LES SUJETS DE L’ EAF 2012

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme.
Textes : 
Texte A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578
(orthographe modernisée).
Texte B : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XVIII, 1578
(orthographe modernisée).
Texte C : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588
(adaptation en français moderne par André Lanly).
Texte D : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.

 

TEXTE A : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XIII, 1578.

 [Artisan d’origine modeste et de religion protestante, Jean de Léry participa à une expédition française au Brésil. A cette occasion, il partagea pendant quelque temps la vie des indiens Tupinambas. Vingt ans après son retour en France, il fit paraître un récit de son voyage.]

 Au reste, parce que nos Tupinambas sont fort ébahis de voir les Français et autres des pays lointains prendre tant de peine d’aller quérir1 leur Arabotan, c'est-à-dire bois de Brésil, il y eut une fois un vieillard d’entre eux qui sur cela me fit telle demande :
 « Que veut dire que vous autres Mairs et Peros, c'est-à-dire Français et Portugais, veniez de si loin pour quérir du bois pour vous chauffer, n’y en a-t-il point en votre pays ? »
 A quoi lui ayant répondu que oui et en grande quantité, mais non pas de telles sortes que les leurs, ni même2 du bois de Brésil, lequel nous ne brûlions pas comme il pensait, ains3 (comme eux-mêmes en usaient pour rougir leurs cordons de coton, plumages et autres choses) que les nôtres l’emmenaient pour faire de la teinture, il me répliqua soudain :
 « Voire4, mais vous en faut-il tant ?
 - Oui, lui dis-je, car (en lui faisant trouver bon5) y ayant tel marchand en notre pays qui a plus de frises6 et de draps rouges, voire même (m’accommodant7 toujours à lui parler de choses qui lui étaient connues) de couteaux, ciseaux, miroirs et autres marchandises que vous n’en avez jamais vu par deçà8, un tel seul achètera tout le bois de Brésil dont plusieurs navires s’en retournent chargés de ton pays.
 - Ha, ha, dit mon sauvage, tu me contes merveilles. »
 Puis ayant bien retenu ce que je lui venais de dire, m’interrogeant plus outre, dit :
 « Mais cet homme tant riche dont tu me parles, ne meurt-il point ? »
 - Si fait, si fait, lui dis-je, aussi bien que les autres. »
 Sur quoi, comme ils sont aussi grands discoureurs, et poursuivent fort bien un propos jusqu’au bout, il me demanda derechef :
 - « Et quand donc il est mort, à qui est tout le bien qu’il laisse ? ». « - A ses enfants, s’il en a, et à défaut d’iceux9 à ses frères, soeurs et plus prochains parents. »
 « - Vraiment, dit alors mon vieillard (lequel comme vous jugerez n’était nullement lourdaud), à cette heure connais-je10 que vous autres Mairs, c'est-à-dire Français, êtes de grand fols : car vous faut-il tant travailler à passer la mer, sur laquelle (comme vous nous dites étant arrivés par-deçà) vous endurez tant de maux, pour amasser des richesses ou à vos enfants ou à ceux qui survivent après vous ? La terre qui les a nourris n’est-elle pas aussi suffisante pour les nourrir ? Nous avons (ajouta-t-il), des parents et des enfants, lesquels, comme tu vois, nous aimons et chérissons ; mais parce que nous nous assurons qu’après notre mort la terre qui a nous a nourris les nourrira, sans nous en soucier plus avant, nous nous reposons sur cela. »
Voilà sommairement et au vrai le discours que j’ai ouï de la propre bouche d’un pauvre sauvage américain.

1- Quérir : aller chercher.
2- Ni même : ni surtout.
3- Ains : mais.
4- Voire : soit.
5- En lui faisant trouver bon : pour le persuader.
6- Frises : étoffes de laine.
7- M’accommodant : essayant.
8- Par deçà : chez les Tupinambas, au Brésil.
9- A défaut d’iceux : s’il n’a pas d’enfants.
10- Connais-je : je me rends compte.

 

TEXTE B : Jean de Léry, Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, chapitre XVIII, 1578.

[…] Combien que1 nos Tupinambas reçoivent fort humainement les étrangers amis qui les vont visiter, si est-ce néanmoins2 que les Français et autres de par deçà3 qui n’entendent pas leur langage se trouvent du commencement4 merveilleusement étonnés parmi eux. Et de ma part, la première fois que je les fréquentai, qui fut trois semaines après que nous fûmes arrivés en l’île de Villegagnon, qu’un truchement5 me mena avec lui en terre ferme en quatre ou cinq villages : quand nous fûmes arrivés au premier, nommé Yabouraci en langage du pays, et par les Français Pépin (à cause d’un navire qui y chargea une fois, le maître duquel se nommait ainsi), qui n’était qu’à deux lieues de notre fort, me voyant tout incontinent6 environné de sauvages, lesquels me demandaient : « Marapé-dereré, marapé-dereré ? », c’est-à-dire : « Comment as-tu nom, comment as-tu nom ? » (à quoi pour alors je n’entendais que le haut allemand7) et, au reste, l’un ayant pris mon chapeau qu’il mit sur sa tête, l’autre mon épée et ma ceinture qu’il ceignit sur son corps tout nu, l’autre ma casaque qu’il vêtit, eux, dis-je, m’étourdissant de leurs crieries5 et courant de cette façon parmi leur village avec mes hardes, non seulement je croyais avoir tout perdu, mais aussi je ne savais où j’en étais. Mais comme l’expérience m’a montré plusieurs fois depuis, ce n’était que faute de savoir leur manière de faire : car faisant le même9 à tous ceux qui les visitent, et principalement à ceux qu’ils n’ont point encore vus, après qu’ils se sont ainsi un peu joués des besognes10 d’autrui, ils rapportent et rendent le tout à ceux à qui elles appartiennent. Là-dessus, le truchement m’ayant averti qu’ils désiraient surtout de savoir mon nom, mais que de leur dire Pierre, Guillaume ou Jean, eux ne les pouvant prononcer ni retenir (comme de fait au lieu de dire Jean ils disaient Nian), il me faillait accommoder de leur nommer quelque chose qui leur fût connue : cela, comme il me dit, étant si bien venu à propos que mon surnom11, Léry, signifie une huître en leur langage, je leur dis que je m’appelais Léryoussou, c'est-à-dire une grosse huître. De quoi eux se tenant bien satisfaits, avec leur admiration12 Teh ! se prenant à rire, dirent : « Vraiment voilà un beau nom et nous n’avions point encore vu de Mair, c'est-à-dire Français, qui s’appelât ainsi. »

