LES SUJETS DE L’ EAF 2010 - suite

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A : Joachim du Bellay, " France, mère des arts ...", Les Regrets, sonnet IX, 1558.
Texte B : Alphonse de Lamartine, "L'automne", Méditations poétiques, 1820.
Texte C : Charles Baudelaire, "Un hémisphère dans une chevelure", Petits Poèmes en prose (posthume, 1869).
Texte D : Jules Supervielle, "Les chevaux du Temps", Les Amis inconnus, 1934.

 

Texte A : Joachim du Bellay, "France, mère des arts ...", Les Regrets, sonnet IX, 1558.

France, mère des arts, des armes et des lois,
Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle ;
Ores1, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle ?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine ;
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las ! Tes autres agneaux n'ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
Si ne suis-je2 pourtant le pire du troupeau.

1. Maintenant.
2. Et je ne suis pas...

 

Texte B : Alphonse de Lamartine, "L'automne", Méditations poétiques, 1820.

Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards.

Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;
J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.

Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
À ses regards voilés je trouve plus d’attraits ;
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.

Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
Je contemple ses biens dont je n’ai pas joui.

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau ;
L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !

Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel !

Peut-être l’avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu !
Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore
Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphyre ;
À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux :
Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire,
S’exhale comme un son triste et mélodieux.

 

Texte C : Charles Baudelaire, "Un hémisphère dans une chevelure", Petits Poèmes en prose (posthume,1869).

 XVII

UN HÉMISPHÈRE DANS UNE CHEVELURE

 Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l’eau d’une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air.
 Si tu pouvais savoir tout ce que je vois ! tout ce que je sens ! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! Mon âme voyage sur le parfum comme l’âme des autres hommes sur la musique.
 Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures ; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l’espace est plus bleu et plus profond, où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
 Dans l’océan de ta chevelure, j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur.
 Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d’un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
 Dans l’ardent foyer de ta chevelure, je respire l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre ; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l’infini de l’azur tropical ; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m’enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco.
 Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.

 

Texte D : Jules Supervielle, "Les chevaux du Temps", Les Amis inconnus, 1934.

Quand les chevaux du Temps s'arrêtent à ma porte
J'hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c'est de mon sang qu'ils étanchent leur soif
Ils tournent vers ma face un œil reconnaissant
Pendant que leurs longs traits m'emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu'une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu'il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu'un jour où viendrait l'attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment s'expriment les sentiments du poète dans les quatre textes du corpus ? (Ne pas excéder une vingtaine de lignes).

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre I, chapitre III, 1831.
Texte B : Emile Zola, Le Rêve, chapitre I, 1888.
Texte C : Blaise Cendrars, L'or, chapitre VI, 21, 1925.
Texte D : Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent, chapitre III, 2008.

 

Texte A : Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, Livre I, chapitre III, 1831.

 Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait.
 Si cette jeune fille était un être humain, ou une fée, ou un ange, c’est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique1, tout poète ironique qu’il était, ne put décider dans le premier moment tant il fut fasciné par cette éblouissante vision.
 Elle n’était pas grande mais elle le semblait tant sa fine taille s’élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet doré des Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était andalou car il était tout ensemble à l’étroit et à l’aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois qu’en tournoyant sa rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair. Autour d’elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes, et, en effet, tandis qu’elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d’or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, c’était une surnaturelle créature.
   En vérité, pensa Grégoire, c’est une salamandre2, c’est une nymphe3, c’est une déesse, c’est une bacchante4 du mont Ménaléen5 !
 En ce moment une des nattes de la chevelure de la « salamandre » se détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.
 –
Hé non, dit-il, c’est une bohémienne.
 Toute illusion avait disparu.

1. Philosophe partisan du doute systématique.
2. Batracien amphibie auquel on attribuait anciennement la faculté de vivre dans le feu. Selon les croyances du Moyen Age. cet animal symbolisait l'esprit du feu ; on pensait que la salamandre avait la faculté de vivre dans le feu. dont elle se nourrissait.
3. Divinité féminine d’apparence jeune et gracieuse, qui hante les fleuves, les sources, les bois, les montagnes et les prairies.
4. Prêtresse du culte de Bacchus.
5. Le mont Ménale est une montagne du Péloponnèse en Arcadie.

 

Texte B : Emile Zola, Le Rêve, chapitre I, 1888.

 [Le jour de Noël, une orpheline de neuf ans a trouvé refuge devant la porte d'une église à côté de laquelle se trouve la maison d'un couple d'artisans, les Hubert.]

  Sans pensées, l'enfant regardait toujours ce logis vénérable de maître artisan, proprement tenu, et elle lisait, clouée à gauche de la porte, une enseigne jaune, portant ces mots : Hubert chasublier1, en vieilles lettres noires, lorsque, de nouveau, le bruit d'un volet rabattu l'occupa. Cette fois, c'était le volet de la fenêtre carrée du rez-de-chaussée : un homme à son tour se penchait, le visage tourmenté, au nez en bec d'aigle, au front bossu, couronné de cheveux épais et blancs déjà, malgré ses quarante-cinq ans à peine ; et lui aussi s'oublia une minute à l'examiner, avec un pli douloureux de sa grande bouche tendre. Ensuite, elle le vit qui demeurait debout, derrière les petites vitres verdâtres. Il se tourna, il eut un geste, sa femme reparut, très belle. Tous les deux, côte à côte, ne bougeaient plus, ne la quittaient plus du regard, l'air profondément triste.
  Il y avait quatre cents ans que la lignée des Hubert, brodeurs de père en fils, habitait cette maison. Un maître chasublier l'avait fait construire sous Louis XI, un autre, réparer sous Louis XIV ; et l'Hubert actuel y brodait des chasubles, comme tous ceux de sa race. A vingt ans, il avait aimé une jeune fille de seize ans, Hubertine, d'une telle passion, que, sur le refus de la mère, veuve d'un magistrat, il l'avait enlevée, puis épousée. Elle était d'une beauté merveilleuse, ce fut tout leur roman, leur joie et leur malheur. Lorsque, huit mois plus tard, enceinte, elle vint au lit de mort de sa mère, celle-ci la déshérita et la maudit, si bien que l'enfant, né le même soir, mourut. Et, depuis, au cimetière, dans son cercueil, l'entêtée bourgeoise ne pardonnait toujours pas, car le ménage n'avait plus eu d'enfant, malgré son ardent désir. Après vingt-quatre années, ils pleuraient encore celui qu'ils avaient perdu, ils désespéraient maintenant de jamais fléchir la morte.
  Troublée de leurs regards, la petite s'était renfoncée derrière le pilier de sainte Agnès. Elle s'inquiétait aussi du réveil de la rue : les boutiques s'ouvraient, du monde commençait à sortir. Cette rue des Orfèvres, dont le bout vient buter contre la façade latérale de l'église, serait une vraie impasse, bouchée du côté de l'abside2 par la maison des Hubert, si la rue Soleil, un étroit couloir, ne la dégageait de l'autre côté, en filant le long du collatéral3, jusqu'à la grande façade, place du Cloître ; et il passa deux dévotes4, qui eurent un coup d'œil étonné sur cette petite mendiante, qu'elles ne connaissaient pas, à Beaumont5. La tombée lente et obstinée de la neige continuait, le froid semblait augmenter avec le jour blafard, on n'entendait qu'un lointain bruit de voix, dans la sourde épaisseur du grand linceul blanc qui couvrait la ville.
  Mais, sauvage, honteuse de son abandon comme dune faute, l'enfant se recula encore, lorsque, tout d'un coup, elle reconnut devant elle Hubertine, qui n'ayant pas de bonne, était sortie chercher son pain.
  Petite, que fais-tu là ? qui es-tu ?
  Et elle ne répondit point, elle se cachait le visage. Cependant elle ne sentait plus ses membres, son être s'évanouissait, comme si son cœur, devenu de glace, se fût arrêté. Quand la bonne dame eut tourné le dos, avec un geste de pitié discrète, elle s'affaissa sur les genoux, à bout de forces, glissa ainsi qu'une chiffe6 dans la neige, dont les flocons, silencieusement, l'ensevelirent. Et la dame, qui revenait avec son pain tout chaud, l'apercevant ainsi par terre, de nouveau s'approcha.
    Voyons, petite, tu ne peux rester sous cette porte.
  Alors, Hubert, qui était sorti à son tour, debout au seuil de la maison, la débarrassa du pain, en disant :
  Prends-la donc, apporte-la !
  Hubertine, sans ajouter rien, la prit dans ses bras solides. Et l'enfant ne se reculait plus, emportée comme une chose, les dents serrées, les yeux fermés, toute froide, d'une légèreté de petit oiseau tombé de son nid.

1. chasublier : tailleur de chasubles (vêtements de prêtres).
2. abside : partie d'église qui se trouve derrière le chœur.
3. collatéral bas-côté de la nef d'une église.
4. dévote personne très pieuse.
5. Beaumont . ville dans laquelle Zola situe son roman.
6. chiffe : chiffon.

