) : journaliste à L'Echo de Paris. Il fit paraître, en 1891, une enquête sur l'évolution de la littérature.

 

I. Vous répondrez d'abord aux questions suivantes (6 points)

  1. Dégagez les points communs et les différences entre les quatre premiers textes du corpus. (3 points)
  2. Reformulez trois des idées essentielles du texte de Charles Dantzig. (3 points).

II. Vous traiterez un de ces sujets au choix (14 points):

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation. Convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A - Marivaux, L'île des esclaves (1725), scène 1 et scène 2 (extrait)
Texte B - Jean Anouilh, Antigone (1944), extrait
Texte C - Jean-Paul Sartre, Les Mains sales (1947), 6ème tableau, scène 2 (extrait)
Texte D - Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert (1988), extrait.

 

Texte A - Marivaux (1688-1763), L'île des esclaves (1725).

[La scène se passe sur une île; Iphicrate, citoyen d'Athènes, vient d'y être jeté par la tempête en compagnie de son esclave Arlequin. Ils sont apparemment les seuls survivants du naufrage. Nous sommes dans une antiquité de convention.]

Scène 1

IPHICRATE. Eh ! ne perdons point de temps, suis-moi, ne négligeons rien pour nous tirer d'ici ; si je ne me sauve, je suis perdu, je ne reverrai jamais Athènes, car nous sommes dans l'île des Esclaves.
ARLEQUIN. Oh, oh ! Qu'est-ce que c'est que cette race-là ?
IPHICRATE. Ce sont des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres, et qui depuis cent ans sont venus s'établir dans une île, et je crois que c'est ici : tiens, voici sans doute quelques-unes de leurs cases ; et leur coutume, mon cher Arlequin, est de tuer tous les maîtres qu'ils rencontrent, ou de les jeter dans l'esclavage.
ARLEQUIN. Eh ! chaque pays a sa coutume ; ils tuent les maîtres, à la bonne heure, je l'ai entendu dire aussi, mais on dit qu'ils ne font rien aux esclaves comme moi.
IPHICRATE. Cela est vrai.
ARLEQUIN. Eh ! encore vit-on.
IPHICRATE. Mais je suis en danger de perdre la liberté, et peut-être la vie ; Arlequin, cela ne te suffit-il pas pour me plaindre ?
ARLEQUIN, prenant sa bouteille pour boire. Ah ! je vous plains de tout mon cœur, cela est juste.
IPHICRATE. Suis-moi donc.
ARLEQUIN siffle. Hu, hu, hu.
IPHICRATE. Comment donc, que veux-tu dire ?
ARLEQUIN, distrait, chante. Tala ta lara.
IPHICRATE. Parle donc, as-tu perdu l'esprit, à quoi penses-tu ?
ARLEQUIN, riant. Ah ! ah ! ah ! Monsieur Iphicrate la drôle d'aventure ; je vous plains, par ma foi, mais je ne saurais m'empêcher d'en rire.
IPHICRATE, à part les premiers mots. Le coquin abuse de ma situation, j'ai mal fait de lui dire où nous sommes. Arlequin, ta gaieté ne vient pas à propos, marchons de ce côté.
ARLEQUIN. J'ai les jambes si engourdies.
IPHICRATE. Avançons, je t'en prie.
ARLEQUIN. Je t'en prie, je t'en prie ; comme vous êtes civil1 et poli ; c'est l'air du pays qui fait cela.
IPHICRATE. Allons, hâtons-nous, faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-être avec une partie de nos gens ; et en ce cas-là, nous nous rembarquerons avec eux.
ARLEQUIN, en badinant. Badin2 ! comme vous tournez cela !
Il chante. L'embarquement est divin.
               Quand on vogue, vogue, vogue,
               L'embarquement est divin.
               Quand on vogue avec Catin3.
IPHICRATE, retenant sa colère. Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.
ARLEQUIN. Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là, et le gourdin est dans la chaloupe.
IPHICRATE. Eh ! ne sais-tu pas que je t'aime ?
ARLEQUIN. Oui, mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ; s'ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge4.
IPHICRATE, un peu ému. Mais j'ai besoin d'eux, moi.
ARLEQUIN, indifféremment. Oh ! cela se peut bien, chacun a ses affaires ; que je ne vous dérange pas !
IPHICRATE. Esclave insolent !
ARLEQUIN, riant. Ah ! ah ! vous parlez la langue d'Athènes, mauvais jargon que je n'entends5 plus.
IPHICRATE. Méconnais-tu ton maître, et n'es-tu plus mon esclave ?
ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux. Je l'ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne : les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes j'étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort : eh bien, Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là, tu m'en diras ton sentiment, je t'attends là. Quand tu auras souffert, tu seras plus raisonnable, tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami, je vais trouver mes camarades et tes maîtres. (Il s'éloigne.)
IPHICRATE, au désespoir, courant après lui l'épée à  la main. Juste ciel ! peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable, tu ne mérites pas de vivre.
ARLEQUIN. Doucement ; tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus, prends-y garde.