1- Combien que : bien que.
2- Autres de par deçà : désigne ici les Européens.
3- Si est-ce néanmoins que : il est certain néanmoins que.
4- Du commencement : au commencement.
5- Truchement : interprète qui connaît la langue des Tupinambas.
6- Tout incontinent : immédiatement.
7- Je n’entendais que le haut allemand : je ne comprenais rien.
8- Crieries : criailleries.
9- Le même : la même chose.
10- Besognes : affaires, objets.
11- Surnom : nom de famille.
12- Avec leur admiration Teh ! : les Tupinambas expriment leur admiration par l’interjection Teh ! et se mettent à rire.

 

TEXTE C : Michel de Montaigne, Essais, Livre III, chapitre VI « Des coches », 1588.

 [Dans ce passage de ses Essais, Montaigne se fonde sur les témoignages qu'il a lus pour critiquer le comportement des conquérants européens dans le Nouveau Monde.]

    La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux1 montrent que [ces hommes] ne nous étaient nullement inférieurs en clarté d'esprit naturelle et en justesse [d'esprit]. La merveilleuse magnificence des villes de Cusco2 et de Mexico et, parmi beaucoup d'autres choses semblables, le jardin de ce roi, où tous les arbres, les fruits et toutes les herbes, selon l'ordre et la grandeur qu'ils ont dans un jardin [normal], étaient excellemment façonnés en or, comme, dans son cabinet3, tous les animaux qui naissaient dans son État et dans ses mers, et la beauté de leurs ouvrages en joaillerie, en plume, en coton, dans la peinture, montrent qu'ils ne nous étaient pas non plus inférieurs en habileté. Mais en ce qui concerne la dévotion, l'observance des lois, la bonté, la libéralité4, la franchise, il a été très utile pour nous de ne pas en avoir autant qu'eux. Ils ont été perdus par cet avantage et se sont vendus et trahis eux-mêmes. Quant à la hardiesse et au courage, quant à la fermeté, la résistance, la résolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrais pas d'opposer les exemples que je trouverais parmi eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons dans les recueils de souvenirs de notre monde de ce côté-ci [de l'Océan]. Car, que ceux qui les ont subjugués suppriment les ruses et les tours d'adresse dont ils se sont servis pour les tromper, et l'effroi bien justifié qu'apportait à ces peuples-là le fait de voir arriver aussi inopinément des gens barbus, différents d'eux par le langage, la religion, par l'aspect extérieur et le comportement, venant d'un endroit du monde où ils n'avaient jamais imaginé qu'il y eût des habitants, quels qu'ils fussent, [gens] montés sur de grands monstres inconnus, contre eux qui non seulement n'avaient jamais vu de cheval mais même bête quelconque dressée à porter et à avoir sur son dos un homme ou une autre charge, munis d'une peau luisante et dure5 et d'une arme [offensive] tranchante et resplendissante, contre eux qui, contre la lueur qui les émerveillait d'un miroir ou d'un couteau, échangeaient facilement une grande richesse en or et en perles, et qui n'avaient ni science ni matière grâce auxquelles ils pussent, même à loisir, percer notre acier ; ajoutez à cela les foudres et les tonnerres de nos pièces [d'artillerie] et de nos arquebuses, capables de troubler César lui-même, si on l'avait surpris avec la même inexpérience de ces armes, et [qui étaient employées] à ce moment contre des peuples nus, sauf aux endroits où s'était faite l'invention de quelque tissu de coton, sans autres armes, tout au plus, que des arcs, des pierres, des bâtons et des boucliers de bois ; des peuples surpris, sous une apparence d'amitié et de bonne foi, par la curiosité de voir des choses étrangères et inconnues : mettez en compte, dis-je, chez les conquérants cette inégalité, vous leur ôtez toute la cause de tant de victoires.

1- Il s'agit des peuples indiens d'Amérique du Sud victimes des conquérants européens.
2- Cusco, alors capitale du Pérou.
3- Cabinet : bureau.
4- Libéralité : générosité.
5- Peau luisante et dure : il s'agit de l'armure.

 

TEXTE D : Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques, 1955.

 [Lors d’une expédition au Brésil, en 1938, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss a partagé la vie quotidienne d’un peuple indien, les Nambikwara.]