 

Texte C : Blaise Cendrars, L'or, chapitre VI, 21, 1925.

 [En 1839, Suter, un aventurier sans scrupules, arrive dans une vallée californienne sauvage avec le projet d'y édifier un ranch.]

  Six semaines plus tard, la vallée offre un spectacle hallucinant. Le feu est passé là, le feu qui a couvé sous la fumée acre et basse des fougères et des arbrisseaux. Puis le feu a jailli comme une torche, haute, droite, implacable, d'un seul coup. De tous les côtés se dressent maintenant des moignons fumants, l'écorce tordue, les branches éclatées. Les grands solitaires sont encore debout, fendus, roussis par la flamme.
  Et l'on travaille.
  Les bœufs vont et viennent. Les mulets sont à la charrue. Les semences volent. On n'a même pas le temps d'arracher les souches noircies et les sillons les contournent. Les bêtes à cornes pataugent déjà dans les prairies marécageuses, les moutons sont sur les collines, les chevaux paissent dans un enclos entouré d'épines.
  Au confluent des deux rivières on élève des terrassements et le ranch s'édifie. Des arbres à peine équarris1, des planches de six pouces d'épaisseur entrent dans sa construction. Tout est solide, grand, vaste, conçu pour l'avenir. Les bâtiments s'alignent, granges, magasins, réserves. Les ateliers sont au bord de l'eau ; le village canaque2 dans une ravine3.
Suter s'occupe de tout, dirige tout, surveille l'exécution des travaux jusque dans leurs moindres détails, il est sur tous les chantiers à la fois et n'hésite pas à donner personnellement un coup de main quand un homme fait défaut dans telle ou telle équipe. Des ponts sont jetés, des pistes tracées, des marais desséchés, des étangs creusés, un puits, des abreuvoirs, des canalisations d'eau. Une première palissade protège déjà la ferme ; un fortin est prévu. Des émissaires4 parcourent les villages indiens, et 250 anciens protégés des Missions5 sont occupés dans les différents travaux avec leurs femmes et leurs enfants. Tous les trois mois arrivent de nouveaux convois de Canaques et les terres cultivées s'étendent à perte de vue.
  Une trentaine de Blancs établis dans le pays sont venus se mettre à son service. Ce sont des Mormons6. Suter les paie trois piastres7 par jour.
  Et la prospérité ne tarde pas.
   4 000 bœufs, 1 200 vaches, 1 500 chevaux et mulets, 12 000 moutons s'égaillent autour de la Nouvelle-Helvétie8, à quelques journées de marche à la ronde. Les moissons rapportent du 530 % et les greniers sont pleins à crever.
  Dès la fin de la deuxième année, Suter achète aux Russes qui se retirent les belles fermes sur la côte, près de Fort Bodega. Il les paie 40 000 dollars comptant. Il se propose d'y faire de l'élevage en grand et, particulièrement, d'y améliorer la race bovine.

1. équarrir. tailler à angles droits.
2. canaque : adjectif formé à partir du nom Canaque désignant les habitants de Nouvelle-Calédonie (iI s'agit ici d'hommes qui ont été déportés comme esclaves).
3. ravine : petit ravin.
4. émissaire : personne chargée d'une mission auprès d'une autre.
5. Missions : établissements religieux destinés à répandre la foi chrétienne parmi les populations indigènes, ici les Indiens d'Amérique.
6. Mormons : membres d'une secte religieuse américaine.
7. piastre : unité de monnaie. La somme totale est dérisoire.
8. Nouvelle-Helvétie : nom du ranch de Suter.

 

Texte D : Véronique Ovaldé, Et mon cœur transparent, chapitre III, 2008.

[Lancelot corrige des textes avant leur publication et ce jour-là, il se rend chez son éditeur pour lui remettre son travail.]

  Il sortit dans la neige de pétales de cerisier (qui parsemaient le sol de minuscules pastilles blanches), et le temps était si délicieux qu'il décida d'aller à pied jusqu'à la maison d'édition. Il en aurait peut-être pour une heure mais de toute façon il ne voyait pas bien ce qu'il allait pouvoir faire de tout ce temps vacant qui lui restait avant sa prochaine correction, si ce n'est le remplir en regardant les chats sauter de branche en branche, en lisant un roman policier (quelque chose de classique, un Agatha Christie sans doute) et en buvant du thé vert. Lancelot ne cultivait aucune vie sociale parce que celle-ci lui aurait donné l'impression de disperser son attention, il lui aurait semblé semer de petits cailloux de sollicitude1, d'amitié et de temps disponible, ce qui ne lui paraissait ni honnête ni souhaitable. Lancelot entretenait une agréable solitude - comme d'autres s'adonnent à un sport ou prennent soin de leur bonsaï2 - simplement ponctuée par les leçons de choses de son épouse3.
  Il marcha un moment et passa devant la boutique d'un fleuriste dont l'enseigne en anglaises4 aux arabesques outrées calligraphiait un : II était une rose... (les points de suspension faisaient partie du nom de la boutique). Il s'arrêta pour considérer les bouquets tout prêts qui patientaient dans leur sachet transparent rempli d'eau. La commerçante bondit de son échoppe, Lancelot lui adressa alors un signe de dénégation, il reprit sa route d'un pas mesuré, mais fut stoppé tout net dans son cheminement par une chose tombée du ciel et atterrissant sur sa tête, une chose qui devait faire, mettons, vingt-cinq centimètres sur dix de hauteur, d'une texture très douce qui suggéra à Lancelot le velours d'une tenture ou bien alors ce qui s'appelle communément de la peau retournée, ce qui n'a jamais rien évoqué à Lancelot parce qu'il a l'impression qu'on lui parie de l'intérieur de la peau, et comment croire que l'intérieur de la peau soit aussi doux que du velours. Donc Lancelot reçut sur la tête un objet d'un format moyen et d'une texture douce muni d'un talon de dix centimètres entièrement recouvert de métal.
  Le talon lui entailla légèrement le crâne.
  Lancelot émit une exclamation de surprise et de douleur, il voulut lever le nez mais eut un bref étourdissement, une sorte d'éclair dans le coin de son œil gauche, qui lui fit préférer se pencher pour ramasser l'objet (une chaussure de femme très élégante taille 37) qui avait valdingué dans le caniveau. Il se dit en l'examinant attentivement. C'est un objet parfait. Et au moment où il se disait cela, il entendit un cri au-dessus de lui.
  Il leva la tête en espérant apercevoir la personne qui portait ordinairement cette chaussure et que la personne, il se surprit à cet espoir, serait à l'aune5 de la perfection de l'objet.
  Il ne vit rien d'autre qu'une fenêtre ouverte au deuxième étage de l'immeuble. et à moins que la chaussure n'ait dégringolé directement du ciel, ce qui était somme toute une hypothèse trop audacieuse, il y avait de fortes chances qu'elle fût passée par cette fenêtre.

1. sollicitude : attention portée à autrui.
2. bonsaï : arbre nain.
3. son épouse : sa femme est institutrice.
4. en anglaises : en caractères cursifs penchés à droite.
5. à l'aune de : à la mesure de.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Ces extraits figurent tous dans des débuts de roman. En quoi sont-ils particulièrement efficaces pour lancer la fiction romanesque ? Vous vous appuierez sur quelques éléments des textes A, B, C et D qui vous paraissent essentiels. Votre réponse n'excédera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843.
Texte B : Emile Zola, L'Œuvre, 1886.
Texte C : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, 1950.
Texte D : Isabelle Jarry, Le Jardin Yamata, 1999.

 

Texte A : Honoré de Balzac, Illusions perdues, « Un grand homme de province à Paris », 1843.

[Lucien de Rubempré. un jeune poète, a quitté Angoulême, sa ville natale, pour tenter sa chance à Paris. Il y rencontre un journaliste, Etienne Lousteau, qui lui fait découvrir la vie nocturne parisienne. Dans cet extrait, ils sont au « Panorama Dramatique », une salle de spectacle de médiocre qualité.]

  Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors et à parlementer avec les ouvreuses1.
   Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra dans sa loge. D'ailleurs je vous présenterai à l'héroïne de la soirée, à Florine.
 Sur un signe de Lousteau, le portier de l'Orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète de province aborda la coulisse, où l'attendait le spectacle le plus étrange. L'étroitesse des portants2, la hauteur du théâtre, les échelles à quinquets3, les décorations si horribles vues de près, les acteurs plâtrés4, leurs costumes si bizarres et faits d'étoffes si grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses5 assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement fut sans bornes. On achevait un bon gros mélodrame6 intitulé Bertram, pièce imitée d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infiniment Nodier, lord Byron et Walter Scott7, mais qui n'obtint aucun succès à Paris.
   Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une chaumière, dit Etienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon bijou ? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en écoutant les acteurs.
   Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es d'autant plus gentil que Florine entrait ici.
   Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. Précipite-toi haut la patte ! dis-moi bien : Arrête, malheureux ! car il y a deux mille francs de recette.
 Lucien stupéfait vit l'actrice se composant en s'écriant : Arrête, malheureux ! de manière à le glacer d'effroi. Ce n'était plus la même femme.
   Voilà donc le théâtre, dit-il à Lousteau.
   C'est comme la boutique de la Galerie de Bois8 et comme un journal pour la littérature, une vraie cuisine9, lui répondit son nouvel ami.