Scène 2

TRIVELIN avec cinq ou six insulaires arrive conduisant une Dame et la Suivante, et ils accourent à IPHICRATE qu'ils voient l'épée à la main.
TRIVELIN. Arrêtez, que voulez-vous faire ?
IPHICRATE. Punir l'insolence de mon esclave.
TRIVELIN. Votre esclave ? vous vous trompez, et l'on vous apprendra à corriger vos termes. (Il prend l'épée d'Iphicrate et la donne à Arlequin.) Prenez cette épée, mon camarade, elle est à vous.

1. civil : courtois, poli.
2. badiner, badin  : plaisanter, plaisantin
.
3 catin : diminutif de Catherine.
4. je m'en goberge  : je m'en moque.
5. entends  : comprends.

 

Texte B - Jean Anouilh (1910-1987), Antigone (1944).

[Œdipe a eu deux fils, Etéocle et Polynice, ainsi que deux filles, Antigone et Ismène. A sa mort ses deux fils se sont entretués pour prendre le pouvoir. Leur oncle, Créon, refuse d'enterrer Polynice qu'il considère comme un traître. Antigone décide de lui rendre malgré tout les honneurs funèbres. Ismène tente de l'en dissuader.]

ISMÈNE – Tu sais, j'ai bien pensé, Antigone.
ANTIGONE – Oui.
ISMÈNE – J'ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.
ANTIGONE – Oui.
ISMÈNE – Nous ne pouvons pas.
ANTIGONE, après un silence, de sa petite voix. – Pourquoi ?
ISMÈNE – Il1 nous ferait mourir.
ANTIGONE – Bien sûr. A chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère. C'est comme cela que ç'a été distribué. Qu'est-ce que tu veux que nous y fassions ?
ISMÈNE – Je ne veux pas mourir.
ANTIGONE, doucement – Moi aussi j'aurais bien voulu ne pas mourir.
ISMÈNE – Écoute, j'ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l'aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c'est ce qui te passe par la tête tout de suite, et tant pis si c'est une bêtise. Moi, je suis plus pondérée. Je réfléchis.
ANTIGONE – II y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.
ISMÈNE – Si, Antigone. D'abord c'est horrible, bien sûr, et j'ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu notre oncle.
ANTIGONE – Moi je ne veux pas comprendre un peu.
ISMÈNE – II est le roi, il faut qu'il donne l'exemple.
ANTIGONE – Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l'exemple, moi... Ce qui lui passe par la tête, la petite Antigone, la sale bête, l'entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c'est bien fait pour elle. Elle n'avait qu'à ne pas désobéir !
ISMÈNE – Allez ! Allez !... Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne. Écoute-moi. J'ai raison plus souvent que toi.
ANTIGONE – Je ne veux pas avoir raison.
ISMÈNE – Essaie de comprendre au moins !
ANTIGONE – Comprendre... Vous n'avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu'on ne peut pas toucher à l'eau, à la belle eau fuyante et froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu'on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu'on a dans ses poches au mendiant qu'on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu'à ce qu'on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

1. Créon.

 

Texte C - Jean-Paul Sartre, Les Mains sales (1947), 6ème tableau, scène 2 (extrait).

