LES SUJETS DE L’ EAF 2006 - suite

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A : Clément MAROT, Épître au Roy, 1527
Texte B : VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, 1763
Texte C : Albert CAMUS, L'Étranger, 1942.

 

Texte A : Clément MAROT, Épître au Roy, 152.

[Encore une fois emprisonné pour avoir tenté de délivrer un prisonnier, Marot, poète de la cour, s'adresse au roi François 1er; son protecteur, afin d'obtenir sa libération.]

AU ROI, « POUR LE DÉLIVRER DE PRISON ».

Roi des Français, plein de toutes bontés,
Quinze jours a1, je les ai bien comptés,
Et dès demain seront justement seize,
Que je fus fait confrère au diocèse
De Saint-Marry, en l'église Saint-Pris2.
Si3 vous dirai comment je fus surpris,
Et me déplaît qu'il faut que je le die4.
Trois grands pendards5 vinrent à l'étourdie7
En ce palais me dire en désarroi7 :
« Nous vous faisons prisonnier, par le Roi.»
Incontinent8, qui fut bien étonné ?
Ce fut Marot, plus que s'il eût tonné.
Puis m'ont montré un parchemin écrit,
Où n'y avait seul mot de Jésus-Christ :
II ne parlait tout que de plaiderie,
De conseillers et d'emprisonnerie.
« Vous souvient-il, ce me dirent-ils lors,
Que vous étiez l'autre jour là-dehors,
Qu'on recourut9 un certain prisonnier
Entre nos mains ? » Et moi de le nier !
Car, soyez sûr, si j'eusse dit oui,
Que le plus sourd d'entre eux m'eût bien ouï,
Et d'autre part, j'eusse publiquement
Eté menteur : car, pourquoi et comment
Eussé-je pu un autre recourir,
Quand je n'ai su moi-même secourir ?
Pour faire court, je ne sus tant prêcher
Que ces gaillards me voulsissent lâcher10.
Sur mes deux bras ils ont la main posée,
Et m'ont mené ainsi qu'une épousée,
Non pas ainsi, mais plus raide un petit11.
Et toutefois j'ai plus grand appétit
De pardonner à leur folle fureur
Qu'à celle-là de mon beau procureur12 :
Que male mort les deux jambes lui casse !
II a bien pris de moi une bécasse,
Une perdrix, et un levraut aussi,
Et toutefois je suis encore ici !
Encor je crois, si j'en envoyais plus,
Qu'il le prendrait. [...]
Si vous supplie, Sire, mander13 par lettre,
Qu'en liberté ces gens me veuillent mettre;
Très humblement requérant votre grâce
De pardonner à ma trop grande audace
D'avoir empris14 ce sot écrit vous faire;
Et m'excusez, si pour le mien affaire
Je ne suis point vers vous allé parler :
Je n'ai pas eu le loisir d'y aller.

1. a : il y a.
2. vers 4 et 5 : « que je fus fait confrère au diocèse de Saint-Marry, en l'église Saint-Pris » : Marot file une métaphore où l'église de Saint-Pris signifie la prison.
3. si : donc.
4. die : dise.
5. pendards : désigne les sergents.
6. à l'étourdie : sans réfléchir.
7. désarroi : confusion.
8. incontinent : immédiatement.
9. Qu'on recourut : « lorsqu'on tenta de délivrer ».
10. vers 27 et 28 : « En résumé, je n'ai pas su par mes paroles obtenir que ces gaillards veuillent me lâcher ».
11. plus raide un petit : un peu plus rudement.
12. procureur : il s'agit ici de son avocat.
13. « Aussi je vous supplie, Sire, de demander. »
14. empris : entrepris.

 

Texte B : VOLTAIRE, Traité sur la tolérance, 1763.

[Le 12 octobre 1761, on découvre Marc-Antoine Calas pendu dans le magasin de son père Jean Calas, un négociant protestant. Ce dernier est accusé d'avoir tué son fils pour l'empêcher de se convertir au catholicisme, seule religion autorisée alors. Jean Calas est condamné à mort et roué. Voltaire entreprend de réhabiliter sa mémoire.]

  Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire ; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse1 et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure. Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre : car comment une servante zélée catholique aurait-elle pu souffrir que des huguenots assassinassent un jeune homme élevé par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante ? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue ? Comment une mère tendre aurait-elle mis les mains sur son fils ? Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés ?
  Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment ; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.
  Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.
  Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le premier, d'élargir2 la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse, et la servante; mais un des conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, l'élargissement de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas, son fils. Ce bannissement semblait aussi inconséquent, aussi absurde que tout le reste : car Pierre Calas était coupable ou innocent du parricide; s'il était coupable, il fallait le rouer comme son père; s'il était innocent, il ne fallait pas le bannir. Mais les juges, effrayés du supplice du père et de la piété attendrissante avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils, comme si ce n'eût pas été une prévarication3 nouvelle de faire grâce; et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui, étant sans conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.

1. Lavaisse ; ami du fils.
2. élargir : libérer, relaxer; élargissement = mise en liberté.
3. prévarication : acte de mauvaise foi, manquement aux devoirs d'une charge.

 

Texte C : Albert CAMUS, L'Étranger, 1942.

 [Sur une plage écrasée de soleil, Meursault a tué un homme ; acte nullement prémédité, conséquence d'une succession de hasards. Le personnage de ce roman va se trouver pris dans l'engrenage judiciaire.]

  Et j'ai essayé d'écouter encore parce que le procureur1 s'est mis à parler de mon âme.
  Il disait qu'il s'était penché sur elle et qu'il n'avait rien trouvé, messieurs les jurés2. Il disait qu'à la vérité, je n'en avais point, d'âme, et que rien d'humain, et pas un des principes moraux qui gardent le cœur des hommes ne m'était accessible. « Sans doute, ajoutait-il, nous ne saurions le lui reprocher. Ce qu'il ne saurait acquérir, nous ne pouvons nous plaindre qu'il en manque. Mais quand il s'agit de cette cour, la vertu toute négative de la tolérance doit se muer en celle, moins facile, mais plus élevée, de la justice. Surtout lorsque le vide du cœur tel qu'on le découvre chez cet homme devient un gouffre où la société peut succomber. » C'est alors qu'il a parlé de mon attitude envers Maman3. Il a répété ce qu'il avait dit pendant les débats. Mais il a été beaucoup plus long que lorsqu'il parlait de mon crime, si long même que, finalement, je n'ai plu senti que la chaleur de cette matinée. Jusqu'au moment, du moins, où l'avocat général4 s'est arrêté et, après un moment de silence, a repris d'une voix très basse et très pénétrée :« Cette même cour, messieurs, va juger demain le plus abominable des forfaits : le meurtre d'un père. » Selon lui, l'imagination reculait devant cet atroce attentat. Il osait espérer que la justice des hommes punirait sans faiblesse. Mais il ne craignait pas de le dire, l'horreur que lui inspirait ce crime le cédait presque à celle qu'il ressentait devant mon insensibilité. Toujours selon lui, un homme qui tuait moralement sa mère se retranchait de la société des hommes au même titre que celui qui portait une main meurtrière sur l'auteur de ses jours. Dans tous les cas, le premier préparait les actes du second, il les annonçait en quelque sorte et il les légitimait. « J'en suis persuadé, messieurs, a t-il ajouté en élevant la voix, vous ne trouverez pas ma pensée trop audacieuse, si je dis que l'homme qui est assis sur ce banc est coupable aussi du meurtre que cette cour devra juger demain. Il doit être puni en conséquence. »

