LES SUJETS DE L’ EAF 2012 - suite

 

Voir sur Amazon :


Centres étrangers :

série L (Amérique du nord)
série ES / S (Amérique du nord)

série L (Polynésie)
série ES / S (Polynésie)
séries technologiques (Polynésie).

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Textes : 
Texte A : Charles BAUDELAIRE, « La Musique », Les Fleurs du mal, 1857.
Texte B : Arthur RIMBAUD, « Sensation» (1870), Poésies.
Texte C : René CHAR, « Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! », Fureur et Mystère, 1948.
Texte D : Francis PONGE, « La robe des choses », Pièces, 1961.

 

Texte A : Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.

                 La Musique

La musique souvent me prend comme une mer !
                 Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther1,
                 Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
                 Comme de la toile,
J'escalade le dos des flots amoncelés
                 Que la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
                 D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions2

                 Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
                 De mon désespoir !

1. éther (emploi littéraire) : ciel.
2. convulsions : agitations violentes, troubles soudains.

 

Texte B : Arthur Rimbaud, Poésies.

 [Le poème est écrit alors que Rimbaud n'a pas encore seize ans.]

                                Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme.

                                                              Mars 1870

 

Texte C : René Char, Fureur et Mystère.

 [Char célèbre chez Rimbaud sa détermination à quitter les lieux et les choses qui ont perdu leur sens à ses yeux.]

                                                                                                          Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !

  Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires1 à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise2 un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller au vent du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets3 des pisse-lyres4, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
   Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme ! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
   Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

1. réfractaires : qui résistent à, refusent de se soumettre.
2. Rimbaud est originaire de Charleville, dans le département des Ardennes, au Nord-Est de la France.
3. estaminets : cafés, bars.
4. pisse-lyres : expression péjorative désignant les poètes.

 

Texte D : Francis Ponge, Pièces .

                                                                                                                         La robe des choses

  Une fois, si les objets perdent pour vous leur goût, observez alors, de parti pris, les insidieuses1 modifications apportées à leur surface par les sensationnels événements de la lumière et du vent selon la fuite des nuages, selon que tel ou tel groupe des ampoules du jour s'éteint ou s'allume, ces continuels frémissements de nappes, ces vibrations, ces buées, ces haleines, ces jeux de souffles, de pets légers.
   Aimez ces compagnies de moustiques à l'abri des oiseaux sous des arbres proportionnés à votre taille, et leurs évolutions à votre hauteur.
   Soyez émus de ces grandioses quoique délicats, de ces extraordinairement dramatiques quoique ordinairement inaperçus événements sensationnels, et changements à vue.
   Mais l'explication par le soleil et le vent, constamment présente à votre esprit, vous prive de surprises et de merveilles. Sous-bois, aucun de ces événements ne vous fait arrêter votre marche, ne vous plonge dans la stupéfaction de l'attention dramatique, tandis que l'apparition de la plus banale forme aussitôt vous saisit, l'irruption d'un oiseau par exemple.
   Apprenez donc à considérer simplement le jour, c'est-à-dire, au-dessus des terres et de leurs objets, ces milliers d'ampoules ou fioles2 suspendues à un firmament3, mais à toutes hauteurs et à toutes places, de sorte qu'au lieu de le montrer elles le dissimulent. En suivant les volontés ou caprices de quelque puissant souffleur4 en scène, ou peut-être les coups de vent, ceux que l'on sent aux joues et ceux que l'on ne sent pas, elles s'éteignent ou se rallument, et revêtent le spectateur en même temps que le spectacle de robes changeant selon l'heure et le lieu.

1. insidieuses : insensibles, imperceptibles.
2. fioles : petites bouteilles de verre.
3. firmament : voûte céleste étoilée.
4. souffleur : au théâtre, le souffleur est chargé de rappeler discrètement leur texte aux comédiens.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quelles expériences l'écriture poétique décrit-elle dans les différents textes du corpus ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le poème de Baudelaire (texte A).
  • Dissertation
    Pourquoi la poésie est-elle un mode d'accès privilégié au monde ?
    Vous fonderez votre réflexion sur les poèmes du corpus, les textes étudiés en classe et votre culture personnelle.
  • Invention
    Dans une lettre, vous incitez un de vos amis, qui trouve le quotidien plat et morne, à lire ou à écrire de la poésie.
    Vous vous appuierez sur des références précises, tirées du corpus et de votre expérience personnelle.