[Hugo, jeune communiste idéaliste, est devenu secrétaire de Hoederer dirigeant du parti considéré par certains comme trop modéré. Hugo a pour mission de le tuer et Hoederer l'a compris.]

HOEDERER – De toute façon, tu ne pourrais pas faire un tueur. C'est une affaire de vocation.
HUGO – N'importe qui peut tuer si le Parti le commande.
HOEDERER – Si le Parti te commandait de danser sur une corde raide, tu crois que tu pourrais y arriver ? On est tueur de naissance. Toi, tu réfléchis trop : tu ne pourrais pas.
HUGO – Je pourrais si je l'avais décidé.
HOEDERER – Tu pourrais me descendre froidement d'une balle entre les deux yeux parce que je ne suis pas de ton avis sur la politique ?
HUGO – Oui, si je l'avais décidé ou si le Parti me l'avait commandé.
HOEDERER – Tu m'étonnes. (Hugo va pour plonger la main dans sa poche mais Hoederer la lui saisit et l'élève légèrement au–dessus de la table.) Suppose que cette main tienne une arme et que ce doigt-là soit posé sur la gâchette...
HUGO – Lâchez ma main.
HOEDERER sans le lâcher. – Suppose que je sois devant toi, exactement comme je suis et que tu me vises...
HUGO – Làchez-moi et travaillons.
HOEDERER – Tu me regardes et au moment de tirer, voilà que tu penses : « Si c'était lui qui avait raison ? » Tu te rends compte ?
HUGO – Je n'y penserais pas. Je ne penserais à rien d'autre qu'à tuer.
HOEDERER – Tu y penserais : un intellectuel, il faut que ça pense. Avant même de presser sur la gâchette tu aurais déjà vu toutes les conséquences possibles de ton acte : tout le travail d'une vie en ruine, une politique flanquée par terre, personne pour me remplacer, le Parti condamné peut-être à ne jamais prendre le pouvoir...
HUGO – Je vous dis que je n'y penserais pas !
HOEDERER – Tu ne pourrais pas t'en empêcher. Et ça vaudrait mieux parce que, tel que tu es fait, si tu n'y pensais pas avant, tu n'aurais pas trop de toute ta vie pour y penser après. (Un temps). Quelle rage avez-vous tous de jouer aux tueurs ? Ce sont des types sans imagination : ça leur est égal de donner la mort parce qu'ils n'ont aucune idée de ce que c'est que la vie. Je préfère les gens qui ont peur de la mort des autres : c'est la preuve qu'ils savent vivre.
HUGO – Je ne suis pas fait pour vivre, je ne sais pas ce que c'est que la vie et je n'ai pas besoin de le savoir. Je suis de trop, je n'ai pas ma place et je gêne tout le monde ; personne ne m'aime, personne ne me fait confiance.
HOEDERER – Moi, je te fais confiance.
HUGO – Vous ?
HOEDERER – Bien sûr. Tu es un môme qui a de la peine à passer à l'âge d'homme mais tu feras un homme très acceptable si quelqu'un te facilite le passage. Si j'échappe à leurs pétards et à leurs bombes, je te garderai près de moi et je t'aiderai.

 

Texte D : Bernard-Marie Koltès, Le Retour au désert (1988), extrait.

[Pendant !a guerre d'Algérie, Mathilde revient en France avec son fils Édouard dans l'intention de récupérer la maison familiale et de régler des comptes. Une violente dispute l'oppose à son frère Adrien devant les serviteurs, Aziz et Madame Queuleu.]

