LES SUJETS DE L’ EAF 2011

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Textes : 
Texte A : Jean Giraudoux, Amphitryon 38, acte I scène 5 (1929).
Texte B : Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II tableau 2 (1959).
Texte C : Christine Montalbetti, Le cas Jekyll, 2007.

 

TEXTE A : Jean Giraudoux, Amphitryon 38, acte I scène 5 (1929).

 [Jupiter veut séduire Alcmène qui est résolument fidèle à Amphitryon, son mari. Pour l’approcher et parvenir à ses fins, il lui faut donc éloigner celui-ci en l’envoyant à la guerre et prendre son apparence tandis que Mercure prendra celle de Sosie, le serviteur d’Amphitryon. Jupiter achève sa métamorphose avant de se présenter devant Alcmène. ]

MERCURE : C’est votre corps entier qui doit être sans défaut… Venez là, à la lumière, que je vous ajuste votre uniforme d’homme… Plus près, je vois mal.
JUPITER : Mes yeux sont bien ?
MERCURE : Voyons vos yeux… Trop brillants… Ils ne sont qu’un iris, sans cornée, pas de soupçon de glande lacrymale ; – peut-être allez-vous avoir à pleurer ; – et les regards au lieu d’irradier des nerfs optiques, vous arrivent d’un foyer extérieur à vous à travers votre crâne… Ne commandez pas au soleil vos regards humains. La lumière des yeux terrestres correspond exactement à l’obscurité complète dans notre ciel… Même les assassins n’ont là que deux veilleuses… Vous ne preniez pas de prunelles, dans vos précédentes aventures ?
JUPITER : Jamais, j’ai oublié… Comme ceci, les prunelles ?
MERCURE : Non, non, pas de phosphore1… Changez ces yeux de chat ! On voit encore vos prunelles au travers de vos paupières quand vous clignez… On ne peut se voir dans ces yeux-là… Mettez-leur un fond.
JUPITER : L’aventurine2 ne ferait pas mal, avec ses reflets d’or.
MERCURE : À la peau maintenant !
JUPITER : À ma peau ?
MERCURE : Trop lisse, trop douce, votre peau… C’est de la peau d’enfant. Il faut une peau sur laquelle le vent ait trente ans soufflé, qui ait trente ans plongé dans l’air et dans la mer, bref qui ait son goût, car on la goûtera. Les autres femmes ne disaient rien, en constatant que la peau de Jupiter avait goût d’enfant ?
JUPITER : Leurs caresses n’en étaient pas plus maternelles.
MERCURE : Cette peau-là ne ferait pas deux voyages… Et resserrez un peu votre sac humain, vous y flottez !
JUPITER : C’est que cela me gêne… Voilà que je sens mon cœur battre, mes artères se gonfler, mes veines s’affaisser… Je me sens devenir un filtre, un sablier de sang…L’heure humaine bat en moi à me meurtrir. J’espère que mes pauvres hommes ne souffrent pas cela…
MERCURE : Le jour de leur naissance et le jour de leur mort.
JUPITER : Très désagréable, de se sentir naître et mourir à la fois.
MERCURE : Ce ne l’est pas moins, par opération séparée.
JUPITER :
As-tu maintenant l’impression d’être devant un homme ?
MERCURE : Pas encore. Ce que je constate surtout, devant un homme, devant un corps vivant d’homme, c’est qu’il change à chaque seconde, qu’incessamment il vieillit. Jusque dans ses yeux, je vois la lumière vieillir.
JUPITER : Essayons. Et pour m’y habituer, je me répète : je vais mourir, je vais mourir…
MERCURE : Oh ! Oh ! Un peu vite ! Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s’allonger, vos rides se creuser… Là, là, plus lentement, ménagez vos ventricules. Vous vivez en ce moment la vie d’un chien ou d’un chat.
JUPITER : Comme cela ?
MERCURE : Les battements trop espacés maintenant. C’est le rythme des poissons…Là… là… Voilà ce galop moyen, cet amble3 , auquel Amphitryon reconnaît ses chevaux et Alcmène le cœur de son mari...
JUPITER : Tes dernières recommandations ?
MERCURE : Et votre cerveau ?
JUPITER : Mon cerveau ?
MERCURE : Oui, votre cerveau… Il convient d’y remplacer d’urgence les notions divines par les humaines… Que pensez-vous ? Que croyez-vous ? Quelles sont vos vues de l’univers, maintenant que vous êtes homme ?
JUPITER : Mes vues de l’univers ? Je crois que cette terre plate est toute plate, que l’eau est simplement de l’eau, que l’air est simplement de l’air, la nature la nature, et l’esprit l’esprit… C’est tout ?
MERCURE : Avez-vous le désir de séparer vos cheveux par une raie et de les maintenir par un fixatif ?
JUPITER : En effet, je l’ai.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous seul existez, que vous n’êtes sûr que de votre propre existence ?
JUPITER : Oui. C’est même très curieux d’être ainsi emprisonné en soi-même.
MERCURE : Avez-vous l’idée que vous pourrez mourir un jour ?
JUPITER : Non. Que mes amis mourront, pauvres amis, hélas oui ! Mais pas moi.
MERCURE : Avez-vous oublié toutes celles que vous avez déjà aimées ?
JUPITER : Moi ? Aimer ? Je n’ai jamais aimé personne ! Je n’ai jamais aimé qu’Alcmène.
MERCURE : Très bien ! Et ce ciel, qu’en pensez-vous ?
JUPITER : Ce ciel, je pense qu’il est à moi, et beaucoup plus depuis que je suis mort que lorsque j’étais Jupiter ! Et ce système solaire, je pense qu’il est bien petit, et la terre immense, et je me sens soudain plus beau qu’Apollon, plus brave et plus capable d’exploits amoureux que Mars, et pour la première fois, je me crois, je me vois, je me sens vraiment maître des dieux.
MERCURE : Alors vous voilà vraiment homme !… Allez-y !
Mercure disparaît.

1. élément chimique dont l'une des propriétés est d'émettre de la lumière dans l'obscurité.
2. une variété de quartz aux incrustations vertes.
3. allure de marche.

 

TEXTE B : Eugène Ionesco, Rhinocéros, acte II tableau 2 (1959).

 [Dans une petite ville, les habitants se transforment peu à peu en rhinocéros, métaphore de la barbarie. Bérenger, venu rendre visite à son ami Jean, assiste à cette transformation.]