   Pour moi, qui les ai connus à une époque où les maladies introduites par l’homme blanc les avaient déjà décimés, mais où – depuis des tentatives toujours humaines de Rondon1 – nul n’avait entrepris de les soumettre, je voudrais oublier cette description navrante2 et ne rien conserver dans la mémoire, que ce tableau repris de mes carnets de notes où je le griffonnai une nuit à la lueur de ma lampe de poche :
  « Dans la savane obscure, les feux de campement brillent. Autour du foyer, seule protection contre le froid qui descend, derrière le frêle paravent de palmes et de branchages hâtivement planté dans le sol du côté d’où on redoute le vent ou la pluie ; auprès des hottes emplies des pauvres objets qui constituent toute une richesse terrestre ; couchés à même la terre qui s’étend alentour, hantée par d’autres bandes également hostiles et craintives, les époux, étroitement enlacés, se perçoivent comme étant l’un pour l’autre le soutien, le réconfort, l’unique secours contre les difficultés quotidiennes et la mélancolie rêveuse qui, de temps à autre, envahit l’âme nambikwara. Le visiteur qui, pour la première fois, campe dans la brousse avec les Indiens, se sent pris d’angoisse et de pitié devant le spectacle de cette humanité si totalement démunie ; écrasée, semble-t-il, contre le sol d’une terre hostile par quelque implacable cataclysme ; nue, grelottante auprès des feux vacillants. Il circule à tâtons parmi les broussailles, évitant de heurter une main, un bras, un torse, dont on devine les chauds reflets à la lueur des feux. Mais cette misère est animée de chuchotements et de rires. Les couples s’étreignent comme dans la nostalgie d’une unité perdue ; les caresses ne s’interrompent pas au passage de l’étranger. On devine chez tous une immense gentillesse, une profonde insouciance, une naïve et charmante satisfaction animale, et, rassemblant ces sentiments divers, quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine. »

1- Rondon (1865-1958), explorateur brésilien qui tenta d’adapter les Indiens à la vie moderne tout en cherchant à préserver leurs mœurs et coutumes.
2- Lévi-Strauss vient de lire un compte-rendu ethnologique indiquant que la situation de la tribu dont il avait partagé la vie quinze ans auparavant s’est extrêmement dégradée.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

  Quelles qualités des peuples du Nouveau Monde les textes proposés mettent-ils en relief ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

Des éléments de corrigé.

 

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SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Textes : 
Texte A : Joachim du Bellay, « Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil… », sonnet 150, Les Regrets, 1558
(orthographe modernisée).
Texte B : Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.
Texte C : Paul Verlaine, « L’enterrement », Poèmes saturniens, 1866.
Texte D : Arthur Rimbaud, « À la Musique », Poésies, 1870.

 

Texte A : Joachim du Bellay, « Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil… », sonnet 150, Les Regrets, 1558.

 Seigneur1, je ne saurais regarder d'un bon oeil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire2,
Et se vêtir, comme eux, d'un pompeux appareil3.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S'il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage4,
Et le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage
S'il le reçoit mauvais5, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite6,
C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.

1- Seigneur : apostrophe conventionnelle en début de sonnet ; Du Bellay adresse son poème à un puissant.
2- Contrefaire : imiter l’allure des princes quand ils marchent.
3- Appareil : d’un vêtement digne d’un cérémonial magnifique.
4- Si quelqu’un reçoit [...] un bon visage : est bien accueilli par le roi, ou par un puissant.
5- S’il le reçoit mauvais : s’il est mal accueilli.
6- Me dépite : ce qui m’irrite et me peine.

 

Texte B : Jean de La Fontaine, « La Génisse, la Chèvre et la Brebis, en société avec le Lion », Fables, livre I, 6, 1668.

La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
Avec un fier Lion, Seigneur du voisinage,
Firent société1, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs2 de la Chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le Lion par ses ongles3 compta,
Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie.»
Puis en autant de parts le cerf il dépeça ;
Prit pour lui la première en qualité de Sire :
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
C’est que je m’appelle Lion :
À cela l’on n’a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir4 encor :
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
Je l’étranglerai tout d’abord. »

1- Firent société : s’allièrent.
2- Lacs : cordons lacés pour tendre un piège.
3- Par ses ongles : avec ses griffes.
4- Me doit échoir : doit me revenir.

 

Texte C : Paul Verlaine, « L’enterrement », Poèmes saturniens*, 1866.

Je ne sais rien de gai comme un enterrement !
Le fossoyeur qui chante et sa pioche qui brille,
La cloche, au loin, dans l’air, lançant son svelte trille1,
Le prêtre en blanc surplis2, qui prie allègrement,

L’enfant de chœur avec sa voix fraîche de fille,
Et quand, au fond du trou, bien chaud, douillettement,
S’installe le cercueil, le mol éboulement
De la terre, édredon du défunt, heureux drille3,

Tout cela me paraît charmant, en vérité !
Et puis, tout rondelets, sous leur frac4 écourté,
Les croque-morts au nez rougi par les pourboires,

Et puis les beaux discours concis, mais pleins de sens,
Et puis, cœurs élargis, fronts où flotte une gloire,
Les héritiers resplendissants !

1- Trille : note musicale, sonorité qui se prolonge.
2- Surplis : vêtement à manches larges que les prêtres portent sur la soutane.
3- Drille : homme jovial.
4- Frac : habit noir de cérémonie.
* En fait ce poème n'appartient pas à ce recueil, mais lui a été parfois ajouté dans certaines éditions (NdE).

 

Texte D : Arthur Rimbaud, « À la Musique », Poésies, 1870.

                             A LA MUSIQUE
                                                           Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

– L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos1 dans la Valse des fifres :
– Autour, aux premiers rangs, parade le gandin2 ;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs :
Les gros bureaux3 bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs4,
Celles dont les volants ont des airs de réclames ;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent5, et reprennent : "En somme !..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing6 d'où le tabac par brins
Déborde – vous savez, c'est de la contrebande ;

– Le long des gazons verts ricanent les voyous ;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious7
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

– Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes :
Elles le savent bien ; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot : je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles :
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
– Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
– Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres*...

