LES SUJETS DE L’ EAF 2010

 

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séries technologiques (Nouvelle-Calédonie).

 

SÉRIE L

 

Objets d'étude : Les réécritures - Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou (posthume 1901), chapitre X.
Texte B : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale (1869), première partie, chapitre I.
Texte C : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, troisième partie, chapitre VI.
Texte D : Louis Aragon, Blanche ou l'oubli (1967), troisième partie, chapitre 3, "Une mèche de cheveux n'est pas une hypothèse".

 

Texte A : Gustave Flaubert, Mémoires d'un fou.

 [C'est à l'âge de dix–sept ans, en 1838, que Flaubert achève la rédaction de cette ébauche de fiction autobiographique, qui ne sera publiée qu'en 1901. Pendant les vacances de l'été 1836 il a rencontré Elisa Schlesinger, qui inspirera le personnage de Mme Arnoux (voir textes suivants). Elle a alors vingt-six ans, il en a quinze.]

  J'allais souvent seul me promener sur la grève. Un jour, le hasard me fit aller vers l'endroit où l'on se baignait. C'était une place, non loin des dernières maisons du village, fréquentée plus spécialement pour cet usage ; hommes et femmes nageaient ensemble, on se déshabillait sur le rivage ou dans sa maison et on laissait son manteau sur le sable.
  Ce jour-là, une charmante pelisse1 rouge avec des raies noires était laissée sur le rivage. La marée montait, le rivage était festonné2 d'écume ; déjà un flot plus fort avait mouillé les franges de soie de ce manteau. Je l'ôtai pour le placer au loin - l'étoffe en était moelleuse et légère, c'était un manteau de femme.
  Apparemment on m'avait vu, car le jour même, au repas de midi, et comme tout le monde mangeait dans une salle commune, à l'auberge où nous étions logés, j'entendis quelqu'un qui me disait :
 – Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie.
 Je me retournai -, c'était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.
 – Quoi donc ? lui demandai-je, préoccupé.
 – D'avoir ramassé mon manteau ; n'est-ce pas vous ?
 – Oui, madame, repris-je, embarrassé.
 Elle me regarda.
 Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet ! Comme elle était belle, cette femme ! Je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.
 Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, sa peau était ardente et comme veloutée avec de l'or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d'azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes. On aurait pu lui reprocher trop d'embonpoint ou plutôt un négligé artistique. Aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement : c'était une voix modulée, musicale et douce...
 Elle avait une robe fine, de mousseline blanche, qui laissait voir les contours moelleux de son bras.
 Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote3 blanche avec un seul nœud rose ; elle le noua d'une main fine et potelée4, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu'on brûlerait de baisers.

1. manteau, doublé ou garni de fourrure.
2. bordé.
3. chapeau de femme, garni de rubans.
4. qui a des formes arrondies et pleines..

 

Texte B : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, première partie, chapitre I.

 [Le 15 septembre 1840, sur un bateau, La Ville-de-Montereau, qui descend la Seine depuis Paris jusqu'au Havre, Frédéric Moreau, un bachelier de dix-huit ans, rencontre une femme...]

  Ce fut comme une apparition :
  Elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.
  Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux1 noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle était en train de broder quelque chose ; et son nez droit, son menton, toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.
  Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre ; puis il se planta tout près de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une chaloupe sur la rivière.
  Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait ; et le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.
  Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta en tenant par la main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient des larmes, venait de s'éveiller. Elle la prit sur ses genoux. « Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt ; sa mère ne l'aimerait plus ; on lui pardonnait trop ses caprices. » Et Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une découverte, une acquisition.
  Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ?
  Cependant, un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer, durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les pieds, dormir dedans ! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à peu, il allait tomber dans l'eau ; Frédéric fit un bond et le rattrapa. Elle lui dit :
  – Je vous remercie, Monsieur.
  Leurs yeux se rencontrèrent.
  – Ma femme, es-tu prête ? cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le capot de l'escalier.

1. coiffure qui sépare les cheveux au milieu du front, les ramenant sur les côtés du visage.

 

Texte C : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, troisième partie, chapitre VI.

  [Frédéric Moreau reverra Mme Arnoux, éprise de lui, mais leur union n'aura pas lieu. Vers la fin de mars 1867, des années après leur dernière rencontre, elle revient voir Frédéric chez lui. La scène se passe au retour d'une promenade.]