 BÉRENGER : Parlez plus distinctement. Je ne comprends pas. Vous articulez mal.
JEAN, toujours de la salle de bains : Ouvrez vos oreilles !
BÉRENGER : Comment ?
JEAN : Ouvrez vos oreilles. J’ai dit, pourquoi ne pas être un rhinocéros ? J’aime les changements.
BÉRENGER : De telles affirmations venant de votre part… (Bérenger s’interrompt, car Jean fait une apparition effrayante. En effet, Jean est devenu tout à fait vert. La bosse de son front est presque devenue une corne de rhinocéros.) Oh ! vous semblez vraiment perdre la tête ! (Jean se précipite vers son lit, jette les couvertures par terre, prononce des paroles furieuses et incompréhensibles, fait entendre des sons inouïs.) Mais ne soyez pas si furieux, calmez-vous ! Je ne vous reconnais plus.
JEAN, à peine distinctement : Chaud…trop chaud. Démolir tout cela, vêtements, ça gratte, vêtements, ça gratte. Il fait tomber le pantalon de son pyjama.
BÉRENGER : Que faites-vous ? Je ne vous reconnais plus ! Vous, si pudique d’habitude !
JEAN : Les marécages ! les marécages !…
BÉRENGER : Regardez-moi ! Vous ne semblez plus me voir ! Vous ne semblez plus m’entendre !
JEAN : Je vous entends très bien ! Je vous vois très bien ! Il fonce vers Bérenger tête baissée. Celui-ci s’écarte.
BÉRENGER : Attention !
JEAN, soufflant bruyamment : Pardon !
Puis il se précipite à toute vitesse dans la salle de bains
.
BÉRENGER fait mine de fuir vers la porte de gauche, puis fait demi-tour et va dans la salle de bains à la suite de Jean, en disant : Je ne peux tout de même pas le laisser comme cela, c’est un ami. (De la salle de bains.) Je vais appeler le médecin ! C’est indispensable, indispensable, croyez-moi.
JEAN, dans la salle de bains : Non.
BÉRENGER, dans la salle de bains : Si. Calmez-vous, Jean ! Vous êtes ridicule. Oh ! votre corne s’allonge à vue d’œil !… Vous êtes rhinocéros !
JEAN, dans la salle de bains : Je te piétinerai, je te piétinerai.
Grand bruit dans la salle de bains, barrissements, bruits d’objets et d’une glace qui tombe et se brise ; puis on voit apparaître Bérenger tout effrayé qui ferme avec peine la porte de la salle de bains, malgré la poussée contraire que l’on devine.

 

TEXTE C : Christine Montalbetti, Le cas Jekyll, 2007.

  [Réécriture théâtrale d’une célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson, ce monologue met en scène, sous la forme d’une confession au notaire Utterson, l’histoire étrange d’un scientifique, le docteur Jekyll qui, la nuit venue, se transforme en mister Hyde, dangereux criminel. Il relate l’expérience de sa première métamorphose.]

   Il y eut un soir où je sus que j’étais prêt.
  Je le tiens dans ma main, ce breuvage trouble et fumant, avec son précipité orange qui le zèbre en volutes doucereuses, et qui doit me permettre d’opérer physiquement la dissociation de mes pulsions ! La potion que j’ai confectionnée, hop, je me la siffle.
  Ah, my goodness1 !
  Cette part-là est presque inénarrable2. La douleur que c’est. L’arrachement. L’écartèlement. La réduction. Ce qui me paraît se broyer, de mes os. Ce qui se ratatine. La souffrance atroce du rétrécissement. La déformation. Nuit maudite !
  Or, aussitôt après la douleur considérable, quelque chose de délicieux se met à me couler dans les veines. Chacune est comme un petit ruisseau tout neuf et riant, et qui irrigue de vivifiantes prairies. Peinture exquise !
  Je cours vers ma chambre, je veux me voir dans le miroir de ma coiffeuse. Je gambade avec la même joie, je pense, que les premiers hommes qui s’essayèrent à la bipédie. Mon pas est si sautillant, si léger ! La courette me découpe un carré de ciel qui m’est réservé et qui me couvre comme un dais3.
  La lune très grosse entre abondamment dans la pièce et l’éclaire comme en plein jour.
  Celui que je vois n’est pas fort coquet, pour sûr. Mais ta vilaine face me plaît, comme un autre moi-même.
  Il y a dans le mouvement de se reconnaître je ne sais quelle gratification qui dépasse les considérations esthétiques.
  Que m’importe cette petite taille, cette difformité vague, puisque c’est moi, enfin, sous un nouveau jour, que jusque-là je n’avais pu contempler !
  Mais l’aube va naître. Mes gens grappillent leurs dernières minutes de sommeil.
  Parviendrai-je à reprendre mon apparence d’avant ? Ou bien garderai-je pour toujours ma figure de Hyde ? Je traverse la courette dans l’autre sens, vers le laboratoire, avec au cœur un affreux suspens.
  Non plus sautillant, comme tout à l’heure, mais détalant comme un chat inquiet. J’ai établi soigneusement mes calculs ; or une erreur, n’est-ce pas, peut toujours s’y glisser. Je bois la seconde potion.
  Sacrebleu ! dieux du ciel ! londonienne frayeur ! Mes os de Hyde cette fois s’étirent, mes muscles s’allongent dans des souffrances terribles. Puis cela cesse. Je me dirige de nouveau, encore haletant, jusqu’à ma chambre, et, dans le miroir de ma coiffeuse, je vois qui ? Jekyll, qui souffle comme un bœuf, ses jolis traits un peu tirés, mais en tout point semblable à celui qu’il a été.
  Utterson, for God’s sake, have mercy4 !

1. Mon Dieu !
2. Qu’on ne peut pas raconter.
3. Pièce d'étoffe précieuse.
4. Pour l'amour de Dieu, ayez pitié !

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

  Comment l’écriture de ces trois textes de théâtre rend-elle compte du processus de transformation des personnages ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

Des consignes de correction.

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SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Victor Hugo, Les Misérables, 4ème partie, livre 12 (1862).
Texte B : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, 3ème partie, I (1869).
Texte C : Emile Zola, La Fortune des Rougon, I, (1871).

 

Texte A : Victor Hugo, Les Misérables, 4ème partie, livre 12 (1862).

[Gavroche, un gamin de Paris, aide les insurgés qui construisent une barricade, au cours de l’émeute parisienne de juin 1832. ]

   Gavroche, complètement envolé et radieux, s’était chargé de la mise en train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait, étincelait. Il semblait être là pour l’encouragement de tous. Avait-il un aiguillon ? oui certes, sa misère ; avait-il des ailes ? oui certes, sa joie. Gavroche était un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on l’entendait toujours. Il remplissait l’air, étant partout à la fois. C’était une espèce d’ubiquité1 presque irritante ; pas d’arrêt possible avec lui. L’énorme barricade le sentait sur sa croupe. Il gênait les flâneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigués, il impatientait les pensifs, mettait les uns en gaieté, les autres en haleine, les autres en colère, tous en mouvement, piquait un étudiant, mordait un ouvrier ; se posait, s’arrêtait, repartait, volait au-dessus du tumulte et de l’effort, sautait de ceux-ci à ceux-là, murmurait, bourdonnait, et harcelait tout l’attelage ; mouche de l’immense Coche révolutionnaire.
  Le mouvement perpétuel était dans ses petits bras et la clameur perpétuelle dans ses petits poumons :
  - Hardi ! encore des pavés ! encore des tonneaux ! encore des machins ! où y en a-t-il ? Une hottée2 de plâtras pour me boucher ce trou-là. C’est tout petit votre barricade. Il faut que ça monte. Mettez-y tout, flanquez-y tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c’est le thé de la mère Gibou3. Tenez, voilà une porte vitrée.
  Ceci fit exclamer les travailleurs.
  - Une porte vitrée ! Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’une porte vitrée, tubercule4 ?
  - Hercules vous-mêmes ! riposta Gavroche. Une porte vitrée dans une barricade, c’est excellent. Ça n’empêche pas de l’attaquer, mais ça gêne pour la prendre. Vous n’avez donc jamais chipé des pommes par-dessus un mur où il y avait des culs de bouteilles ? Une porte vitrée, ça coupe les cors aux pieds de la garde nationale5 quand elle veut monter sur une barricade. Pardi ! le verre est traître. Ah ça, vous n’avez pas une imagination effrénée, mes camarades !