1- Schakos : coiffure militaire rigide.
2- Gandin : jeune élégant plus ou moins ridicule.
3- Bureaux : personnes qui travaillent dans les bureaux.
4- Cornacs : au sens premier, conducteur d’éléphant.
5- Argent : puisent leur tabac à priser dans des tabatières en argent.
6- Onnaing : pipe de prix, en terre cuite.
7- Pioupious : jeunes soldats.
* Il est intéressant de noter comment l'institution varie peu dans sa pruderie. Ce dernier vers n'est pas en effet de Rimbaud mais de son professeur de Rhétorique, Georges Izambard, qui, choqué par le vers initial de l'adolescent, lui avait suggéré cette mièvrerie. Rimbaud avait d'abord écrit : Et mes désirs brutaux s'accrochent à leurs lèvres. (NdE)

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

En quoi les quatre textes du corpus relèvent-ils de la poésie satirique ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Textes : 
Texte A : Arthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, in Poésies, 1870-1872.
Texte B : Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, (vers 1 à 42), in Poésies complètes, 1913.
Texte C : René Char, « L’adolescent souffleté », Les Matinaux, 1950
.

 

TEXTE A : Arthur Rimbaud, « Roman », Cahier de Douai, in Poésies, 1870-1872.

 [Le poète Rimbaud a produit toute son œuvre poétique alors qu’il n’était lui-même qu’un adolescent.]

                            ROMAN

                                 I

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
— Un beau soir, foin des bocks et de la limonade1,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
— On va sous les tilleuls verts de la promenade2

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin,
— A des parfums de vigne et des parfums de bière...

                                 II

— Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
D’azur3 sombre, encadré d’une petite branche,
Piqué4 d’une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser5.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague6 ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

                                III

Le cœur fou Robinsonne7 à travers les romans,
— Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
— Sur vos lèvres alors meurent les cavatines8....

                                IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
Vous êtes amoureux — Vos sonnets La font rire.
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
— Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire...!

— Ce soir-là... — vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade…
— On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

1- Foin des bocks et de la limonade : le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade
2- La promenade : espace bordé d'arbres, où l’on se promène à pied
3- D’azur sombre : de ciel sombre
4- Piqué : tacheté
5- Griser : rendre un peu ivre
6- On divague : on laisse errer nos pensées, on déraisonne
7- Le coeur fou Robinsonne : le coeur s’échappe et vagabonde
8- Cavatine : air d’opéra pour soliste.

 

TEXTE B : Blaise Cendrars, Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, (vers 1 à 42), in Poésies complètes, 1913.

 [Ce long poème de 445 vers, nourri de références propres à l’histoire de Cendrars, se présente comme le récit d’un jeune narrateur de seize ans qui fait le voyage de Moscou à Kharbine (ville de Mandchourie) en compagnie de Jeanne, une jeune fille parisienne.]

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues1 du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était alors si ardente et si folle
Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse2 ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin3 était comme un immense gâteau tartare
Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode4
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes5
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit6 s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences8 du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout.
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres8 qui tournaient en tourbillons sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent…
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe9
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance
J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes
Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux […]

1- Lieue : mesure de distance approximativement égale à quatre kilomètres.
2- Le temple d’Ephèse, considéré dans l’Antiquité comme la quatrième merveille du monde, fut incendié en 356.
3- Kremlin : citadelle impériale située au coeur de Moscou.
4- Novgorode : ville de Russie.
5- Caractères cunéiformes : écriture ancienne de Mésopotamie qui combine des signes en forme de clous triangulaires.
6- Les pigeons du Saint-Esprit : dans la tradition biblique, la colombe symbolise l’Esprit saint.
7- Réminiscence : mémoire profonde, lointaine, comme venue du fond des âges.
8- Fiacre : véhicule tiré par des chevaux.
9- La venue du grand Christ rouge de la révolution russe : allusion à la Révolution de 1905, déclenchée à Saint-Pétersbourg, et dont la principale manifestation fut conduite par un religieux orthodoxe.

 

TEXTE C : René Char, « L’adolescent souffleté », Les Matinaux, 1950.

L’ADOLESCENT SOUFFLETÉ1

  Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité2 d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût3 résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme4 de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté.
  Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort.

1- Souffleté : giflé.
2- Iniquité : injustice.
3- Fût : tronc de l’arbre.
4- Mutisme : état d’une personne qui refuse de parler ou est réduite au silence.

 

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points) :

Question 1 : Quels pronoms personnels désignent l’adolescent dans ces trois poèmes ? Comment interpréter ces choix différents ? (3 points)
Question 2 : Quelles expériences vécues par les adolescents évoquent ces poèmes ? Que leur apportent-elles ? (3 points)
.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation, du XVlème siècle à nos jours.
Textes : 
Texte A : Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet CL, 1558.
Texte B : Molière, Le Misanthrope, acte l, scène 1, 1666.
Texte C : Jean de la Bruyère, Les Caractères, « De la société et de la conversation », 1688.
Texte D : Marcel Proust, A la Recherche du Temps perdu, Le Côté de Guermantes, 1922.

 

TEXTE A : Joachim du Bellay, Les Regrets, sonnet CL, 1558.

 [En 1553, Du Bellay quitte la France pour Rome. Il accompagne le cardinal Jean du Bellay, un cousin de son père, à la cour du pape. Il y écrit le recueil des Regrets. ]

Seigneur, je ne saurais regarder d'un bon œil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher1 les princes contrefaire2,
Et se vêtir, comme eux, d'un pompeux appareil3.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S'il ment, ce ne sont eux qui diront du4 contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu'un devant eux reçoit un bon visage5,
Ils le vont caresser, bien qu'ils crèvent de rage;
S'il le reçoit mauvais, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite,
C'est quand devant le roi, d'un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi.

1. marcher : démarche.
2. contrefaire : imiter, singer.
3. appareil : vêtements, habits.
4. du contraire : le contraire.
5. reçoit un bon visage : reçoit un bon accueil.

 

TEXTE B : Molière, Le Misanthrope, acte l, scène 1, 1666.

 [Alceste et son ami Philinte débattent des exigences de la vie en société.]