1. procureur : représentant du Ministère public, chargé de l'accusation.
2. jurés : citoyens faisant partie du jury.
3. Meursault a beaucoup choqué parce qu'il a fumé et bu du café au lait pendant la veillée funèbre de sa mère, et parce qu'il a commencé une liaison amoureuse le lendemain.
4. avocat général : synonyme de procureur.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment s'exprime la présence du narrateur dans chaque texte et que! rôle joue-t-elle dans la satire de la justice ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l'extrait de L'Étranger d'Albert Camus (texte C).
  • Dissertation
    Les œuvres de fiction vous paraissent-elles le meilleur moyen pour convaincre le lecteur ? Vous répondrez en vous référant aux textes du corpus, aux œuvres étudiées en classe ou à vos lectures personnelles.
  • Invention
    Rédigez en prose la lettre du Roi, ami de Marot, en réponse à la requête de son poète, qui considère avoir été injustement emprisonné. Vous écrirez en français moderne et soutenu un texte argumenté.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Molière, Dom Juan, 1665, Acte I, scène 3
Texte B : Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, 1784, Acte II, scènes 16 à 19
Texte C : Giraudoux, Electre, 1938, Acte II, scène 2.

 

Texte A : Molière, Dom Juan, 1665, Acte I, scène 3

[Elvire, jeune femme de l'aristocratie, que Dom Juan, après l'avoir enlevée du couvent, a épousée, puis quittée, vient d'arriver à l'improviste pour demander des explications sur sa conduite.]

DONE ELVIRE. – J'admire ma simplicité et la faiblesse de mon cœur à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient. J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J'ai cherché des raisons pour excuser à ma tendresse le relâchement d'amitié qu'elle voyait en vous ; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d'un départ précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusait. [...] Mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d'œil qui m'a reçue m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serai bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.
DON JUAN. – Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.
SGANARELLE, bas à Don Juan. – Moi, Monsieur ? Je n'en sais rien, s'il vous plaît.
DONE ELVIRE. – Eh bien ! Sganarelle, parlez, il n'importe de quelle bouche j'entende ces raisons.
DON JUAN, faisant signe d'approcher à Sganarelle. – Allons, parle donc à Madame.
SGANARELLE, bas à Don Juan. – Que voulez-vous que je dise ?
DONE ELVIRE. – Approchez, puisqu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d'un départ si prompt.
DON JUAN. – Tu ne répondras pas ?
SGANARELLE, bas à Don Juan. – Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
DON JUAN. – Veux-tu répondre, te dis-je ?
SGANARELLE.– Madame...
DONE ELVIRE. – Quoi ?
SGANARELLE, se retournant vers son maître. – Monsieur...
DON JUAN, en le menaçant. – Si...
SGANARELLE. – Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.
DONE ELVIRE. – Vous plaît-il, Don Juan, nous éclaircir ces beaux mystères ?
DON JUAN. – Madame, à vous dire la vérité...
DONE ELVIRE.– Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une noble effronterie ? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi que la mort ? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.
DON JUAN. – Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un convent1, que vous avez rompu des vœux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste; j'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par... ?
DONE ELVIRE. – Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier; et pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

1. convent : couvent.

 

TEXTE B - Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, 1784, Acte II, scènes 16 à 19.

  [Le comte Almaviva entre furieux dans la chambre de son épouse pensant l'y surprendre avec Chérubin, un jeune page. Celui-ci, chassé par le comte pour sa galanterie avec les femmes du voisinage, mais protégé par la comtesse, vient de réussir à s'échapper en sautant par la fenêtre, tandis que Suzanne (femme de chambre de la comtesse) prend sa place et s'enferme dans le cabinet, à l'insu de la comtesse et du comte qui pensent que Chérubin s'y trouve.]

Scène 16 [...]

LE COMTE. – Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la garderez longtemps; mais il faut, avant, que j'en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.
LA COMTESSE se jette à genoux, les bras élevés. — Monsieur le Comte, épargnez un enfant1; je ne me consolerais pas d'avoir causé...
LE COMTE. – Vos frayeurs aggravent son crime.
LA COMTESSE. – II n'est pas coupable, il partait; c'est moi qui l'ai fait appeler.
LE COMTE, furieux. – Levez-vous. Ôtez-vous... Tu es bien audacieuse d'oser me parler pour un autre !
LA COMTESSE. – Eh bien ! je m'ôterai, Monsieur, je me lèverai; je vous remettrai même la clef du cabinet : mais, au nom de votre amour...
LE COMTE. – De mon amour ! Perfide !
LA COMTESSE se lève et lui présente la clef. – Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse après tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas...
LE COMTE, prenant la clef. – Je n'écoute plus rien.
LA COMTESSE se jette sur une bergère2, un mouchoir sur les yeux. – Oh ! Ciel ! il va périr.
LE COMTE ouvre la porte, et recule. – C'est Suzanne !

Scène 17

SUZANNE sort en riant. – « Je le tuerai, je le tuerai. » Tuez-le donc, ce méchant page !
LE COMTE, à part. — Ah ! quelle école3 ! (Regardant la Comtesse qui est restée stupéfaite.) Et vous aussi, vous jouez l'étonnement ?...Mais peut-être elle n'y est pas seule.
   Il entre.

Scène 18

SUZANNE accourt à sa maîtresse. – Remettez-vous, Madame, il est bien loin, il a fait un saut...
LA COMTESSE. – Ah, Suzon, je suis morte.

Scène 19

LE COMTE sort du cabinet d'un air confus. Après un court silence. – II n'y a personne, et pour le coup j'ai tort. Madame ?...vous jouez fort bien la comédie.
SUZANNE, gaiement. – Et moi, Monseigneur ?
La comtesse, son mouchoir sur sa bouche pour se remettre, ne parle pas.
LE COMTE s'approche. – Quoi, Madame, vous plaisantiez ?
LA COMTESSE, se remettant un peu. – Eh ! pourquoi non, Monsieur ?
LE COMTE. – Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie ?...
LA COMTESSE. – Vos folies méritent-elles de la pitié ?
LE COMTE. – Nommer folies ce qui touche à l'honneur !
LA COMTESSE, assurant son ton par degrés. – Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l'abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier ?
LE COMTE. – Ah ! Madame, c'est sans ménagement.
SUZANNE, – Madame n'avait qu'à vous laisser appeler les gens.
LE COMTE. – Tu as raison, et c'est à moi de m'humilier... Pardon, je suis d'une confusion !...
SUZANNE. – Avouez, Monseigneur, que vous la méritez un peu !

1.enfant : Chérubin est en fait un adolescent. A l'époque, l'âge adulte commence vers quinze ans.
2. bergère : grand fauteuil.
3. quelle école : quelle sottise (du jeu de trictrac : « faire une école, oublier de marquer les points que l'on gagne, ou en marquer mal à propos »).

 

Texte C : J. Giraudoux, Electre, 1938, Acte II, scène 2.

[En réécrivant de manière parodique le mythe tragique d'Electre, Giraudoux crée les personnages d'Agathe et de son mari le Président (un magistrat). Outre le jeune homme, Agathe a un autre amant : Egisthe, l'usurpateur du trône.]