1. ouvreuses : femmes dont le rôle est de placer les spectateurs dans une salle de spectacle.
2. portants : montants qui soutiennent un élément du décor, un appareil d'éclairage au théâtre.
3. échelles à quinquets : échelles munies de lampes formant des rampes d'éclairage.
4. acteurs plâtrés : acteurs dont le visage est excessivement maquillé.
5. comparses : acteurs qui remplissent un rôle muet, personnages dont le rôle est insignifiant.
6. mélodrame : œuvre dramatique accompagnée de musique.
7. Maturin (1782-1824) : romancier irlandais ; Nodier (1780-1844) : écrivain français ; Lord Byron (1788-1824) : artiste, écrivain, poète anglais ; Walter Scott (1771-1832) : poète et écrivain écossais.
8. la Galerie de Bois : est dépeinte ensuite par Balzac comme « un bazar ignoble » ; « la boutique » est une librairie à côté d'autres commerces plus ou moins recommandables.
9. une vraie cuisine : un mélange de genres invraisemblable.

 

Texte B : Emile Zola, L'Œuvre, 1886.

[Claude Lantier est un peintre sans succès qui cherche à imposer une nouvelle forme d'art pictural. Il évolue dans le milieu des artistes parisiens, qui tous connaissent des fortunes diverses. Il rencontre Christine avec qui il s'installe à la campagne pour un bonheur de courte durée Elle lui donne un fils, Jacques, et le couple retrouve Paris.]

  Après le refus de son troisième tableau, l'été fut si miraculeux, cette année-là, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage, des journées limpides sur l'activité géante de Paris. Il s'était remis à courir la ville, avec la volonté de chercher un coup, comme il disait : quelque chose d'énorme, de décisif, il ne savait pas au juste. Et, jusqu'à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n'était pas encore ça. Il vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute de mettre la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste cachait des superstitions de femme nerveuse, il croyait à des influences compliquées et secrètes : tout allait dépendre de l'horizon choisi, néfaste ou heureux.
  Une après-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire, quand ils sortaient ensemble. C'était une envie soudaine de promenade, un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois, derrière lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, restèrent un quart d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet1, à regarder en face, de l'autre côté de la Seine, le vieil hôtel du Martoy, où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent leur ancienne course, faite tant de fois ; ils filèrent le long des quais, sous les platanes, voyant à chaque pas se lever le passé ; et tout se déroulait, les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin de l'eau, la Cité2 dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée de soleil, terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l'astre à son déclin les suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'écornant3 derrière la coupole de l'Institut : un coucher éblouissant, tel qu'ils n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre4, dont toutes les mailles lâchaient des flots d'or. Mais, de ce passé qui s'évoquait, rien ne venait qu'une mélancolie invincible, la sensation de l'éternelle fuite, l'impossibilité de remonter et de revivre. Ces antiques pierres demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le charme du premier désir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils s'appartenaient, ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme enveloppés dans la vie énorme de Paris.

1. parapet : balustrade, rambarde à hauteur de poitrine qui borde les ponts.
2. la Cité : île de la Cité, sur laquelle est implantée la cathédrale Notre-Dame.
3. s'écornant : ici, diminuant.
4. le treillis de pourpre : les nuages se présentent de façon enchevêtrée, comme un maillage qui se défait en jouant avec la lumière du couchant.

 

Texte C : Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, 1950.

 [Dans Un barrage contre le Pacifique, roman inspiré de son enfance, Marguerite Duras raconte l'histoire d'une famille. Une mère, son fils (Joseph) et sa fille (Suzanne), colons en Indochine française, sont confrontés à la misère ; en cause, les terres impropres à la culture qui leur ont été attribuées par l'administration française L'extrait qui suit ouvre la seconde partie de l'œuvre. Il s'agit de montrer la grande ville coloniale, ses rues, son quartier blanc, ses trafics, ses lieux de loisirs.]

  Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années-là, d'une impeccable propreté. Il n'y avait pas que les villes. Les blancs aussi étaient très propres. Dès qu'ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants, et à s'habiller de l'uniforme colonial, du costume blanc, couleur d'immunité1 et d'innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d'autant, la différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses1 des fleuves et des rivières. Le blanc est en effet extrêmement salissant.
  Aussi les blancs se découvraient-ils du jour au lendemain plus blancs que jamais, baignés, neufs, siestant à l'ombre de leurs villas, grands fauves à la robe fragile.
  Dans le haut quartier n'habitaient que les blancs qui avaient fait fortune. Pour marquer la mesure surhumaine de la démarche blanche, les rues et les trottoirs du haut du quartier étaient immenses. Un espace orgiaque3, inutile était offert aux pas négligents des puissants au repos. Et dans les avenues glissaient leurs autos caoutchoutées4, suspendues, dans un demi-silence impressionnant.
  Tout cela était asphalté5, large, bordé de trottoirs plantés d'arbres rares et séparés en deux par des gazons et des parterres de fleurs le long desquels stationnaient les files rutilantes des taxis torpédos6. Arrosées plusieurs fois par jour, vertes, fleuries, ces rues étaient aussi bien entretenues que les allées d'un immense jardin zoologique où les espèces rares des blancs veillaient sur elles-mêmes. Le centre du haut quartier était leur vrai sanctuaire. C'était au centre seulement qu'à l'ombre des tamariniers7 s'étalaient les immenses terrasses de leurs cafés. Là, le soir, ils se retrouvaient entre eux. Seuls les garçons de café étaient encore indigènes, mais déguisés en blancs, ils avaient été mis dans des smokings, de même qu'auprès d'eux les palmiers des terrasses étaient en pots. Jusque tard dans la nuit, installés dans des fauteuils en rotin derrière les palmiers et les garçons en pots et en smokings8, on pouvait voir les blancs, suçant pernod9, whisky-soda, ou martel-perrier10, se faire, en harmonie avec le reste, un foie bien colonial.

1. immunité : privilège dont bénéficient les diplomates étrangers, leur famille, le personnel étranger des ambassades et certains membres d'organismes internationaux, les soustrayant à la législation du pays où ils résident.
2. limoneuses : boueuses.
3. orgiaque : l'adjectif est à prendre ici dans le sens de « excessif ».
4. caoutchoutées : garnies de caoutchouc. On fait ici référence aux pneus des voitures qui leur permettent de se déplacer silencieusement et confortablement.
5. asphalté : recouvert de bitume.
6. torpédos : automobiles anciennes décapotables.
7. tamariniers : grands arbres pouvant atteindre vingt mètres de hauteur, poussant dans les régions tropicales.
8. « les palmiers et les garçons en pots et en smokings » : la phrase précédente éclaire le sens. Les indigènes ont été « déguisés » et « mis dans des smokings » comme les palmiers avaient « été mis en pots ».
9. pernod : boisson alcoolisée à base d'anis.
10. martel-perrier : cocktail à base de cognac et d'eau minérale gazeuse.

 

Texte D : Isabelle Jarry, Le Jardin Yamata, 1999.

[Agathe, la narratrice, va au Japon pour tenter d'éclaircir le mystère de ses origines familiales. Dans les années 1930-1940, son grand-père a vécu à Kyoto et aurait participé à la création d'un jardin japonais, le jardin Yamata.]