1. Capacité d’être dans plusieurs lieux à la fois.
2. Contenu d’une hotte pleine.
3. Boisson faite de beaucoup de mélanges.
4. Racine qui est une réserve nutritive pour une plante ; ici, allusion à la petite taille de Gavroche.
5. Soldats envoyés pour mater la révolte.

 

Texte B : Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, 3ème partie, I (1869).

[Frédéric, le héros de l’Éducation sentimentale, assiste avec son ami Hussonnet au saccage du Palais des Tuileries, au cours de la Révolution de 1848.]

   Tout à coup la Marseillaise retentit. Hussonnet et Frédéric se penchèrent sur la rampe. C’était le peuple. Il se précipita dans l’escalier, en secouant à flots vertigineux des têtes nues, des casques, des bonnets rouges, des baïonnettes et des épaules, si impétueusement, que des gens disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme un fleuve refoulé par une marée d’équinoxe, avec un long mugissement, sous une impulsion irrésistible. En haut, elle se répandit, et le chant tomba.
  On n’entendait plus que les piétinements de tous les souliers, avec le clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais, de temps à autre, un coude trop à l’étroit enfonçait une vitre ; ou bien un vase, une statuette déroulait d’une console, par terre. Les boiseries pressées craquaient. Tous les visages étaient rouges ; la sueur en coulait à larges gouttes ; Hussonnet fit cette remarque :
  - « Les héros ne sentent pas bon ! »
  - « Ah ! vous êtes agaçant », reprit Frédéric.
  Et poussés malgré eux, ils entrèrent dans un appartement où s’étendait, au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trône, en dessous, était assis un prolétaire à barbe noire, la chemise entr’ouverte, l’air hilare et stupide comme un magot1. D’autres gravissaient l’estrade pour s’asseoir à sa place.
  - « Quel mythe ! » dit Hussonnet. « Voilà le peuple souverain ! »
  Le fauteuil fut enlevé à bout de bras, et traversa toute la salle en se balançant.
  - « Saprelotte ! comme il chaloupe ! Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! Cancane-t-il2 ! Cancane-t-il ! »
  On l’avait approché d’une fenêtre, et, au milieu des sifflets, on le lança.
  - « Pauvre vieux ! » dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, où il fut repris vivement pour être promené ensuite jusqu’à la Bastille, et brûlé.
  Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. Puisqu’on était victorieux, ne fallait-il pas s’amuser ! La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines3 d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la Légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait ses bandeaux avec de la pommade ; derrière un paravent, deux amateurs jouaient aux cartes ; Hussonnet montra à Frédéric un individu qui fumait son brûle-gueule4 accoudé sur un balcon ; et le délire redoublait au tintamarre continu des porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica.

1. Singe ; figurine chinoise grotesque en porcelaine. Au sens figuré : homme très laid.
2. Danse le cancan, une danse excentrique.
3. Franges de tissu à fonction décorative.
4. Pipe à tuyau très court .

 

Texte C : Emile Zola, La Fortune des Rougon, I, (1871).

 [Le coup d’État du 2 décembre 1851, organisé par Louis-Napoléon Bonaparte, a suscité en Provence des insurrections républicaines, notamment dans le département du Var. C’est cette révolte que décrit Zola au début de La Fortune des Rougon.]

   La bande descendait avec un élan superbe, irrésistible. Rien de plus terriblement grandiose que l’irruption de ces quelques milliers d’hommes dans la paix morte et glacée de l’horizon. La route, devenue torrent, roulait des flots vivants qui semblaient ne pas devoir s’épuiser ; toujours, au coude du chemin, se montraient de nouvelles masses noires, dont les chants enflaient de plus en plus la grande voix de cette tempête humaine. Quand les derniers bataillons apparurent, il y eut un éclat assourdissant. La Marseillaise emplit le ciel, comme soufflée par des bouches géantes dans de monstrueuses trompettes qui la jetaient, vibrante, avec des sécheresses de cuivre, à tous les coins de la vallée. Et la campagne endormie s’éveilla en sursaut ; elle frissonna tout entière, ainsi qu’un tambour que frappent les baguettes ; elle retentit jusqu’aux entrailles, répétant par tous ses échos les notes ardentes du chant national. Alors ce ne fut plus seulement la bande qui chanta ; des bouts de l’horizon, des rochers lointains, des pièces de terre labourées, des prairies, des bouquets d’arbres, des moindres broussailles, semblèrent sortir des voix humaines ; le large amphithéâtre qui monte de la rivière à Plassans, la cascade gigantesque sur laquelle coulaient les bleuâtres clartés de la lune, étaient comme couverts par un peuple invisible et innombrable acclamant les insurgés ; et, au fond des creux de la Viorne1, le long des eaux rayées de mystérieux reflets d’étain fondu, il n’y avait pas un trou de ténèbres où des hommes cachés ne parussent reprendre chaque refrain avec une colère plus haute. La campagne, dans l’ébranlement de l’air et du sol, criait vengeance et liberté. Tant que la petite armée descendit la côte, le rugissement populaire roula ainsi par ondes sonores traversées de brusques éclats, secouant jusqu’aux pierres du chemin.

1. Rivière qui coule près de la ville de Plassans.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quelles visions du peuple les trois extraits du corpus donnent-ils ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

Des consignes de correction (académie de Bordeaux).

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Corpus :
Texte A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scènes 1 et 2 (extrait), (1775)
.
Texte B : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte I, scène 1 (extrait) (1834).
Texte C : Eugène Labiche, Un chapeau de paille d’Italie, acte I, scène 1 (1851).
Texte D : Eduardo Manet, Quand deux dictateurs se rencontrent, (incipit), © Actes Sud-Papiers (1996).

 

TEXTE A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scènes 1 et 2, (1775).

ACTE PREMIER

 Le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées1 sont grillées2.

SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE,
seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu. Il tire sa montre en se promenant.

  Le jour est moins avancé que je ne croyais. L'heure à laquelle elle3 a coutume de se montrer derrière sa jalousie4 est encore éloignée. N'importe ; il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l'instant de la voir. Si quelque aimable de la cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d'une femme à qui je n'ai jamais parlé, il me prendrait pour un Espagnol du temps d'Isabelle5. Pourquoi non ? Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine. Mais quoi ! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ? Et c'est cela même que je fuis. Je suis las6 des conquêtes que l'intérêt, la convenance ou la vanité7 nous présentent sans cesse. Il est si doux d'être aimé pour soi-même ; et si je pouvais m'assurer sous ce déguisement... Au diable l'importun8 !

SCÈNE 2
FIGARO, LE COMTE, caché

FIGARO,
une guitare sur le dos attachée en bandoulière avec un large ruban ; il chantonne gaiement, un papier et un crayon à la main.

Bannissons le chagrin,
  Il nous consume :
Sans le feu du bon vin,
  Qui nous rallume,
Réduit à languir,
L'homme, sans plaisir,
Vivrait comme un sot,
Et mourrait bientôt.

 Jusque-là ceci ne va pas mal, hein, hein !...

... Et mourrait bientôt.
Le vin et la paresse
Se disputent mon cœur...

 Eh non ! ils ne se le disputent pas, ils y règnent paisiblement ensemble...