AZIZ – Qu'ils se tapent donc, et, quand ils seront calmés, Aziz ramassera les morceaux.
Entre Édouard.
MADAME QUEULEU – Édouard, je t'en supplie, je vais devenir folle
Édouard retient sa mère, Aziz retient Adrien.
ADRIEN – Tu crois, pauvre folle, que tu peux défier le monde ? Qui es-tu pour provoquer tous les gens honorables ? Qui penses-tu être pour bafouer les bonnes manières, critiquer les habitudes des autres, accuser, calomnier, injurier le monde entier ? Tu n'es qu'une femme, une femme sans fortune, une mère célibataire, une fille-mère, et, il y a peu de temps encore, tu aurais été bannie de la société, on te cracherait au visage et on t'enfermerait dans une pièce secrète pour faire comme si tu n'existais pas. Que viens-tu revendiquer ? Oui, notre père t'a forcée à dîner à genoux pendant un an à cause de ton péché, mais la peine n'était pas assez sévère, non. Aujourd'hui encore, c'est à genoux que tu devrais manger à notre table, à genoux que tu devrais me parler, à genoux devant ma femme, devant Madame Queuleu, devant tes enfants. Pour qui te prends-tu, pour qui nous prends-tu, pour sans cesse nous maudire et nous défier ?
MATHILDE – Eh bien, oui, je te défie, Adrien; et avec toi ton fils, et ce qui te sert de femme. Je vous défie, vous tous, dans cette maison, et je défie le jardin qui l'entoure et l'arbre sous lequel ma fille se damne, et le mur qui entoure le jardin. Je vous défie, l'air que vous respirez, la pluie qui tombe sur vos tètes, la terre sur laquelle vous marchez ; je défie cette ville, chacune de ses rues et chacune de ses maisons, je défie le fleuve qui la traverse, le canal et les péniches sur le canal, je défie le ciel qui est au-dessus de vos tètes, les oiseaux dans le ciel, les morts dans la terre, les morts mélangés à la terre et les enfants dans le ventre de leurs mères. Et, si je le fais, c'est parce que je sais que je suis plus solide que vous tous, Adrien.
Aziz entraîne Adrien, Édouard entraîne Mathilde.
Mais ils s'échappent et reviennent.
MATHILDE – Car sans doute l'usine ne m'appartient-elle pas, mais c'est parce que je n'en ai pas voulu, parce qu'une usine fait faillite plus vite qu'une maison ne tombe en ruine, et que cette maison tiendra encore après ma mort et après celle de mes enfants, tandis que ton enfant se promènera dans des hangars déserts où coulera la pluie en disant : C'est à moi, c'est à moi. Non, l'usine ne m'appartient pas, mais cette maison est à moi et, parce qu'elle est à moi, je décide que tu la quitteras demain. Tu prendras tes valises, ton fils, et le reste, surtout le reste, et tu iras vivre dans tes hangars, dans tes bureaux dont les murs se lézardent, dans le fouillis des stocks en pourriture. Demain je serai chez moi.
ADRIEN – Quelle pourriture ? Quelles lézardes ? Quelles ruines ? Mon chiffre d'affaires est au plus haut. Crois-tu que j'ai besoin de cette maison ? Non. Je n'aimais y vivre qu'à cause de notre père, en mémoire de lui, par amour pour lui.
MATHILDE – Notre père ? De l'amour pour notre père ? La mémoire de notre père, je l'ai mise aux ordures il y a bien longtemps.
ADRIEN – Ne touche pas à cela, Mathilde. Respecte au moins cela. Cela au moins, ne le salis pas.
MATHILDE  – Non, je ne le salirai pas, cela est déjà très sale tout seul.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Après avoir rapidement défini l'enjeu de l'affrontement dans chacune de ces scènes, vous direz laquelle vous paraît la plus intense. Vous justifierez votre choix..