AGATHE. – Ô mon amour chéri, tu as bien compris, n'est-ce pas ?
LE JEUNE HOMME. – Oui. J'aurai réponse à tout.
AGATHE. – S'il te trouve dans l'escalier ?
LE JEUNE HOMME. –  Je venais voir le médecin qui habite au-dessus.
AGATHE. – Tu oublies déjà ! C'est un vétérinaire. Achète un chien... S'il me trouve dans tes bras ?
LE JEUNE HOMME. – Je t'ai ramassée au milieu de la rue, la cheville foulée.
AGATHE. – Si c'est dans notre cuisine ?
LE JEUNE HOMME. – Je fais l'homme ivre. Je ne sais où je suis. Je casse tous les verres.
AGATHE. – Un seul suffit, chéri ! Un petit. Les grands sont en cristal... Si c'est dans notre chambre, et que nous soyons habillés ?
LE JEUNE HOMME. – Que c'est lui justement que je cherche, pour parler politique. Qu'il faut vraiment venir là pour le trouver.
AGATHE. – Si c'est dans notre chambre, et que nous soyons déshabillés ?
LE JEUNE HOMME. – Que je suis entré par surprise, que tu me résistes, que tu es la perfidie même, qui vous aguiche depuis six mois, et vous reçoit en voleur, le moment arrivé,.. Une grue1 !
AGATHE. – Ô mon amour !
LE JEUNE HOMME. – Une vraie grue !...
AGATHE. – J'ai entendu... Ô chéri, le jour approche, et je t'ai eu une heure à peine, et combien de temps encore va-t-il consentir à croire que je suis somnambule, et qu'il est moins dangereux de me laisser errer dans les bosquets que sur les toits ? Ô mon cœur, crois-tu qu'il soit un mensonge qui me permette de t'avoir la nuit dans notre lit, moi entre vous deux, et que tout lui paraisse naturel ?
LE JEUNE HOMME. – Cherche bien. Tu le trouveras.
AGATHE. – Un mensonge grâce auquel vous puissiez même vous parler l'un à l'autre, si cela vous plaît, par-dessus ton Agathe, de vos élections et de vos courses...Et qu'il ne se doute de rien...C'est cela qu'il nous faut, c'est cela !
LE JEUNE HOMME. – Juste cela.
AGATHE. – Hélas ! Pourquoi est-il si vaniteux, pourquoi a-t-il le sommeil si léger, pourquoi m'adore-t-il ?
LE JEUNE HOMME. – C'est la litanie éternelle. Pourquoi l'as-tu épousé ? Pourquoi l'as-tu aimé ?
AGATHE. – Moi ! Menteur ! Je n'ai jamais aimé que toi !
LE JEUNE HOMME. – Que moi ! Songe dans les bras de qui je t'ai trouvée avant-hier !
AGATHE. – C'est que justement j'avais pris une entorse. Celui dont tu parles me rapportait.
LE JEUNE HOMME. – Je connais depuis une minute l'histoire de l'entorse.
AGATHE. – Tu ne connais rien. Tu ne comprends rien. Tu ne comprends pas que cet accident m'en a donné l'idée pour nous !
LE JEUNE HOMME. – Quand je le croise dans ton escalier, il est sans chiens, je t'assure, et sans chats.
AGATHE. – C'est un cavalier. On n'amène pas les chevaux à la consultation.
LE JEUNE HOMME. – Et toujours il sort de chez toi.
AGATHE. – Pourquoi me forces–tu à trahir un secret d'Etat ! Il vient consulter mon mari. On soupçonne un complot dans la ville. Je t'en conjure : ne le dis à personne. Ce serait sa révocation. Tu me mettrais sur la paille.
LE JEUNE HOMME. – Un soir, il se hâtait, son écharpe mal mise, sa tunique entrouverte.
AGATHE. – Je le pense bien. C'est le jour où il avait voulu m'embrasser. Je l'ai reçu2 !
LE JEUNE HOMME. –  Tu ne lui as pas permis de t'embrasser, puissant comme il est ? J'attendais en bas ! Il est resté deux heures.
AGATHE. – Il est resté deux heures, mais je ne lui ai pas permis de m'embrasser.
LE JEUNE HOMME. – II t'a donc embrassée sans permission. Avoue-le, Agathe, ou je pars !
AGATHE. – Me contraindre à cet aveu ! C'est bien fait pour ma franchise ! Oui, il m'a embrassée... Une seule fois... Et sur le front.
LE JEUNE HOMME. – Et tu ne trouves pas cela horrible ?
AGATHE. – Horrible ? Épouvantable.
LE JEUNE HOMME. – Et tu n'en souffres pas ?
AGATHE. – Pas du tout. Ah ! si j'en souffre ? A mourir ! A mourir ! Embrasse-moi, chéri. Maintenant tu sais tout, et au fond j'en suis heureuse. Tu n'aimes pas mieux que tout soit clair entre nous ?
LE JEUNE HOMME. – Oui. Je préfère tout au mensonge.
AGATHE. – Quelle gentille façon de dire que tu me préfères à tout, mon amour !...
Agathe et le jeune homme sortent.

1. grue : prostituée
2. Je l'ai reçu ! : expression ironique signifiant «je l'ai ma! reçu ».

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Comment le dialogue théâtral et les didascalies expriment-ils ie conflit entre les personnages dans ces trois scènes ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Commentez le texte de Beaumarchais (texte B) extrait du Mariage de Figaro.
  • Dissertation
    A quoi tiennent la réussite et la force d'une scène d'affrontement au théâtre ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes proposés, ceux que vous avez étudiés en classe, ainsi que sur vos lectures personnelles. Vous veillerez à envisager le théâtre dans sa double dimension, écriture et mise en scène.
  • Invention
    Vous imaginerez et rédigerez pour le théâtre une scène de conflit amoureux comportant une tonalité comique, notamment due à l'évolution des rapports de force entre les personnages en présence. Ces personnages s'exprimeront sans familiarité.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objets d'étude  : Les réécritures, Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Jean Racine, Phèdre, acte V, scène 7,1677.
Texte B : Sonnet attribué au duc de Nevers, 1677.
Texte C : Emile Zola, La Curée, chapitre 5, 1872.
Annexe : Jean-Louis Barrault, Mise en scène de Phèdre, 1972.

 

Texte A : Jean Racine, Phèdre, acte V, scène 7, 1677.

  [Phèdre, issue d'une famille royale maudite par Vénus, est mariée au roi Thésée. Elle éprouve pour Hippoiyte, le fils que Thésée a eu d'une première union, un amour considéré comme incestueux. Elle souffre de cet amour et en a fait l'aveu à sa confidente, Œnone. Hippoiyte, accusé à tort par Œnone et maudit par son père, est mort traîné par ses chevaux. A la fin de la pièce, Phèdre, mourante, avoue la vérité à Thésée.]

                  PHÈDRE

Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence :
Il faut à votre fils rendre son innocence.
II n'était point coupable.

                 THÉSÉE

                                Ah ! Père infortuné !
Et c'est sur votre foi que je l'ai condamné !
Cruelle, pensez-vous être assez excusée...