  J'arrivai à la ville en milieu de matinée. La journée était si radieuse que l'air même paraissait s'être allégé, je respirai à fond et cela me faisait à chaque inspiration l'effet d'une légère ivresse. La dame de la billetterie refusa d'un geste mes pièces de cent yens et me fit signe d'entrer. Elle continuait de parler comme si je la comprenais, je ne saisis dans ses paroles que le nom de Miyazawa, j'entrai dans le jardin et le cherchai des yeux. La vive clarté du jour donnait à l'ensemble du jardin une beauté particulière, un relief que seules soulignent les lumières de demi-saison, quand quelque changement se prépare et que brusquement entrent en résonance les qualités concentrées de ces périodes de l'année où le climat bascule.
  Je parcourais une fois encore l'allée que j'avais suivie des dizaines de fois déjà, et la vision que j'avais de ce que je connaissais pourtant si bien se trouvait comme renouvelée, rehaussée par l'éclat flatteur du soleil printanier. Je clignais des yeux devant l'étang aux facettes brillantes, sous la surface glissaient les carpes aux couleurs mélangées, orange, jaune d'or, noir mat, blanc nacré, bleu ardoise, jaune pâle vermillon. Leurs corps fuselés se croisaient dans l'eau, parfois un dos rouge affleurait, frôlant un flanc d'un blanc rosé, les couleurs de pigmentation se brouillaient dans le miroitement de l'onde et l'on finissait par oublier les poissons, pour ne plus distinguer qu'un ballet de couleurs furtives, langues de pinceaux agités par quelque main invisible. Je fis le tour complet du jardin et ce n'est qu'en revenant vers la maison que je vis le jardinier, assis sur les tatamis1 de la grande pièce, face au paysage qu'il contemplait, les yeux perdus vers les hauteurs des collines.
  Je m'approchai en silence, ôtai mes chaussures sur la pierre plate du seuil et m'assis sur le bord de la galerie. Alors seulement je remarquai que le vieil homme ne portait pas ses vêtements de travail. Je ne distinguais pas bien le bas du corps - il était agenouillé sur ses talons -, mais en haut il portait une veste de kimono d'un ocre foncé, dont le grain de tissu laissait apparaître une trame plus sombre. Sous l'encolure de sa veste, la bordure de son kimono de dessous dépassait, d'un bleu soutenu à fines rayures noires. Il me fit signe de le rejoindre sur le tatami et je vins m'asseoir à côté de lui.
   En ce moment, dit-il, c'est à cette place qu'on a la plus belle vue du jardin.
  C'était sans doute celle qui offrait le rapport le plus harmonieux entre le jardin lui-même et l'arrière-plan. La forêt était alors constellée d'érables dont les jeunes feuilles venaient émailler le vert profond des camphriers2 de leurs pousses vert tendre. Ce fond contrasté faisait ressortir l'agencement parfait du jardin. De cette place, on aurait pu croire que l'eau qui alimentait la cascade venait du sous-bois voisin, partie plus en amont encore d'une source de montagne. L'œil se perdait et à sa suite entraînait l'esprit qui se prenait à divaguer par-delà l'infinité. On ne pensait plus, on abandonnait tout raisonnement pour se laisser aller à la sensation pure.

1. tatamis : tapis de sol.
2. camphriers : arbustes d'Extrême Orient (lauriers du Japon).

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Les textes du corpus, à travers la description des lieux, mettent-ils en lumière la même vision du monde ? Votre réponse n'excédera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures.
Textes : 
Texte A : Jean Racine, Andromaque, 1667. Acte III, scène 8, vers 993-1026.
Texte B : Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935. Acte I scène 3.
Texte C : Marcel Aymé, Uranus, 1948.
Annexe : Homère, Iliade, livre VI (extraits, traduction de Paul Mazon).

 

Texte A : Jean Racine, Andromaque, 1667. Acte III, scène 8, vers 993-1026.

[Pendant la guerre de Troie, qui opposait les Grecs et les Troyens, la princesse troyenne Andromaque a perdu son mari, Hector. Aujourd'hui captive, tout comme son fils Astyanax, du Grec Pyrrhus et aimée de celui-ci, elle doit répondre à sa demande en mariage. Pyrrhus exerce un chantage : il ne sauvera la vie d'Astyanax que si elle devient son épouse.]

           ANDROMAQUE, CEPHISE

               ANDROMAQUE
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise1, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants ;
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l'époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis.

                   CEPHISE
Eh bien, allons donc voir expirer votre fils :
On n'attend plus que vous... Vous frémissez, Madame ?

               ANDROMAQUE
Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ? Céphise, j'irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector ?
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage ?
Hélas ! je m'en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas2,
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J'ignore quel succès3 le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi.
Si d'un heureux hymen4 la mémoire t'est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père ».

1. Céphise est la confidente d 'Andromaque.
2. trépas : mort.
3. succès : issue.
4. hymen : union, mariage

 

Texte B : Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, 1935. Acte I scène 3.

[La scène a lieu avant la guerre de Troie. Hector, las de combattre malgré sa dernière victoire, retrouve sa femme et lui promet une vie paisible pour elle et pour l'enfant qu'elle porte.]

                                    ANDROMAQUE, HECTOR
Il l’a prise dans ses bras, l’a amenée au banc de pierre, s’est assis près d’elle. Court silence.

HECTOR Ce sera un fils, une fille ?
ANDROMAQUE Qu’as-tu voulu créer en l’appelant ?
HECTOR Mille garçons... Mille filles...
ANDROMAQUE Pourquoi ? Tu croyais étreindre mille femmes ?... Tu vas être déçu. Ce sera un fils, un seul fils.
HECTOR Il y a toutes les chances pour qu’il en soit un... Après les guerres, il naît plus de garçons que de filles.
ANDROMAQUE Et avant les guerres ?
HECTOR Laissons les guerres, et laissons la guerre... Elle vient de finir. Elle t’a pris un père, un frère, mais ramené un mari.
ANDROMAQUE Elle est trop bonne. Elle se rattrapera.
HECTOR Calme-toi. Nous ne lui laisserons plus l’occasion. Tout à l’heure, en te quittant, je vais solennellement, sur la place, fermer les portes de la guerre. Elles ne s’ouvriront plus.
ANDROMAQUE Ferme-les. Mais elles s’ouvriront.
HECTOR Tu peux même nous dire le jour !
ANDROMAQUE Le jour où les blés seront dorés et pesants, la vigne surchargée, les demeures pleines de couples.
HECTOR Et la paix à son comble, sans doute ?
ANDROMAQUE Oui. Et mon fils robuste et éclatant.
Hector l’embrasse.
HECTOR Ton fils peut être lâche. C’est une sauvegarde.
ANDROMAQUE Il ne sera pas lâche. Mais je lui aurai coupé l’index de la main droite.
HECTOR Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index... Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes... Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons...
ANDROMAQUE Je le tuerai plutôt.
HECTOR Voilà la vraie solution maternelle des guerres.
ANDROMAQUE Ne ris pas. Je peux encore le tuer avant sa naissance.
HECTOR Tu ne veux pas le voir une minute, juste une minute ? Après, tu réfléchiras... Voir ton fils ?
ANDROMAQUE Le tien seul m’intéresse. C’est parce qu’il est de toi, c’est parce qu’il est toi que j’ai peur. Tu ne peux t’imaginer combien il te ressemble. Dans ce néant où il est encore, il a déjà apporté tout ce que tu as mis dans notre vie courante. Il y a tes tendresses; tes silences. Si tu aimes la guerre, il l’aimera... Aimes-tu la guerre ?
HECTOR Pourquoi cette question ?
ANDROMAQUE Avoue que certains jours tu l’aimes.
HECTOR Si l’on aime ce qui vous délivre de l’espoir, du bonheur, des êtres les plus chers...
ANDROMAQUE Tu ne crois pas si bien dire... On l’aime.
HECTOR Si l’on se laisse séduire par cette délégation que les dieux vous donnent à l’instant du combat...
ANDROMAQUE Ah ? Tu te sens un dieu, à l’instant du combat ?
HECTOR Très souvent moins qu’un homme... Mais parfois, à certains matins, on se relève du sol allégé, étonné, mué. Le corps, les armes ont un autre poids, sont d’un autre alliage. On est invulnérable.

 

Texte C : Marcel Aymé, Uranus, 1948.

 [Léopold Lajeunesse accueille dans son bistrot une classe de troisième d'un collège détruit par des bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale. À force d'entendre les élèves ânonner les vers de Racine, il s'est pris de passion pour l'héroïne, Andromaque.]

 Tout en marchant, Léopold se laissa distraire de sa colère par le souvenir d'Andromaque. Ces gens qui tournaient autour de la veuve d'Hector, ce n'était pas du monde bien intéressant non plus. Des rancuniers qui ne pensaient qu'à leurs histoires de coucheries. Comme disait la veuve : « Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse ? » Quand on a affaire à une femme si bien, songeait-il on ne va pas penser à la bagatelle. Lui, Léopold, il aurait eu honte, surtout que les femmes, quand on a un peu d'argent de côté, ce n'est pas ce qui manque. Il se plut à imaginer une évasion dont il était le héros désintéressé.
  Arrivant un soir au palais de Pyrrhus, ll achetait la complicité du portier et, la nuit venue, s'introduisait dans la chambre d'Andromaque. La veuve était justement dans les larmes, à cause de Pyrrhus qui lui avait encore cassé les pieds pour le mariage. Léopold  l'assurait de son dévouement respectueux, promettant qu'elle serait bientôt libre sans qu'il lui en coûte seulement un sou et finissant par lui dire : « Passez-moi Astyanax, on va filer en douce. » Ces paroles, il les répéta plusieurs fois et y prit un plaisir étrange, un peu troublant, « Passez-moi Astyanax, on va filer en douce. » II lui semblait voir poindre comme une lueur à l'horizon de sa pensée. Soudain, il s'arrêta au milieu de la rue, son cœur se mit à battre avec violence, et il récita lentement :
   Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.
  Incontestablement, c'était un vers, un vrai vers de douze pieds. Et quelle cadence. Quel majestueux balancement «Passez-moi Astyanax...» Léopold ébloui, ne se lassait pas de répéter son alexandrin et s'enivrait de sa musique. Cependant, la rue n'avait pas changé d'aspect. Le soleil continuait à briller, les ménagères vaquaient à leur marché et la vie suivait son cours habituel comme s'il ne s'était rien passé. Léopold prenait conscience de la solitude de l'esprit en face de l'agitation mondaine, mais au lieu de s'en attrister, il se sentait fier et joyeux.