   Quand ils rentrèrent, Mme Arnoux ôta son chapeau. La lampe, posée sur une console1, éclaira ses cheveux blancs. Ce fut comme un heurt en pleine poitrine.
   Pour lui cacher cette déception, il se posa par terre à ses genoux, et, prenant ses mains, se mit à lui dire des tendresses.
  – Votre personne, vos moindres mouvements me semblaient avoir dans le monde une importance extrahumaine. Mon cœur, comme de la poussière, se soulevait derrière vos pas. Vous me faisiez l'effet d'un clair de lune par une nuit d'été, quand tout est parfums, ombres douces, blancheurs, infini ; et les délices de la chair et de l'âme étaient contenues pour moi dans votre nom que je me répétais, en tâchant de le baiser sur mes lèvres. Je n'imaginais rien au-delà. C'était Mme Arnoux telle que vous étiez, avec ses deux enfants, tendre, sérieuse, belle à éblouir et si bonne ! Cette image-là effaçait toutes les autres. Est-ce que j'y pensais, seulement ! puisque j'avais toujours au fond de moi-même la musique de votre voix et la splendeur de vos yeux !
  Elle acceptait avec ravissement ces adorations pour la femme qu'elle n'était plus. Frédéric, se grisant par ses paroles, arrivait à croire ce qu'il disait. Mme Arnoux, le dos tourné à la lumière, se penchait vers lui. Il sentait sur son front la caresse de son haleine, à travers ses vêtements le contact indécis de tout son corps. Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s'avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
  – La vue de votre pied me trouble.
  Un mouvement de pudeur la fit se lever. Puis, immobile, et avec l'intonation singulière des somnambules :
  – A mon âge ! lui ! Frédéric !... Aucune n'a jamais été aimée comme moi ! Non, non, à quoi sert d'être jeune ? Je m'en moque bien ! je les méprise, toutes celles qui viennent ici !
  – Oh ! il n'en vient guère ! reprit-il complaisamment.
  Son visage s'épanouit, et elle voulut savoir s'il se marierait.
  Il jura que non.
  – Bien sûr ? pourquoi ?
  – A cause de vous, dit Frédéric en la serrant dans ses bras.
  Elle y restait, la taille en arrière, la bouche entrouverte, les yeux levés. Tout à coup, elle le repoussa avec un air de désespoir ; et, comme il la suppliait de lui répondre, elle dit en baissant la tête :
  – J'aurais voulu vous rendre heureux.
  Frédéric soupçonna Mme Arnoux d'être venue pour s'offrir ; et il était repris par une convoitise plus forte que jamais, furieuse, enragée. Cependant, il sentait quelque chose d'inexprimable, une répulsion, et comme l'effroi d'un inceste. Une autre crainte l'arrêta, celle d'en avoir dégoût plus tard. D'ailleurs, quel embarras ce serait ! — et tout à la fois par prudence et pour ne pas dégrader son idéal, il tourna sur ses talons et se mit à faire une cigarette.
  Elle le contemplait, tout émerveillée.
  – Comme vous êtes délicat ! Il n'y a que vous ! Il n'y a que vous !
  Onze heures sonnèrent.
  – Déjà ! dit-elle ; au quart, je m'en irai.
  Elle se rassit ; mais elle observait la pendule, et il continuait à marcher en fumant. Tous les deux ne trouvaient plus rien à se dire. Il y a un moment dans les séparations, où la personne aimée n'est déjà plus avec nous.
  Enfin, l'aiguille ayant dépassé les vingt-cinq minutes, elle prit son chapeau par les brides, lentement.
  – Adieu, mon ami, mon cher ami. Je ne vous reverrai jamais ! C'était ma dernière démarche de femme. Mon âme ne vous quittera pas. Que toutes les bénédictions du ciel soient sur vous !
  Et elle le baisa au front, comme une mère.
  Mais elle parut chercher quelque chose, et lui demanda des ciseaux.
  Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent.
  Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche.
  – Gardez-les ! adieu !
  Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux, sur le trottoir, fit signe d'avancer à un fiacre2 qui passait. Elle monta dedans. La voiture disparut.
  Et ce fut tout.

1. petit support, généralement petite table appuyée à un mur.
2. voiture de louage tirée par un cheval et conduite par un cocher.

 

Texte D : Louis Aragon, Blanche ou l'oubli (1967), troisième partie, chapitre 3.

[Ce roman brouille toutes les pistes. Aragon parle du « doute perpétuel qui règne sur l'existence des personnages du roman, sur la personnalité du (ou des) narrateur(s), etc. ». Pour lire ce passage, il suffit de savoir que le narrateur, Geoffroy Gaiffier avait été quitté par sa femme, Blanche. Longtemps après, dix–huit ans plus tard, elle a réapparu.]

