LES SUJETS DE L’ EAF 2011 - suite

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'argumentation : convaincre, persuader, délibérer.
Textes : 
Texte A : Michel de MONTAIGNE, Essais, III, 9, « De la vanité », 1588.
Texte B : Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes Tropiques, 1955.
Texte C : Nicolas BOUVIER, L'Usage du monde, 1963.

 

Texte A : Michel DE MONTAIGNE, Essais, III, 9, « De la vanité », 1588.

[Dans le chapitre « De la vanité», Montaigne aborde plusieurs fois le thème du voyage. Il justifie ses propres voyages, raconte son séjour en Italie et évoque l'attitude des Français qu'il a pu rencontrer à l'étranger.]

  Quand j'ai été ailleurs qu'en France et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé, si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué, et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses1 d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes2, enivrés de cette sotte humeur, de s'effaroucher des formes contraires aux  leurs. Il leur semble être hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent3 les étrangères. Retrouvent­ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure: les voilà à se rallier; et à se recoudre ensemble; à condamner tant de mœurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises ? Encore sont-ce les plus habiles, qui les ont reconnues, pour en médire : la plupart ne prennent l'aller que pour le venir4.
  Ils voyagent couverts et resserrés, d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu. Ce que je dis de ceux-là, me ramentoit5 en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns6 de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte: nous regardent comme des gens de l'autre monde, avec dédain, ou pitié. Ôtez-leur les entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier7. Aussi neufs pour nous et malhabiles, comme nous sommes à eux. On dit bien vrai, qu'un honnête homme, c'est un homme mêlé8.

1. « épaisses» : fournies
2. « nos hommes» : c'est-à-dire nos compatriotes.
3.  « abominent» : ont en horreur, détestent.
4. Montaigne joue sur l'expression « prendre l'aller pour le venir » qui signifie agir en vain. Pour la plupart, le voyage n'apporte donc aucun enrichissement.
5. « ramentoit en » : rappelle.
6.« en aucuns» : chez quelques-uns.
7. « gibier» : domaine.
8.« mêlé» : nourri d'influences diverses.

 

Texte B : Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes Tropiques, 1955.

[Dans les années 1930, après des études de philosophie, Lévi-Strauss se tourne vers l'ethnologie et dirige deux expéditions au Brésil. Il revient sur cette expérience dans Tristes Tropiques qu'il publie en 1955. Le texte suivant constitue l'incipit de l'ouvrage.]

  Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m'y résoudre ! Quinze ans ont passé depuis que j'ai quitté pour la dernière fois le Brésil et, pendant toutes ces années, j'ai souvent projeté d'entreprendre ce livre; chaque fois, une sorte de honte et de dégoût m'en ont empêché. Eh quoi ? Faut-il narrer par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants ? L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe; elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin; des heures oisives pendant que l'informateur se dérobe; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie; et toujours, de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte et réduisent la vie dangereuse au cœur de la forêt vierge à une imitation du service militaire ... Qu'il faille tant d'efforts, et de vaines dépenses pour atteindre l'objet de nos études ne confère aucun prix à ce qu'il faudrait plutôt considérer comme l'aspect négatif de notre métier. Les vérités que nous allons chercher si loin n'ont de valeur que dépouillées de cette gangue1. On peut, certes, consacrer six mois de voyage, de privation et d'écœurante lassitude à la collecte (qui prendra quelques jours, parfois quelques heures) d'un mythe inédit, d'une règle de mariage nouvelle, d'une liste complète de noms claniques2, mais cette scorie3 de la mémoire: « À 5 h 30 du matin, nous entrions en rade4 de Recife5 tandis que piaillaient les mouettes et qu'une flotille de marchands de fruits exotiques se pressait le long de la coque », un si pauvre souvenir mérite-t-il que je lève la plume pour le fixer ?

1. « gangue» : enveloppe
2. « claniques» : qui relèvent d'un clan.
3.  « scorie» : déchet, résidu.
4. « rade» : bassin maritime naturel.
5. « Recife» : port brésilien.

 

Texte C : Nicolas BOUVIER, L'Usage du monde, 1963.

[Ecrivain suisse de langue française, Bouvier effectue en 1953 un voyage en voiture qui le conduit jusqu'en Extrême-Orient. Il raconte la première partie de ce périple, qui le mène en Afghanistan, dans L'Usage du monde.]

  La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu'on hébergeait sans raison vous quittent; d'autres au contraire s'ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d'un torrent. Aucun besoin d'intervenir, la route travaille pour vous. On souhaiterait qu'elle s'étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort.
  À mon retour, il s'est trouvé beaucoup de gens qui n'étaient pas partis, pour me dire qu'avec un peu de fantaisie et de concentration ils voyageaient tout aussi bien sans lever le cul de leur chaise. Je les crois volontiers. Ce sont des forts. Pas moi. J'ai trop besoin de cet appoint concret qu'est le déplacement dans l'espace. Heureusement d'ailleurs que le monde s'étend pour les faibles et les supporte, et quand le monde, comme certains soirs sur la route de Macédoine, c'est la lune à main gauche, les flots argentés de la Morava1 à main droite, et la perspective d'aller chercher derrière l'horizon un village où vivre les trois prochaines semaines, je suis bien aise de ne pouvoir m'en passer. [ ... ]
  À l'est d'Erzerum2, la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages. Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu'on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l'eau bouillir sur le primus3 à l'abri d'une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent. .. et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot « bonheur» paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.
  Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie4 à la mesure de notre faible cœur.

1. « Morava» : rivière de Serbie, affluent du Danube
2. « Erzerum » : ville de l'est de la Turquie, à 1945 mètres d'altitude
3.  « primus» : réchaud.
4. « parcimonie» : c'est-à-dire en petite quantité.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

En quoi l'utilisation par les trois auteurs de leur expérience de voyageur est-elle efficace pour convaincre et persuader ? Votre réponse n'excédera pas une vingtaine de lignes.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Alexandre DUMAS, Pauline, 1838.
Texte B : Emile ZOLA, La Débâcle, 1892
Texte C : André MALRAUX, La Condition humaine, 1933.
Texte D : Julien GRACQ, Un Balcon en forêt, 1958.

 

Texte A : Alexandre DUMAS, Pauline, 1838.