 

Annexe : Homère, Iliade, livre VI (extraits).

   Hector sourit, regardant son fils en silence. Mais Andromaque près de lui s'arrête, pleurante ; elle lui prend la main, elle lui parle, en rappelant de tous ses noms :
  « Pauvre fou ! ta fougue te perdra. Et n'as-tu pas pitié non plus de ton fils si petit, ni de moi, misérable, qui de toi bientôt serai veuve ? Car les Achéens bientôt te tueront, en se jetant tous ensemble sur toi ; et pour moi, alors, si je ne t'ai plus, mieux vaut descendre sous la terre. Non plus pour moi de réconfort, si tu accomplis ton destin1, plus rien que souffrances ! Je n'ai déjà plus de père ni de digne mère. [... ] Hector, tu es pour moi tout ensemble, un père, une digne mère ; pour moi tu es un frère autant qu'un jeune époux. Allons ! cette fois, aie pitié ; demeure ici sur le rempart ; non, ne fais ni de ton fils un orphelin ni de ta femme une veuve. [... ]
  Le grand Hector au casque étincelant, à son tour, lui répond :
  « Tout cela autant que toi, j'y songe. Mais aussi j'ai terriblement honte, en face des Troyens comme des Troyennes aux robes traînantes, à l'idée de demeurer, comme un lâche, loin de la bataille. Et mon cœur non plus ne m'y pousse pas : j'ai appris à être brave en tout temps et à combattre aux premiers rangs des Troyens, pour gagner une immense gloire à mon père et à moi-même. Sans doute, je le sais en mon âme et mon cœur : un jour viendra où elle périra, la sainte Ilion2, et Priam3, et le peuple de Priam à la bonne pique. Mais j'ai moins de souci de la douleur qui attend les Troyens, ou Hécube4 même, ou sire Priam, ou ceux de mes frères qui, nombreux et braves, pourront tomber dans la poussière sous les coups de nos ennemis, que de la tienne, alors qu'un Achéen à la cotte de bronze t'emmènera pleurante, t'enlevant le jour de la liberté5. Peut-être alors, en Argos, tisseras-tu la toile pour une autre ; peut-être porteras-tu l'eau de la source Messéis ou de l'Hypérée6, subissant mille contraintes, parce qu'un destin brutal pèsera sur toi. Et un jour on dira, en te voyant pleurer : « C'est la femme d'Hector, Hector, le premier au combat parmi les Troyens dompteurs de cavales7, quand on se battait autour d'Ilion. » Voila ce qu'on dira, et, pour toi, ce sera une douleur nouvelle, d'avoir perdu l'homme entre tous capable d'éloigner de toi le jour de l'esclavage. Ah ! que je meure donc, que la terre sur moi répandue me recouvre tout entier, avant d'entendre tes cris, de te voir traînée en servage ! »
  Ainsi dit l'illustre Hector, et il tend les bras à son fils. [... ] II prend son fils, et le baise, et le berce en ses bras, et dit, en priant Zeus et les autres dieux :
  « Zeus ! et vous tous, dieux ! permettez que mon fils, comme moi, se distingue entre les Troyens, qu'il montre une force égale à la mienne, et qu'il règne, souverain, à llion ! Et qu'un jour l'on dise de lui : « Il est encore plus vaillant que son père », quand il rentrera du combat ! Qu'il en rapporte les dépouilles sanglantes d'un ennemi tué, et que sa mère en ait le cœur en joie ! »

1. « si tu accomplis ton destin » : si tu meurs.
2. Ilion : Troie.
3. Priam : père d'Hector et roi de Troie.
4. Hécube : mère d'Hector.
5. « t'enlevant le jour de la liberté » : t'enlevant la liberté (en cas de défaite de Troie, les vainqueurs emmèneraient Andromaque chez eux et feraient d'elle une esclave.)
6. Argos, Messéis, Hypérée : lieux situés en Grèce.
7. Cavales : chevaux.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quelles variations autour de la figure d'Andromaque les textes A, B et C de ce corpus proposent-ils ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : François Mauriac, Le Baiser au lépreux (1922).
Texte B : Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein (1964).
Texte C : Olivier Adam, Falaises (2005).

 

Texte A : François Mauriac, Le Baiser au lépreux (1922).

 [Il s'agit du début du roman. Le décor est celui d'un petit village des Landes écrasé par la chaleur estivale. Jean Péloueyre souffre de sa laideur, qui l'isole des autres et dont il est douloureusement complexé, jusqu'à l'obsession torturante.]

 Jean Péloueyre, étendu sur son lit, ouvrit les yeux. Les cigales autour de la maison crépitaient. Comme un liquide métal, la lumière coulait à travers les persiennes. Jean Péloueyre, la bouche amère, se leva. Il était si petit que la glace du trumeau1 refléta sa pauvre mine, ses joues creuses, un nez long, au bout pointu, rouge et comme usé, pareil à ces sucres d'orge qu'amincissent, en les suçant, de patients petits garçons. Les cheveux ras s'avançaient en angle aigu sur son front déjà ridé : une grimace découvrit ses gencives, des dents mauvaises. Bien que jamais il ne se fût tant haï, il s'adressa à lui-même de pitoyables paroles : « Sors, promène-toi, pauvre Jean Péloueyre ! » et il caressait de la main une mâchoire mal rasée. Mais comment sortir sans éveiller son père ? Entre une heure et quatre heures, M. Jérôme Péloueyre exigeait un silence solennel : ce temps sacré de son repos l'aidait à ne pas mourir de nocturnes insomnies. Sa sieste engourdissait la maison : pas une porte ne devait se fermer ni s'ouvrir, pas une parole ni un éternuement troubler le prodigieux silence à quoi, après dix ans de supplications et de plaintes, il avait dressé Jean, les domestiques, les passants eux-mêmes accoutumés, sous ses fenêtres, à baisser la voix. Les carrioles évitaient, par un détour, de rouler devant sa porte. En dépit de cette complicité autour de son sommeil, à peine éveillé, M, Jérôme en accusait un choc d'assiettes, un aboi, une toux. Etait-il persuadé qu'un absolu silence lui eût assuré un repos sans fin relié à la mort comme à l'Océan un fleuve ? Toujours mal réveillé et grelottant même durant la canicule, il s'asseyait avec un livre près du feu de la cuisine. Son crâne chauve reflétait la flamme. Cadette vaquait à ses sauces sans prêter au maître plus d'attention qu'aux jambons des solives2. Lui, au contraire, observait la vieille paysanne, admirant que, née sous Louis-Philippe, des révolutions, des guerres, de tant d'histoire, elle n'eût rien connu, hors le cochon qu'elle nourrissait et dont la mort, à chaque Noël, humectait de chiches3 larmes ses yeux chassieux4.
  En dépit de la sieste paternelle, la fournaise extérieure attira Jean Péloueyre; d'abord elle l'assurait d'une solitude : au long de la mince ligne d'ombre des maisons, il glisserait sans qu'aucun rire fusât des seuils où les filles cousent. Sa fuite misérable suscitait la moquerie des femmes ; mais elles dorment encore environ la deuxième heure après midi, suantes et geignantes à cause des mouches. Il ouvrit, sans qu'elle grinçât, la porte huilée, traversa le vestibule où les placards déversent leur odeur de confitures et de moisissure, la cuisine ses relents de graisse. Ses espadrilles, on eût dit qu'elles ajoutaient au silence. Il décrocha sous une tête de sanglier son calibre connu de toutes les pies5 du canton : Jean Péloueyre était un ennemi juré des pies.

1. trumeau : miroir encadré et surmonté d'un panneau décoratif
2. solives : poutres.
3. chiche: peu abondant.
4. chassieux : humide d'une matière gluante.
5. pie : oiseau voleur, à plumage noir et blanc.

 

Texte B : Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V. Stein (1964).

 [Nous sommes ici à l'ouverture du roman.]