                       Acte I, scène 1
[ ... ]
                       ALCESTE
Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur
On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur.
                       PHILINTE
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie,
Il faut bien le payer de la même monnoie1,
Répondre comme on peut à ses empressements,
Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.
                       ALCESTE
Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode
Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obliqeants2 diseurs d'inutiles paroles,
Qui de civilités avec tous font combat,
Et traitent du même air l'honnête homme et le fat3
Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse4,
Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse,
Et vous fasse de vous un éloge éclatant,
Lorsqu'au premier faquin5 il court en faire autant ?
Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située6
Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;
Et la plus glorieuse a des régals peu chers7,
Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu ! vous n'êtes pas pour être de mes gens;
Je refuse d'un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence;
Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,
L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.
                       PHILINTE
Mais, quand on est du monde8, il faut bien que l'on rende
Quelques dehors clvils9 que l'usage demande.
                       ALCESTE
Non, vous dis-je; on devrait châtier sans pitié
Ce commerce10 honteux de semblants d'amitié.
Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre
Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,
Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments
Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
[ ... ]

1. monnoie : monnaie.
2. obligeants: aimables.
3. fat: vaniteux.
4. caresse : flatte.
5. faquin : canaille.
6. un peu bien située : noble.
7. régals peu chers : satisfactions méprisables.
8. du monde : de la bonne société.
9. dehors civils : marques de politesse.
10. commerce : échange.

 

TEXTE C : Jean de la Bruyère, Les Caractères, « De la société et de la conversation », 1688.

    J'entends Théodecte de l'antichambre; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche; le voilà entré: il rit, il crie, il éclate1 ; on bouche ses oreilles, c'est un tonnerre. Il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit que par le ton dont il parle. Il ne s'apaise, et il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps2, aux personnes, aux bienséances, que chacun a son fait3 sans qu'il ait eu l'intention de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé4 toute l'assemblée. A-t-on servi, il se met le premier à table et dans la première place; les femmes sont à sa droite et à sa gauche. Il mange, il boit, il conte, il plaisante, il interrompt tout à la fois. Il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés; il abuse de la folle déférence5 qu'on a pour lui. Est-ce lui, est-ce Euthydème qui donne le repas ? Il rappelle à soi toute l'autorité de la table; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer. Le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue, il gagne au jeu; il veut railler6 celui qui perd, et7 il l'offense; les rieurs sont pour lui : il n'y a sorte de fatuités8 qu'on ne lui passe. Je cède enfin et je disparais, incapable de souffrir9 plus longtemps Théodecte, et ceux qui le souffrent.

1. il éclate : il parle à très haute voix.
2. temps : circonstance, moment.
3. chacun a son fait : chacun reçoit son lot de reproches.
4. désobligé : agacé, exaspéré.
5. déférence : respect.
6. railler : plaisanter sur.
7. et : mais.
8. fatuités : sotte prétention.
9. souffrir : supporter.

 

TEXTE D : Marcel Proust, A la Recherche du Temps perdu, Le Côté de Guermantes, 1922.

 [Swann, qui souffre d'une grave maladie, annonce à la duchesse de Guermantes, son amie, qu'il va bientôt mourir, au moment où cette dernière se rend à un dîner mondain.]

   - Hé bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir en Italie ? questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous.
   - Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis plusieurs mois. D'après les médecins que j'ai consultés, à la fin de l'année le mal que j'ai, et qui peut du reste m'emporter tout de suite, ne me laissera pas en tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore c'est un grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet de pied ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la duchesse.
   - Qu'est-ce que vous me dites là ? s'écria la duchesse en s'arrêtant une seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux bleus et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour la première fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter dans sa voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la pitié à un homme qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui indiquât la jurisprudence à suivre1 et, ne sachant auquel donner la préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas croire que la seconde alternative eût à se poser, de façon à obéir à la première qui demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous voulez plaisanter ? » dit-elle à Swann.
   - Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, répondit ironiquement Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez demandé et que maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je ne veux pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il parce qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, grâce à sa politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir confusément que le dîner où elle allait devait moins compter pour Swann que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la voiture, baissa-t-elle les épaules en disant: « Ne vous occupez pas de ce dîner. Il n'a aucune importance ! » Mais ces mots mirent de mauvaise humeur le duc qui s'écria : « Voyons, Oriane, ne restez pas à bavarder comme cela et à échanger vos jérémiades avec Swann, vous savez bien pourtant que Mme de Saint­ Euverte tient à ce qu'on se mette à table à huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà bien cinq minutes que vos chevaux attendent. Je vous demande pardon, Charles, dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix. Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour aller chez la mère Saint-Euverte.»
   Mme de Guermantes s'avança décidément2 vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann. « Vous savez, nous reparlerons de cela, je ne crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le jour que vous voudrez (pour Mme de Guermantes tout se résolvait toujours en déjeuners), vous me direz votre jour et votre heure », et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible : « Oriane, qu'est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges ».

1. jurisprudence à suivre : ce qu'il convenait de faire.
2. décidément : d'un pas décidé.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

  Après avoir identifié la cible de la critique dans les textes du corpus, vous dégagerez les principaux procédés argumentatifs utilisés.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVlème siècle à nos jours.
Textes : 
Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».
Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Éducation, livre IV, 1762.
Texte C : HUGO, Les Châtiments, VII, 17, 1853, « Ultima verba », vers 37à 64.
Texte D : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.

 

Texte A : LA FONTAINE, Fables, Livre l, V, 1668, « Le Loup et le Chien ».

   LE LOUP ET LE CHIEN

Un Loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli1, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l'eût fait volontiers.
Mais il fallait livrer bataille;
Et le Mâtirr2 était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
« Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères3, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? Rien d'assuré; point de franche lippée4 :
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
Portants5 bâtons, et mendiants;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire;
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs6 de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé :
« Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi rien? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours, mais qu'importe ?
- Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.