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l'extrait de la pièce de Koltès, Le retour au désert (texte D).
  • Dissertation
    En vous appuyant sur le corpus, vos lectures et éventuellement votre expérience de spectateur, vous vous demanderez de quelles ressources spécifiques dispose le théâtre pour représenter les conflits, les débats, les affrontements qui peuvent exister dans les rapports humains..
  • Invention
    Un metteur en scène s'adresse à l'ensemble de son équipe (acteurs, scénographe, costumiers, éclairagistes...) pour définir ses choix d'interprétation de l'extrait d'Antigone (texte B) et donner ses consignes pour qu'elle devienne, lors du spectacle, une grand scène d'affrontement.
    Vous rédigerez son intervention.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A - Victor Hugo (1802-1885),
« Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir », Les Voix intérieures (1837)
Texte B - Henri Michaux (1899-1984), « Le Grand Combat », Qui je fus, (1927)
Texte C - Louis Aragon (1897-1982), « Le Conscrit des cent villages », La Diane française (1945)
Texte D - Michel Leiris (1905-1990), Langage, tangage ou ce que les mots me disent (1985).

 

Texte A - Victor Hugo (1802-1885), « Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir », Les Voix intérieures (1837).

Quels sont ces bruits sourds ?
Ecoutez vers l'onde
Cette voix profonde
Qui pleure toujours
Et qui toujours gronde,
Quoiqu'un son plus clair
Parfois l'interrompe...
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Comme il pleut ce soir !
N'est-ce pas, mon hôte ?
Là-bas, à la côte,
Le ciel est bien noir,
La mer est bien haute !
On dirait l'hiver;
Parfois on s'y trompe...
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Oh ! marins perdus !
Au loin, dans cette ombre,
Sur la nef1 qui sombre,
Que de bras tendus
Vers la terre sombre !
Pas d'ancre de fer
Que le flot ne rompe.
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

Nochers2 imprudents !
Le vent dans la voile
Déchire la toile
Comme avec les dents !
Là-haut pas d'étoile!
L'un lutte avec l'air,
L'autre est à la pompe3.
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

C'est toi, c'est ton feu
Que le nocher rêve,
Quand le flot s'élève,
Chandelier que Dieu
Pose sur la grève,
Phare au rouge éclair
Que la brume estompe4 !
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.

1. Nef : bateau (terme vieilli utilisé en poésie)..
2. Nochers : pilote, marin (un terme peu courant.
3. Pour expulser l'eau qui entre dans le bateau.
4. Estompe : rend moins net, comme avec une estompe, instrument utilisé en dessin pour rendre les contours, esquissés au crayon ou au fusain, plus flous..

 

Texte B - Henri Michaux (1899-1984), « Le Grand Combat », Qui je fus, (1927).

Le grand combat
Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;
Il le rague et le roupéte jusqu'à son drâle ;
Il le pratéle et le libucque et lui baroufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l'écorcobalisse.
L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C'en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s'emmargine... mais en vain
Le cerveau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret.
Mégères alentours qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne
Et on vous regarde,
On cherche aussi, nous autres le Grand Secret.

 

Texte C - Louis Aragon (1897-1982), « Le Conscrit des cent villages », La Diane française (1945).

[Ce poème est indissociable de la date de sa composition, pendant la guerre de 1939-45 et du titre du recueil : la diane est l'ancienne sonnerie militaire annonçant le réveil dans les casernes.]

Mon pays souffre mille maux
S'en souvenir monte à la tête
Ah démons démons que vous êtes
Versez-moi des mots et des mots

II reste aux mots comme aux fougères
Qui tantôt encore brûlaient
Cette beauté de feu follet
Leurs architectures légères

Angoisse Adam-les-Passavant
Bors l'Aventure Avril-sur-Loire
La Balme-d'Epy Tréméloir
Passefontaine Treize-Vents

Adieu le lieu-dit l'lle-d'Elle
Adieu Lillebonne Ecublé
Ouvrez tout grands vos noms ailés
Envolez-vous mes hirondelles

Et retournez et retournez
Albine Alise-Saint-Reine
Les Sources-la-Marine Airaines
Jeux-les-Bards Gigors Guéméné