  [En Inde, lors d'un dîner, des officiers anglais manifestent de façon moqueuse leur peu d'estime pour le jeune comte Horace de Beuzeval, du fait de son apparence fragile. Pour les détromper, le comte décide d'affronter seul, le lendemain, sous leurs yeux, une tigresse.]

  Il regarda donc circulairement autour de lui, et dans un enfoncement pratiqué dans l'herbe et pareil à une voûte de quatre ou cinq pieds de profondeur il aperçut la tigresse couchée à moitié, la gueule béante et les yeux fixés sur lui; ses petits jouaient sous son ventre comme de jeunes chats.
  Ce qui se passa dans son âme à cette vue, lui seul peut le dire; mais son âme est un abîme d'où rien ne sort. Quelque temps la tigresse et lui se regardèrent immobiles; et, voyant que de peur de quitter ses petits, sans doute, elle ne venait pas à lui, ce fut lui qui alla vers elle.
  Il en approcha ainsi jusqu'à la distance de quatre pas; puis, voyant qu'enfin elle faisait un mouvement pour se soulever, il se rua sur elle. Ceux qui regardaient et écoutaient1 entendirent à la fois un rugissement et un cri; ils virent pendant quelques secondes les roseaux s'agiter; puis le silence et la tranquillité leur succédèrent : tout était fini.
  Ils attendirent un instant pour voir si le comte reviendrait; mais le comte ne revint pas. Alors ils eurent honte de l'avoir laissé entrer seul, et se décidèrent, puisqu'ils n'avaient pas sauvé sa vie, à sauver du moins son cadavre. Ils s'avancèrent dans le marais tous ensemble et pleins d'ardeur, s'arrêtant de temps en temps pour écouter, puis se remettant aussitôt en chemin; enfin ils arrivèrent à la clairière et trouvèrent les deux adversaires couchés l'un sur l'autre: la tigresse était morte, et le comte évanoui. Quant aux deux petits, trop faibles pour dévorer le corps, ils léchaient le sang.
  La tigresse avait reçu dix-sept coups de poignard, le comte un coup de dent qui lui avait brisé le bras gauche, et un coup de griffe qui lui avait déchiré la poitrine.

1. Il s'agit des officiers anglais.

 

Texte B : Émile ZOLA, La Débâcle, 1892.

 [La défaite de l'armée française à Sedan dans les Ardennes conduit à la capitulation de la France devant la Prusse le 2 septembre 1870, et marque la fin du Second Empire de Napoléon III. Zola retrace la bataille de Sedan dans son roman La Débâcle.
  La ville est assaillie, la défaite déjà certaine. Le soldat français Gaude vient d'être abattu alors qu'il tentait un ultime geste de résistance face à l'ennemi. Son camarade Rochas est en danger.]

    Cela ne lui1 entrait pas dans la cervelle, que ce fût la défaite encore. On changeait tout, même la façon de se battre .. Ces gens n'auraient-ils pas dû attendre, de l'autre côté du vallon, qu'on allât les vaincre ? On avait beau en tuer, il en arrivait toujours. Qu'est-ce que c'était que cette fichue guerre, où l'on se rassemblait dix pour en écraser un, où l'ennemi ne se montrait que le soir, après vous avoir mis en déroute par toute une journée de prudente canonnade2 ? Ahuri, éperdu, n'ayant jusque là rien compris à la carnpagne3, il se sentait enveloppé, emporté par quelque chose de supérieur, auquel il ne résistait plus, bien qu'il répétât machinalement, dans son obstination :
  - Courage, mes enfants, la victoire est là-bas !
 D'un geste prompt, cependant, il avait repris le drapeau. C'était sa pensée dernière, le cacher, pour que les Prussiens ne l'eussent pas. Mais, bien que la hampe4 fût rompue, elle s'embarrassa dans ses jambes, il faillit tomber. Des balles sifflaient, il sentit la mort, il arracha la soie du drapeau, la déchira, cherchant à l'anéantir. Et ce fut à ce moment que, frappé au cou, à la poitrine, aux jambes, il s'affaissa par minces lambeaux tricolores, comme vêtu d'eux. Il vécut encore une minute, les yeux élargis, voyant peut-être monter à l'horizon la vision vraie de la guerre, l'atroce lutte vitale qu'il ne faut accepter que d'un cœur résigné et grave, ainsi qu'une loi. Puis, il eut un petit hoquet, il s'en alla dans son ahurissement d'enfant, tel qu'un pauvre être borné, un insecte joyeux, écrasé sous la nécessité de l'énorme et impassible nature. Avec lui, finissait une légende.

1. « lui» : il s'agit de Rochas.
2. « canonnade » : tir de canons.
3. « campagne» : campagne militaire.
4. « hampe» : manche en bois auquel est fixé le drapeau.

 

Texte C : André MALRAUX, La Condition humaine, 1933.

 [En 1927, en Chine, Kyo, leader communiste, considéré à cause de ses actes révolutionnaires comme un terroriste, est jeté en prison. Il se trouve dans une vaste salle commune où gémissent de nombreux autres opposants politiques, pour la plupart blessés. Il risque, de manière imminente, d'être torturé et jeté vif dans une chaudière. Pour éviter de parler et de trahir sa cause, il prévoit d'avaler l'ampoule de cyanure dont il s'est muni.]