  Lol V. Stein est née ici, à S.Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. Son père était professeur à l'Université. Elle a un frère plus âgé qu'elle de neuf ans - je ne l'ai jamais vu - on dit qu'il vit à Paris. Ses parents sont morts.
  Je n'ai rien entendu dire sur l'enfance de Lol V.Stein qui m'ait frappé, même par Tatiana Karl, sa meilleure amie durant leurs années de collège.
  Elles dansaient toutes les deux, le jeudi, dans le préau vide. Elles ne voulaient pas sortir en rang avec les autres, elles préféraient rester au collège. Elles, on les laissait faire, dit Tatiana, elles étaient charmantes, elles savaient mieux que les autres demander cette faveur, on la leur accordait. On danse, Tatiana ? Une radio dans un immeuble voisin jouait des danses démodées, une émission-souvenir, dont elles se contentaient. Les surveillantes envolées, seules dans le grand préau où ce jour-là, entre les danses, on entendait le bruit des rues, allez Tatiana, allez viens, on danse Tatiana, viens. C'est ce que je sais.
  Cela aussi : Lol a rencontré Michael Richardson à dix-neuf ans pendant des vacances scolaires, un matin, au tennis. Il avait vingt-cinq ans. Il était le fils unique de grands propriétaires terriens des environs de T. Beach. I! ne faisait rien. Les parents consentirent au mariage. Lol devait être fiancée depuis six mots, !e mariage devait avoir lieu à l'automne, Lol venait de quitter définitivement le collège, elle était en vacances à T. Beach lorsque le grand bal de la saison eut lieu au Casino municipal.
  Tatiana ne croit pas au rôle prépondérant de ce fameux bal de T. Beach dans !a maladie de Lol V. Stein.
  Tatiana Karl, elle, fait remonter plus avant, plus avant même leur amitié, les origines de cette maladie. Elles étaient là, en Lol V. Stein, couvées, mais retenues d'éclore par la grande affection qui l'avait toujours entourée dans sa famille et puis au collège ensuite. Au collège, dit-elle, et elle n'était pas la seule à le penser, il manquait déjà quelque chose à Lol pour être - elle dit : là. Elle donnait l'impression d'endurer dans un ennui tranquille une personne qu'elle se devait de paraître mais dont elle perdait la mémoire à la moindre occasion. Gloire de douceur mais aussi d'indifférence, découvrait-on très vite, jamais elle n'avait paru souffrir ou être peinée, jamais on ne lui avait vu une larme de jeune fille. Tatiana dit encore que Lol V. Stein était jolie, qu'au collège on se la disputait bien qu'elle fût dans les mains comme l'eau parce que le peu que vous reteniez d'elle valait la peine de l'effort. Lol était drôle, moqueuse, impénitente1 et très fine bien qu'une part d'elle- même eût été toujours en allée loin de vous et de l'instant. Où ? Dans le rêve adolescent ? Non, répond Tatiana, non, on aurait dit dans rien encore, justement, rien. Etait-ce le cœur qui n'était pas là ? Tatiana aurait tendance à croire que c'était peut-être en effet le cœur de Lol V, Stein qui n'était pas - elle dit : là - il allait venir sans doute, mais elle, elle ne l'avait pas connu. Oui, il semblait que c'était cette région du sentiment qui, chez Lol, n'était pas pareille.
  Lorsque le bruit avait couru des fiançailles de Lol V. Stein, Tatiana, elle, n'avait cru qu'à moitié à cette nouvelle : qui Lol aurait-elle bien pu découvrir, qui aurait retenu son attention entière ? Quand elle connut Michael Richardson et qu'elle fut témoin de la folle passion que Lol lui portait, elle en fut ébranlée mais il lui resta néanmoins encore un doute : Lol ne faisait-elle pas une fin de son cœur inachevé ? Je lui ai demandé si la crise de Lol, plus tard, ne lui avait pas apporté la preuve qu'elle se trompait. Elle m'a répété que non, qu'elle croyait que cette crise et Lol ne faisaient qu'un depuis toujours.
  Je ne crois plus rien de ce que dit Tatiana, je ne suis convaincu de rien.

1. impénitente : incorrigible.

 

Texte C : Olivier Adam, Falaises (2005).

 [Dans ce roman autobiographique, Olivier Adam présente un personnage qui revient sur son passé traumatisant : la disparition d'êtres chers et en particulier la mort prématurée de sa mère qui s'est jetée du haut d'une falaise. Il s'agit du début du roman.]

  Ici la nuit est profonde et noire comme le monde. De l'autre côté des baies vitrées, séparée du dehors et des falaises, protégée du bruit de la mer et de la compagnie des oiseaux, Claire dort et qui sait où nous allons. Chloé est dans ses bras, paisible et légère contre sa poitrine. J'allume des bougies dans la nuit. Ma main plonge dans le plastique transparent, j'en sors de petits ronds d'aluminium remplis de cire blanche. Je craque une allumette. Il y a vingt ans que ma mère est morte. Vingt ans jour pour jour.
  Les falaises se découpent dans le tissu du ciel. Je contemple des fantômes, des corps chutant dans la lumière. Je me retourne et sur la vitre se reflètent mon visage usé, mes traits tirés prématurément vieillis. Claire ouvre un instant les yeux, Chloé fourre son pouce dans sa bouche, et se colle à son dos. J'allume une cigarette et le bout incandescent fait un rond, un point lumineux au milieu du noir et du blanc. Sur le balcon où je veille en surplomb de la plage, deux transats se font face. Je m'allonge sur l'un d'eux. Une couverture me protège du froid qui descend et s'amplifie. Mon regard se perd à l'ouest.
  J'ai trente et un ans et ma vie commence. Je n'ai pas d'enfance et, désormais, n'importe laquelle me conviendra. Ma mère est morte et tous les miens s'en sont allés. La vie m'a fait une table rase où Claire et moi nous nous asseyons, où Chloé s'est invitée, un sourire très doux au coin des lèvres.
  J'ai trente et un ans et ma vie commence ainsi, perdue dans la nuit maritime. Derrière moi, à peine plus concrètes que des ombres, moins denses qu'un peu de fumée, Claire et Chloé me regardent, la plus petite au creux de la plus grande, toutes deux figées dans le silence de !a chambre d'hôtel. Claire me sourit puis se rendort, et leurs respirations se confondent.
  Ici la nuit est profonde et noire de monde. Ma mère marche sur la lande, comme une fée somnambule. Antoine et Nicolas, Lorette et les autres dansent autour des flammes, les yeux clos et le visage tendu vers le ciel. Léa se tient tout au bord, sur la pointe des pieds comme sur un fil, à deux doigts du vide, funambule, équilibriste.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

 Dans ces débuts de romans, comment le lecteur découvre-t-il le personnage principal ? Vous justifierez votre réponse en étudiant certains procédés mis en œuvre par les auteurs.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
Séries technologiques

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Molière, L'Avare, 1668.
Texte B : Alfred de Musset, Il ne faut jurer de rien, 1836.
Texte C : Henry de Montherlant, La Reine morte, 1942.

 

Texte A : Molière, L'Avare, 1668. Acte I, scène 4.

[Clêante et Élise, les enfants d'Harpagon, veulent entretenir leur père de leur projet respectif de mariage.]

                                                   HARPAGON, CLEANTE, ELISE

CLEANTE Mon Dieu ! mon père, vous n’avez pas lieu de vous plaindre et l’on sait que vous avez assez de bien.

HARPAGON Comment, j’ai assez de bien ! Ceux qui le disent en ont menti. Il n’y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.

ELISE Ne vous mettez point en colère.

HARPAGON Cela est étrange que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis.

CLEANTE Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien ?

HARPAGON Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu’un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles1.

CLEANTE Quelle grande dépense est-ce que je fais ?

HARPAGON Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage2 que vous promenez par la ville ? Je querellais hier votre sœur ; mais c’est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel ; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu’à la tête, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution3. Je vous l’ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort ; vous donnez furieusement dans le marquis ; et, pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.

CLEANTE Hé ! comment vous dérober ?

HARPAGON Que sais-je ? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l’état que vous portez ?

CLEANTE Moi, mon père ? C’est que je joue ; et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l’argent que je gagne.

HARPAGON C’est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l’argent que vous gagnez afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu’à la tête, et si une demi-douzaine d’aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses. Il est bien nécessaire d’employer de l’argent à des perruques lorsque l’on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien ! Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu’au dernier douze4.

CLEANTE Vous avez raison.

HARPAGON Laissons cela, et parlons d’autre affaire. Euh ? (Apercevant Cléante et Élise qui se font des signes.) Hé ! (Bas, à part.) Je crois qu’ils se font signe l’un à l’autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là ?

ELISE Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.

1. pièces d'or.
2. habit.
3. placement financier.
4. Harpagon invite son fils à placer de l'argent avec un intérêt (« au dernier douze ») au lieu de le dépenser.

 

Texte B : Alfred de Musset, Il ne faut jurer de rien, 1836. Acte I, scène 1.

La chambre de Valentin. Valentin assis. Entre VAN BUCK.