     

  haut de page

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVllème siècle à nos jours.
Textes : 
Texte A : Jean RACINE, Iphigénie, acte IV, scènes 7 et 8, 1674.
Texte B : Victor HUGO, Ruy Blas, acte V, scène 3, 1838.
Texte C : Laurent GAUDÉ, Pluie de cendres, acte IV, scènes 5 à 7, 2001.

 

Texte A : Jean RACINE, Iphigénie, acte IV, scènes 7 et 8.

  [Les dieux ont exigé d'Agamemnon, roi grec, qu'il leur sacrifie sa fille Iphigénie en échange de leur aide contre les Troyens. Agamemnon a fini par se soumettre à la volonté divine. Achille, qui devait épouser la jeune fille, a pris sa défense dans la scène précédente, s'opposant avec force à Agamemnon.]

                 Scène 7 - AGAMEMNON, seul.

                   AGAMEMNON
Et voilà ce qui rend sa perte inévitable.
Ma fille toute seule était plus redoutable.
Ton insolent amour1, qui croit m'épouvanter,
Vient de hâter le coup que tu veux arrêter.
Ne délibérons plus. Bravons sa violence.
Ma gloire intéressée2 emporte la balance3.
Achille menaçant détermine mon cœur.
Ma pitié semblerait un effet de ma peur.
Holà, gardes, à moi !

       Scène 8 - AGAMEMNON, EURYBATE, GARDES.

                  EURYBATE4
                                 Seigneur.
                 AGAMEMNON
                                          Que vais-je faire ?
Puis-je leur prononcer cet ordre sanguinaire ?
Cruel ! à quel combat faut-il te5 préparer ?
Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer ?
Une mère m'attend, une mère intrépide,
Qui défendra son sang contre un père homicide.
Je verrai mes soldats, moins barbares que moi,
Respecter dans ses bras la fille de leur Roi.
Achille nous menace, Achille nous méprise.
Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise ?
Ma fille, de l'autel6 cherchant à s'échapper,
Gémit-elle du coup dont je la veux frapper ?
Que dis-je ? Que prétend mon sacrilège zèle ?
Quels vœux en l'immolant7 formerai-je sur elle ?
Quelques prix glorieux qui me soient proposés,
Quels lauriers me plairont de son sang arrosés ?
Je veux fléchir des dieux la puissance suprême :
Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?
Non, je ne puis. Cédons au sang, à l'amitié,
Et ne rougissons plus d'une juste pitié.
Qu'elle vive. Mais quoi ! peu jaloux de ma gloire,
Dois-je au superbe8 Achille accorder la victoire ?
Son téméraire orgueil, que je vais redoubler,
Croira que je lui cède, et qu'il m'a fait trembler.
De quel frivole soin9 mon esprit s'embarrasse !
Ne puis-je pas d'Achille humilier l'audace ?
Que ma fille à ses yeux soit un sujet d'ennui!10.
Il l'aime. Elle vivra pour un autre que lui.
Eurybate, appelez la princesse, la reine.
Qu'elles ne craignent point.

1. Agamemnon s'adresse, de manière fictive, à Achille.
2. Ma gloire intéressée : l'intérêt de mon honneur.
3. la balance : le choix.
4. domestique d'Agamemnon.
5. Agamemnon se parle à lui-même.
6. autel : lieu de sacrifice.
7. en l'immolant : en la sacrifiant.
8. superbe : empli d'orgueil. .
9. frivole soin : souci inutile.
10. sujet d'ennui : cause d'une souffrance extrême.

 

Texte B : Victor HUGO, Ruy Blas, acte V, scène 3.

 [Don Salluste, déchu de son rang de grand personnage de l'Etat, veut se venger de la Reine. Il exerce sur elle un chantage pour retrouver sa place à la cour en menaçant de révéler son rendez-vous amoureux avec Ruy Blas, son valet, qu'il a fait passer pour son neveu Don César.]