                 PHÈDRE

Les moments me sont chers, écoutez-moi, Thésée.
C'est moi qui sur ce fils chaste et respectueux
Osai jeter un œil profane, incestueux,
Le ciel mit dans mon sein1 une flamme funeste ;
La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Elle a craint qu'Hippolyte, instruit de ma fureur,
Ne découvrît un feu qui lui faisait horreur.
La perfide, abusant de ma faiblesse extrême,
S'est hâtée à vos yeux de l'accuser lui-même.
Elle s'en est punie, et fuyant mon courroux,
A cherché dans les flots un supplice trop doux.
Le fer aurait déjà tranché ma destinée2;
Mais je laissais gémir la vertu soupçonnée.
J'ai voulu, devant vous exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts.
J'ai pris, j'ai fait couler dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes.
Déjà jusqu'à mon cœur le venin parvenu
Dans ce cœur expirant jette un froid inconnu;
Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage
Et le ciel, et l'époux que ma présence outrage;
Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté.

                 PANOPE3

Elle expire, seigneur !

                 THÉSÉE

                               D'une action si noire
Que ne peut avec elle expirer la mémoire !
Allons, de mon erreur, hélas ! trop éclaircis,
Mêler nos pleurs au sang de mon malheureux fils.
Allons de ce cher fils embrasser ce qui reste,
Expier la fureur d'un vœu que je déteste.
Rendons-lui les honneurs qu'il a trop mérités;
Et pour mieux apaiser ses mânes4 irrités,
Que, malgré les complots d'une injuste famille,
Son amante aujourd'hui me tienne lieu de fille.

1. sein : cœur.
2. Phèdre envisageait de se suicider, mais a pensé à l'honneur posthume d'Hippolyte.
3. Panope : suivante (domestique).
4. ses mânes : âme d'Hippolyte.

 

Texte B : Sonnet attribué au duc de Nevers, 1677.

[La même année, un sonnet anonyme circule, critiquant la pièce de Racine.]

Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême
Dit des vers où d'abord personne n'entend1 rien.
La nourrice lui fait un sermon fort chrétien
Contre l'affreux dessein d'attenter à soi-même.

Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime
Rien ne change son air, ni son chaste maintien.
La nourrice l'accuse ; elle s'en punit bien.
Thésée a pour son fils une rigueur extrême.

Une grosse Aricie2 au cuir noir3, aux crins blonds,
N'est là que pour montrer deux énormes tétons
Que, malgré sa froideur, Hippolyte idolâtre.

Il meurt enfin, traîné par des coursiers4 ingrats,
Et Phèdre, après avoir pris de la mort-aux-rats,
Vient en se confessant mourir sur le théâtre.

1. entend : comprend.
2. Aricie est la fiancée d'Hippolyte.
3. cuir noir: peau mate.
4. coursiers : chevaux.

 

Texte C : Emile Zola, La Curée, chapitre 5, 1872.

 [Renée est l'épouse d'un riche homme d'affaires, à Paris ; elle devient la maîtresse de Maxime, le fils né d'un premier mariage de son mari, un jeune homme qui passe son temps en sorties mondaines, tout comme sa belle-mère et l'ensemble de cette haute bourgeoisie décadente de la fin du XIXème siècle. Un soir, Renée et Maxime assistent à une représentation de Phèdre, pour y applaudir une actrice italienne à la mode, la Ristori.]

  Et même ce drame leur causa une émotion particulière, dans cette langue étrangère dont les sonorités leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d'orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte était un grand garçon pâle, très médiocre, qui pleurait son rôle.
« Quel godiche ! », murmurait Maxime.
  Mais la Ristori, avec ses fortes épaules secouées par les sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait profondément Renée. Phèdre était du sang de Pasiphaé1, et elle se demandait de quel sang elle pouvait être, elle, l'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la pièce que cette grande femme traînant sur les planches le crime antique. Au premier acte, quand Phèdre fait à Œnone la confidence de sa tendresse criminelle; au second, lorsqu'elle se déclare, toute brûlante, à Hippolyte; et, plus tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée l'accable, et qu'elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d'un tel cri de passion fauve, d'un tel besoin de volupté surhumaine, que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son désir et de ses remords.
« Attends, murmurait Maxime à son oreille, tu vas entendre le récit de Théramène2. Il a une bonne tête, le vieux ! »
Et il murmura d'une voix creuse :
 A peine nous sortions des portes de Trézène
 Il était sur son char...

  Mais Renée, quand le vieux parla, ne regarda plus, n'écouta plus. Le lustre l'aveuglait, des chaleurs étouffantes lui venaient de toutes ces faces pâles tendues vers la scène. Le monologue continuait, interminable. Elle était dans la serre3, sous les feuillages ardents, et elle rêvait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier râle de Phèdre, repentante et mourant dans les convulsions du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de s'empoisonner, un jour ? Comme son drame était mesquin et honteux à côté de l'épopée antique ! Et tandis que Maxime lui nouait sous le menton sa sortie de théâtre, elle entendait encore gronder derrière elle cette rude voix de la Ristori, à laquelle répondait le murmure complaisant d'Œnone.

1. Pasiphaé : mère de Phèdre, maudite par Vénus.
2. Théramène raconte la mort d'Hippolyte, traîné par ses propres chevaux.
3. Elle s'imagine cher elle, dans la serre où elle a l'habitude de retrouver son amant.

 

Annexe : Jean-Louis Barrault, Mise en scène de Phèdre, 1972.

  Les lumières. On doit sentir constamment la présence du soleil. L'action commence à l'aube et se termine après le coucher du soleil. Le soleil manifestera d'autant plus intensément sa présence que Sa scène sera traversée de rayons. Jamais ce qu'on appelle un « plein feu » de théâtre ne donnera autant l'impression brûlante du soleil que si celui-ci perce l'atmosphère par des faisceaux lumineux serrés. La présence du soleil se manifeste avec plus de force à travers les fentes d'une persienne qu'en plein milieu d'une plaine où tout, baigné par lui, est aplati.
  Que les projecteurs soient « saignants ». Il suffit de fissures justement disposées dans les murs, et à travers lesquelles le soleil s'infiltrera, pour donner une impression de grande luminosité.
  Les ombres. Les ombres, elles, doivent avoir des tonalités chaudes. Ce sont elles qui envelopperont la déclaration de Phèdre, ses invocations à Vénus, l'affolement des deux femmes à la scène 3 de l'acte III, le délire de Phèdre au IVe acte, etc.
  Si les coins d'ombre et les points de lumière sont bien répartis, le décor est sauvé. Un bout de ciel, néanmoins, doit être réservé. Les personnages sont « enfermés », psychologiquement enveloppés, envoûtés par leurs passions : il nous faut donc devant les yeux un point lointain mais lumineux d'une sortie possible. Un coin de ciel comme un désir permanent.
  Pour ce qui concerne l'encadrement de cette atmosphère de noirs et de blancs, on ne peut faire que des recommandations générales. [...] Phèdre est une œuvre classique, il faut être économe. Il ne
faut aucun ornement ou accessoire extérieur à l'action.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

En quoi les textes B et C sont-ils des formes de réécritures de la tragédie de Racine ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : Le biographique - La poésie
Textes : 
Texte A : Arthur Rimbaud, Poésies, « Ma Bohème », 1871
Texte B : Pierre Mîchon, Rimbaud le fils, 1991
Texte C :
Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001
Annexe : Indications biographiques au sujet d'Arthur Rimbaud.