VAN BUCK Monsieur mon neveu, je vous souhaite le bonjour.
VALENTIN  Monsieur mon oncle, votre serviteur.
VAN BUCK  Restez assis; j'ai à vous parler.
VALENTIN  Asseyez-vous; j'ai donc à vous entendre. Veuillez vous mettre dans la bergère1, et poser là votre chapeau.
VAN BUCK, s'asseyant. Monsieur mon neveu, la plus longue patience et la plus robuste obstination doivent, l'une et l'autre, finir tôt ou tard. Ce qu'on tolère devient intolérable, incorrigible ce qu'on ne corrige pas; et qui vingt fois a jeté la perche à un fou qui veut se noyer, peut être forcé un jour ou l'autre de l'abandonner ou de périr avec lui.
VALENTIN  Oh ! oh ! voilà qui est débuter, et vous avez là des métaphores qui se sont levées de grand matin.
VAN BUCK  Monsieur, veuillez garder le silence, et ne pas vous permettre de me plaisanter. C'est vainement que les plus sages conseils, depuis trois ans, tentent de mordre sur vous. Une insouciance ou une fureur aveugle, des résolutions sans effet, mille prétextes inventés à plaisir, une maudite condescendance, tout ce que j'ai pu ou puis faire encore (mais, par ma barbe! je ne ferai plus rien !)... Où me menez-vous à votre suite ? Vous êtes aussi entêté...
VALENTIN  Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère.
VAN BUCK  Non, monsieur, n'interrompez pas. Vous êtes aussi obstiné que je me suis, pour mon malheur, montré crédule et patient. Est-il croyable, je vous le demande, qu'un jeune homme de vingt-cinq ans passe son temps comme vous le faites ? De quoi servent mes remontrances, et quand prendrez-vous un état2 ? Vous êtes pauvre, puisqu'au bout du compte vous n'avez de fortune que la mienne; mais, finalement, je ne suis pas moribond, et je digère encore vertement. Que comptez-vous faire d'ici à ma mort ?
VALENTIN  Mon oncle Van Buck, vous êtes en colère, et vous allez vous oublier.
VAN BUCK  Non, monsieur, je sais ce que je fais; si je suis le seul de la famille qui se soit mis dans le commerce, c'est grâce à moi, ne l'oubliez pas, que les débris d'une fortune détruite ont pu encore se relever. Il vous sied bien de sourire quand je parle; si je n'avais vendu du guingan3 à Anvers, vous seriez maintenant à l'hôpital, avec votre robe de chambre à fleurs. Mais, Dieu merci, vos chiennes de bouillottes4...
VALENTIN Mon oncle Van Buck, voilà le trivial; vous changez de ton; vous vous oubliez; vous aviez mieux commencé que cela.
VAN BUCK Sacrebleu ! tu te moques de moi. Je ne suis bon apparemment qu'à payer tes lettres de change ? J'en ai reçu une ce matin : soixante louis ! Te railles-tu des gens ? Il te sied bien de faire le fashionable5 (que le diable soit des mots anglais!) quand tu ne peux pas payer ton tailleur ! C'est autre chose de descendre d'un beau cheval pour retrouver au fond d'un hôtel une bonne famille opulente, ou de sauter à bas d'un carrosse de louage pour grimper deux ou trois étages. Avec tes gilets de satin, tu demandes, en rentrant du bal, ta chandelle à ton portier, et il regimbe6 quand il n'a pas eu ses étrennes. Dieu sait si tu les lui donnes tous les ans ! Lancé dans un monde plus riche que toi, tu puises chez tes amis le dédain de toi-même; tu portes la barbe en pointe et tes cheveux sur les épaules, comme si tu n'avais pas seulement de quoi acheter un ruban pour te faire une queue. Tu écrivailles dans les gazettes, tu es capable de te faire saint-simonien quand tu n'auras plus ni sou ni maille, et cela viendra, je t'en réponds. Va va, un écrivain public est plus estimable que toi. Je finirai par te couper les vivres, et tu mourras dans un grenier.

1. fauteuil.
2. profession, métier.
3. fine toile de coton.
4. ancien jeu de cartes.
5. à la mode, raffiné, délicat.
6. résiste en refusant.

 

Texte C : Henry de Montherlant, La Reine morte, 1942. Acte I, tableau I, scène 3

 [Le vieux roi du Portugal, Ferrante, a décidé de marier son fils, le prince Don Pedro, à l'Infante d'Espagne. Ce dernier révèle à l'infante qu'il est amoureux d'une autre femme ; elle se sent insultée. Le roi convoque son fils.]

 FERRANTE L'infante m'a fait part des propos monstrueux que vous lui avez tenus. Maintenant, écoutez-moi. Je suis las de mon trône, de ma cour, de mon peuple. Mais il y a aussi quelqu’un dont je suis particulièrement las, Pedro, c’est vous. Bébé, je l’avoue, vous ne me reteniez guère. Puis, de cinq à treize ans, je vous ai tendrement aimé. La reine, vote mère, est morte bien jeune. Votre frère aîné allait tourner à l’hébétude, et rentrer dans les ordres. Vous me restiez seul. Treize ans a été l’année de votre grande gloire ; vous avez eu à treize ans une grâce, une gentillesse, une finesse, une intelligence que vous n’avez jamais retrouvée depuis ; c’était le dernier et merveilleux rayon du soleil qui se couche ; seulement on sait que, dans douze heures, le soleil réapparaîtra, tandis que le génie de l’enfance, quand il s’éteint, c’est à tout jamais. On dit toujours que c’est d’un ver que sort le papillon ; chez l’homme, c’est un papillon qui devient un ver. A quatorze ans vous étiez éteint ; vous étiez devenu médiocre et grossier. Avant, Dieu me pardonne, par moments j’étais presque jaloux de votre gouverneur ; jaloux de vous voir prendre au sérieux ce que vous disait cette vielle bête de don Christoval plus que ce que je vous disais moi-même. Je songeais aussi : « A cause des affaires de l’Etat, il me faut perdre mon enfant : je n’ai pas le temps de m’occuper de lui. » A partir de quatorze ans, j’ai été bien content que votre gouverneur me débarrassât de vous. Je ne vous ai plus recherché, je vous ai fui. Vous avez aujourd’hui vingt-six ans : il y a treize ans que je n’ai plus rien à vous dire.

PEDRO   Mon père…

FERRANTE « Mon père » : durant toute ma jeunesse, ces mots me faisaient vibrer. Il me semblait – en dehors de toute idée politique – qu’avoir un fils devait être quelque chose d’immense… Mais regardez-moi donc ! Vos yeux fuient sans cesse pour me cacher tout ce qu’il y a en vous qui ne m’aime pas.

PEDRO Ils fuient pour vous cacher la peine que vous me faites. Vous savez bien que je vous aime. Mais, ce que vous me reprochez, c’est de ne pas avoir votre caractère. Est-ce ma faute si je ne suis pas vous ? Jamais, depuis combien d’années, jamais vous ne vous êtes intéressé à ce qui m’intéresse. Vous ne l’avez même pas feint. Si, une fois... Quand vous aviez votre fièvre tierce, et croyiez que vous alliez mourir ; tandis que je vous disais quelques mots auprès de votre lit, vous m'avez demandé : « Et les loups, en êtes-vous content ? ». Car c'était alors ma passion que la chasse au loup. Oui, une fois seulement, quand vous étiez tout affaibli et désespéré par le mal, vous m’avez parlé de ce que j’aime.

FERRANTE Vous croyez que ce que je vous reproche est de ne pas être semblable à moi. Ce n’est pas tout à fait cela. Je vous reproche de ne pas respirer à la hauteur où je respire. On peut avoir de l’indulgence pour la médiocrité qu’on pressent chez un enfant. Non pour celle qui s’étale dans un homme.

PEDRO Vous me parliez avec intérêt, avec gravité, avec bonté, à l’âge où je ne pouvais pas vous comprendre. Et à l’âge où je l’aurais pu, vous ne m’avez plus jamais parlé ainsi, à moi que, dans les actes publics, vous nommez « mon bien-aimé fils » !

FERRANTE Parce qu’à cet âge-là non plus vous ne pouviez pas me comprendre. Mes paroles avaient l’air de passer à travers vous comme à travers un fantôme pour s’évanouir dans je ne sais quel monde : depuis longtemps la partie était perdue. Vous êtes vide de tout, et d’abord de vous-même. Vous êtes petit, et rapetissez tout à votre mesure. Je vous ai toujours vu abaisser le motif de mes entreprises : croire que je faisais par avidité ce que je faisais pour le bien du royaume ; croire que je faisais par ambition personnelle ce que je faisais pour la gloire de Dieu. De temps en temps, vous me jetiez à la tête votre fidélité. Mais je regardais à vos actes, et ils étaient toujours misérables.

PEDRO Mon père, si j’ai mal agi envers vous, je vous demande de me le pardonner.