  [...] Et moi, tout d'un coup, peut-être à cause de cette ressemblance, je cesse à nouveau d'entendre Blanche, est-ce que je n'ai pas rêvé tout ça ? J'avais un peu bu. J'ai beau la voir, Blanche. Elle m'explique : « Je suis restée très longtemps à t'attendre, Geoff', il faut comprendre. Le comprendre. Cette maison noire... nous deux... » De quoi parle-t-elle ? De qui1? Le klaxon a encore appelé, au dehors, parce que c'est un klaxon. Je pourrais demander, qui est-ce ? je pourrais dire, ne t'en va pas sans m'avoir... Blanche dit : « Tu l'entends, tu l'entends ? Il s'impatiente. Il a dû tourner toute la soirée comme un fou dans les montagnes. Je le connais. Il est vraiment capable de toutes les folies... » Je la regarde. Elle n'est plus jeune, c'est-à-dire si on compare avec la mémoire... mais si on la compare avec l'oubli... Un visage lisse encore. Voilà la différence : autrefois je n'aurais jamais pensé encore. Qu'est-ce qu'il y a donc dans ses yeux, les mêmes ? Comme un regret ou une peur, je ne sais. Les deux, probable. Mais ce n'est pas de moi qu'elle a peur. Plus de moi. Ni pour moi. Je dis : « Alors, nous allons nous quitter comme ça ? » Elle a eu un geste inattendu, levé ce bras nu, ce bras d'enfant, toujours, dont j'ai le souffle coupé. Elle a porté sa main à sa tête. Qu'est-ce qu'elle fait ?
  Elle a arraché ce voile blond, elle passe les doigts dans les cheveux qui se défont. J'ai vu. Mon Dieu, mon Dieu. Est-ce possible ? C'est terrible, comme ça tout d'un coup. Mais jamais elle n'a été plus belle, cela lui donne une autre douceur du visage que la dureté des cheveux noirs et lourds... Elle dit : « tu as des ciseaux... », et ce n'est pas une question. Personne comme Blanche ne fait à la fois la question et la réponse (Tu permets que je t'embrasse ? » comme elle disait après l'avoir fait). Les ciseaux... elle sait qu'il y a des ciseaux, ici, dans le tiroir de la desserte, comme il y a Pulchérie2 , elle me les demande, feint de me les demander avec ce geste agité de la main, de quelqu'un qui ne dispose pas de son temps. Je ne comprends pas. Alors elle les prend elle-même.
 ... Elle défit son peigne ; tous ses cheveux blancs tombèrent. Elle s'en coupa, brutalement, à la racine, une longue mèche. – Gardez-les ! adieu !
  C'est incroyable, parfaitement insensé, dans un moment pareil, de ne pouvoir faire autrement que de penser à Frédéric Moreau, à Mme Arnoux.
  « Non, – dit Blanche –, ne m'accompagne pas, Geoff', c'est un fou, tu sais... et il a si longtemps attendu ... »
  Quand elle fut sortie, Frédéric ouvrit sa fenêtre. Mme Arnoux sur le trottoir fit signe d'avancer à un fiacre qui passait.
  Je n'ai pas reconduit Blanche à la porte, je n'ai pas soulevé le rideau de la fenêtre. Je ne lui avais pas demandé, quand elle a dit c'est un fou : « Et tu l'aimes ? » Il n'y avait pas besoin. La voiture là–bas démarrait avec une brutalité de fauve. Je ne suis pas si sourd. D'où j'étais, d'ailleurs, dans la pièce, j'ai vu tourner les phares. Et je me suis caché les yeux dans les mains, pour ne plus voir que l'oubli. Les cendres chaudes de l'oubli.

1. l'homme qui attend Blanche à l'extérieur.
2. le narrateur réside chez des amis. Pulchérie a ouvert la porte à Blanche. Le narrateur s'est étonné que Blanche connaisse sa présence.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

  En quoi le texte B est-il une réécriture du texte A, et le texte D une réécriture du texte C ?
  Vous vous en tiendrez aux éléments principaux.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : L'argumentation : convaincre, persuader et délibérer.
Textes : 
Texte A : Fénelon, Les Aventures de Télémaque (1699), septième livre.
Texte B : Montesquieu, Lettres persanes (1721), lettre XII.
Texte C : Voltaire, Candide (1759), chapitre XXX.

 

Texte A : Fénelon, Les Aventures de Télémaque.

[Télémaque et son précepteur Mentor sont de retour aux abords de l'île de Calypso. Ils rencontrent un capitaine de navire dont le frère Adoam leur livre les dernières nouvelles et leur dépeint un pays extraordinaire, la Bétique.]

  Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile et sous un ciel doux, qui est toujours serein. Le pays a pris le nom du fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des Colonnes d'Hercule1 et de cet endroit où la mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de Tharsis2 d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons3 n'y soufflent jamais. L'ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphyrs4 rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or et d'argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses : ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l'homme. Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous avons trouvé l'or et l'argent parmi eux employés aux mêmes usages que le fer, par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun commerce au-dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans : car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en ce pays, étant adonnés à l'agriculture ou à conduire des troupeaux, ne laissent pas d'exercer les arts nécessaires pour leur vie simple et frugale. [ ... ]
  Quand on leur parle des peuples qui ont l'art de faire des bâtiments superbes, des meubles d'or et d'argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des instruments dont l'harmonie charme, ils répondent en ces termes : « Ces peuples sont bien malheureux d'avoir employé tant. de travail et d'industrie à se corrompre eux-mêmes ! Ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent : il tente ceux qui en sont privés de vouloir l'acquérir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer bien un superflu qui ne sert qu'à rendre les hommes mauvais ? Les hommes de ces pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous ? Vivent-ils plus longtemps ? Sont-ils plus unis entre eux ? Mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie ? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche et noire envie, toujours agités par l'ambition, par la crainte, par l'avarice, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu'ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur.»

1. Ainsi sont appelées, dans l'Antiquité, les montagnes qui bordent, du côté de l'Europe et du côté de l'Afrique, le détroit de Gibraltar, aux limites du monde connu.
2. la terre de Tharsis : dans l'Antiquité, nom donné à la péninsule ibérique.
3. nom poétique des vents du nord.
4. vents d'ouest, doux, tièdes et agréables.

 

Texte B : Montesquieu, Lettres persanes.

[Les Troglodytes sont un peuple imaginaire dépeint dans trois lettres successives. Le texte ci-dessous est un extrait de la deuxième.]

  Qui pourrait représenter ici le bonheur de ces Troglodytes ? Un peuple si juste devait être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour les connaître, il apprit à les craindre, et la Religion vint adoucir dans les mœurs ce que la Nature y avait laissé de trop rude.
  Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux : les jeunes filles ornées de fleurs, et les jeunes garçons les célébraient par leurs danses et par les accords d'une musique champêtre. On faisait ensuite des festins où la joie ne régnait pas moins que la frugalité. C'était dans ces assemblées que parlait la nature naïve ; c'est là qu'on apprenait à donner le cœur et à le recevoir ; c'est là que la pudeur virginale faisait en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé par le consentement des pères ; et c'est là que les tendres mères se plaisaient à prévoir de loin une union douce et fidèle.
  On allait au temple pour demander les faveurs des dieux ; ce n'était pas les richesses et une onéreuse abondance : de pareils souhaits étaient indignes des heureux Troglodytes ; ils ne savaient les désirer que pour leurs compatriotes. Ils n'étaient au pied des autels que pour demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants. Les filles y venaient apporter le tendre sacrifice de leur cœur, et ne leur demandaient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un Troglodyte heureux.
  Le soir, lorsque les troupeaux quittaient les prairies, et que les bœufs fatigués avaient ramené la charrue, ils s'assemblaient, et, dans un repas frugal, ils chantaient les injustices des premiers Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau peuple, et sa félicité. Ils célébraient les grandeurs des dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent, et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas ; ils décrivaient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils s'abandonnaient à un sommeil que les soins et les chagrins n'interrompaient jamais.
  La nature ne fournissait pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins. Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère : ils se faisaient des présents où celui qui donnait croyait toujours avoir l'avantage. Le peuple troglodyte se regardait comme une seule famille ; les troupeaux étaient presque toujours confondus ; la seule peine qu'on s'épargnait ordinairement, c'était de les partager.

D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

 

Texte C : Voltaire, Candide.

 [Nous sommes dans le dernier chapitre du conte de Voltaire et pour obtenir les réponses définitives aux questions qu'il se pose, Candide décide de rendre visite à un sage oriental et de l'interroger.]

   Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs1 du banc et le muphti2, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe faisait partout un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss3, Candide et Martin4, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu'on venait d'étrangler. « Je n'en sais rien, répondit le bonhomme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez ; je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople ; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison : ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka qui n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin.
  « Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre ? – Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice, et le besoin.»

1. vizir: ministre de l'empire ottoman.
2. muphti : homme de loi attaché à une mosquée qui donne des avis sur des questions juridiques et religieuses.
3. compagnon de voyage et précepteur de Candide, tenant de la philosophie de !'optimisme.
4. compagnon de voyage de Candide, et philosophe contradicteur de Pangloss.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Ces textes cherchent-ils seulement à nous dépayser ou ont-ils une autre visée ? Votre réponse se fondera sur quelques exemples précis. Elle devra être organisée et synthétique.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

  haut de page

 

SERIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Flaubert, L'Éducation sentimentale, 1869.
Texte B : Zola, L'Assommoir, 1877.
Texte C : Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.
Texte D : Jean-Marie Gustave Le Clézio, Désert, 1980.

 

Texte A : Flaubert, L'Éducation sentimentale.

[Frédéric Moreau, jeune provincial étudiant à Paris, est épris de Mme Arnoux, épouse d'un marchand d'œuvres d'art. De la place qu'il occupe dans la diligence qui le ramène à Paris après une longue absence, il regarde défiler la ville..]