Se partagent... mon cœur.

Dit-on « se partagent » ?... Eh ! mon Dieu, nos faiseurs d'opéras-comiques n'y regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante. (Il chante.)

Le vin et la paresse
Se partagent mon cœur...

 Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant, qui eût l'air d'une pensée. (Il met un genou en terre, et écrit en chantant.)

Se partagent mon cœur.
Si l'une a ma tendresse...
L'autre fait mon bonheur.

 Fi donc ! c'est plat. Ce n'est pas ça... Il me faut une opposition, une antithèse :

Si l'une... est ma maîtresse,
L'autre...

Eh ! parbleu, j'y suis !...

L'autre est mon serviteur.

Fort bien, Figaro !... (Il écrit en chantant.)

Le vin et la paresse
Se partagent mon cœur ;
Si l'une est ma maîtresse,
L'autre est mon serviteur,
L'autre est mon serviteur,
L'autre est mon serviteur.

Hein, hein, quand il y aura des accompagnements là-dessous, nous verrons encore, messieurs de la cabale9, si je ne sais ce que je dis. (Il aperçoit le Comte.) J'ai vu cet abbé10-là quelque part. (Il se relève.)

1. Les croisées : les fenêtres.
2. Grillées : grillagées
3. « Elle » désigne Rosine, la jeune fille dont le comte est amoureux.
4. Jalousie : grillage de fer ou de bois qui couvre une fenêtre et permet de voir sans être vu.
5. Isabelle : La reine Isabelle la catholique (1451-1504). Le comte considère que sa conduite amoureuse relève d’une époque lointaine, révolue.
6. Las : fatigué
7. Vanité : arrogance, prétention.
8. Importun : personne dont la présence n’est pas souhaitée
9. Cabale : manœuvres secrètes et collectives menées contre un auteur en vue de provoquer l’échec d’une pièce.
10. C’est la tenue du comte qui le fait ressembler à un abbé en soutane.

 

TEXTE B : Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, acte I, scène 1 (extrait) (1834).

ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE
Une place devant le château.
MAÎTRE BLAZIUS, DAME PLUCHE, LE CHŒUR1

LE CHŒUR
Doucement bercé sur sa mule fringante, messer1 Blazius s’avance dans les bluets fleuris, vêtu de neuf, l’écritoire au côté. Comme un poupon sur l’oreiller, il se ballotte sur son ventre rebondi, et, les yeux à demi fermés, il marmotte un Pater noster3 dans son triple menton. Salut, maître Blazius, vous arrivez au temps de la vendange, pareil à une amphore antique.
MAÎTRE BLAZIUS
Que ceux qui veulent apprendre une nouvelle d’importance m’apportent ici premièrement un verre de vin frais.
LE CHŒUR
Voilà notre plus grande écuelle ; buvez, maître Blazius ; le vin est bon ; vous parlerez après.
MAÎTRE BLAZIUS
Vous saurez, mes enfants, que le jeune Perdican, fils de notre seigneur, vient d’atteindre à sa majorité, et qu’il est reçu docteur4 à Paris. Il revient aujourd’hui même au château, la bouche toute pleine de façons de parler si belles et si fleuries, qu’on ne sait que lui répondre les trois quarts du temps. Toute sa gracieuse personne est un livre d’or ; il ne voit pas un brin d’herbe à terre, qu’il ne vous dise comment cela s’appelle en latin ; et quand il fait du vent ou qu’il pleut, il vous dit tout clairement pourquoi. Vous ouvririez des yeux grands comme la porte que voilà, de le voir dérouler un des parchemins qu’il a coloriés d’encres de toutes couleurs, de ses propres mains et sans en rien dire à personne. Enfin c’est un diamant fin des pieds à la tête, et voilà ce que je viens annoncer à M. le baron. Vous sentez que cela me fait quelque honneur, à moi, qui suis son gouverneur depuis l’âge de quatre ans ; ainsi donc, mes bons amis, apportez une chaise que je descende un peu de cette mule-ci sans me casser le cou ; la bête est tant soit peu rétive5, et je ne serais pas fâché de boire encore une gorgée avant d’entrer.
LE CHŒUR
Buvez, maître Blazius, et reprenez vos esprits. Nous avons vu naître le petit Perdican, et il n’était pas besoin, du moment qu’il arrive, de nous en dire si long. Puissions-nous retrouver l’enfant dans le cœur de l’homme !
MAÎTRE BLAZIUS
Ma foi, l’écuelle est vide ; je ne croyais pas avoir tout bu. Adieu ; j’ai préparé, en trottant sur la route, deux ou trois phrases sans prétention qui plairont à monseigneur ; je vais tirer la cloche. (Il sort.)

1. Le chœur : ensemble de personnes qui commentent l’action selon la tradition du théâtre antique. Il est, dans cette pièce, composé de paysans.
2. « Messer » pour Monsieur
3. Pater noster : début d’une prière chrétienne (Notre Père).
4. Docteur : titre universitaire obtenu après la soutenance d’une thèse.
5. Rétive : peu docile.

 

TEXTE C : Eugène Labiche, Un chapeau de paille d’Italie, acte I, scène 1 (1851).

ACTE PREMIER
(Chez Fadinard)

Un salon octogone. - Au fond, porte à deux battants s'ouvrant sur la scène. - Une porte dans chaque pan coupé. - Deux portes aux premiers plans latéraux. - A gauche, contre la cloison, une table avec tapis, sur laquelle est un plateau portant carafe, verre, sucrier. - Chaises.

SCÈNE PREMIÈRE
VIRGINIE, FELIX

VIRGINIE, à Félix, qui cherche à l'embrasser : - Non, laissez-moi, monsieur Félix !... Je n'ai pas le temps de jouer.
FELIX – Rien qu'un baiser ?
VIRGINIE – Je ne veux pas !...
FELIX – Puisque je suis de votre pays1 !... je suis de Rambouillet...
VIRGINIE – Ah ! ben ! s'il fallait embrasser tous ceux qui sont de Rambouillet !...
FELIX - Il n'y a que quatre mille habitants.
VIRGINIE – Il ne s'agit pas de ça... M. Fadinard, votre bourgeois, se marie aujourd'hui... Vous m'avez invitée à venir voir la corbeille... voyons la corbeille !...
FELIX – Nous avons bien le temps... Mon maître est parti, hier soir, pour aller signer son contrat chez le beau-père... il ne revient qu'à onze heures, avec toute sa noce, pour aller à la mairie.
VIRGINIE – La mariée est-elle jolie ?
FELIX – Peuh !... je lui trouve l'air godiche2; mais elle est d'une bonne famille... c'est la fille d'un pépiniériste de Charentonneau... le père Nonancourt.
VIRGINIE – Dites donc, monsieur Félix... si vous entendez dire qu'elle ait besoin d'une femme de chambre... pensez à moi.
FELIX – Vous voulez donc quitter votre maître... M. Beauperthuis ?
VIRGINIE. – Ne m'en parlez pas... c'est un acariâtre3, premier numéro... Il est grognon, maussade, sournois, jaloux... et sa femme donc !... Certainement, je n'aime pas à dire du mal des maîtres...
FELIX – Oh ! non !...
VIRGINIE. – Une chipie ! une bégueule4, qui ne vaut pas mieux qu'une autre.
FELIX – Parbleu !
VIRGINIE – Dès que Monsieur part... crac ! elle part... et où va-t-elle ?... elle ne me l'a jamais dit... jamais !...
FELIX – Oh ! vous ne pouvez pas rester dans cette maison-là.
VIRGINIE, baissant les yeux – Et puis, ça me ferait tant plaisir de servir avec quelqu'un de Rambouillet...
FELIX, l'embrassant . – Seine-et-Oise !