 

Texte A : Arthur Rimbaud, Poésies, « Ma Bohème », 1871.

               MA BOHEME
                 (Fantaisie)

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot1 aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal2 ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

1. mon paletot : ma veste.
2. féal : serviteur fidèle.

 

Texte B : Pierre Michon, Rimbaud le fils, 1991.

  [Romancier et critique contemporain, Pierre Michon s'est illustré en particulier dans le genre biographique.]

  On dit qu'Arthur Rimbaud, dans ce combat où il luttait pied à pied avec la Carabosse1, car peut-être le clapet du cagibi intérieur n'était pas fermé complètement, fit des escapades pour la semer dans la campagne des Ardennes; que ses grands pas alors le portèrent dans des patelins formidables et mornes comme des coups de canon, des mouchoirs enfoncés dans la bouche, Warcq, Voncq, Warnécourt, Pussemange, Le Theux; qu'il avait faim de ces lieux, de ces mouchoirs, de ces coups de canon, et que les vers qu'il semait en chemin le disaient; qu'il avait les dents longues et trompait sa faim par des petits cailloux rythmés, ogre et petit Poucet, comme le veut sa légende. On dit qu'une plus longue fugue, un rêve, à la fin de l'été le porta en Belgique, vers Charleroi par des petits chemins avec des mûres sans doute, des moulins dans des arbres, des usines surgies au bout d'un champ d'avoine, et nous ne saurons jamais exactement où il passa, où son esprit jeune bondit sur tel quatrain aujourd'hui plus connu en ce monde que Charleroi, où le lacet de la grande godasse lui resta dans la main, sous la Grande Ourse, mais nous savons qu'au retour il s'arrêta à Douai, chez les tantes d'Izambard2, trois douces Parques3 au fond d'un grand jardin, couturières, chercheuses de poux4, et que ces jours dans un grand jardin à la fin de l'été furent les plus beaux de sa vie, peut-être les seuls. On dit aussi que dans ce jardin il fit ce poème que tout enfant connaît, où il appelle ses étoiles comme on siffle ses chiens, où il caresse la Grande Ourse et se couche près d'elle; et cette fin d'été ne fut que rythme, la plupart du temps à douze pieds, et lui, suspendu à la tringle5 dans le Septentrion6, mais en même temps les deux pieds sous la table dans l'auberge verte4, il faisait tenir tout cela à la fois sur la tringle, la jolie fille qui sert le Jambon, la tonnelle où on le mange et l'Étoile Polaire qui se lève au-dessus. Et c'est un pur bonheur.

1. la Carabosse : allusion à la mère d'A. Rimbaud.
2. Georges Izambard : professeur do rhétorique de Rimbaud, avec qui le poète noue une relation de confiance et d'amitié.
3. les trois Parques : figures mythologiques tenant en main le fil de la destinée humaine.
4. un poème de Rimbaud s'intitule « Au Cabaret-Ver! », un autre « Les Chercheuses de poux ».
5. tringle : image par laquelle P. Michon évoque l'alexandrin.
6. le Septentrion ; constellation qui indique le Nord.

 

Texte C : Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001.

   Xavier des Essarts1 ayant décliné l'offre de collaboration du « jûne2 homme », Rimbaud n'avait plus de raison de demeurer dans la ville : sa comédie de Charleroi avait pris fin. Comme il n'était pas question pour lui de rentrer bredouille à Charleville, il décida de pousser l'escapade jusqu'à Bruxelles, avec le projet de retrouver Izambard chez ce Durand dont le nom avait été prononcé lors de la conversation ferroviaire du retour de Douai avec Deverrière3. Comment connaissait-il son adresse ? D'après Izambard, il l'aurait entendue au cours de cette conversation en chemin de fer. Mais peut-être Izambard ne tenait-il pas à avouer - Berrichon4 restant à l'affût de ses moindres fautes - que c'était lui-même qui l'avait imprudemment communiquée à Rimbaud après leur commun retour de Douai, afin de lui permettre de rester en correspondance avec lui après son départ des Ardennes. Rimbaud, qui n'avait plus assez d'argent pour acheter un billet de train, franchit à pied les cinquante kilomètres qui le séparaient de Bruxelles. À ces jours de marche, à ces nuits à la belle étoile, la littérature française doit ces sonnets limpides et pleins d'allégresse dont le poète n'exprimera plus guère, par la suite, les accents heureux : Au Cabaret-Vert, La Maline et les célèbres vers de Ma Bohème.

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

   Lorsqu'il fit son entrée à Bruxelles, le sonnettiste devait être passablement rompu et crasseux. Il se présenta au domicile de Paul Durand. L'ami d'Izambard habitait en plein centre-ville, au 61 de la rue du Fossé aux loups, qui longeait la place de la Monnaie. D'origine française, mais né à Gand le 24 septembre 1846, Durand était employé de commerce et vivait dans cette maison avec son frère aîné Léon-Athanase né en 1843, commis au ministère des Travaux publics, et avec leur mère Marie, née à Bruxelles en 1817, négociante et épouse séparée d'un Français nommé A. Durand. Les deux frères avaient opté pour la nationalité belge à leur majorité. On ignore dans quelles circonstances le français Izambard et le belge Durand, qui n'avaient que deux années d'écart, avaient lié amitié.
  Durand apprit à Rimbaud que son professeur n'était pas encore arrivé chez lui. Comme son visiteur portait les guenilles et la saleté de ses kilomètres à pied et de ses nuits passées dans les fossés, le charitable Belge prit sur lui de l'habiller à neuf, et de pied en cap, et poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer d'attendre la venue de leur ami commun. Rimbaud accepta, puis, au bout de deux jours, décida de reprendre la route. Durand le munit d'un petit viatique5 et le laissa repartir. Que fit Rimbaud à Bruxelles pendant ce bref séjour ? Nous n'en avons aucune idée. Peut-être visita-t-il la ville en compagnie de Durand, mais cette visite a pu l'intéresser moins que l'amélioration de la forme de ses sonnets.
  Avec la petite somme que lui avait donnée Durand, Rimbaud courut à la gare de Bruxelles et prit un billet pour le premier train en partance, non pour Charleville, mais pour Douai. Pourquoi préférait-il revenir dans cette ville où il savait qu'lzambard ne se rendrait pas avant plusieurs jours ? Son intention était probablement de relancer Demeny pour la publication de ses poèmes et d'enrichir le recueil manuscrit qu'il lui avait confié avec ses sonnets de poète heureux et errant.

1. Xavier des Essarts : ancien élève du collège fréquenté par Rimbaud. De cinq ans son aîné, il vient de prendre des fonctions dans le journal de son père, Jules des Essarts. Rimbaud sollicite auprès de lui une place de rédacteur.
2. Jûne : prononciation locale de « jeune ».
3. Léon Deverrière : ami d'Izambard.
4.Paterne Berrichon : Beau-frère d'Arthur Rimbaud, il lui a consacré une biographie, « Jean-Arthur Rimbaud. Le Poète. »
5. viatique : provisions.

 

ANNEXE : Indications biographiques au sujet d'Arthur Rimbaud.