  On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers1 battants, les traits2 flottants. La mèche du long fouet claquait dans l'air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : « Allume ! allume ! ohé ! », et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux3, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des Plantes se déploya.
  La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier4 des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureux et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu'au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu'aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu'aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.
  Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu'au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l'on entra dans la cour de l'hôtel.
  Pour faire durer son plaisir, Frédéric s'habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l'idée de revoir, tout à l'heure, sur la plaque de marbre, le nom chéri
.

1. palonniers : pièce mobile sur laquelle on fixe les rênes dans un attelage.
2. traits : partie du harnais qui sert à tirer un véhicule.
3. tombereaux : charrette entourée de planches servant à porter du sable, des pierres...
4. tablier : désigne la plate-forme qui constitue le plancher d'un pont.

 

Texte B : Zola, L'Assommoir.

[Gervaise, blanchisseuse dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, attend au petit matin son amant Auguste Lantier qui, pour la première fois, n'est pas rentré de la nuit. Elle le guette depuis sa fenêtre.]

  L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras ; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber ; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

1. octroi : administration et bâtiment où se payait la taxe d'entrée de certaines denrées.

 

Texte C : Céline, Voyage au bout de la nuit.

 [Après avoir participé à la première guerre mondiale et avoir émigré en Afrique, Bardamu travaille à New York.]

  Comme si j'avais su où j'allais, j'ai eu l'air de choisir encore et j'ai changé de route, j'ai pris sur ma droite une autre rue, mieux éclairée, « Broadway1» qu'elle s'appelait. Le nom je l'ai lu sur une plaque. Bien au-dessus des derniers étages, en haut, restait du jour avec des mouettes et des morceaux du ciel. Nous, on avançait dans la lueur d'en bas, malade comme celle de la forêt et si grise que la rue en était pleine comme un gros mélange de coton sale.
  C'était comme une plaie triste la rue qui n'en finissait plus, avec nous au fond, nous autres, d'un bord à l'autre, d'une peine à l'autre, vers le bout qu'on ne voit jamais, le bout de toutes les rues du monde.
  Les voitures ne passaient pas, rien que des gens et des gens encore.
  C'était le quartier précieux, qu'on m'a expliqué plus tard, le quartier pour l'or : Manhattan. On n'y entre qu'à pied, comme à l'église. C'est le beau cœur en Banque du monde d'aujourd'hui. Il y en a pourtant qui crachent par terre en passant. Faut être osé.
  C'est un quartier qu'en est rempli d'or, un vrai miracle, et même qu'on peut l'entendre le miracle à travers les portes avec son bruit de dollars qu'on froisse, lui toujours trop léger, le Dollar, un vrai Saint-Esprit2, plus précieux que du sang.
  J'ai eu tout de même le temps d'aller les voir et même je suis entré pour leur parler à ces employés qui gardaient les espèces. Ils sont tristes et mal payés.
  Quand les fidèles entrent dans leur Banque, faut pas croire qu'ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. lls parlent à Dollar en lui murmurant des choses à travers un petit grillage, ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre de hautes arches, c'est tout.

1. Broadway est un des principaux axes nord-sud de Manhattan, le quartier central de New York.
2. Le Saint-Esprit (ou Esprit-Saint) est, pour les chrétiens, l'Esprit de Dieu.

 

Texte D : J.M.G. Le Clézio : Désert.

  [Lalla, née dans le désert, a vécu une enfance heureuse dans le bidonville d'une grande cité marocaine.
 Adolescente, elle est obligée de fuir et se rend à Marseille. Elle y découvre la misère et la faim, " la vie chez les esclaves ".]

   Lalla continue à marcher, en respirant avec peine. La sueur coule toujours sur son front, le long de son dos, mouille ses reins, pique ses aisselles. Il n'y a personne dans les rues à cette heure-là, seulement quelques chiens au poil hérissé, qui rongent leurs os en grognant. Les fenêtres au ras du sol sont fermées par des grillages, des barreaux. Plus haut, les volets sont tirés, les maisons semblent abandonnées. Il y a un froid de mort qui sort des bouches des soupirails, des caves, des fenêtres noires. C'est comme une haleine de mort qui souffle le long des rues, qui emplit les recoins pourris au bas des murs. Où aller ? Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois à droite, vers le mur de la vieille maison. Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fenêtres garnies de barreaux, parce qu'elle croit que c'est une prison où les gens sont morts autrefois ; on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres. Elle descend maintenant le long de la rue des Pistoles, toujours déserte, et par la traverse de la Charité, pour voir, à travers le portail de pierre grise, l'étrange dôme rose qu'elle aime bien. Certains jours elle s'assoit sur le seuil d'une maison, et elle reste là à regarder très longtemps le dôme qui ressemble à un nuage, et elle oublie tout, jusqu'à ce qu'une femme vienne lui demander ce qu'elle fait là et l'oblige à s'en aller.
  Mais aujourd'hui, même le dôme rose lui fait peur, comme s'il y avait une menace derrière ses fenêtres étroites, ou comme si c'était un tombeau. Sans se retourner, elle s'en va vite, elle redescend vers la mer, le long des rues silencieuses.