 

 I - Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1) Dans ce corpus, quels sont les points communs aux trois personnages adultes ? Quels sont ceux des jeunes gens ? (3 points)
2) Les échanges qui opposent ces deux générations sont-ils tous présentés dans le même registre ? (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
séries générales

 

Objet d'étude : La poésie.
Texte : 
Alfred de Musset : « La nuit de mai », Poésies nouvelles (1835).

 

 LE POÈTE

S'il ne te faut, ma sœur chérie,
Qu'un baiser d'une lèvre amie
Et qu'une larme de mes yeux,
Je te les donnerai sans peine ;
De nos amours qu'il te souvienne,
Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'espérance,
Ni la gloire, ni le bonheur,
Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence
Pour écouter parler le c
œur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ?
Ô poète ! un baiser, c'est moi qui te le donne.
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu,
C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu.
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure,
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure
Que les noirs séraphins1 t'ont faite au fond du c
œur :
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Mais, pour en être atteint2, ne crois pas, ô poète,
Que ta voix ici-bas doive rester muette.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres3 hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur ;
L'Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son c
œur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice4,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le c
œur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le c
œur.
Leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

Ô Muse ! spectre insatiable,
Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable
À l'heure où passe l'aquilon5.
J'ai vu le temps où ma jeunesse
Sur mes lèvres était sans cesse
Prête à chanter comme un oiseau ;
Mais j'ai souffert un dur martyre,
Et le moins que j'en pourrais dire,
Si je l'essayais sur ma lyre,
La briserait comme un roseau.

1. Les anges de la douleur.
2. "Pour en être atteint" : même si tu en es atteint.
3. Déformation du cou chez le pélican.
4. Allusion au sang du Christ, versé sur la Croix pour sauver les hommes.
5. Vent froid du Nord.
6. Instrument de musique à cordes favori des poètes.

 

 I - Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

  Comment se définit la douleur dans le discours de la Muse ? Dites en quoi elle caractérise le lyrisme de Musset.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
séries technologiques

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal ou Le Roman de Perceval, XIIème siècle (1181 ?)
Texte B : Eugène Fromentin, Dominique, 1862.
Texte C : Eric Holder, Mademoiselle Chambon, 1996.

 

Texte A : Chrétien de Troyes, Le Conte du Graal ou Le Roman de Perceval, XIIème siècle (1181?).

[Le Conte du Graal ou Le Roman de Perceval est un des premiers romans de la littérature française. Il raconte les aventures du jeune chevalier Perceval qui a rencontré une merveilleuse jeune fille nommée Blanchefleur. Le voici loin d'elle.]

   Au matin la neige était bien tombée, car la contrée était très froide. Perceval, au petit jour, s'était levé comme à son habitude, car il était en quête et en attente d'aventures et d'exploits chevaleresques. Il vint droit à la prairie gelée et enneigée où campait l'armée du roi. Mais avant qu'il arrive aux tentes, voici venir un vol groupé d'oies sauvages que la neige avait éblouies. Il les a vues et entendues, car elles fuyaient à grand bruit devant un faucon qui fondait sur elles d'un seul trait. Il atteignit à toute vitesse l'une d'elles, qui s'était détachée des autres. Il l'a heurtée et frappée si fort qu'il l'a abattue au sol. Mais il était trop matin et il repartit sans plus daigner se joindre ni s'attacher à elle.
   Perceval cependant pique des deux, dans la direction où il avait vu le vol. L'oie était blessée au col. Elle saigna trois gouttes de sang, qui se répandirent sur le blanc. On eût dit une couleur naturelle. L'oie n'avait tant de douleur ni de mal qu'il lui fallût rester à terre. Le temps qu'il y soit parvenu, elle s'était déjà envolée.
   Quand Perceval vit la neige qui était foulée, là ou s'était couchée l'oie, et le sang qui apparaissait autour, il s'appuya sur sa lance pour regarder cette ressemblance. Car le sang et la neige ensemble sont à la ressemblance de la couleur fraîche qui est au visage de son amie. Tout à cette pensée, il s'en oublie lui-même. Pareille était sur son visage cette goutte de vermeil, disposée sur le blanc, à ce qu'étaient ces trois gouttes de sang, apparues sur la neige blanche. Il n'était plus que regard. Il lui apparaissait, tant il y prenait plaisir, que ce qu'il voyait, c'était la couleur toute nouvelle du visage de son amie, si belle. Sur les gouttes rêve Perceval, tandis que passe l'aube.

 

Texte B : Eugène Fromentin, Dominique, 1862.

 [Dominique raconte l'histoire d'un amour impossible.
 Dans ce roman de souvenirs, Dominique évoque longuement les journées où l'absence de la très belle Madeleine lui fait découvrir la nature profonde de ses sentiments.
]

   La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert toutes les fenêtres, et le soleil de mai jouait librement dans les chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette absence devait durer. Deux mois ! Cela me paraissait tantôt très long, tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.
  Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin allée par allée, Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fenêtre, et j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants ; je trouvai pleine de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis peu, le bleu qui la parait si bien et qui faisait valoir avec tant d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus là. Peu à peu je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un attendrissement continu, de ces réminiscences1, le seul attrait vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.
  Un soir, je montais chez Olivier2, et comme à l'ordinaire je passais devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais venue d'y pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.
  Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur ; mais surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine.

1. réminiscences : souvenirs imprécis où domine une tonalité affective.
2. Olivier est le cousin de Madeleine et le compagnon de collège de Dominique.

 

Texte C : Eric Holder, Mademoiselle Chambon, 1996.

 [Antonio, un maçon, mène une vie très simple auprès de son épouse Anne-Marie et de son fils Kevin jusqu'au jour où sa rencontre avec Véronique Chambon, l'institutrice de son fils, produit un bouleversement amoureux qui trouble également la jeune femme. Ne souhaitant blesser ni Anne-Marie ni Kevin, Antonio et Véronique s'aiment de loin, en silence, sans jamais s'avouer leurs sentiments. Dans ce passage, Antonio passe ses deux semaines de congé d'été au Crotoy, petit port du Nord de la France où il espère retrouver Véronique.]

  A mesure que les jours passaient, et que diminuait en lui l'espoir de rencontrer Véronique, Antonio ne parvenait pas à concevoir de l'amertume. Il lui semblait que le grand feu qu'il avait éprouvé en arrivant ici se réduisait à un foyer de proportions plus modestes, mais durable, une boule de chaleur qui ne cessait pas de l'habiter, au creux de l'estomac, et qui transformait sa vie. S'il avait commencé au début, en multipliant les excuses fallacieuses1 auprès d'Anne-Marie, par arpenter les rues et les avenues à la recherche du nom de Chambon, s'il avait bu de nombreux cafés dans les bistrots, au seules fins d'interroger les habitants de l'endroit, il lui suffisait maintenant de marcher le long de la plage, sur la promenade bordée de grands hôtels blancs, pour que Véronique, d'une certaine façon, lui apparût. Ce n'était presque rien, c'était une certaine lumière, c'était la vision d'une mouette immobile sous le vent, fichée dans le grand ciel bleu, il était persuadé qu'au même moment, Véronique voyait cela comme lui.
  Et même si par extraordinaire, elle n'était pas au Crotoy, ça n'avait pas beaucoup d'importance, puisqu'ils se reverraient en Septembre, à la rentrée. Il lui raconterait comment elle était avec lui dans ce port du Nord, promenant sa main sur les rambardes écaillées de sel parce qu'il savait qu'elle les avait elle-même touchées, s'arrêtant au fronton2 d'une villa parce qu'elle avait dû également le trouver peu commun.
  Il n'avait jamais écrit que des listes de fournitures, des mesures de maçonnerie. Il se surprenait maintenant à rédiger, dans sa tête, des sortes de cartes postales, qu'il lui destinait mentalement. Il s'écartait du village, allait s'asseoir dans les dunes qui sont vers la pointe de Saint-Quentin. Là, il lui disait l'odeur du sable, les fins oyats3 descendant vers les pentes, la brillance de cette ligne, au bout de l'horizon, qui marquait la fin de la baie et le début de la mer. Il lui disait les sensations qu'il avait crues perdues depuis son enfance, et qu'il retrouvait avec le sentiment du merveilleux. Puis, parce qu'il fallait bien, à un moment ou à un autre, se lever, regagner le camping-car, interrompre la correspondance, il achevait toujours celle-ci par le même mot : merci.

1. fallacieuses : fausses.
2. fronton : ornement, souvent triangulaire, au sommet de l'entrée d'un édifice.
2. oyats : plantes légères poussant dans le sable.

 

 I - Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1) Montrez que les trois textes illustrent cette caractéristique du roman qui consiste à faire pénétrer le lecteur dans les pensées secrètes des personnages. (3 points)
2) Les trois textes célèbrent la femme aimée. En quoi la nature contribue-t-elle à cette célébration ? Vous fonderez votre réponse sur l'analyse de comparaisons et de métaphores. (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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