   Et une rumeur inentendue prolongeait jusqu'au fond de la nuit ce chuchotement de la douleur : ainsi qu'Hemmelrich1, presque tous ces hommes avaient des enfants. Pourtant, la fatalité acceptée par eux montait avec leur bourdonnement de blessés comme la paix du soir, recouvrait Kyo, ses yeux fermés, ses mains croisées sur son corps abandonné, avec une majesté de chant funèbre. Il aurait combattu pour ce qui, de son temps, aurait été chargé du sens le plus fort et du plus grand espoir; il mourrait parmi ceux avec qui il aurait voulu vivre; il mourrait, comme chacun de ces hommes couchés, pour avoir donné un sens à sa vie. Qu'eût valu une vie pour laquelle il n'eût pas accepté de mourir ? Il est facile de mourir quand on ne meurt pas seul. Mort saturée de ce chevrotement fraternel, assemblée de vaincus où des multitudes reconnaîtraient leurs martyrs2, légende sanglante dont se font les légendes dorées ! Comment, déjà regardé par la mort, ne pas entendre ce murmure de sacrifice humain qui lui criait que le cœur viril des hommes est un refuge à morts qui vaut bien l'esprit ?
   Il tenait maintenant le cyanure dans sa main. Il s'était souvent demandé s'il mourrait facilement. Il savait que, s'il décidait de se tuer, il se tuerait; mais, connaissant la sauvage indifférence avec quoi la vie nous démasque à nous-mêmes, il n'avait pas été sans inquiétude sur l'instant où la mort écraserait sa pensée de toute sa pesée sans retour.
   Non, mourir pouvait être un acte exalté3, la suprême expression d'une vie à quoi cette mort ressemblait tant; et c'était échapper à ces deux soldats qui s'approchaient en hésitant. Il écrasa le poison entre ses dents comme il eût commandé, entendit encore Katow1 l'interroger avec angoisse et le toucher, et, au moment où il voulait se raccrocher à lui, suffoquant, il sentit toutes ses forces le dépasser, écartelées au-delà de lui-même contre une toute-puissante convulsion4.

1. « Hemmelrich » et « Katow» : compagnons de combat de Kyo.
2. « martyrs» : personnes qui souffrent ou meurent pour une cause.
3. « exalté» : passionné.
4. « convulsion» : contraction violente et involontaire des muscles.

 

Texte D : Julien GRACQ, Un Balcon en forêt, 1958.

[Au début de la Seconde Guerre mondiale, l'armée française se prépare à une offensive ennemie qui tarde à venir. Après d'interminables mois d'attente et de guet dans une construction fortifiée en pleine forêt ardennaise, le capitaine Grange, personnage principal du roman de Gracq, essuie les premières balles allemandes. Il est blessé.]

  Une hâte, une angoisse enfantine, le tiraient maintenant en avant, arrachant un pas après l'autre sa mauvaise jambe aux trous du sentier noir: il marchait vers la maison1 comme s'il était attendu. Quand il s'arrêtait, les tempes battantes de fièvre, trempé de sueur, il tendait de nouveau l'oreille au silence des taillis2, étonné de ce monde autour de lui qui laissait fuir l'homme comme un tas de sable laisse fuir l'eau.
  Une faiblesse le saisissait à la nuque; il jeta son casque: l'air frais autour de son cou lui fit du bien. « Personne ! se répétait-il. Personne ! » De nouveau il avait envie de pleurer sur lui; son cœur se nouait. « Je vais peut-être mourir » pensa-t-il encore. Son esprit s'engouait3 malgré lui, entraîné par une pesanteur grandissante: il pensait maintenant à la gangrène qui se met dans les plaies infectées; l'idée fixe, délirante, le saisit tout à coup que sa jambe noircissait: il s'arrêta, s'allongea par terre, et commença à relever la jambe de sa culotte4. « J'ai oublié ma lampe électrique », pensa-t-il brusquement, et de nouveau une colère folle, impuissante, le souleva de hoquets : penché en avant dans les ténèbres épaisses, avec une obstination bovine, il essayait, en tirant sur ses reins douloureux, d'approcher son œil de sa jambe. Il sentit qu'il allait s'évanouir - la coulée de sueur froide redescendait de son front à ses reins - couché sur le côté, il vomit à petits coups le vin rouge et le peu de biscuit qu'il avait mangé. Cependant, dès qu'il était allongé et immobile, de nouveau il souffrait peu, ses forces lui revenaient - un sentiment de tranquillité, de bonheur stupide l'envahissait, comme s'il était monté de la terre. « On dirait que je suis convalescent, songea-t-il. Mais de quoi ? ». Il resta allongé ainsi une bonne heure. Il n'était plus pressé de repartir; il regardait au-dessus de lui les branches des arbres qui voûtaient à demi le chemin contre le ciel plus clair : il lui semblait que la nuit devant lui s'étendait avec la coulée de cette voûte insondablement5 longue et paisible - il se sentait perdu, mais vraiment perdu, sorti de toutes les ornières : personne ne l'attendait plus, jamais - nulle part. Ce moment lui paraissait délicieux.

1. « maison» : renvoie à la construction fortifiée.
2. « taillis» : partie de forêt où les arbres, régulièrement taillés, restent de dimension modeste.
3. « s'engouait» : s'emballait.
4. « culotte» : pantalon de l'uniforme militaire.
5.
« insondablement » : d'une profondeur impossible à mesurer.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

En quoi l'emploi du point de vue interne contribue-t-il à l'intensité dramatique de ces scènes ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : le biographique, l'autobiographique.
Textes : 
Texte A : George SAND, Histoire de ma vie (1854-1855).
Texte B : Romain GARY, La Promesse de l'aube (1960).
Texte C : Jean-Paul SARTRE, Les Mots (1964).

 

Texte A : George SAND, Histoire de ma vie.

   Je connus donc pour la première fois le plaisir, étrange pour un enfant, mais vivement senti par moi, de me retrouver seule, et, loin d'en être contrariée ou effrayée, j'avais comme du regret en voyant revenir la voiture de ma mère. Il faut que j'aie été bien impressionnée par mes propres contemplations, car je me les rappelle avec une grande netteté, tandis que j'ai oublié mille circonstances extérieures probablement beaucoup plus intéressantes. Dans celles que j'ai rapportées, les souvenirs de ma mère ont entretenu ma mémoire; mais dans ce que je vais dire, je ne puis être aidée de personne.
  Aussitôt que je me voyais seule dans ce grand appartement que je pouvais parcourir librement, je me mettais devant la psyché1, et j'y essayais des poses de théâtre. Puis, je prenais mon lapin blanc, et je voulais le contraindre d'en faire autant : ou bien je faisais le simulacre de l'offrir aux dieux, sur un tabouret qui me servait d'autel. Je ne sais pas où j'avais vu, soit sur la scène, soit dans une gravure, quelque chose de semblable. Je me drapais dans ma mantille2 pour faire la prêtresse, et je suivais tous mes mouvements. On pense bien que je n'avais pas le moindre mouvement de coquetterie; mon plaisir venait de ce que, voyant ma personne et celle du lapin dans la glace, j'arrivais, dans l'émotion du jeu, à me persuader que je jouais une scène à quatre, soit deux petites filles et deux lapins. Alors, le lapin et moi nous adressions en pantomime3 des saluts, des menaces, des prières aux personnages de la psyché. Nous dansions le boléro avec eux, car, après les danses du théâtre, les danses espaqnoles4 m'avaient charmée, et j'en singeais les poses et les grâces avec la facilité qu'ont les enfants à imiter ce qu'ils voient faire. Alors, j'oubliais complètement que cette figure dansant dans la glace fût la mienne, et j'étais étonnée qu'elle s'arrêtât quand je m'arrêtais. Quand j'avais assez dansé et mimé ces ballets de ma composition, j'allais rêver sur la terrasse.