 

 I - Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1. Ces quatre descriptions mettent-elles en valeur les mêmes aspects de la ville ? Justifiez votre réponse. (3 points)
2. Quels sentiments des personnages ces descriptions reflètent-elles ? (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES GÉNÉRALES

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
TEXTE A : Jean de La Fontaine (1621-1695), Le Songe de Vaux (1671)
TEXTE B : Paul Verlaine (1844-1896), « Melancholia », Poèmes saturniens (1866)
TEXTE C : Guillaume Apollinaire (1880-1918), Vitam impendere amori (1917)
TEXTE D : Philippe Jaccottet (né en 1925), La Semaison (1984)
TEXTE E : Casimir Prat (né en 1955), Le Figuier (1993).

 

Texte A -  Jean de La Fontaine (1621-1695), Le Songe de Vaux (1671).

[Dans un songe, le poète voit les jardins du palais de Vaux. L'Architecture, la Peinture, le Jardinage et la Poésie doivent concourir pour savoir qui l'emporte en talents. Hortésie, allégorie du Jardinage, vante ses mérites devant les juges assemblés. Elle parle ici d'«un amateur de ses beautés ».]

  Libre de soins, exempt d'ennuis,
  II ne manquait d'aucunes choses :
  II détachait les premiers fruits,
  II cueillait les premières roses ;
  Et quand le ciel armé de vents
  Arrêtait le cours des torrents
  Et leur donnait un frein de glace,
  Ses jardins remplis d'arbres verts
  Conservaient encore leur grâce,
  Malgré la rigueur des hivers.
 
  Je promets un bonheur pareil
  A qui voudra suivre mes charmes ;
  Leur douceur lui garde un sommeil
  Qui ne craindra point les alarmes.
  II bornera tous ses désirs
  Dans le seul retour des Zéphyrs ;
  Et fuyant la foule importune,
  II verra au fond de ses bois
  Les courtisans de la fortune
  Devenus esclaves des rois.
 
  J'embellis les fruits et les fleurs :
  Je sais parer Pomone et Flore ;
  C'est pour moi que coulent les pleurs
  Qu'en se levant verse l'Aurore.
  Les vergers, les parcs, les jardins,
  De mon savoir et de mes mains
  Tiennent leurs grâces non pareilles ;
  Là j'ai des prés, là j'ai des bois ;
  Et j'ai partout tant de merveilles
  Que l'on s'égare dans leur choix.
 
  Je donne au liquide cristal
  Plus de cent formes différentes,
  Et le mets tantôt en canal,
  Tantôt en beautés jaillissantes ;
  On le voit souvent par degrés
  Tomber à flots précipités ;
  Sur des glacis je fais qu'il roule,
  Et qu'il bouillonne en d'autres lieux ;
  Parfois il dort, parfois il coule,
  Et toujours il charme les yeux.
 
  Je ne finirais de longtemps
  Si j'exprimais toutes ces choses :
  On aurait plus tôt au printemps
  Compté les œillets et les roses.
  Sans m'écarter loin de ces bois,
  Souvenez-vous combien de fois
  Vous avez cherché leurs ombrages :
  Pourriez-vous bien m'ôter le prix,
  Après avoir par mes ouvrages
  Si souvent charmé vos esprits.

 

Texte B - Paul Verlaine (1844-1896), « Melancholia », Poèmes saturniens (1866).

 

               APRES TROIS ANS

   Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
  Je me suis promené dans le petit jardin
  Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
  Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

   Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle
  De vigne folle avec les chaises de rotin...
  Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
  Et le vieux tremble1 sa plainte sempiternelle.

   Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
  Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
  Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

   Même j'ai retrouvé debout la Velléda2
  Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
  - Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

 

1. Le tremble est une variété d'arbre.
2. La Velléda désigne la statue d'une déesse et prophétesse germaine du Ier siècle.

 

Texte C - Guillaume Apollinaire (1880-1918), Vitam impendere amori (1917).

  Le soir tombe et dans le jardin
  Elles racontent des histoires
  A la nuit qui non sans dédain
  Répand leurs chevelures noires
 
  Petits enfants petits enfants
  Vos ailes se sont envolées
  Mais rose toi qui te défends
  Perds tes odeurs inégalées
 
  Car voici l'heure du larcin1
  De plumes de fleurs et de tresses
  Cueillez le jet d'eau du bassin
  Dont les roses sont les maîtresses

1. Le larcin est un petit vol commis furtivement.

 

Texte D - Philippe Jaccottet (né en 1925), La Semaison (1984).