1854

 

Naissance, le 20 octobre, d'Arthur Rimbaud à Charleville.
 Lors de son enfance, son père est le grand "absent" et sa mère, dévote, susceptible et austère, incarne une attitude qu'il rejette et qu'il va chercher à fuir. L'école va lui permettre de s'éloigner de l'emprise familiale et de découvrir les plaisirs de la lecture.
1865 A partir de Pâques, Arthur Rimbaud est admis au Collège municipal de Charleville. Il est brillant, et s'éveille à la poésie. Il rêve déjà d'être publié.
1868 Il écrit les poèmes qui composeront les Etrennes des Orphelins.
1870

 

 En janvier, Georges Izambard entre comme professeur au Collège de Charleville. Il aura une influence libératrice sur le jeune élève.
 Le 29 août, en pleine guerre entre la France et la Prusse, Rimbaud fait sa première fugue. Il est arrêté à Paris le 31 août, conduit en prison, libéré le 4 septembre.
 Le 7 octobre, deuxième fugue qui le mène à Bruxelles puis à Douai. Il complète un ensemble de textes qui aura pour nom Le Cahier de Douai.
1871

 

 Arthur Rimbaud prend parti pour les Insurgés parisiens. Il adresse à Georges Izambard et Paul Demeny ses fameuses Lettres du Voyant, très marquées par cet épisode historique.
 Fin septembre 1871, il s'installe dans le cercle familial de Verlaine.
 Lors d'un dîner, il lira devant tout le Parnasse son Bateau Ivre qui soulèvera un enthousiasme général.
1872-1873

 

 Avec Verlaine, il mène une vie d'errance entre la France, l'Angleterre et la Belgique. Le 10 juillet, à Bruxelles, Verlaine blesse son ami d'un coup de revolver. Cela lui vaudra deux ans de prison.
 De retour à Roche, Rimbaud termine Une Saison en Enfer qui sera imprimé en Belgique en octobre 1873, seul livre à être publié de son vivant. Une page est tournée. C'est l'adieu à la poésie.

1874-1878  L'homme aux semelles de vent, comme l'appelle Verlaine, multiplie les voyages et les "petits boulots" à travers l'Europe.
1880  Départ pour l'Afrique où il passe les dernières années de sa vie, de plus en plus fatigué, égaré.
1891  Le 23 août, il revient à Marseille, très malade. Le 9 novembre, il a des hallucinations.
 Le 10 novembre, mort d'Arthur Rimbaud, à l'âge de trente-sept ans.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Vous étudierez la manière dont ces textes présentent l'épisode de la fugue d'Arthur Rimbaud.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objets d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Texte : 
Denis DIDEROT, Le Neveu de Rameau, 1762.

 

[Le Neveu de Rameau se présente comme un dialogue entre « Lui », le neveu du célèbre musicien Rameau, et « Moi », personnage de philosophe qui ne. se confond pas complètement avec l'auteur Diderot. Leur conversation vient d'aborder successivement plusieurs sujets.]

MOI. – Mais j'ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
LUI. – Moi, j'en ai le soupçon.
MOI. – Mais s'il en arrivait autrement, que feriez-vous ?
LUI. – Je ferais comme tous les gueux revêtus1 ; je serais le plus insolent maroufle2 qu'on eût encore vu. C'est alors que je me rappellerais tout ce qu'ils m'ont fait souffrir, et je leur rendrais bien les avanies3 qu'ils m'ont faites. J'aime à commander, et je commanderai. J'aime qu'on me loue, et l'on me louera. J'aurai à mes gages toute la troupe vilmorienne4, et je leur dirai, comme on me l'a dit : « Allons, faquins2, qu'on m'amuse » et l'on m'amusera : « Qu'on me déchire5 les honnêtes gens », et on les déchirera, si l'on en trouve encore; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons quand nous serons ivres; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices. Cela sera délicieux. Nous prouverons que de Voltaire est sans génie; que Buffon. toujours guindé sur des échasses, n'est qu'un déclamateur ampoulé6; que Montesquieu n'est qu'un bel esprit; nous reléguerons d'Alembert7 dans ses mathématiques; nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Gâtons8 comme vous qui nous méprisent par envie, dont la modestie est le manteau de l'orgueil, et dont la sobriété est la loi du besoin. Et de la musique ! C'est alors que nous en ferons.
MOI. – Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c'est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là d'une manière bien honorable pour l'espèce humaine, bien utile à vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.
LUI. – Mais je crois que vous vous moquez de moi. Monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez9 ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne se sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées; mais le fait est que la vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en êtes, vous autres, vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d'esprit romanesque que nous n'avons pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l'appelez philosophie; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut. en conserve qui peut. Imaginez l'univers sage et philosophe; convenez qu'il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon10 : boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets; excepté cela, le reste n'est que vanité11.
MOI. – Quoi ! défendre sa patrie ?
LUI. – Vanité l II n'y a plus de patrie; je ne vois d'un pôle à l'autre que des tyrans et des esclaves.
MOI. – Servir ses amis ?
LUI. – Vanité ! Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c'est presque toujours là ce qu'on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué.
MOI. – Avoir un état12 dans la société et en remplir les devoirs ?
LUI. – Vanité ! Qu'importe qu'on ait un état ou non, pourvu qu'on soit riche, puisqu'on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? A la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu'on s'avance ? Faire sa cour13, morbleu ! faire sa cour, voir les grands, étudier leurs goûts, se prêter à leurs fantaisies, servir leurs vices, approuver leurs injustices : voilà le secret.
MOI. – Veiller à l'éducation de ses enfants ?
LUI. – Vanité ! C'est l'affaire d'un précepteur.
MOI. – Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs, qui est-ce qui en sera châtié ?
LUI. – Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-être un jour le mari de ma fille ou la femme de mon fils.
MOI. – Mais si l'un et l'autre se précipitent dans la débauche et les vices ?
LUI. – Cela est de leur état.
MOI. – S'ils se déshonorent ?
LUI. – Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer, quand on est riche.
MOI. – S'ils se ruinent ?
LUI. – Tant pis pour eux.
MOI. – Je vois que si vous vous dispensez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger vos affaires.
LUI. – Pardonnez-moi, il est quelquefois difficile de trouver de l'argent, et il est prudent de s'y prendre de loin.
MOI. – Vous donnerez peu de soins à votre femme ?
LUI. – Aucun, s'il vous plaît. Le meilleur procédé14, je crois, qu'on puisse avoir avec sa chère moitié, c'est de faire ce qui lui convient. A votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa chose ?
MOI. – Pourquoi pas ? la soirée n'est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.
LUI. – Et pour moi aussi.
MOI. – Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c'est leur profonde oisiveté.
LUI. – Ne croyez pas cela : ils s'agitent beaucoup.
MOI. – Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.
LUI. – Ne croyez pas cela : ils sont sans cesse excédés.
MOI. – Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.
LUI. – Tant mieux; le besoin est toujours une peine.
MOI. – Ils usent tout. Leur âme s'hébète15, l'ennui s'en empare. Celui qui leur ôterait la vie. au milieu de leur abondance accablante, les servirait. C'est qu'ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s'émousse16 le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens ; j'ai un palais aussi, et il est flatté d'un mets délicat ou d'un vin délicieux; j'ai un cœur et des yeux, et j'aime à voir une jolie femme. J'aime à sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge, à presser ses lèvres des miennes, à puiser la volupté dans ses regards et à en expirer entre ses bras. [...] mais je ne vous le dissimulerai pas, il m'est infiniment plus doux encore d'avoir secouru le malheureux, d'avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j'aime quelques choses tendres et douées, qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout17 ce que je possède. [...] Un homme de ma connaissance s'était réfugié à Carthagène18 ; c'était un cadet de famille dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère, trop faciles, de tout ce qu'ils possédaient, les avait expulsés de leur château, et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours; il se hâte d'arranger ses affaires; il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle19 comme le plus heureux de sa vie. C'est les larmes aux yeux qu'il m'en parlait; et moi, je sens, en vous faisant ce récit, mon cœur se troubler de joie et le plaisir me couper la parole.
LUI. – Vous êtes des êtres bien singuliers !
MOI. – Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n'imaginez pas qu'on s'est élevé au-dessus du sort et qu'il est impossible d'être malheureux à l'abri de deux belles actions telles que celles-ci.
LUI. – Voilà une espèce de félicité avec laquelle j'aurai de la peine à me familiariser car on la rencontre rarement. Mais à votre compte, il faudrait donc être d'honnêtes gens ?
MOI. – Pour être heureux ? Assurément.
LUI. – Cependant, je vois une infinité d'honnêtes gens qui ne sont pas heureux et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.