1. psyché : miroir à pied.
2. Mantille : longue écharpe de dentelle.
3. En pantomime : en les mimant.
4. La famille d'Aurore Dupin (George Sand est son nom de plume) séjourne à ce moment en Espagne : son père est officier dans l'armée d'occupation napoléonienne.

 

Texte B : Romain GARY, La Promesse de l'aube.

[La mère du narrateur, russe d'origine, élève seule son fils qu'elle adore et sur lequel elle fonde les plus grands espoirs de réussite. L'atelier de couture qu'elle a créé vient de faire faillite, tous leurs biens sont saisis sous leurs yeux mêmes.]

  Pour la première fois depuis qu'elle m'avait, ma mère se montra désespérée, et se tourna vers moi avec une sorte de féminité vaincue et désarmée, pour me demander aide et protection. J'avais déjà près de dix ans et j'étais donc prêt à assumer ce rôle. Je compris que mon premier devoir était de paraître imperturbable, calme, fort, sûr de moi, viril et détaché. Le moment était venu de me révéler aux yeux de tous dans mon rôle de cavalier, celui auquel le lieutenant Sverdlovski1 m'avait si soigneusement préparé. Les huissiers avaient saisi mes jodpurhs2 et ma cravache et j'en fus réduit à leur faire face en culotte courte3 et les mains nues. Je me promenais sous leur nez d'un air arrogant, à travers l'appartement qui se vidait peu à peu de ses objets familiers. Je me plantais devant l'armoire ou la commode que les sbires4 soulevaient, je mettais les mains dans les poches, le ventre en avant et je sifflotais avec mépris, observant narquoisement leurs efforts maladroits, les narguant du regard, un vrai gars, dur comme un roc, capable de veiller sur sa mère et de vous cracher dessus, à la moindre provocation. Cette mimique n'était nullement destinée aux huissiers, mais à ma mère, pour qu'elle comprît qu'il n'y avait pas lieu de se frapper, qu'elle était protégée, que j'allais lui rendre tout cela au centuple, tapis, console Louis XVI, lustre et trumeau en acajou. Ma mère paraissait réconfortée, assise dans le dernier fauteuil, me suivant d'un regard émerveillé. Lorsque le tapis fut enlevé, je me mis à siffler un tango, et j'effectuai sur le parquet, avec une partenaire imaginaire, quelques-uns de ces pas de danse savants que Mlle Gladys1 m'avait appris. Je glissais sur le parquet, serrant étroitement la taille de ma partenaire invisible, en sifflotant « Tango Milonga, tango de mes rêves merveilleux » et ma mère, une cigarette à la main, penchait la tête d'un côté puis de l'autre, et battait la mesure, et lorsqu'elle dut quitter le fauteuil pour le céder aux déménageurs, elle le fit presque gaiement et sans me quitter des yeux, cependant que je continuais mes évolutions savantes sur le parquet poussiéreux, pour bien marquer que j'étais toujours là et que son plus grand bien avait, en somme, échappé à la saisie.

1. Le lieutenant Sverdlosvski et Mlle Gladys sont ses professeurs d'équitation et de danse: sa mère tient à ce que son fils ait une éducation accomplie.
2. Pantalon de cheval.
3.  Tenue habituelle des petits garçons à cette époque.
4. Sbires: ici, terme péjoratif pour désigner les déménageurs.

 

Texte C : Jean-Paul SARTRE, Les Mots.

   Je me couchais sur le ventre, face aux fenêtres, un livre ouvert devant moi, un verre d'eau rougie à ma droite, à ma gauche, sur une assiette, une tartine de confiture. Jusque dans la solitude, j'étais en représentation : Anne-Marie1, Karlérnarni2 avaient tourné ces pages bien avant que je fusse né, c'était leur savoir, qui s'étalait à mes yeux; le soir, on m'interrogerait : « Qu'as-tu lu ? qu'as-tu compris ? », je le savais, j'étais en gésine3, j'accoucherais d'un mot d'enfant ; fuir les grandes personnes dans la lecture, c'était le meilleur moyen de communier avec elles ; absentes, leur regard futur entrait en moi par l'occiput, ressortait par les prunelles, fléchait à ras du sol ces phrases cent fois lues que je lisais pour la première fois. Vu, je me voyais : je me voyais lire comme on s'écoute parler. Avais­je tant changé depuis le temps où je feignais de déchiffrer « le Chinois en Chine»4 avant de connaître l'alphabet ? Non : le jeu continuait. Derrière moi, la porte s'ouvrait, on venait voir « ce que je fabriquais ». Je truquais, je me relevais d'un bond, je remettais Musset à sa place et j'allais aussitôt, dressé sur la pointe des pieds, les bras levés, prendre le pesant Corneille; on mesurait ma passion à mes efforts, j'entendais derrière moi une voix éblouie chuchoter : « Mais c'est qu'il aime Corneille ! ». Je ne l'aimais pas : les alexandrins me rebutaient. Par chance l'éditeur n'avait publié in extenso5 que les tragédies les plus célèbres; des autres, il donnait le titre et l'argument analytique6; c'est ce qui m'intéressait : « Roselinde,  femme de Perthrarite, roi des Lombards et vaincu par Grimoald, est pressé par Unulphe de donner sa main au prince étranger ... » Je connus Rodogune, Théodore, Agésilas, avant le Cid, avant Cinna; je m'emplissais la bouche de noms sonores et j'avais le souci de ne pas m'égarer dans les liens de parenté. On disait aussi : « Ce petit a la soif de s'instruire; il dévore le Larousse ! » et je laissais dire. Mais je ne m'instruisais guère : j'avais découvert que le dictionnaire contenait des résumés de pièces et de romans; je m'en délectais.
  J'aimais plaire et je voulais prendre des bains de culture : je me rechargeais de sacré tous les jours. Distraitement parfois : il suffisait de me prosterner et de tourner les pages; les œuvres de mes petits amis me servirent fréquemment de moulins à prières7. En même temps, j'eus des effrois et des plaisirs pour de bon ; il m'arrivait d'oublier mon rôle et de filer à tombeau ouvert, emporté par une folle baleine8 qui n'était autre que le monde. Allez conclure ! En tout cas mon regard travaillait les mots : il fallait les essayer, décider de leur sens ; la Comédie de la culture à la longue me cultivait.