   Cognassiers1 en fleurs, derrière la ferme Granier. Quatre ou cinq arbres en file, de taille décroissante (à cause du vent, probablement). Décèlerai-je, saurai-je dire un jour leur beauté propre, qui n'est pas celle de n'importe quel arbre fruitier au moment de la floraison, et qui me semble plus grande qu'aucune autre ?
  L'espèce d'enclos à l'entrée des « puits » : un espace allongé au bord du ruisseau invisible, entre des haies de broussailles, divisé par deux rangs de jeunes yeuses2, herbu ; un monde de verts, du clair au foncé - et là-dedans le chant des rossignols - la triple liquidité (du chant, du ruisseau et des feuillages commençants). On dirait que c'est hors du monde, perdu, mais merveilleusement perdu, préservé ; une réserve. Simple, mais comme dit Plotin3 : « Comment parler de ce qui est absolument simple ? »

1. Le cognassier est l'arbre fruitier qui produit les coings.
2. L'yeuse est l'autre nom du chêne vert, variété de chêne méditerranéen de petite taille et à feuillage persistant.
3. Plotin est un philosophe grec du IIIe siècle.

 

Texte E - Casimir Prat (né en 1955), Le Figuier (1993).

 

Dans le jardin je reconnais ta voix de loin :
    première fleur du cerisier.
Et derrière ta voix, l'oubli, le printemps et la lune
   que tu as arrêtée dans ta chute
et l'ombre humiliée d'un oiseau ; je ne sais plus,
le temps me manque. J'ai oublié le vent, l'oiseau,
   le secret, l'importance des choses :
l'abeille dans la rose
comme la ligne d'horizon qu'un enfant a tracée à
   la craie sur le tableau du ciel...

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Ce corpus vante les charmes du jardin. Que représente ce lieu dans chacun des poèmes ?

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : L'argumentation directe et indirecte.
Corpus :
Texte 1 : Rabah Belamri, Mémoire en archipel, « Conte arabe »,1990.
Texte 2 : La Fontaine, Fables, I. 6 « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », 1668.
Texte 3 : La Fontaine, Fables, I. 10 « Le Loup et l'Agneau », 1668
Texte 4 : Diderot, Encyclopédie, article « Autorité politique » (extrait), 1751-1772.

 

Texte 1 : Rabah Belamri, Conte arabe, Mémoire en archipel, 1990.

   - Raconte-nous l'histoire de l'éléphant du roi, mère !
  - Mais vous la connaissez déjà.
  - Ça ne fait rien. Raconte encore.

  Et nous ne la laissions en paix que lorsqu'elle commençait à nous raconter l'histoire de l'éléphant du roi.
  Il y avait un roi qui possédait un gros éléphant. Il l'aimait beaucoup et le laissait libre de ses mouvements. L'éléphant allait partout : traversant les champs et les jardins, causant sur son passage des dégâts considérables. La population se taisait, n'osant protester auprès du souverain par peur de le contrarier. Or, un jour, Jeha, qui venait d'assister au saccage de son champ de blé, son bien unique, dit à ses compatriotes :
  - Mes frères, soyons courageux et allons voir le roi tous ensemble pour lui dire que son éléphant nous fait du mal. Il nous ruinera. Nous finirons par mourir de faim.
  - Mais lequel d'entre nous sera assez fou pour s'adresser au roi ? dirent les gens, craintifs.
  Jeha réfléchit un instant et déclara :
  - Puisque vous avez peur, je parlerai le premier. Je dirai : Sire, sauf ton1 respect, ton éléphant...et vous à l'unisson, vous poursuivrez : nous fait du mal. Ainsi, personne ne sera mis à l'avant. Et si nous devions encourir la colère du roi, nous la subirions tous.
  Quand le roi apparut sur son balcon et fit signe au peuple rassemblé à ses pieds de présenter ses doléances, Jeha prit la parole :
  - Sire, sauf ton respect, ton éléphant...
  Le peuple demeura muet, et la suite de la phrase ne vint pas.
  - Qu'a-t-il donc, mon éléphant ? s'enquit le roi, les yeux posés sur Jeha.
  Jeha ne perdit pas contenance.
  - Sire, sauf ton respect, ton éléphant... reprit-il en se retournant vers ses compagnons qui, tête basse, semblaient avoir perdu l'usage de la parole.
  - Parle donc Jeha ! Qu'as-tu à reprocher à mon éléphant ?
  Jeha se gratta la tête, embarrassé, soupira avec découragement.
  - Sire, sauf ton respect, ton éléphant...
  Il attendit un moment. Le peuple refusait de parler. Le peuple avait peur de son roi.
  - Alors Jeha veux-tu bien parler ! lança le roi avec impatience.
  - Oui, Sire ! dit Jeha d'une voix raffermie. Nous sommes venus te dire que ton éléphant nous fait le plus grand bien. Nous l'aimons et nous souhaitons avoir d'autres éléphants pour lui tenir compagnie, une dizaine, Sire. Ça égayera notre pays et nos existences. Et tes sujets, Sire, sont disposés à participer à leur achat.