                                SCÈNE 3.
            LES MEMES, DON SALLUSTE.

                             RUY BLAS
Grand Dieu ! Fuyez, Madame !

                          DON SALLUSTE
                                           Il n'est plus temps.
Madame de Neubourg1 n'est plus reine d'Espagne.

                             LA REINE, avec horreur.
Don Salluste !

                          DON SALLUSTE, montrant Ruy BIas.
                    À jamais vous êtes la compagne
De cet homme.

                              LA REINE
                      Grand Dieu ! c'est un piège, en effet !
Et Don César...

                              RUY BLAS, désespéré.
                         Madame, hélas ! qu'avez-vous fait ?

                          DON SALLUSTE, s'avançant à pas lents vers la reine.
Je vous tiens. - Mais je vais parler, sans lui déplaire,
À Votre Majesté, car je suis sans colère.
Je vous trouve, - écoutez, ne faisons pas de bruit,
- Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit.
Ce fait, - pour une reine, - étant public, en somme,
Suffit pour annuler le mariage à Rome.
Le Saint-Père en serait informé promptement.
Mais on supplée au fait par le consentement.
Tout peut rester secret.
(II tire de sa poche un parchemin qu'il déroule et qu'il présente à la reine.)
                                     Signez-moi cette lettre
Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre
Par le grand écuyer au notaire mayor.
Ensuite, une voiture, où j'ai mis beaucoup d'or,
             (Désignant le dehors)
Est là. - Partez tous deux sur-le-champ. je vous aide.
Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède
Et par Alcantara gagner le Portugal.
Allez où vous voudrez, cela nous est égal.
Nous fermerons les yeux. - Obéissez. je jure
Que seul en ce moment je connais l'aventure;
Mais, si vous refusez, Madrid sait tout demain.
Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main.
  (Montrant la table, sur laquelle il y a une écritoire.)
Voilà tout ce qu'il faut pour écrire, Madame.

                             LA REINE, atterrée, tombant sur le fauteuil.
Je suis en son pouvoir !

                          DON SALLUSTE
                                  De vous je ne réclame
Que ce consentement pour le porter au roi.
(Bas, à Ruy BIas, qui écoute tout, immobile et comme frappé de la foudre.)
Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi.
(À la reine.)
Signez.

                             LA REINE, tremblante, - à part.
                Que faire ?

                          DON SALLUSTE, se penchant à son oreille et lui présentant une plume.
                           Allons ! qu'est-ce qu'une couronne ?
Vous gagnez le bonheur, si vous perdez le trône.
Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien
De ceci. Tout se passe entre nous trois.
(Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu'elle la repousse ni la prenne.)
                                                           Eh bien ?
(La reine, indécise et égarée, le regarde avec angoisse.)
Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même.
Le scandale et le cloître !

                             LA REINE, accablée.
                                 Ô Dieu !

                          DON SALLUSTE, montrant Ruy BIas.
                                             César vous aime.
Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur,
De fort grande maison. Presque un prince. Un seigneur
Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne.
Il est duc d'Olmedo, Bazan, et grand d'Espagne...
(II pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante, et qui semble prête à signer.)

                             RUY BLAS, comme se réveillant tout à coup.
Je m'appelle Ruy Blas, et je suis un laquais2 !
(Arrachant des mains de la reine la plume, et le parchemin qu'il déchire.)
Ne signez pas, Madame ! - Enfin ! - je suffoquais !

1. Nom de jeune fille de la reine.
2. laquais : domestique.

 

Texte C : Laurent GAUDÉ, Pluie de cendres, acte IV, scènes 5 à 7.

 [Ajac a refusé de se battre pour défendre sa ville assiégée par des ennemis. Considérant cette lutte perdue d'avance, il a préféré creuser secrètement un tunnel pour s'échapper avec son amante Korée mais cette dernière, refusant d'abandonner son peuple, s'est suicidée. Bratsch et le vieil Argo sont les deux autres derniers survivants de la cité.]