1. Sa mère qui l'élève seule et que l'enfant adore mais voit plutôt comme une amie.
2. Contraction de Karl et Mamie, ses grands-parents.
3. En gésine : en gestation.
4. Roman de Jules Verne.
5. In extenso : entièrement, c'est-à-dire en texte intégral.
6. Argument analytique : résumé de l'action.
7. Moulins à prières : les tourniquets, objets de culte bouddhiste, se substituent à la récitation par le fidèle. Ici, le narrateur se moque de lui-même.
8. Une folle baleine : allusion au roman Moby Dick de Melville, dont le héros consacre sa vie à la poursuite d'une baleine autour du monde, qui devient son unique préoccupationr.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Qu'y a-t-il de commun dans la présentation que chacun de ces écrivains donne de l'enfant qu'il fut ? Vous proposerez au moins deux caractéristiques semblables.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A : Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, « Soleils couchants », XXXV, VI, 1831.
Texte B : Robert Desnos, Contrée, « Le paysage »,1944
Texte C : Paul Eluard, Le Livre ouvert, « Passer », 1947.
Texte D : Pierre Reverdy, Main d'œuvre, « Marche sans direction », 1949.

 

Texte A : Victor Hugo, Les Feuilles d'automne, « Soleils couchants ».

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées;
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

 

Texte B : Robert Desnos, Contrée, « Le paysage ».

  LE PAYSAGE

 J'avais rêvé d'aimer. J'aime encor mais l'amour
Ce n'est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l'issue de sentiers sans détour.

J'avais rêvé d'aimer. J'aime encor mais l'amour
Ce n'est plus cet orage où l'éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l'adieu du carrefour.

C'est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu'aucun lexique au monde n'a traduit
L'écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

A vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.
Je me sens me roidir1 avec le paysage.

1. roidir : archaïsme pour « raidir ».

 

Texte C : Paul Eluard, Le Livre ouvert, « Passer ».

   PASSER

Le tonnerre s'est caché derrière des mains noires

Le tonnerre s'est pendu à la porte majeure
Le feu des fous n'est plus hanté le feu est misérable

L'orage s'est coulé dans le tombeau des villes
S'est bordé de fumées s'est couronné de cendres
Le vent paralysé écrase les visages

La lumière a gelé les plus belles maisons
 La lumière a fendu le bois la mer les pierres
Le linge des amours dorées est en charpie1

La pluie a renversé la lumière et les fleurs
Les oiseaux les poissons se mêlent dans la boue
La pluie a parcouru tous les chemins du sang
Effacé le dessin qui menait les vivants.

1. en charpie : en morceaux

 

Texte D : Pierre Reverdy, Main d'œuvre, « Marche sans direction ».

 MARCHE SANS DIRECTION

Sur le train des ailes
             la voix qui s'éteint
L'énorme prunelle
             sur le ciel déteint
Il y a des bruits dans l'air
          Si la terre s'étale
          l'horizon se cache
          Tout est à refaire
On fuit au gré du vent qui couche dans les lignes
Tous les arbres rompus au pas du voyageur
Toutes les bornes mortes qui gardent le ruisseau
Et toutes les étoiles qui croupissent dans l'eau
L'oiseau qui chante sur une branche de la nuit
Un fruit noir à cet arbre
          que le vent a cueilli
Un mot de plus qui tombe
La fin d'une chanson
          Le nom de ce visage
             Le feu de la maison.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

À quel titre le paysage est-il convoqué dans les quatre poèmes ? Vous appuierez votre réponse sur l'étude de certains procédés d'écriture.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader, délibérer.
Corpus :
Texte 1 : Jean de La Fontaine, « L'avare qui a perdu son trésor », Fables, livre quatrième, XX, 1668.
Texte 2 : La Bruyère, Les Caractères, « Giton », 1688.
Texte 3 : Emile Zola, L'Argent, 1891.

 

Texte 1 : Jean de La Fontaine, « L'avare qui a perdu son trésor », Fables, livre quatrième, XX, 1668.

L'usage seulement fait la possession.
Je demande à ces gens de qui la passion
Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,
Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.
Diogène1 là-bas est aussi riche qu'eux,
Et l'avare ici-haut2 comme lui vit en gueux3.
L'homme au trésor caché qu'Ésope4 nous propose,
             Servira d'exemple à la chose.
              Ce malheureux attendait
Pour jouir de son bien une seconde vie;
Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait.
 Il avait dans la terre une somme enfouie,
             Son cœur avec, n'ayant autre déduit5
              Que d'y ruminer jour et nuit,
Et rendre sa chevance6 à lui-même sacrée.
Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,
On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât7
 À l'endroit où gisait cette somme enterrée.
Il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit,
Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs; il gémit, il soupire.
             Il se tourmente, il se déchire.
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
              « C'est mon trésor que l'on m'a pris.
- Votre trésor ? où pris ? - Tout joiqnant8 cette pierre.
             - Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait
De le laisser chez vous en votre cabinet,
             Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
- À toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ?
             L'argent vient-il comme il s'en va ?
Je n'y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce,
Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant,
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
             Mettez une pierre à la place,
             Elle vous vaudra tout autant. »

1. Diogène : philosophe grec de l'Antiquité qui avait choisi d'être pauvre.
2. ici-haut : l'avare de notre pays et de notre temps.
3. gueux : pauvre.
4. Ésope : auteur de fables dans l'Antiquité.
5. déduit : divertissement.
6. chevance : sa richesse.
7. on l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât : on ne pouvait le trouver sans qu'il pensât à son argent.
8. tout joignant : tout près de.

 

Texte 2 : La Bruyère, Les Caractères, « Giton », 1688.

 Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut1, la démarche ferme et délibérée2 : il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goùte3 que médiocrement tout ce qu'il lui dit : il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre : il tient le milieu en se promenant avec ses égaux, il s'arrête et l'on s'arrête, il continue de marcher, et l'on marche, tous se règlent sur lui ; il interrompt, il redresse4 ceux qui ont la parole ; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler, on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux5, colère6, libertin7, politique8, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit : il est riche.

1. l'estomac haut : la poitrine bombée.
2. délibérée : décidée.
3. goûte : apprécie.
4. redresse : corrige.
5. qui a une opinion trop favorable de lui-même.
6. colère : colérique, emporté.
7. libertin : ennemi de toute contrainte.
8. politique : au courant des secrets d'Etat.

 

Texte 3 : Emile Zola, L'Argent, 1891.

[Maxime Saccard défend son père Aristide, banquier sans scrupules, auprès de Caroline, une femme honnête qui a jusque-là aidé le financier.]

« Voyez-vous, il faut comprendre papa. Il n'est pas, mon Dieu ! pire que les autres. Seulement, ses enfants, ses femmes, enfin tout ce qui l'entoure, ça ne passe pour lui qu'après l'argent... Oh ! Entendons-nous, il n'aime pas l'argent en avare, pour en avoir un gros tas, pour le cacher dans sa cave. Non ! s'il en veut faire jaillir de partout, s'il en puise à n'importe quelles sources, c'est pour le voir couler chez lui en torrents, c'est pour toutes les jouissances qu'il en tire, de luxe, de plaisir, de puissance ... Que voulez-vous ? il a ça dans le sang, il nous vendrait, vous, moi, n'importe qui, si nous entrions dans quelque marché. Et cela en homme inconscient et supérieur, car il est vraiment le poète du million, tellement l'argent le rend fou et canaille1, oh ! canaille dans le très grand ! » 
   C'était bien ce que Mme Caroline avait compris, et elle écoutait Maxime, en approuvant d'un hochement de tête. Ah ! l'argent, cet argent pourrisseur, empoisonneur, qui desséchait les âmes, en chassait la bonté, la tendresse, l'amour des autres ! Lui seul était le grand coupable, l'entremetteur de toutes les cruautés et de toutes les saletés humaines. À cette minute, elle le maudissait, l'exécrait dans la révolte indignée de sa noblesse et de sa droiture de femme. D'un geste, si elle en avait eu le pouvoir, elle aurait anéanti tout l'argent du monde, comme on écraserait le mal d'un coup de talon, pour sauver la santé de la terre.

1. canaille : individu sans moralité.

 

I- Vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

1) Quels défauts humains liés à l'argent chacun de ces textes dénonce-t-il ? (2 points).
2) Par quels procédés ces textes blâment-ils ces défauts ? (4 points).

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A : Alfred de MUSSET, « La Nuit de Mai », Poésies nouvelles, 1835
Texte B : Aloysius BERTRAND, Gaspard de la Nuit, III, VII, 1842
Texte C : Guillaume APOLLINAIRE, « Nuit rhénane », Alcools, 1913.
Texte D : Jacques ROUBAUD, « Nuit sans date rue Saint-Jacques », La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, 2006.

 

Texte A : Alfred de MUSSET, « La Nuit de Mai », Poésies nouvelles, 1835.

[Cette poésie, qui fait suite à la rupture sentimentale entre Musset et George Sand, femme de lettres, prend la forme d'un dialogue entre le poète et sa Muse.]

                             LA NUIT DE MAI

                      LA MUSE1
Poète, prends ton luth2et me donne un baiser;
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore,
Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser;
Et la bergeronnette3, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence à se poser.
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

                       LE POÈTE
Comme il fait noir dans la vallée !
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie;
Son pied rasait l'herbe fleurie;
C'est une étrange rêverie;
Elle s'efface et disparaît.

                       LA MUSE
Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse,
Balance le zéphy4 dans son voile odorant.
La rose, vierge encor, se referme jalouse
Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant.
Écoute ! tout se tait; songe à ta bien-aimée.
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée5
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux.
Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

                      LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite
Dont je me sens épouvanté ?
Ne frappe-t-on pas à ma porte ?
Pourquoi ma lampe à demi-morte
M'éblouit-elle de clarté ?
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.
Qui vient ? qui m'appelle ? - Personne.
Je suis seul : c'est l'heure qui sonne ;
Ô solitude ! Ô pauvreté !

                     LA MUSE
Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu.
Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse,
Et les vents altérés6 m'ont mis la lèvre en feu.
Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas,
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile,
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ?
Ah ! je t'ai consolé d'une amère souffrance !
Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d'amour.
Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance :
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour. [...]

1. « Muse » : divinité traditionnelle, inspiratrice du poète dans la mythologie grecque.
2. « luth » : instrument de musique à cordes pincées, symbole de l'Inspiration en poésie.
3. « bergeronnette» : petit oiseau.
4. « zéphir » : vent doux et agréable.
5. « ramée» : ensemble des branches feuillues d'un arbre.

6. « altérés » : qui excitent la soif.

 

Texte B : Aloysius BERTRAND, Gaspard de la Nuit, III, VII, 1842.

[Aloysius Bertrand est un poète romantique, auteur d'un recueil de poèmes en prose, Gaspard de la Nuit. Dans le livre III, il décrit un univers fantastique.]

UN RÊVE
                                                                                                                                                  « J'ai rêvé tant et plus, mais je n'y entends note ». Pantagruel, livre III.

   Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont1 grouillant de capes et de chapeaux.
  Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - Ie glas2 funèbre d'une cloche, auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque feuille le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs3 qui accompagnaient un criminel au supplice.
  Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue4.
  Dom Augustin, le prieur5 défunt, aura, en habit de cordelier6, les honneurs de la chapelle ardente, et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.
  Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.

1. « Morimont» : « c'est à Dijon, de temps immémorial, la place aux exécutions.» (Note du poète).
2. « glas » : tintement lent et grave d'une cloche d'église pour annoncer l'agonie, la mort ou les obsèques de quelqu'un.
3. « pénitents noirs » : membres d'une confrérie religieuse, habillés de noir, s'imposant volontairement des punitions dans l'intention de réparer leurs fautes.
4. « roue » : instrument de supplice sur lequel on attachait la victime avant de lui briser les membres avec une barre.
5. « prieur » : celui qui dirige un couvent.
6. « cordelier » : religieux qui porte pour ceinture une corde à trois nœuds.