1. Le vouvoiement n'existe pas dans les langues arabes.

 

Texte 2 : La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, I, 6, 1668.

La Génisse, la Chèvre et leur sœur la Brebis,
   Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
   Firent société1, dit-on, au temps jadis,
 Et mirent en commun le gain et le dommage.
 Dans les lacs2 de la Chèvre un Cerf se trouva pris.
   Vers ses associés aussitôt elle envoie3.
 Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
 Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »
   Puis en autant de parts le Cerf il dépeça,
 Prit pour lui la première en qualité de Sire :
   « Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
      C'est que je m'appelle Lion :
      A cela l'on n'a rien à dire.
 La seconde, par droit, me doit échoir4 encor :
 Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.
 Comme le plus vaillant, je prétends la troisième5.
 Si quelqu'une de vous touche à la quatrième
      Je l'étranglerai tout d'abord6. »

1 - Firent société : se réunirent.
2 - Lacs : les filets, c'est-à-dire le piège tendu par la Chèvre.
3 - Elle envoie : elle envoie des messagers.
4 -  Me doit échoir : doit me revenir.
5 - Comme le plus vaillant, je prétends la troisième : comme je suis le plus vaillant, je prétends avoir droit à la troisième part.
6 - Tout d'abord : immédiatement, tout de suite.

 

Texte 3 : La Fontaine, Fables, livre I, fable 10, 1668.

             Le Loup et l'Agneau

La Raison du plus fort est toujours la meilleure
Nous l'allons montrer tout à l'heure1.

     Un Agneau se désaltérait
  Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure
  Et que la faim en ces lieux attirait.
« Qui te rend si hardi2 de troubler mon breuvage ?
    Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité3.
Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté
   Ne se mette pas en colère ;
   Mais plutôt qu'Elle considère
   Que je me vas4 désaltérant
        Dans le courant
Plus de vingt pas5 au-dessous d'Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
  Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis6 l'an passé.
Comment l'aurais-je fait si7 je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau ; je tète encor ma mère.
Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens ;
   Car vous ne m'épargnez guère,
   Vous, vos bergers, et vos chiens.
  On me l'a dit : il faut que je me venge. »
   Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
   Sans autre forme de procès.

1 - Tout à l'heure : tout de suite.
2 - Si hardi : aussi hardi, aussi audacieux.
3 - Tu seras châtié pour ta témérité : tu seras puni pour ton audace.
4 - Vas : forme possible au XVIIème siècle pour « vais ».
5 - Pas : mesure de distance, un pas équivaut à une enjambée.
6 - Médire : dire du mal.
7 - Si : puisque.

 

Texte 4 : Diderot, Encyclopédie, Article « Autorité politique ».

  Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle : mais la puissance paternelle a ses bornes ; et dans l'état de nature elle finirait aussitôt que les enfants seraient en âge de se conduire. Toute autre autorité vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est emparé ; ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré1 l'autorité.
  La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation2 et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils secouent le joug3, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité la défait alors : c'est la loi du plus fort.

1 - Déférer : céder, donner.
2 - Usurpation : fait de s'approprier quelque chose (ici la puissance) sans en avoir le droit.
3 - Joug : image pour désigner ce qui entrave la liberté.

 

I- Vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1. Montrez en quoi les textes 1, 2 et 3 mettent en œuvre une série d'oppositions (personnages, lieux,...). (4 points)
2. Quel est le seul texte du corpus qui développe une argumentation directe ? Quels sont ses points communs et ses différences avec les trois autres textes ? (2 points)

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le « Conte arabe », extrait de Mémoire en archipel de Rabah Belamri, en vous aidant du parcours de lecture suivant :
      - vous montrerez en quoi ce texte a les caractéristiques d'un conte ;
      - vous dégagerez les critiques que formule indirectement ce conte.
  • Dissertation
     Essai, conte, fable sont autant de formes que peut prendre l'argumentation. Laquelle vous paraîtrait la plus appropriée si vous deviez écrire une argumentation et pourquoi ?
  • Invention
    En vous appuyant sur le texte 2 « La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion » de La Fontaine, imaginez sous forme de dialogue en vers ou en prose, les réponses de la Génisse, de la Chèvre et de la Brebis au Lion. Vous ne signerez pas votre texte.

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