1. Pays : région, ville ou village natal.
2. Godiche : gauche, maladroit.
3. Acariâtre : colérique.
4. Bégueule : farouche, rigide.

 

TEXTE D : Eduardo Manet, Quand deux dictateurs se rencontrent, (incipit), © Actes Sud-Papiers (1996).

VOIX OFF1, 1-A, 1-B

VOIX OFF.
  Quelque part dans le monde, deux dictateurs se rencontrent. Ils sont vieux. Vieux, mais taillés dans le roc. Visages granitiques, regards de joueurs de poker. Maîtres de leur propre jeu. Les corps sont massifs, les gestes lents. Et pour cause… chacun porte un épais gilet pare-balles, par mesure de précaution. Le premier sous une élégante veste signée par un styliste à la mode, l’autre dissimulé sous l’épaisse vareuse de son uniforme. Rencontre au sommet qui fera date dans l’Histoire. Les deux hommes, protégés par des vitres blindées, se trouvent sur la terrasse d’un palais, sorte de forteresse construite au sommet d’une vertigineuse montagne et où l’on ne peut accéder qu’en hélicoptère.
  Isolés du reste du monde, les deux hommes se parlent, sans témoins. Ils n’ont aucune raison particulière de se rencontrer. Caprice. Coup de tête. Aucune raison, si ce n’est le voluptueux plaisir d’être en face de son double, son reflet, la présence charnelle et puissante d’un dictateur comme soi. Pour mieux tenir au secret leur rencontre et déjouer de possibles pièges, leurs appareils policiers leur ont donné des codes, composés du chiffre 1 et des deux premières lettres de l’alphabet : A et B. Comme les deux hommes s’estiment d’une égale puissance, ils ont tiré au sort l’ordre de leur dialogue. Pile – pour le 1-A, face pour le 1-B.
  Ils viennent de dîner. Ils ont parlé – comme ils disent – « à bâtons rompus », « à cœur ouvert », « les yeux dans les yeux ». Imbus2 de leur pouvoir, les dictateurs ne craignent pas d’utiliser les clichés les plus éculés3.
  1-A sirote une menthe à l’eau, 1-B boit de la camomille.

1-A
Tu ne fumes plus tes fameux cigares aromatiques… Tu ne bois plus d’alcool… tu refuses le café… ordre du médecin ?
1-B.
Self-control, autodiscipline, mon cher. Comme toi. D’après ce que j’ai entendu dire, tu t’interdis l’alcool, le tabac, tous ces stimulants exquis mais nuisibles à la santé.

1. Voix off : voix entendue par les spectateurs sans que l’émetteur soit sur scène.
2. Imbus de leur pouvoir : sûrs de leur puissance
3. Éculés : usés.

 

I- Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

1. Quelle est la fonction principale de ces quatre scènes d’ouverture ? Justifiez votre réponse en vous appuyant sur les textes. (3 points)
2. Chaque auteur a fait un choix d’énonciation différent pour débuter sa pièce (qui parle ? à qui ?). Précisez lesquels et étudiez quels peuvent être les effets de ces choix sur les spectateurs ou les lecteurs. (3 points)

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES GÉNÉRALES

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
TEXTE A : Stendhal (1783-1842), La Chartreuse de Parme, livre l, chapitre 1 (1839).
TEXTE B : Honoré de Balzac (1799-1850), Une Ténébreuse Affaire, troisième partie, chapitre XXI « Le bivouac de l'Empereur » (1843).
TEXTE C : Victor Hugo (1802-1885), Les Misérables, deuxième partie, chapitre XIII « La catastrophe » (1862).
TEXTE D : Patrick Rambaud (1946-), La Bataille (1997).
 Annexe : tableau de Jacques-Louis David (1748-1825), "Le Premier consul franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard" (1800).

 

Texte A - Stendhal (1783-1842), La Chartreuse de Parme, livre l, chapitre 1 (1839).

[L'extrait suivant se situe au début du roman. Celui-ci évoque l'entrée de Napoléon Bonaparte à Milan en mai 1796, mettant fin à la domination de l'Autriche sur l'Italie. Des officiers français sont logés chez de riches Milanais, et notamment chez le marquis deI Dongo, partisan des Autrichiens. Les Français ne seront chassés qu'en 1799.]

  Nous avouerons que, suivant l'exemple de beaucoup de graves auteurs, nous avons commencé l'histoire de notre héros une année avant sa naissance. Ce personnage essentiel n'est autre, en effet, que Fabrice Valserra, marchesino1 Del Dongo, comme on dit à Milan. Il venait justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils de ce marquis Del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils aîné Ascagnio Del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit ans, et Fabrice deux, lorsque, tout à coup, ce général Bonaparte, que tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan : ce moment est encore unique dans l'histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à dire. [ ... ]
  Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s'aperçut que tous les fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne, bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui avait changé les destinées de l'Italie et reconquis treize places fortes en un jour, n'avaient l'âme occupée que d'une prophétie de saint Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée, les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize semaines juste après Marengo.
  Ce qui excuse un peu le marquis Del Dongo et tous les nobles boudeurs des campagnes, c'est que réellement et sans comédie, ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n'avaient pas lu quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs pour rentrer à Milan au bout des treize semaines; mais le temps, en s'écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution à l'intérieur comme il l'avait sauvée à Marengo contre les étrangers. Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent que d'abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de Brescia: il ne s'agissait pas de treize semaines mais bien de treize mois. Les treize mois s'écoulèrent, et la prospérité de la France semblait s'augmenter tous les jours.

1. Marchesino : titre donné, en Italie, à tous les fils de marquis.

 

Texte B - Honoré de Balzac (1799-1850), Une Ténébreuse Affaire, troisième partie, chapitre XXI « Le bivouac de l'Empereur » (1843).

[Le roman s'inspire de faits historiques. Riche en péripéties, il débute avec l'évocation d'un complot de monarchistes contre Bonaparte, alors Premier consul (1799-1804), qui aboutit à un procès suivi de condamnations. Laurence de Saint­Cygne, une royaliste impliquée dans la conspiration, vient avec un de ses proches, le marquis de Chargeboeuf, demander la grâce de ses cousins sur le champ de bataille où se trouve Napoléon, devenu entre temps empereur (1804). On est à la veille de la bataille de Iéna (1806).]