1. poli : le poil luisant.
2. mâtin : chien puissant.
3. cancres, hères : hommes misérables et de peu de considération.
4. franche lippée : nourriture abondante et facile.
5. portants : orthographe de l'époque, même remarque pour mendiants.
6. reliefs: restes.

 

Texte B : ROUSSEAU, Emile ou de l'Éducation, livre IV, 1762.

   Encore un coup, les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusements sont ceux qu'on partage avec le peuple; ceux qu'on veut avoir à soi seul, on ne les a plus : si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture, je n'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la promenade; me voilà forcé de l'aller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître et ne se trouve bien qu'où il ne l'est pas; il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus dans ma richesse ce que j'ai fait dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien, je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage; il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j'usurpe1 sur les princes mêmes; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms, je fais de l'un mon parc, de l'autre ma terrasse, et m'en voilà le maître; dès lors je m'y promène impunément, j'y reviens souvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher, et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fossés, par des haies, peu m'importe; je prends mon parc sur mes épaules et je vais le poser ailleurs; les emplacements ne manquent pas aux environs, et j'aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.
  Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables; voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n'est qu'illusion, chimère, sotte vanité. Quiconque s'écartera de ces règles, quelque riche qu'il puisse être, mangera son or en fumier et ne connaîtra jamais le prix de la vie.
   On m'objectera sans doute que de tels amusements sont à la portée de tous les hommes, et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter : c'est précisément à quoi j'en voulais venir. On a du plaisir quand on en veut avoir; c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous, et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paraître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesse; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire, s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion, est assez riche : c'est l'aurea mediocritas2 d'Horace. Gens à coffres-forts, cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence3, car pour le plaisir elle n'est bonne à rien. Émile ne saura pas tout cela mieux que moi, mais, ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore, et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer.

1. j'usurpe : je m'empare de ce qui ne m'appartient pas.
2. aurea mediocritas : « médiocrité dorée », art de vivre dans la juste mesure.
3. opulence : richesse.

 

Texte C : HUGO, Les Châtiments, VII, 17, 1853, « Ultima verba », vers 37à 64.

 [Louis-Napoléon Bonaparte a été élu Président de la Seconde République en décembre 1848. Le 2 décembre 1851, il s'autoproclame Empereur par un coup d'État. Il exerce dès lors un pouvoir dictatorial et réprime l'opposition républicaine. Hugo s'exile et compose Les Châtiments, recueil poétique destiné à discréditer le régime de Napoléon III.]

                ULTlMA VERBA1
[...]

Mes nobles compagnons, je garde votre culte;
Bannis2, la République est là qui nous unit.
J'attacherai la gloire à tout ce qu'on insulte;
je jetterai l'opprobre3 à tout ce qu'on bénit !

Je serai, sous le sac de cendre qui me couvre4,
La voix qui dit : malheur ! la bouche qui dit : non !
Tandis que tes valets te montreront ton Louvre,
Moi, je te montrerai, César5, ton cabanon6.

Devant les trahisons et les têtes courbées,
Je croiserai les bras, indigné, mais serein.
Sombre fidélité pour les choses tombées,
Sois ma force et ma joie et mon pilier d'airain !

Oui, tant qu'il sera là, qu'on cède ou qu'on persiste,
O France ! France aimée et qu'on pleure toujours,
Je ne reverrai pas ta terre douce et triste,
Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours !

Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente,
France ! hors le devoir, hélas ! j'oublierai tout.
Parmi les éprouvés je planterai ma tente :
Je resterai proscrit6, voulant rester debout.

J'accepte l'âpre exil, n'eût-il ni fin ni terme;
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu'un a plié qu'on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s'en vont qui devraient demeurer.

Si l'on n'est plus que mille, eh bien, j'en suis !
Si même ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla7 ;
S'il en demeure dix, je serai le dixième;
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !

Jersey, 2 décembre 1852.

1. Ultima verba : mes mots derniers.
2. bannis : exilés, chassés, même sens pour proscrit, désigne les Républicains refusant le Coup d'État de Louis­ Napoléon.
3. je jetterai l'opprobre à : j'attacherai le déshonneur à.
4. le sac de cendre qui me couvre : le sac et la cendre sont dans la Bible les marques de la fonction prophétique et les symboles du deuil.
5. César : désigne l'empereur Napoléon III.
6. cabanon : cellule où l'on enferme les fous dangereux.
7. Sylla : dictateur romain qui élimina ses opposants par les massacres et l'exil; désigne ici Napoléon III.

 

Texte D : ZOLA, Germinal, 3ème Partie, 3, 1885.

 [Etienne Lantier, mineur logé chez les Maheu, discute avec eux chaque soir des conditions de vie des mineurs.]