Vers Pré-en-Paille ou Trinquetaille
Vers Venouse ou vers Venizy
Lizières Lizine Lizy
Taillebourg Arques-la-Bataille

Albans-Dessus Albans-Dessous
Planez lourds aiglons des paroles
Valsemé Grand-Cœur Grandeyrolles
Jetés au ciel comme des sous

Adieu Caer et Biscarosse
Poignards que vous avez d'éclat
0 Saint-Geniès-de-Comolas
Adieu Néronde Omy Garosse

Pas un qui demeure sur cent
Villages aux noms de couleur
Villages volés mes douleurs
Le temps a fui comme du sang

                    Printemps 1943

 

Texte D - Michel Leiris (1905-1990), Langage, tangage ou ce que les mots me disent (1985).

[Le recueil est composé comme un lexique : le début de la lettre B figure ci-dessous.]

B

babil1 labial.
Bacchus - écume et boit bacs et cuves.
bafouiller, balbutier, baragouiner, bégayer, bléser, bredouiller.
bagout
(pour goujats ou gens à goûts bas ?).
baiser (évidemment de braise).
balivernes - infernal bal salivaire.
banquet - en bande ou y bouffe une esbroufante becquetance :
    Pastis aux pistaches;
    Avocat à la vodka (ou Soupe aux pousses, potage où patauger);
    Saumon en monceau (ou Quenelles à la cannelle);
    Steak tchèque (ou Rôt de rat au riz, mets maori) ;
    Macaronis aux macarons;
    Sorbet serbe;
    Marcassin au marasquin (ou Beau veau);
    Champignons au Champagne (ou Crêpes aux cèpes);
    Forts fromages de fermage ;
    Pure purée de poires purpurines;
    Raisins rincés;
    Café fécal;
    Liqueurs reliques.
              10 ou 20 vins divins
baptême - bannit l'anathème2.
barbare rébarbatif, aux gros bras de Barrabas3.
Barbizon - Zanzibar à barre d'horizon barbue ?
baroque - braqué, arqué, cabossé de beaux raccrocs cabrés.
beaucoup (le bon coup que l'on boit, par exemple).
Bible : aboli bibelot d'inanité sonore4.
bouleversantes billevesées5.

1. babil : bavardage futile.
2. anathème: exclusion solennelle de la communauté des croyants.
3. Barrabas: bandit crucifié en même temps que Jésus.
4. "aboli bibelot d'inanité sonore" : célèbre vers du poète Stéphane Mallarmé.
5. billevesées : paroles vaines.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Pour chacun des poèmes du corpus, repérez le jeu sonore dominant et dites en quoi il participe au sens.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte A (Victor Hugo
    ).
  • Dissertation
    La poésie est-elle faite pour être lue à voix haute ?
    Vous répondrez à cette question en un développement argumenté qui prendra appui sur les textes du corpus, sur ceux que vous avez étudiés, et sur vos lectures personnelles.
  • Invention
     
    Michel Leiris défend le caractère poétique de son œuvre Langage, tangage ou ce que les mots me disent (texte D) auprès de son éditeur qui refuse de publier le manuscrit dans sa collection des "Poètes d'hier et d'aujourd'hui".
     Vous rédigerez la discussion qui les oppose, en vous référant également, si vous le jugez bon, à d'autres textes et à d'autres auteurs.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le biographique.
Corpus : Le voyage.
Texte A - ROUSSEAU, Confessions, Livre IV, 1782..

Texte B - ALAIN, Propos sur le bonheur, 1928
.
Texte C - J. LACARRIERE, L'Été grec, 1995

 

Texte A - ROUSSEAU, Confessions, Livre IV, 1782.

[Jean-Jacques Rousseau retourne auprès de Madame de Warens, installée aux Charmettes, près de Chambéry, mais il s'y rend sans se presser, goûtant le plaisir du voyage à pied.]