 

Texte C : Guillaume APOLLINAIRE, « Nuit rhénane », Alcools, 1913.

[Dans ce poème, Apollinaire s'inspire des paysages et des légendes de la vallée du Rhin, en Allemagne.]

                    NUIT RHÉNANE1

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier2
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin Le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir3
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été


Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

1. « rhénane » : relatif au Rhin, fleuve commun à l'Allemagne et à la France.
2. « batelier » : homme qui conduit un bateau.
3. « râle » : respiration bruyante et difficile de celui qui va mourir.

 

Texte D : Jacques ROUBAUD, « Nuit sans date rue Saint-Jacques », La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, 2006.

[Le poète Jacques Roubaud est membre de l'OuLiPo. L'OuLiPo est un groupe de poètes contemporains qui recherchent le jeu sur les mots et les contraintes qui favorisent la création poétique.]

             Nuit sans date rue Saint-Jacques

La rue tombe noire, noire, la noire rue noire tombe là.

La rue tombe noire, noire, la tombe noire, rue noire, là.

La rue tombe noire, noire, tombe la noire rue noire, là.

La rue, tombe noire, noire, rue noire, la tombe noire, là.

La rue tombe noire, rue noire noire, là, tombe noire, là.

La rue tombe noire, la noire noire rue, noire tombe là.

La rue tombe noire la noire noire rue noire tombe, là.

La rue tombe, noire, noire, là ; tombe noire, rue noire, là.

La rue, tombe, là. Noire, noire tombe, noire rue, noire là.

La rue noire tombe ; noire la noire, noire rue-tombe; là.

La rue tombe. La noire rue noire. Noire tombe noire. Là.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment l'inspiration poétique est-elle favorisée par l'atmosphère nocturne dans les quatre poèmes ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES GENERALES

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A : Alphonse de Lamartine, "Milly ou la terre natale", Harmonies poétiques et religieuses, 1830.
Texte B : Victor Hugo, "Aux Feuillantines", Les Contemplations, 1857.
Texte C : Yves Bonnefoy, "La Maison natale", Les Planches courbes, 2001
.

 

Texte A : Alphonse de Lamartine, "Milly ou la terre natale", Harmonies poétiques et religieuses, 1830.

Voilà le banc rustique où s'asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,
Ou qu'encor palpitant des scènes de sa gloire,
De l'échafaud des rois il nous disait l'histoire,
Et, plein du grand combat qu'il avait combattu,
En racontant sa vie enseignait la vertu !
Voilà la place vide où ma mère à toute heure
Au plus léger soupir sortait de sa demeure,
Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
Vêtissait l'indigence ou nourrissait la faim ;
Voilà les toits de chaume où sa main attentive
Versait sur la blessure ou le miel ou l'olive,
Ouvrait près du chevet des vieillards expirants
Ce livre où l'espérance est permise aux mourants,
Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,
Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
Et tenant par la main les plus jeunes de nous,
A la veuve, à l'enfant, qui tombaient à genoux,
Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :
Je vous donne un peu d'or, rendez-leur vos prières !

Voilà le seuil, à l'ombre, où son pied nous berçait,
La branche du figuier que sa main abaissait,
Voici l'étroit sentier où, quand l'airain1 sonore
Dans le temple lointain vibrait avec l'aurore,
Nous montions sur sa trace à l'autel du Seigneur
Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !
C'est ici que sa voix pieuse et solennelle
Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,
Et nous montrant l'épi dans son germe enfermé,
La grappe distillant son breuvage embaumé,
La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,
Le rocher qui s'entr'ouvre aux sources ruisselantes,
La laine des brebis dérobée aux rameaux
Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,
Et le soleil exact à ses douze demeures,
Partageant aux climats les saisons et les heures,
Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,
Mondes où la pensée ose à peine monter,
Nous enseignait la foi par la reconnaissance,
Et faisait admirer à notre simple enfance
Comment l'astre et l'insecte invisible à nos yeux
Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux !
Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,
Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.

1. Les cloches de l'église, en bronze (ou airain) sonnaient, avant l'office, la messe du matin.

 

Texte B : Victor Hugo, "Aux Feuillantines", Les Contemplations, 1857

  Aux Feuillantines

Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles.

Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.

Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d'une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir ;
Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,
Mais je me souviens bien que c'était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir1.
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire!

Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux
Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi, tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain2,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.

Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

                                        Marine-Terrace, août 1855.

1. Vase pour brûler l'encens pendant les cérémonies religieuses.
2. Personnages célèbres de la Bible aux destins exceptionnels : Joseph fut vendu par ses frères, Ruth et Booz sont les ancêtres du roi David; le bon Samaritain représente l'amour pour son prochain.

 

Texte C : Yves Bonnefoy, "La Maison natale", Les Planches courbes, 2001.

  La vie, alors ; et ce fut à nouveau
Une maison natale. Autour de nous
Le grenier d’au-dessus l’église défaite,
Le jeu d’ombres léger des nuées de l’aube,
Et en nous cette odeur de la paille sèche
Restée à nous attendre, nous semblait-il,
Depuis le dernier sac monté, de blé ou seigle,
Dans l’autrefois sans fin de la lumière
Des étés tamisés par les tuiles chaudes.
Je pressentais que le jour allait poindre,
Je m’éveillais, et je me tourne encore
Vers celle qui rêva à côté de moi
Dans la maison perdue. À son silence
Soient dédiés, au soir,
Les mots qui semblent ne parler que d’autre chose.

(Je m’éveillais,
J’aimais ces jours que nous avions, jours préservés
Comme va lentement un fleuve, bien que déjà
Pris dans le bruit des voûtes de la mer.
Ils avançaient, avec la majesté des choses simples,
Les grandes voiles de ce qui est voulaient bien prendre
L’humaine vie précaire sur le navire
Qu’étendait la montagne autour de nous.
Ô souvenir,
Elles couvraient des claquements de leur silence
Le bruit, d’eau sur les pierres, de nos voix,
Et en avant ce serait bien la mort,
Mais de cette couleur laiteuse du bout des plages
Le soir, quand les enfants
Ont pied, loin, et rient dans l’eau calme, et jouent encore.)