   Un silence se faisait, tous soufflaient un instant, dans le malaise vague de cet horizon fermé. Seul, le père Bonnernort1, s'il était là, ouvrait des yeux surpris, car de son temps on ne se tracassait pas de la sorte: on naissait dans le charbon, on tapait à la veine2, sans en demander davantage; tandis que, maintenant, il passait un air qui donnait de l'ambition aux charbonniers.
  - Faut cracher sur rien, murmurait-il. Une bonne chope est une bonne chope ... Les chefs, c'est souvent de la canaille; mais il y aura toujours des chefs, pas vrai ? inutile de se casser la tête à réfléchir là-dessus.
  Du coup, Etienne s'animait. Comment! la réflexion serait défendue à l'ouvrier ! Eh ! justement, les choses changeraient bientôt, parce que l'ouvrier réfléchissait à cette heure. Du temps du vieux, le mineur vivait dans la mine comme une brute, comme une machine à extraire la houille, toujours sous la terre, les oreilles et les yeux bouchés aux événements du dehors. Aussi les riches qui gouvernent, avaient-ils beau jeu de s'entendre, de le vendre et de l'acheter, pour lui manger la chair: il ne s'en doutait même pas. Mais, à présent, le mineur s'éveillait au fond, germait dans la terre ainsi qu'une vraie graine; et l'on verrait un matin ce qu'il pousserait au beau milieu des champs: oui, il pousserait des hommes, une armée d'hommes qui rétabliraient la justice. Est-ce que tous les citoyens n'étaient pas égaux depuis la Révolution ? puisqu'on votait ensemble, est-ce que l'ouvrier devait rester l'esclave du patron qui le payait ? Les grandes Compagnies, avec leurs machines, écrasaient tout, et l'on n'avait même plus contre elles les garanties de l'ancien temps, lorsque les gens du même métier, réunis en corps, savaient se défendre. C'était pour ça, nom de Dieu ! et pour d'autres choses, que tout péterait un jour, grâce à l'instruction. On n'avait qu'à voir dans le coron3 même : les grands-pères n'auraient pu signer leur nom, les pères le signaient déjà, et quant aux fils, ils lisaient et écrivaient comme des professeurs. Ah ! ça poussait, ça poussait petit à petit, une rude moisson d'hommes, qui mûrissait au soleil ! Du moment qu'on n'était plus collé chacun à sa place pour l'existence entière, et qu'on pouvait avoir l'ambition de prendre la place du voisin, pourquoi donc n'aurait-on pas joué des poings, en tâchant d'être le plus fort ?

1. Bonnemort : surnom d'un vieux mineur, Vincent Maheu, grand-père d'une famille nombreuse employée à la mine.
2. veine : désigne la couche de charbon, le filon de houille.
3. coron : habitat dans lequel logent les familles des mineurs.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Qu'est-ce qui, selon les quatre textes du corpus, permet à l'homme d'être libre ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de Victor Hugo (texte C).
  • Dissertation
    Dans quelle mesure la force d'une argumentation se nourrit-elle de l'expérience vécue ? Vous développerez votre propos en vous appuyant sur les textes du corpus, sur les œuvres que vous avez étudiées en classe et sur celles que vous avez lues.
  • Invention
    Un descendant des Maheu, devenu médecin, a été sollicité par un journaliste dans le cadre d'une enquête sur les évolutions de la société. Dans la lettre qu'il lui adresse en réponse, il explique comment, en quelques générations, sa famille s'est libérée de la mine grâce à l'instruction.

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le théâtre, texte et représentation.
Corpus :
Texte A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, Acte Il scène 15, 1775
.
Texte B : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, Acte I scène 8, 1784.
Texte C : Eugène Ionesco, Les Chaises (1952).

 

TEXTE A : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scènes 1 et 2, (1775).

 [Rosine, prisonnière de son tuteur Bartholo qui veut l'épouser, tombe amoureuse du Comte Almaviva qui, grâce aux ruses du valet Figaro, a réussi à entrer en communication avec elle. Dans cette scène, elle doit échanger le billet que lui a fait parvenir Almaviva contre la lettre de son cousin, afin de jouer un bon tour à son tuteur jaloux.]

BARTHOLO. De quelle offense parlez-vous ?
ROSINE. C'est qu'il est inouï qu'on se permette d'ouvrir les lettres de quelqu'un.
BARTHOLO. De sa femme ?
ROSINE. Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d'une indignité qu'on ne fait à personne ?
BARTHOLO. Vous voulez me faire prendre le change1, et détourner mon attention du billet qui, sans doute, est une missive de quelque amant2. Mais je le verrai, je vous assure.
ROSINE. Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.
BARTHOLO. Qui ne vous recevra point.
ROSINE. C'est ce qu'il faudra voir.
BARTHOLO. Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux femmes; mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
ROSINE, pendant qu'il y va. Ah, Ciel ! que faire ? Mettons vite à la place la lettre de mon cousin, et donnons-lui beau jeu3 de la prendre.

Elle fait l'échange, et met la lettre du cousin dans sa pochette4, de façon qu'elle sorte un peu.

BARTHOLO, revenant. Ah ! j'espère maintenant la voir.
ROSINE. De quel droit, s'il vous plaît ?
BARTHOLO. Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.
ROSINE. On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.
BARTHOLO, frappant du pied. Madame ! Madame !
ROSINE tombe sur un fauteuil, et feint de se trouver mal. Ah ! quelle indignité !
BARTHOLO. Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.
ROSINE, renversée. Malheureuse Rosine !
BARTHOLO. Qu'avez-vous donc ?
ROSINE. Quel avenir affreux !
BARTHOLO. Rosine !
ROSINE. J'étouffe de fureur.
BARTHOLO. Elle se trouve mal.
ROSINE. Je m'affaiblis, je meurs.
BARTHOLO, à part. Dieux ! la lettre ! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite.

Il lui tâte le pouls et prend la lettre qu'il tâche de lire en se tournant un peu.

ROSINE, toujours renversée. Infortunée ! ah !
BARTHOLO lui quitte le bras, et dit à part. Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir !
ROSINE. Ah ! pauvre Rosine !
BARTHOLO. L'usage des odeurs5 ... produit ces affections spasmodiques6.

Il lit par-derrière le fauteuil, en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.

BARTHOLO, à part. Ô Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude ! Comment l'apaiser maintenant ? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue !

Il fait semblant de la soutenir, et remet la lettre dans la pochette.

1 - Changer d'attitude (par distraction).
2 - Amoureux (aucune notion d'adultère à l'époque).
3 - Jouons-lui un bon tour.
4 - Petite poche de son tablier.
5 - Parfums.
6 - Crises nerveuses.

 

TEXTE B : Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, Acte I scène 8, 1784.

[Le comte Almaviva, libertin sans scrupules, cherche à séduire Suzanne, femme de chambre de son épouse. Il vient lui rendre visite dans sa chambre, sans savoir que Chérubin, le petit page1, s'est caché derrière le fauteuil.]

Suzanne, Le Comte, Chérubin, caché.