                                                                                 Scène 5

Bratsch, seul, armé, couvert de blessures, près de l'entrée du tunnel d'Ajac.
BRATSCH. Je ne voulais pas y croire, on disait qu'Ajac creusait un tunnel, qu'il allait bientôt avoir un moyen de sortir d'ici, c'était un bruit qui courait entre nous, mais je ne voulais pas y croire et maintenant je vois que c'est vrai. Je pourrais partir. Parce que je me suis battu comme un lion. Parce que le combat est perdu et que je n'ai de leçons à recevoir de personne. Je me suis battu pour défendre la ville mais maintenant il n'y a plus personne à défendre et je pourrais partir. J'ai gagné ce droit-là. Mais je ne le ferai pas. Non. Je vais m'asseoir ici. Couvert de mes blessures et je vais me laisser mourir. Et lorsqu'ils arriveront et qu'ils verront le tunnel, ils comprendront que nous avions une porte et que nous avons décidé de la sceller nous-mêmes. Ils verront alors que nous étions plus forts qu'eux, immensément plus forts.

                                                                                 Scène 6

Argo seul. Il entre avec une sorte de hotte dans laquelle sont rangés d'innombrables bâtons. Il en porte un à la main. Chaque bâton est criblé de centaines de petites entailles faites au couteau.
ARGO. Le vieux fou construit sa forêt. j'arpente la ville, du nord au sud, d'est en ouest, j'arpente les ruines et je n'oublierai personne. Pour chacun, une entaille. Les encoches, comme des prières murmurées par le vieil Argo. Je n'oublierai personne. Lorsque j'aurai fini, je ferai une dernière encoche pour moi, et je planterai en terre cette forêt d'arbres manchots. Le vieil Argo n'oubliera personne. Je rôde partout et je suis celui qui compte. Je planterai bientôt la forêt des ombres. Et ils sauront alors, lorsqu'ils fouleront ces ruines, ils sauront, qui qu'ils soient, lorsqu'ils entreront dans la ville et qu'ils découvriront les bâtons en terre, ils sauront que nous n'avons pas cessé d'être des hommes.
Entre Ajac portant dans ses bras le corps de Korée.
AJAC. J'ai marché jusqu'à toi, Argo, et j'ai prié que tu ne sois pas mort.
ARGO. Je n'ai pas eu la force.
AJAC. Je te supplie d'accepter ce que je veux te demander. J'ai marché jusqu'à toi parce que tu es le seul à qui je puisse la confier. je veux que tu la portes dans tes bras. Que tu la berces comme une enfant, que tu dises, si tu les connais, les mots qui apaisent les morts. Et qu'elle ne reste pas seule. Dans les gravats de la ville. Qu'elle ne reste pas seule.
ARGO (II la prend). Korée, comme ton corps est lourd maintenant. je peux à peine te soutenir. Il émane encore de ton corps le parfum violent de ton regard. Tu seras comptée. Argo est là. jusqu'au dernier instant, je veillerai sur toi. Tu sentiras mes mains sur ton visage. Tu entendras ma voix dans tes cheveux. Argo est là. Je te mettrai en terre et je planterai sur ta tombe la forêt de stèles1. Et ces bâtons scarifiés diront à jamais ce que tu fus.

                                                                               Scène 7
Ajac seul.
AJAC. Voilà, je suis le dernier des hommes. Ils vont venir maintenant. (II arme son pistolet.) La nuit tombe. Ils vont bientôt descendre des collines parce qu'ils ne peuvent pas s'en empêcher, parce qu'ils attendent cela depuis longtemps. Ils vont descendre avec la rage de piller et ils seront pris au piège. je connais la ville. La nuit, ici, je suis invincible. Ils vont déferler sur la ville sans que plus aucune digue ne puisse les contenir. Il n'y a plus qu'Ajac, le lâche, le rat, qui sera là, pour les attendre. Tu avais raison, Korée, il n'y avait que toi qui pouvais faire cela, me tuer ainsi. je suis le dernier des combattants, et je vais les attendre pour en tuer le plus grand nombre, je suis le dernier et je serai le seul à n'avoir personne pour prendre soin de mon corps. Je suis le dernier et ils seront encore beaucoup à tomber sous mes coups. Je vais me battre, dans cette pluie de feu, au milieu de cette nuit qui tombe et que je connais bien, je vais partir à la chasse, et les proies seront innombrables. Ils ne m'attraperont pas. Car, de la ville, je connais chaque pierre et chaque recoin, et leur sang bientôt coulera dans les rues comme un grand fleuve impétueux. Je suis le dernier, tu as fait de moi le dernier, Korée, je ne suis plus qu'un poing serré sur une arme.