  La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle1 pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon cœur errant d'objet en objet s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh ! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits... Pourquoi, direz-vous, ne les pas écrire ? Et pourquoi les écrire ? vous répondrai-je : pourquoi m'ôter le charme actuel de ma jouissance pour dire à d'autres que j'avais joui ? Que m'importaient les lecteurs, un public et toute la terre, tandis que je planais dans le ciel ? D'ailleurs portais-je avec moi du papier, des plumes ? Si j'avais pensé à tout cela, rien ne me serait venu. Je ne prévoyais pas que j'aurais des idées; elles viennent quand il leur plaît, non quand il me plaît. Elles ne viennent point, ou elles viennent en foule, elles m'accablent de leur nombre et de leur force. Dix volumes par jour n'auraient pas suffi. Où prendre du temps pour les écrire ? En arrivant je ne songeais qu'à bien dîner. En partant je ne songeais qu'à bien marcher. Je sentais qu'un nouveau paradis m'attendait à la porte ; je ne songeais qu'à l'aller chercher.

1. en branle : en mouvement.

 

Texte B - ALAIN, Propos sur le bonheur, 1928.

Voyages

  En ce temps de vacances, le monde est plein de gens qui courent d'un spectacle à l'autre, évidemment avec le désir de voir beaucoup de choses en peu de temps. Si c'est pour en parler, rien de mieux ; car il vaut mieux avoir plusieurs noms de lieux à citer ; cela remplit le temps. Mais si c'est pour eux, et pour réellement voir, je ne les comprends pas bien. Quand on voit les choses en courant, elles se ressemblent beaucoup. Un torrent, c'est toujours un torrent. Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n'est guère plus riche de souvenirs à la fin qu'au commencement.
  La vraie richesse des spectacles est dans le détail. Voir, c'est parcourir les détails, s'arrêter un peu à chacun, et, de nouveau, saisir l'ensemble d'un coup d'œil.
  Je ne sais si les autres peuvent faire cela vite, et courir à autre chose, et recommencer. Pour moi, je ne le saurais. Heureux ceux de Rouen qui, chaque jour, peuvent donner un regard à une belle chose et profiter de Saint-Ouen, par exemple, comme d'un tableau que l'on a chez soi.
  Tandis que si l'on passe dans un musée une seule fois, ou dans un pays à touristes, il est presque inévitable que les souvenirs se brouillent et forment enfin une espèce d'image grise aux lignes brouillées.
  Pour ma part, voyager, c'est faire à la fois un mètre ou deux, s'arrêter, et regarder de nouveau un nouvel aspect des mêmes choses. Souvent, aller s'asseoir un peu à droite ou à gauche, cela change tout, et bien mieux que si je fais cent kilomètres.
  Si je vais de torrent à torrent, je trouve toujours le même torrent. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. Et si je reviens à une chose déjà vue, en vérité elle me saisit plus que si elle était nouvelle, et réellement elle est nouvelle. Il ne s'agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s'endormir dans la coutume. Encore faut-il dire qu'à mesure que l'on sait mieux voir, un spectacle quelconque enferme des joies inépuisables. Et puis de partout, on peut voir le ciel étoilé; voilà un beau précipice.
29 août 1906

 

Texte C - J. LACARRIERE, L'Été grec, 1995.