1. gueux revêtus : nouveaux riches, parvenus.
2. maroufle, faquin : personnage mal élevé.
3. avanies : affronts, humiliations.
4. la troupe vilmorienne : l'entourage qui flatte Vilmorien, un riche financier.
5. déchirer : critiquer violemment.
6. déclamateur ampoulé : écrivain dont le discours est prétentieux.
7. Voltaire. Buffon. Montesquieu. d'Alembert : auteurs célèbres contemporains de Diderot. Buffon était un savant naturaliste, d'Alembert un encyclopédiste philosophe et mathématicien.
8. Un Caton est un personnage qui condamne fermement richesses et luxe.
9. à qui vous vous jouez : de qui vous essayez de vous moquer.
10. la sagesse de Salomon : expression toute faite pour la « sagesse », qualité qui aurait caractérisé le roi Salomon.
11. Vanité : illusion sans consistance et dépourvue de signification.
12. état : statut social, métier.
13. faire sa cour : rechercher la faveur des puissants
14. procédé : comportement.
15. s'hébète : devient stupide.
16. s'émousse : s'atténue.
17. pour tout : en échange de.
18. Carthagène : port de la Méditerranée espagnole.
19. cet intervalle : ce moment.

 

I- Après avoir lu le texte, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

En prenant appui sur le texte, vous définirez les deux thèses en présence. Votre réponse n'excédera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objets d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Nicolas BOILEAU, Art poétique, III, v. 25 à 33, 1674.
Texte B : Alfred de MUSSET, Les Caprices de Marianne, Acte I, scène 1, 1833.
Texte C : Eugène IONESCO, La Cantatrice chauve, scène 1, 1950.
Texte D : René de OBALDIA, Deux femmes pour un fantôme, scène 1, 1971.

 

Texte A : Nicolas BOILEAU, Art poétique, III, v. 25 à 33, 1674.

[Boileau, poète du XVIIe siècle, définit ici les normes classiques de l'art du théâtre.]

 Le secret est d'abord de plaire et de toucher :
Inventez des ressorts qui puissent m'attacher.
Que dès les premiers vers l'action préparée
Sans peine du sujet aplanisse l'entrée1.
Je me ris d'un acteur qui, lent à s'exprimer,
De ce qu'il veut d'abord, ne sait pas m'informer.
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D'un divertissement me fait une fatigue [...].
Le sujet n'est jamais assez tôt expliqué.
[...]

1. du sujet aplanisse l'entrée : aplanisse l'entrée du sujet, supprime les difficultés à l'entrée du sujet.

Texte B : Alfred de MUSSET, Les Caprices de Marianne, Acte I, scène 1, 1833.

ACTE I, scène 1
Une rue devant la maison de Claudio

MARIANNE, sort de chez elle, un livre de messe à la main. CIUTA, une vieille femme, l'aborde.
CIUTA. – Ma belle dame, puis-je vous dire un mot ?
MARIANNE. – Que me voulez-vous ?
CIUTA. – Un jeune homme de cette ville est éperdument amoureux de vous ; depuis un mois entier, il cherche vainement l'occasion de vous l'apprendre. Son nom est Cœlio; il est d'une noble famille et d'une figure distinguée.
MARIANNE. – En voilà assez. Dites à celui qui vous envoie qu'il perd son temps et sa peine, et que, s'il a l'audace de me faire entendre une seconde fois un pareil langage, j'en instruirai mon mari.
Elle sort..
CŒLIO, entrant – Eh bien ! Ciuta, qu'a-t-elle dit ?
CIUTA. – Plus dévote1 et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari, dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.
CŒLIO. – Ah ! malheureux que je suis, je n'ai plus qu'à mourir. Ah ! la plus cruelle de toutes les femmes ! Et que me conseilles-tu, Ciuta ? Quelle ressource puis-je encore trouver ?
CIUTA. – Je vous conseille d'abord de sortir d'ici, car voici son mari qui la suit.
Ils sortent. Entrent Claudio et Tibia
CLAUDIO. – Es-tu mon fidèle serviteur ? Mon valet de chambre dévoué ? Apprends que j'ai à me venger d'un outrage.
TIBIA. – Vous, Monsieur !
CLAUDIO. – Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous les fenêtres de ma femme. Mais, patience ! tout n'est pas fini. Ecoute un peu de ce côté-ci : voilà du monde qui pourrait nous entendre. Tu m'iras chercher ce soir le spadassin2 que je t'ai dit.
TIBIA. – Pour quoi faire ?
CLAUDIO. – Je crois que Marianne a des amants3.
TIBIA. – Vous croyez, Monsieur ?
CLAUDIO. – Oui; il y a autour de ma maison une odeur d'amants; personne ne passe naturellement devant ma porte; il y pleut des guitares et des entremetteuses.
TIBIA. – Est-ce que vous pouvez empêcher qu'on donne des sérénades à votre femme ?
CLAUDIO. – Non, mais je puis poster un homme derrière la poterne et me débarrasser du premier qui entrera.

1. dévote : qui remplit avec exactitude et zèle ses devoirs religieux.
2. spadassin : homme d'épée, assassin à gages.
3. amants : amoureux

 

Texte C : Eugène IONESCO, La Cantatrice chauve, scène 1, 1950.

[Ionesco est un auteur de théâtre français qui a renouvelé l'art dramatique. En l'axant sur les mécanismes du langage, il dénonce la vanité et le vide des conversations quotidiennes. Son répertoire comporte également des pièces à résonance politique ou de portée métaphysique.]

Scène 1

Intérieur bourgeois anglais, avec des fauteuils anglais. Soirée anglaise. M. Smith, Anglais, dans son fauteuil et ses pantoufles anglais, fume sa pipe anglaise et lit un journal anglais, près d'un feu anglais. Il a des lunettes anglaises, une petite moustache grise, anglaise. A côté de lui, dans un autre fauteuil anglais, Mme Smith, Anglaise, raccommode des chaussettes anglaises. Un long moment de silence anglais. La pendule anglaise frappe dix-sept coups anglais.