1. stèles : pierres tombales.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quels sont les moyens théâtraux mis en œuvre dans ces trois textes pour exprimer les enjeux difficiles du choix auxquels sont confrontés les personnages principaux ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez les scènes 6 et 7 de Pluie de cendres, de Laurent Gaudé (Texte C).
  • Dissertation
    Selon vous, les moments où l'indécision des personnages domine présentent-ils de l'intérêt dans la représentation théâtrale ? Vous répondrez à cette question en vous fondant sur le corpus, votre culture personnelle et votre expérience de spectateur.
  • Invention
    Eurybate tente de convaincre Agamemnon de renoncer au sacrifice d'Iphigénie avant qu'il ne fasse amener sa fille par les gardes.
    Vous rédigerez, en prose, le dialogue théâtral entre les deux protagonistes.
    Dans les didascalies, vous indiquerez toutes les informations nécessaires au dispositif scénique de cette confrontation.

 

  haut de page

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation, du XVlème siècle à nos jours.
Textes : 
Texte A : Michel de MONTAIGNE, Essais, Livre Il (1595) .
Texte B : Jean de LA FONTAINE, Fables, Livre IX (1679).
Texte C : Jean ROSTAND, Pensées d'un biologiste (1954).

 

Texte A : Michel de Montaigne, Essais, (1580-1588-1595), Livre Il, chapitre XII, « Apologie de Raymond Sebond ».

 [Dans le chapitre XII du livre II des Essais, Montaigne analyse sans indulgence les faiblesses et les imperfections des hommes.]

  Considérons donc pour le moment l'homme seul, sans secours étranger, armé seulement de ses armes et dépourvu de la grâce1 et de la connaissance divine qui sont tout son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons combien il a de solidité dans ce bel équipage2. Qu'il me fasse comprendre en employant la force de sa raison sur quels fondements il a bâti ces grandes supériorités qu'il pense avoir sur les autres créatures. Qu'est-ce qui lui a persuadé que ce cours admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements effrayants de cette mer infinie, aient été établis et se continuent pendant tant de siècles pour son avantage et pour son service ? Est-il possible d'imaginer chose aussi ridicule que le fait que cette misérable et chétive créature, qui n'est pas seulement maîtresse d'elle-même, qui est exposée aux atteintes de toutes choses, se dise maîtresse et impératrice de l'univers dont elle n'a pas le pouvoir de connaître la moindre partie, tant s'en faut de la commander ? Et ce privilège qu'il s'attribue d'être le seul dans ce grand édifice qui ait la capacité d'en reconnaître la beauté et les parties, le seul qui puisse rendre grâces de cela à l'architecte3 et tenir le compte de ce qui se crée et de ce qui se perd dans le monde, ce privilège, qui le lui a scellé4 ? Qu'il nous montre des lettres patentes5 qui lui confient cette belle et grande charge. Ont-elles été octroyées en faveur des sages seulement ? Elles concernent en ce cas peu de gens. Les sots et les méchants sont-ils dignes d'une faveur aussi extraordinaire et, étant la pire partie du monde, méritent-ils d'être préférés à tout le reste ?

1. Grâce : faveur divine.
2. Dans ce bel équipage : avec de telles ressources.
3 L'architecte : ici, le créateur du monde.
4. Scellé : accordé dans un document rendu officiel par un sceau.
5. Lettres patentes : décisions royales accordant une faveur.

 

Texte B : Jean de La Fontaine, Fables, Livre IX, 4 (1679).