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Dans chacun de ces textes, quels sentiments du poète la maison d'enfance permet-elle d'exprimer ou éveille-t-elle ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde.
Textes : 
Texte A : Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre VII, 1782.
Texte B : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre XIV, 1913.
Texte C : Pascal Quignard, Tous les matins du monde, 1991, fin du chapitre VI.

 

Texte A : Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, lettre VII, 1782.

  [Nous sommes au XVIIIème siècle. Madame de Volanges, mère de la jeune Cécile âgée de quinze ans, vient de faire sortir sa fille du couvent où elle recevait l'éducation réservée aux jeunes filles de la haute société dans la perspective d'un riche mariage. Cécile écrit à son amie Sophie, restée au couvent, pour lui faire part de ses premières expériences dans le monde.]

Lettre VII
De Cécile de Volanges à Sophie Carnay aux Ursulines de…

  Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y plus penser, et je me trouve assez bien de mon genre de vie. J’étudie beaucoup mon chant et ma harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis que je n’ai plus de maîtres : ou plutôt c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce monsieur dont je t’ai parlé, et avec qui j’ai chanté chez Mme de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours, et de chanter avec moi des heures entières. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un ange, et compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il soit chevalier de Malte1. Il me semble que s’il se mariait, sa femme serait bien heureuse… Il a une douceur charmante. Il n’a jamais l’air de faire un compliment, et pourtant tout ce qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt et de gaieté, qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regarde, il a l’air de vous dire quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très complaisant. Par exemple, hier, il était prié d’un grand concert2 ; il a préféré de rester toute la soirée chez maman. Cela m’a bien fait plaisir ; car, quand il n’y est pas, personne ne me parle, et je m’ennuie : au lieu que quand il y est, nous chantons et nous causons ensemble. Il a toujours quelque chose à me dire. Lui et Mme de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chère amie ; j’ai promis que je saurais pour aujourd’hui une ariette3 de harpe dont l’accompagnement est très difficile, et je ne veux pas manquer de parole. Je vais me mettre à l’étude jusqu’à ce qu’il vienne.

1. Danceny, jeune homme noble, se prépare à entrer dans l'ordre religieux de Malte, qui interdit à ses membres de se marier.
2. Il était invité à un concert.
3. Air léger et court que Cécile chante en s'accompagnant à la harpe.

 

Texte B : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, chapitre XIV, 1913.

 [Enfant, Meaulnes avait rêvé d'une jeune fille inconnue dont il ne voyait pas le visage. Devenu adolescent, il découvre après une longue errance à travers roseaux et forêts, une château mystérieux animé par une fête tout entière dédiée aux enfants.]

 Il entra dans une pièce silencieuse qui était une salle à manger éclairée par une lampe à suspension. Là aussi c’était fête, mais fête pour les petits enfants.
  Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux ; d’autres étaient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le siège un étalage d’images ; d’autres, auprès du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils écoutaient au loin, dans l’immense demeure, la rumeur de la fête.
  Une porte de cette salle à manger était grande ouverte. On entendait dans la pièce attenante jouer du piano. Meaulnes avança curieusement la tête. C’était une sorte de petit salon-parloir ; une femme ou une jeune fille, un grand manteau marron jeté sur ses épaules, tournait le dos, jouant très doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout à côté, six ou sept petits garçons et petites filles rangés comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu’il se fait tard, écoutaient. De temps en temps seulement, l’un d’eux, arc-bouté sur les poignets, se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle à manger : un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place.
  Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait si follement poursuivi le grand pierrot1, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde.
  Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à jouer, il retourna s’asseoir dans la salle à manger, et, ouvrant un des gros livres rouges épars sur la, table, il commença distraitement à lire.
  Presque aussitôt un des petits qui étaient par terre s’approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son genou pour regarder en même temps que lui ; un autre en fit autant de l’autre côté. Alors ce fut un rêve comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu’il était dans sa propre maison, marié, un beau soir, et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, près de lui, c’était sa femme…

1. Lors de la fête, un personnage déguisé en Pierrot, joue à effrayer les enfants.

 

Texte C : Pascal Quignard, Tous les matins du monde, 1991, fin du chapitre VI.

 [Nous sommes au XVIIème siècle. Monsieur de Sainte-Colombe, qui ne se console pas de la mort de sa femme, trouve dans la musique de viole, dont il est un grand maître, une forme d'apaisement, jusqu'au jour où sa musique se révèle dotée d'un plus grand pouvoir.]

  Il posa sur le tapis bleu clair qui recouvrait la table où il dépliait son pupitre la carafe de vin garnie de paille, le verre à vin à pied qu'il remplit, un plat d'étain contenant quelques gaufrettes enroulées et il joua le Tombeau des Regrets1.
  Il n'eut pas besoin de se reporter à son livre. Sa main se dirigeait d'elle-même sur la touche de son instrument2 et il se prit à pleurer. Tandis que le chant montait, près de la porte une femme très pâle apparut qui lui souriait tout en posant lie doigt sur son sourire en signe qu'elle ne parlerait pas et qu'il ne se dérangeât pas de ce qu'il était en train de faire. Elle contourna en silence le pupitre de Monsieur de Sainte-Colombe. Elle s'assit sur le coffre à musique qui était dans le coin auprès de la table et du flacon de vin et elle l'écouta.
  C'était sa femme et ses larmes coulaient. Quand il leva les paupières, après qu'il eut terminé d'interpréter son morceau, elle n'était plus là. Il posa sa viole et, comme il tendait la main vers le plat d'étain, aux côtés de la flasque3, il vit le verre à moitié vide et il s'étonna qu'à côté de lui, sur le tapis bleu, une gaufrette fût à demi rongée.

1. Musique que Monsieur de Sainte-Colombe a composée la nuit où son épouse est morte.
2. Il s'agit d'une viole, qui s'apparente à notre violoncelle moderne.
3. Carafe entourée de paille contenant, ici, un vin doux et sucré.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez aux deux questions suivantes (6 points) :

- Quel rôle essentiel joue l'expérience musicale pour les personnages des romans du corpus ? (3 points)
- Par quels moyens les textes B et C brouillent-ils la frontière entre rêve et réalité ? (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

 

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