  A l'époque où je la1 parcourus ainsi à pied ou à mulet, dans ces provinces du sud et de l'ouest, peu d'étrangers s'aventuraient dans ces régions arides, totalement dépourvues de la moindre infrastructure touristique, comme on dit aujourd'hui. La seule infrastructure qui existait alors, en matière de logement et nourriture, c'était au hasard des rencontres et des villages, l'hospitalité de la Crète elle-même. Mais bien qu'elle fût toujours spontanée, il fallait aussi, d'une certaine façon, la provoquer, ou en tout cas la justifier. Car être reçu dans une maison est une chose, devenir pour un soir un hôte véritable et un ami en est une autre. Il est difficile de définir avec précision les frontières séparant ce que j'appellerai l'hospitalité rituelle - celle que l'on reçoit par principe dès que l'on se trouve dans un village grec ou crétois dépourvu d'hôtel - de l'hospitalité réelle, celle que l'on vous propose parce que l'on tient à vous avoir, à vous garder. Passer de l'une à l'autre, devenir hôte recherché après n'avoir été qu'hôte recueilli, ne dépend plus que de vous-même. [...]
  Ces remarques paraîtront peut-être banales et superficielles et pourtant, ces voyages dans la Crète du sud où, pendant des jours et des jours je n'ai vécu qu'ainsi, de village en village, de familles en familles, d'hôtes en hôtes n'ont pas seulement métamorphosé les habitudes de mon corps mais surtout ma façon d'être avec les autres. Ils ont créé en moi ce goût, ce besoin même de rencontres avec des inconnus, cette confiance immédiate à l'égard des autres (qui en dépit de tous les pronostics n'a jamais été démentie par les faits depuis tant et tant d'années que je voyage ainsi, à croire que parmi les signes invisibles et nécessaires de ces rencontres figure d'abord la confiance). Rien de tout cela ne s'apprend évidemment à la Sorbonne ni en aucune école mais seulement sur le terrain, au sens propre du terme : savoir se faire accepter par les autres, arriver à l'improviste sans être jamais un intrus, rester entièrement soi-même, tout en renonçant à ses acquis et à ses habitudes, bref devenir autonome à l'égard de sa naissance et lié à tous les lieux, à tous les êtres qu'on rencontre, c'est cela que m'a appris la Crète. Là, dans ces villages misérables, au milieu de ces familles si pauvres et si chaleureuses pourtant, j'ai pu enfin me délivrer du lieu de ma naissance, rompre ce faux cordon ombilical que tant d'êtres traînent avec eux toute leur vie. Là, j'ai commencé mon apprentissage de véritable voyageur. Qu'est-ce, me direz-vous, qu'un véritable voyageur ? Celui qui, en chaque pays parcouru, par la seule rencontre des autres et l'oubli nécessaire de lui-même, y recommence sa naissance.

1. la désigne la Crète.

 

I. Vous répondrez d'abord aux questions suivantes (6 points)

  1. En vous fondant sur des indices précis, vous justifierez l'appartenance de ces trois textes à l'objet d'étude : le biographique (2 points).
  2. En prenant appui sur les textes, vous analyserez par quels procédés les auteurs cherchent à persuader leurs lecteurs des bienfaits du voyage (4 points).

II. Vous traiterez un de ces sujets au choix (14 points):

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Rousseau en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    - vous étudierez les éléments qui constituent le bonheur lors des voyages à pied.
    - vous analyserez ce qu'apporte l'écriture des voyages passés.
    Vous n'oublierez pas d'insérer dans votre commentaire toutes les remarques concernant l'originalité du style.
  • Dissertation
    Vous vous interrogerez sur les raisons qui incitent le « véritable voyageur » à rendre compte de tout ce qu'il a vécu lors de ses voyages. Après avoir défini « le véritable voyageur », en prenant appui sur les textes du corpus, vous vous demanderez, sans vous limiter aux textes proposés, ce que la relation d'un voyage, quel que soit le genre adopté (autobiographie, récit de voyage, journal, poésie) peut apporter aux lecteurs. En vous fondant sur vos connaissances et vos lectures personnelles, vous construirez un développement argumenté, appuyé sur des exemples littéraires appartenant à différents genres.
  • Invention
    « Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux (= les voyages) que j'ai faits seul et à pied », écrit Rousseau dans les Confessions. Dans un article pour un journal de lycéens, vous ferez à votre tour l'éloge d'un voyage accompli à pied ou par un autre moyen de déplacement, seul ou en groupe. Vous rédigerez un texte en prose qui rende compte des sensations et des émotions ressenties. Vous ne signerez pas l'article et ne donnerez aucun élément qui permettrait de connaître votre identité.

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