   L'Empereur descendit. Au premier mouvement qu'il fit, Roustan son fameux rnameluck1 s'empressa de venir tenir le cheval. Laurence était stupide d'étonnement: elle ne croyait pas à tant de simplicité.
  - Je passerai la nuit sur ce plateau, dit l'Empereur.
  En ce moment le grand-maréchal Duroc, que le gendarme avait enfin trouvé, vint au marquis de Chargeboeuf et lui demanda la raison de son arrivée; le marquis lui répondit qu'une lettre écrite paf son ministre des affaires extérieures lui dirait combien il était urgent qu'ils obtinssent, mademoiselle de Saint-Cygne et lui, une audience de l'Empereur.
  - Sa majesté va dîner sans doute à son bivouac, dit Duroc en prenant la lettre, et quand j'aurai vu ce dont il s'agit, je vous ferai savoir si cela se peut.
  - Brigadier, dit-il au gendarme, accompagnez cette voiture et menez-la près de la cabane en arrière.
  Monsieur de Chargeboeuf suivit le gendarme, et arrêta sa voiture derrière une misérable chaudière bâtie en bois et en terre, entourée de quelques arbres fruitiers, et gardée par des piquets d'infanterie et de cavalerie.
  On peut dire que la majesté de la guerre éclatait là dans toute sa splendeur. De ce sommet, les lignes des deux armées se voyaient éclairées par la lune. Après une heure d'attente, remplie par le mouvement perpétuel d'aides de camp partant et revenant, Duroc, qui vint chercher mademoiselle de Saint-Cygne et le marquis de Chargeboeuf, les fit entrer dans la chaumière, dont le plancher était en terre battue comme celui de nos aires de grange. Devant une table desservie et devant un feu de bois vert qui fumait, Napoléon était assis sur une chaise grossière. Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs. Il avait ôté sa fameuse redingote, et alors son célèbre uniforme vert, traversé par son grand cordon rouge, rehaussé par le dessous blanc de sa culotte de casimir2 et de son gilet, faisait admirablement bien valoir sa pâle et terrible figure césarienne. Il avait la main sur une carte dépliée, placée sur ses genoux. Berthier se tenait debout dans son brillant costume de vice-connétable de l'Empire. Constant, le valet de chambre, présentait à l'Empereur son café sur un plateau.
- Que voulez-vous ? dit-il avec une feinte brusquerie en traversant par le rayon de son regard la tête de Laurence. Vous ne craignez donc plus de me parler avant la bataille ? De quoi s'agit-il ?
- Sire, dit-elle en le regardant d'un œil non moins fixe, je suis mademoiselle de Saint-Cygne.
- Eh bien ? répondit-il d'une voix colère en se croyant bravé par ce regard.
- Ne comprenez-vous donc pas ? Je suis la comtesse de Saint-Cygne, et je vous demande grâce, dit-elle en tombant à genoux et en lui tendant le placet3 rédigé par Talleyrand, apostlllé4 par l'Impératrice, par Cambacérès et par Malin.
  L'Empereur releva gracieusement la suppliante en lui jetant un regard fin et lui dit :
- Serez-vous sage enfin ? Comprenez-vous ce que doit être l'Empire français ?
- Ah ! je ne comprends en ce moment que l'Empereur, dit-elle vaincue par la bonhomie avec laquelle l'homme du destin avait dit ces paroles qui faisaient pressentir la grâce.
- Sont-ils innocents ? demanda l'Empereur.
- Tous, dit-elle avec enthousiasme.

1. Mameluck : soldat d'origine orientale formant la garde personnelle de l'Empereur.
2. Le casimir est un tissu léger.
3. Placet : lettre sollicitant une grâce.
4. Apostillé : annoté.

 

Texte C - Victor Hugo (1802-1885), Les Misérables, deuxième partie, chapitre XIII « La catastrophe » (1862).

[Le narrateur évoque longuement, au début de la seconde partie du roman, un événement historique: la bataille de Waterloo du 18 juin 1815. L'armée française emmenée par Napoléon fut vaincue par l'armée alliée commandée par Wellington - composée principalement de Britanniques et de Hollandais - et par l'armée prussienne dirigée par le général Blücher.]

  La victoire s'acheva par l'assassinat des vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire : le vieux Blücher se déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa Gosselies, traversa Fresnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne s'arrêta qu'à la frontière. Hélas ! et qui donc fuyait de la sorte la grande armée ?
  Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans cause ? Non, l'ombre d'une droite1 énorme se projette sur Waterloo. C'est la journée du destin. La force au dessus de ['homme a donné ce jour-là. De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence terrible. Hoc erat in fatis2. Ce jour-là, la perspective du genre humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus que du nuage, il y a du météore. Dieu a passé.
  A la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, pensif, sinistre, qui, entraîné jusque là par le courant de la déroute, venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve éveillé.

1. Droite : main divine.
2. Hoc erat in fatis : locution latine signifiant « cela était formulé par les Dieux », « c'était fatal ».

 

Texte D - Patrick Rambaud (1946-), La Bataille (1997).

[Ce texte constitue t'ouverture du roman, lequel évoque la campagne d'Allemagne et d'Autriche, marquée par la défaite d'Essling, en mai 1809.]

   Le mardi 6 mai 1809, dans la matinée, une berline entourée de cavaliers sortit de Schönbrunn pour longer à petit train la rive droite du Danube. C'était une voiture ordinaire, de couleur olive, sans écussons. A son passage des paysans autrichiens ôtaient leur chapeaux noirs à large bord, par prudence mais sans respect, car ils connaissaient les officiers, qui trottaient sur leurs chevaux arabes à crinière longue, une peau de panthère sous les fesses, avec des uniformes à la hongroise, blancs, écarlates, chargés d'or, une plume de héron au shako1 : ces jeunes messieurs accompagnaient partout Berthier, le major général de l'armée d'occupation.
   Par la vitre abaissée, une main s'agita au bout d'une manche. Aussitôt, le grand écuyer Caulaincourt, qui maintenait son cheval contre la portière, serra sa monture des genoux, enleva son bicorne et ses gants avec des gestes d'acrobate, puis il détacha d'un bouton de sa veste une carte pliée des environs de Vienne qu'il tendit en saluant. La voiture s'arrêta peu après devant le fleuve jaune et rapide.
   Un mameluk en turban sauta du siège des laquais, déplia le marchepied, ouvrit la porte et exagéra des courbettes. L'Empereur descendit de la voiture en mettant son chapeau de castor au poil roussi par les repassages. Il avait Jeté comme une cape, sur son habit de grenadier, sa redingote en drap gris de Louviers. Sa culotte était tachée d'encre parce qu'il avait la manie d'y essuyer ses plumes: avant la parade quotidienne il avait dû signer une brassée de décrets, puisqu'il voulait tout décider, depuis la distribution de souliers neufs à la Garde jusqu'à l'approvisionnement des fontaines parisiennes, mille détails qui souvent ne relevaient pas de cette guerre qu'il menait en Autriche.
   Napoléon commençait à s'empâter. Son gilet de casimir serrait un ventre déjà rond, il n'avait plus de cou, presque pas d'épaules. Son regard détaché ne s'enflammait que sous la colère. Ce jour-là il était maussade, la bouche pincée.
   Quand il avait eu la certitude que l'Autriche s'armait contre lui, il était rentré en cinq jours de Valladolid à Saint-Cloud, crevant au galop on ne sait combien de chevaux. Lui qui dormait alors dix heures par nuit et deux heures dans son bain, grâce à ses revers en Espagne et à cette nouvelle équipée, il retrouvait d'un coup son endurance et sa force.

1. Shako: couvre-chef militaire.

 

Annexe : tableau de Jacques-Louis David (1748-1825), Le Premier consul franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard (1800).