MME SMITH
– Tiens, il est neuf heures. Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard. de la salade anglaise. Les enfants ont bu de l'eau anglaise. Nous avons bien mangé, ce soir. C'est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
MME SMITH
– Les pommes de terre sont très bonnes avec le lard, l'huile de la salade n'était pas rance. L'huile de l'épicier du coin est de bien meilleure qualité que l'huile de l'épicier d'en face, elle est même meilleure que l'huile de l'épicier du bas de la côte. Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise...
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
MME SMITH
– Pourtant, c'est toujours l'huile de l'épicier du coin qui est la meilleure...
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
MME SMITH
– Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire. Je ne les aime que lorsqu'elles sont bien cuites.
M. SMITH, continuant sa lecture, fait claquer sa langue.
MME SMITH
– Le poisson était frais. Je m'en suis léché les babines. J'en ai pris deux fois. Non, trois fois ? Ça me fait aller aux cabinets. Toi aussi tu en as pris trois fois. Cependant la troisième fois. tu en as pris moins que les deux premières fois, tandis que moi j'en ai pris beaucoup plus. J'ai mieux mangé que toi. ce soir. Comment ça se fait ? D'habitude, c'est toi qui manges le plus. Ce n'est pas l'appétit qui te manque.
M. SMITH fait claquer sa langue.
MME SMITH
– Cependant, la soupe était peut-être un peu trop salée. Elle avait plus de sel que toi. Ah, ah, ah. Elle avait aussi trop de poireaux et pas assez d'oignons. Je regrette de ne pas avoir conseillé à Mary d'y ajouter un peu d'anis étoilé. La prochaine fois, je saurai m'y prendre.

 

Texte D : René de OBALDIA, Deux femmes pour un fantôme, scène 1, 1971.

Scène 1
Brigitte

 Brigitte, tout en arpentant la pièce. – Piano, piano, Brigitte. Du calme. Sei ruhig, mein Kind, sei ruhig2. Ma non troppo2. Mollo3. Piano4. Ne te mets pas dans un état pareil ; elle va venir, elle n'est pas en retard... Et même quand on est en retard, à Paris, on n'est pas en retard. A moins de se tromper de jour... Du calme, Brigitte, du calme. Domine-toi. Piano... Piano.
(Brigitte va et vient d'un coin du salon à l'autre. Elle prend une bouteille de gin sur la table roulante et se verse, dans un grand verre, une quantité non négligeable d'alcool, avec, tout de même, un peu d'eau. Après avoir bu...)
 
Quand elle sera là, elle sera là ! (Mimant la scène.) Entrez, entrez Madame ; c'est bien ici... Vous avez trouvé sans difficulté ?... Avec tous ces sens interdits !... Sans parler des travaux : l'extension du réseau téléphonique, le Métro Express Régional, les fouilles carolingiennes... Entrez, Madame la Maîtresse de mon mari... (S'adressant à la poupée, avec emphase.) Maîtresse des Maîtresses. Bougresse des Bougresses... Je ne suis que sa femme, que son humble servante, que son écuelle de son... prenez ce siège. Madame, montez sur le trône ! Je baise les plis de votre robe. La poussière de vos pas s'imprime en lettres d'or. Votre haleine est le miel du zéphyr. L'ivoire de vos mains confond les aubes rougissantes...
 (Sans trop savoir pourquoi, Brigitte retire ses chaussures et les pose sur la table.)
 Je pourrais le prendre de plus haut. Je dois le prendre de plus haut. Me draper dans mon offense. (Toujours à la poupée : ) Vous désirez, Madame ?
Faisant les questions et les réponses.
– Je désire votre mari.
– Très original !
– J'ajoute qu'il me désire aussi.
– La loi de Clifton.
– Pardon ?
– La loi de Clifton. la loi des champs magnétiques : lorsqu'un corps aimanté dérivant dans l'espace rencontre un autre corps inversement proportionnel au carré de sa distance... Excusez-moi, j'essaie de « débanaliser » la situation.
– Parce que vous trouvez...
– D'une banalité à faire pleurer, Madame... (Sur le point de pleurer.) Tu ne vas pas te mettre à pleurer. Brigitte ?... Vous disiez, Madame ?
– Pierre et moi, nous ne pouvons plus vivre l'un sans l'autre; nous ne pouvons plus vivre sans ce désir, sans cette exaltation génésique5 de tout notre être. (S'arrêtant net et froidement.) « Exaltation génésique de tout notre être. » Je cite. C'est dans sa lettre. Tu parles d'un style !... (Reprenant avec lyrisme.) Oui, dis-je, sans cette exaltation génésique, biotique6 et apostolique7, les jours et les nuits tombent sur nous comme des peaux mortes ; Pierre et moi nous avons l'impression de nous enfoncer dans un désert...
– Un désert. Et moi-même je ne suis que du sable. Une statue de sable. Soufflez, chère Madame, Sultane des Sultanes, soufflez fort : vous allez me voir me désagréger. (Elle souffle.) Voilà, je n'existe plus... Une poignée de sable qui coule entre vos doigts... Je n'existe plus, Je n'ai jamais existé. J'ai fait semblant jusqu'à aujourd'hui. C'était pour rire. C'était... en vous attendant... En vous attendant, si vous le permettez, je vais mettre un peu de musique : la troisième sonate pour piano de Brejnev8.
Brigitte va jusqu'au pick'up et tire un disque.
 Nous entendons les premières mesures de la troisième sonate pour piano de Brejnev. Sonnerie de la porte d'entrée.
C'est, pour Brigitte, comme si elle venait de recevoir une décharge électrique. Elle arrête la musique, remet précipitamment ses chaussures, avale le reste du gin, opère un dernier contrôle devant la glace, jette la poupée dans les coulisses, et va ouvrir.

1. Sei ruhig, mein Kind, sei ruhig (allemand) : sois calme, mon enfant, sois calme.
2. Ma non troppo (emprunté au vocabulaire musical italien) : mais pas trop.
3. Mollo (terme familier français, en décalage avec les mots techniques italiens qui l'entourent) : lentement.
4. Piano (terme de musique italien) : doucement.
5. génésique : sexuelle.
6. biotique : liée à la vie, terme scientifique.
7. apostolique : se rapportant aux apôtres, les disciples du Christ ; terme aberrant dans la série des trois adjectifs.
8. Brejnev est le nom d'un homme politique russe ; en faire le nom d'un compositeur produit un effet comique.

 

I- Après avoir pris connaissance de l'ensemble des textes, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Dans quelle mesure chacune des trois scènes du corpus répond-elle aux principes d'art dramatique énoncés par Boileau dans son Art poétique (texte A) ? Votre réponse n'excédera pas une page.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Musset (texte B).
  • Dissertation
    Selon vous, le succès de la représentation théâtrale est-il dépendant du respect de règles telles que celles qu'énonce Boileau ? Vous appuierez votre réponse sur les textes du corpus, sur d'autres pièces que vous connaissez ou sur des représentations dont vous avez l'expérience.
  • Invention
    Lors d'un travail préparant la représentation, le metteur en scène de la pièce d'Obaldia et la comédienne qui interprète le personnage de Brigitte réfléchissent ensemble à la meilleure manière de jouer la scène sur le plateau. Vous imaginez leur dialogue, chacun défendant son point de vue par des arguments différents.

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