SUZANNE aperçoit le Comte. Ah ! ...
Elle s'approche du fauteuil pour masquer Chérubin.
LE COMTE s'avance. Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation... bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.
SUZANNE, troublée. Monseigneur, que me voulez-vous? Si l'on vous trouvait avec moi...
LE COMTE. Je serais désolé qu'on m'y surprît; mais tu sais tout l'intérêt que je prends à toi. Bazile2 ne t'a pas laissé ignorer mon amour. Je n'ai qu'un instant pour t'expliquer mes vues; écoute.
Il s'assied dans le fauteuil.
SUZANNE, vivement. Je n'écoute rien.
LE COMTE, lui prend la main. Un seul mot. Tu sais que le Roi m'a nommé son ambassadeur à Londres. J'emmène avec moi Figaro; je lui donne un excellent poste; et, comme le devoir d'une femme est de suivre son mari...
SUZANNE. Ah ! si j'osais parler !
LE COMTE, la rapproche de lui. Parle, parle, ma chère; use aujourd'hui d'un droit que tu prends sur moi pour la vie.
SUZANNE, effrayée. Je n'en veux point, Monseigneur, je n'en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
LE COMTE. Mais dis auparavant.
SUZANNE, en colère. Je ne sais plus ce que je disais.
LE COMTE. Sur le devoir des femmes.
SUZANNE. Eh bien, lorsque Monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu'il l'épousa par amour; lorsqu'il abolit pour elle un certain affreux droit du seiqneur3...
LE COMTE, gaiement. Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette ! ce droit charmant ! Si tu venais en jaser sur la brune4 au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur...
BAZILE, parle en dehors. Il n'est pas chez lui, Monseigneur.
LE COMTE, se lève. Quelle est cette voix ?
SUZANNE. Que je suis malheureuse !
LE COMTE. Sors, pour qu'on n'entre pas.
SUZANNE, troublée. Que je vous laisse ici ?
BAZILE, crie en dehors. Monseigneur était chez Madame, il en est sorti; je vais voir.
LE COMTE. Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil... assez mal; mais renvoie-le bien vite.

Suzanne lui barre le chemin; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page; mais, pendant que le Comte s'abaisse et prend sa place, Chérubin tourne et se jette effrayé sur le fauteuil à genoux et s'y blottit. Suzanne prend la robe qu'elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.

1 - Jeune noble placé auprès d'un seigneur pour apprendre le métier des armes.
2 - Maître de clavecin de la Comtesse.
3 - Droit féodal selon lequel un seigneur pouvait obtenir les faveurs d'une servante avant sa nuit de noces.
4 - Au crépuscule.

 

TEXTE C : Eugène Ionesco, Les Chaises (1952).

[Des chaises vides destinées à des invités invisibles s'accumulent sur la scène en vue d'une conférence « scientifique » que le « vieux» entend donner au monde.]

On entend de violents coups de sonnette.

LE VIEUX, se dépêchant, tout cassé, vers la porte de droite, tandis que la Vieille va vers la porte cachée, à gauche, se dépêchant mal, boitillant. - C'est une personne bien autoritaire.
(II se dépêche, il ouvre la porte n°2; entrée du Colonel invisible; peut-être sera-t-il utile que l'on entende, discrètement, quelques sons de trompette, quelques notes du « Salut au Colonel» ; dès qu'il a ouvert la porte, apercevant le Colonel invisible, le Vieux se fige en un « garde-à-vous» respectueux.)
Ah ! ... mon Colonel! (II lève vaguement le bras en direction de son front, pour un salut qui ne se précise pas.) Bonjour, mon Colonel... C'est un honneur étonnant pour moi... je... je... je ne m'attendais pas... bien que... pourtant... bref, je suis très fier de recevoir, dans ma demeure secrète, un héros de votre taille... (II serre la main Invisible que lui tend le Colonel invisible et s'incline cérémonieusement, puis se redresse.) Sans fausse modestie, toutefois, je me permets de vous avouer que je ne me sens pas indigne de votre visite ! Fier, oui... indigne, non !...
La Vieille apparaît avec sa chaise, par la droite.
LA VIEILLE. - Oh ! Quel bel uniforme ! Quelles belles décorations ! Qui est-ce, mon chou ?
LE VIEUX, à la Vieille. - Tu ne vois donc pas que c'est le Colonel ?
LA VIEILLE, au Vieux. - Ah !
LE VIEUX, à la Vieille. - Compte les galons ! (Au Colonel) C'est mon épouse Sémiramis1. (A la Vieille) Approche, que je te présente à mon Colonel. (La Vieille s'approche, traînant d'une main la chaise, fait une révérence sans lâcher la chaise. Au Colonel.) Ma femme. (A la Vieille) Le Colonel.
LA VIEILLE. - Enchantée, mon Colonel. Soyez le bienvenu. Vous êtes un camarade de mon mari, il est Maréchal...
LE VIEUX, mécontent. - Des logis2, des logis...
LA VIEILLE (Le Colonel invisible baise la main de la Vieille; cela se voit d'après le geste de la main de la Vieille se soulevant comme vers des lèvres; d'émotion, la Vieille lâche la chaise). - Oh ! il est bien poli. .. ça se voit que c'est un supérieur, un être supérieur !... (Elle reprend la chaise; au Colonel) La chaise est pour vous...

1 - Reine légendaire qui aurait fait édifier de somptueuses constructions à Babylone.
2 - Jeu de mots qui désigne à l'origine un sous-officier chargé du logement des troupes.

 

I- Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

1. Ces textes font tous les trois intervenir des objets: une lettre dans le texte 1, un fauteuil dans le texte 2 et des chaises dans le texte 3. Quels rôles jouent ici ces objets ? (3 points)
2. Dans les trois extraits proposés, quelles informations sont apportées au spectateur par les didascalies ? (3 points).

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

 

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