 

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez d'abord â la question suivante (4 points) :

Confrontez les images de Napoléon qui se dégagent de ces quatre textes.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le théâtre : texte et représentation.
Corpus :
Texte 1 : Molière, Dom Juan, acte V, scènes 5 et 6 (1665).
Texte 2 : Victor Hugo, Hernani, acte V, scène 6 (1830).
Texte 3 : Jean Anouilh, Antigone, 1946.

 

Texte 1 : Molière, Dom Juan, acte V, scènes 5 et 6 (1665).

[ Don Juan, séducteur sans scrupules, accompagné de son va/et Sganarelle, n'a tenu aucun compte des avertissements répétés le mettant en garde contre un châtiment du Ciel visant à le punir de sa conduite scandaleuse. A la fin de la pièce, un spectre lui apparaît ainsi que la statue du Commandeur, homme respectable que Don Juan a tué.]


SCENE V
DOM JUAN, UN SPECTRE en femme voilée, SGANARELLE

LE SPECTRE, en femme voilée: Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
SGANARELLE : Entendez-vous, Monsieur ?
DOM JUAN : Qui ose tenir ces paroles? Je crois connaître cette voix.
SGANARELLE : Ah ! Monsieur, c'est un spectre: je le reconnais au marcher.
DOM JUAN : Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est. Le Spectre change de figure, et représente le temps avec sa faux à la main.
SGANARELLE : O Ciel ! voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?
DOM JUAN : Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
Le Spectre s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

SGANARELLE : Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.
DOM JUAN : Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.

SCENE VI
LA STATUE, DOM JUAN, SGANARELLE.

LA STATUE : Arrêtez, Dom Juan: vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
DOM JUAN : Oui. Où faut-il aller ?
LA STATUE : Donnez-moi la main.
DOM JUAN : La voilà.
LA STATUE : Dom Juan, l'endurcissement au péché traîne1 une mort funeste, et les grâces du Ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre.
DOM JUAN : O Ciel! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah !
Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan; la terre s'ouvre et l'abîme; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé.
SGANARELLE : Voilà par sa mort un chacun satisfait: Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n'y a que moi seul de malheureux, qui, après tant d'années de service, n'ai point d'autre récompense que de voir à mes yeux l'impiété de mon maître punie par le plus épouvantable châtiment du monde.

1. entraîne.

 

Texte 2 : Victor Hugo, Hernani, acte V, scène 6 (1830).

[Le héros de ce drame romantique, Hernani, est amoureux de la noble Dona Sol, convoitée également par un riche vieillard, Don Ruy Gomez. Mais les deux rivaux concluent un pacte dans le but de soustraire la jeune femme à l'emprise du roi Don Carlos qui a enlevé Dona Sol. A l'acte IV, Hernani a découvert qu'il était d'ascendance noble et que son véritable nom était Jean d'Aragon, mais le terrible pacte le lie toujours à Don Ruy Gomez, agent de son destin. A la fin de la pièce, le vieillard ordonne à Hernani de se donner la mort, mais Dona Sol, ayant deviné ce que son amant s'apprêtait à faire, boit avant lui la fiole de poison.]

HERNANI                                      Hélas ! qu'as-tu fait, malheureuse ?
DOÑA SOL  C'est toi qui l'as voulu.
HERNANI                                    C'est une mort affreuse !
DOÑA SOL  Non. Pourquoi donc ?
HERNANI                                    Ce philtre au sépulcre conduit.
DOÑA SOL  Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?
                   Qu'importe dans quel lit ?
HERNANI                                          Mon père, tu te venges
                   Sur moi qui l'oubliais ! [Il porte la fiole à sa bouche.]
DOÑA SOL, se jetant sur lui. Ciel ! des douleurs étranges !...
                   Ah ! jette loin de toi ce philtre ! – Ma raison
                   S'égare. Arrête ! Hélas ! mon don Juan1, ce poison
                   Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore
                   Une hydre2 à mille dents qui ronge et qui dévore !
                   Oh ! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point !
                   Qu'est-ce donc que cela ? c'est du feu ! Ne bois point !
                   Oh ! tu souffrirais trop !
HERNANI, à don Ruy.                       Oh ! ton âme est cruelle !
                   Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle ? [Il boit et jette la fiole].
DOÑA SOL  Que fais-tu ?
HERNANI                         Qu'as-tu fait ?
DOÑA SOL                                               Viens, ô mon jeune amant,
                   Dans mes bras. [Ils s'asseyent l'un près de l'autre.] Est-ce pas qu'on souffre horriblement ?
HERNANI     Non.
DOÑA SOL        Voilà notre nuit de noces commencée !
                   Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?
HERNANI    Ah !
DON RUY GOMEZ La fatalité s'accomplit.
HERNANI                                             Désespoir !
                   O tourment ! doña Sol souffrir, et moi le voir !
DOÑA SOL Calme-toi. Je suis mieux. – Vers des clartés nouvelles
                  Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
                  Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
                  Un baiser seulement, un baiser !  [Ils s'embrassent.]
DON RUY GOMEZ O douleur !
HERNANI, d'une voix affaiblie.  Oh ! béni soit le ciel qui m'a fait une vie
                  D'abîmes entourée et de spectres suivie,
                  Mais qui permet que, las d'un si rude chemin,
                  Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main !
DON RUY GOMEZ Qu'ils sont heureux !
HERNANI, d'une voix de plus en plus faible.   Viens, viens... doña Sol... tout est sombre...
                  Souffres-tu ?
DOÑA SOL, d'une voix également éteinte. Rien, plus rien.
HERNANI                                                                    Vois-tu des feux dans l'ombre ?
DOÑA SOL Pas encor.
HERNANI, avec un soupir. Voici... [Il tombe.]
DON RUY GOMEZ, soulevant sa tête qui retombe. Mort !
DOÑA SOL, échevelée, et se dressant à demi sur son séant. Mort ! non pas ! nous dormons.
                  Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.
                  Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce. [D'une voix qui s'éteint.]
                  Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.
                  Il est las. [Elle retourne la figure d'Hernani.] Mon amour, tiens-toi vers moi tourné...
                  Plus près... plus près encor... [Elle retombe.]
DON RUY GOMEZ                               Morte ! – Oh ! je suis damné. [Il se tue.]

 

1. Don Juan est Jean d'Aragon, titre de noblesse d'Hernani.
2. Animal fabuleux aux multiples têtes, monstre tué par Hercule dans la mythologie.

 

Texte 3 : Jean Anouilh, Antigone, 1946.

[Antigone est une jeune fille qui osa braver l'interdit de la cité de Thèbes pour donner les honneurs funèbres à son frère Polynice. En effet, ce dernier, considéré comme un renégat, puisqu'il s'était dressé contre sa propre cité avec des alliés armés, devait, une fois mort, voir son cadavre pourrir au soleil, selon l'ordre du roi Créon. Le geste courageux d'Antigone sera suivi d'un châtiment exemplaire : Créon ordonne que la jeune fille soit emmurée vivante. A la fin de la pièce, le Messager annonce la mort d'Antigone.]

LE MESSAGER - Une terrible nouvelle. On venait de jeter Antigone dans son trou. On n'avait pas encore fini de rouler les derniers blocs de pierre lorsque Créon et tous ceux qui l'entourent entendent des plaintes qui sortent soudain du tombeau. Chacun se tait et écoute, car ce n'est pas la voix d'Antigone. C'est une plainte nouvelle qui sort des profondeurs du trou... Tous regardent Créon, et lui qui a deviné le premier, lui qui sait déjà avant tous les autres, hurle soudain comme un fou : « Enlevez les pierres ! Enlevez les pierres ! » Les esclaves se jettent sur les blocs entassés et, parmi eux, le roi suant, dont les mains saignent. Les pierres bougent enfin et le plus mince se glisse dans l'ouverture. Antigone est au fond de la tombe pendue aux fils de sa ceinture, des fils bleus, des fils verts, des fils rouges qui lui font comme un collier d'enfant, et Hémon1 à genoux qui la tient dans ses bras et gémit, le visage enfoui dans sa robe. On bouge un bloc encore et Créon peut enfin descendre. On voit ses cheveux blancs dans l'ombre, au fond du trou. Il essaie de relever Hémon, il le supplie. Hémon ne l'entend pas. Puis soudain il se dresse, les yeux noirs, et il n'a jamais tant ressemblé au petit garçon d'autrefois, il regarde son père sans rien dire, une minute, et, tout à coup, il lui crache au visage, et tire son épée. Créon a bondi hors de portée. Alors Hémon le regarde avec ses yeux d'enfant, lourds de mépris, et Créon ne peut pas éviter ce regard comme la lame. Hémon regarde ce vieil homme tremblant à l'autre bout de la caverne et, sans rien dire, il se plonge l'épée dans le ventre et il s'étend contre Antigone, l'embrassant dans une immense flaque rouge.

1. Hémon est le fils de Créon et le fiancé d'Antigone.

 

I- Vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1. Par quels procédés théâtraux la mort du héros est-elle présentée dans chacune de ces trois pièces ? (3 points).
2. Dans ces extraits, Don Juan, le couple Hernani/Dona Sol et Hémon sont confrontés à la mort. Ce face-à-face révèle certaines caractéristiques de ces personnages. Lesquelles? (3 points).

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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ANTILLES-GUYANE
SERIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : La poésie.
Corpus :
Texte 1 : Victor HUGO, "Le Mendiant", Les Contemplations, livre V (1856).
Texte 2 : Charles BAUDELAIRE, "A une mendiante rousse", Les Fleurs du mal, LXXXVIII (1857).
Texte 3 : Emile VERHAEREN, "Les Mendiants", Les Campagnes hallucinées (1893).

 

Texte 1 : Victor HUGO, "Le Mendiant", Les Contemplations, livre V (1856).

                     LE MENDIANT

Un pauvre homme passait dans le givre1 et le vent.
Je cognai sur ma vitre ; il s'arrêta devant
Ma porte, que j'ouvris d'une façon civile2.
Les ânes revenaient du marché de la ville,
Portant les paysans accroupis sur leurs bâts3.
C'était le vieux qui vit dans une niche au bas
De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
Un rayon du ciel triste, un liard4 de la terre,
Tendant les mains pour l'homme et les joignant pour Dieu.
je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
Le pauvre. » Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
Et je lui fis donner une jatte5 de lait.
Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
Et je lui répondais, pensif et sans l'entendre.
« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre
Devant la cheminée. » Il s'approcha du feu.
Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
Étalé largement sur la chaude fournaise,
Piqué de mille trous par la lueur de braise,
Couvrait l'âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
Et, pendant qu'il séchait ce haillon désolé
D'où ruisselait la pluie et l'eau des fondrières6,
Je songeais que cet homme était plein de prières,
Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
Sa bure7 où je voyais des constellations.

1. givre : couche de glace.
2. d'une façon civile : avec amabilité
3. bâts : dispositif que l'on place sur le dos des bêtes pour le transport de leurs charges.
4. un liard : très petite somme d'argent.
5. jatte : bol.
6. fondrières : trous dans un chemin défoncé.
7. bure : manteau fait d'une grossière étoffe de laine:

 

Texte 2 : Charles BAUDELAIRE, "A une mendiante rousse", Les Fleurs du mal, LXXXVIII (1857).

À UNE MENDIANTE ROUSSE

Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvreté
Et la beauté,

Pour moi, poëte chétif1,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
A sa douceur.

Tu portes plus galamment
Qu’une reine de roman
Ses cothurnes2 de velours
Tes sabots lourds.

Au lieu d’un haillon trop court,
Qu’un superbe habit de cour
Traîne à plis bruyants et longs
Sur tes talons ;

En place de bas troués,
Que pour les yeux des roués3
Sur ta jambe un poignard d’or
Reluise encor ;

Que des nœuds mal attachés
Dévoilent pour nos péchés
Tes deux beaux seins, radieux
Comme des yeux ; […]

1. chétif : qui a peu de force..
2 cothurnes : chaussures montantes à semelles épaisses.
3. roués : personnes débauchées.

 

Texte 3 : Emile VERHAEREN, "Les Mendiants", Les Campagnes hallucinées (1893).

Les jours d'hiver quand le froid serre
Le bourg, le clos, le bois, la fange1,
Poteaux de haine et de misère,
Par l'infini de la campagne,
Les mendiants ont l'air de fous.

Dans le matin, lourds de leur nuit,
Ils s'enfoncent au creux des routes,
Avec leur pain trempé de pluie
Et leur chapeau comme la suie
Et leurs grands dos comme des voûtes
Et leurs pas lents rythmant l'ennui ;
Midi les arrête dans les fossés
Pour leur repas ou leur sieste ;
On les dirait immensément lassés
Et résignés aux mêmes gestes ;
Pourtant, au seuil des fermes solitaires,
Ils surgissent, parfois, tels des filous,
Le soir, dans la brusque lumière
D'une porte ouverte tout à coup.

Les mendiants ont l'air de fous.
Ils s'avancent, par l'âpreté2
Et la stérilité du paysage,
Qu'ils reflètent, au fond des yeux
Tristes de leur visage ;
Avec leurs hardes3 et leurs loques
Et leur marche qui les disloque,
L'été, parmi les champs nouveaux,
Ils épouvantent les oiseaux ;
Et maintenant que Décembre sur les bruyères
S'acharne et mord
Et gèle, au fond des bières4,
Les morts,
Un à un, ils s'immobilisent
Sur des chemins d'église,
Mornes5, têtus et droits,
Les mendiants, comme des croix.

Avec leur dos comme un fardeau
Et leur chapeau comme la suie,
Ils habitent les carrefours
Du vent et de la pluie.

Ils sont le monotone pas
- Celui qui vient et qui s'en va
Toujours le même et jamais las6 -
De l'horizon vers l'horizon.
Ils sont l'angoisse et le mystère
Et leurs bâtons sont les battants
Des cloches de misère
Qui sonnent à mort sur la terre.

Aussi, lorsqu'ils tombent enfin,
Séchés de soif, troués de faim,
Et se terrent comme des loups,
Au fond d'un trou,
Ceux qui s'en viennent,
Après les besognes quotidiennes,
Ensevelir à la hâte leur corps
Ont peur de regarder en face
L'éternelle menace
Qui luit sous leur paupière, encor.

1. fange : la boue.
2. âpreté : caractère dur et pénible.
3. hardes : vêtements pauvres et usagés.
4. bières : cercueils.
5. mornes : tristes.
6. las : fatigué.

 

I- Vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1. De quelle manière les poètes évoquent-ils dans ces textes la misère des mendiants ? (3 points).
2. L'image du mendiant est-elle valorisée dans ces textes ? Par quels moyens ? (3 points).

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

  1.anthologie : recueil de morceaux choisis.

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