LE GLAND ET LA CITROUILLE

Dieu fait bien ce qu'il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet Univers, et l'aller parcourant,
Dans les Citrouilles je la treuve1.
Un villageois, considérant
Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
A quoi songeait, dit-il, l'Auteur de tout cela ?
Il a bien mal placé cette Citrouille-là !
Hé parbleu ! Je l'aurais pendue
A l'un des chênes que voilà.
C'eût été justement l'affaire;
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C'est dommage, Garo2, que tu n'es point entré
Au conseil3 de celui que prêche ton Curé :
Tout en eût été mieux; car pourquoi, par exemple,
Le Gland, qui n'est pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s'est mépris: plus je contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
Que l'on a fait un quiproquo.
Cette réflexion embarrassant notre homme :
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d'esprit.
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
Il s'éveille; et portant la main sur son visage,
Il trouve encor le Gland pris au poil du menton.
Son nez meurtri le force à changer de langage;
Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
S'il fût tombé de l'arbre une masse plus lourde,
Et que ce Gland eût été gourde4?
Dieu ne l'a pas voulu: sans doute il eut raison;
J'en vois bien à présent la cause.
En louant Dieu de toute chose,
Garo retourne à la maison.

1. Treuve : forme ancienne de « trouve », pour la rime.
2. Garo : nom de paysan.
3. Conseil : avis, décision.
4. Gourde : désigne la citrouille.

 

Texte C : Jean Rostand, Pensées d'un biologiste (1954).

 [Jean Rostand, fils d'Edmond Rostand (auteur de Cyrano de Bergerac) est un biologiste qui a fait connaître la génétique. Savant humaniste, il propose une réflexion sur les relations entre l'homme et le monde.]

  Mais, laissant au moraliste le soin de peser les douleurs et les satisfactions individuelles, demandons-nous ce que l'homme, en tant que membre de l'espèce, peut penser de lui-même et de son labeur.
   Certes, à se souvenir de ses origines, il a bien sujet de se considérer avec complaisance. Ce petit-fils de poisson, cet arrière-neveu de limace, a droit à quelque orgueil de parvenu. Jusqu'où n'ira-t-il pas dans sa maîtrise des forces matérielles ? Quel secret ne dérobera-t-il pas à la nature ? Demain, il libérera l'énergie intra-atomique, il voyagera dans les espaces interplanétaires, il prolongera la durée de sa propre vie, il combattra la plupart des maux qui l'assaillent, et même ceux que créent ses propres passions, en instaurant un ordre meilleur dans ses collectivités.
  Sa réussite a de quoi lui tourner un peu la tête. Mais, pour se dégriser aussitôt, qu'il situe son royaume dérisoire parmi les astres sans nombre que lui révèlent ses télescopes : comment se prendrait-il encore au sérieux, sous quelque aspect qu'il s'envisage, une fois qu'il a jeté le regard dans les gouffres glacés où se hâtent les nébuleuses spirales !
  Quel sort, au demeurant, peut-il prédire à son œuvre, à son effort ? De tout cela, que restera-t-il, un jour, sur le misérable grain de boue où il réside ? L'espèce humaine passera, comme ont passé les dinosaures et les stégocéphales1. Peu à peu, la petite étoile qui nous sert de soleil abandonnera sa force éclairante et chauffante... Toute vie alors aura cessé sur la terre qui, astre périmé, continuera de tourner sans fin dans les espaces sans bornes... Alors, de toute la civilisation humaine ou surhumaine - découvertes, philosophies, idéaux, religions -, rien ne subsistera. Il ne restera même pas de nous ce qui reste aujourd'hui de l'homme du Néanderthal, dont quelques débris au moins ont trouvé un asile dans les musées de son successeur. En ce minuscule coin d'univers sera annulée pour jamais l'aventure falote2 du protoplasme3 ?... Aventure qui déjà, peut-être, s'est achevée sur d'autres mondes... Aventure qui, en d'autres mondes peut-être, se renouvellera... Et partout soutenue par les mêmes illusions, créatrice des mêmes tourments, partout aussi absurde, aussi vaine, aussi nécessairement promise dès le principe à l'échec final et à la ténèbre infinie...

1. Stégocéphales : amphibiens préhistoriques.
2. Falote : insignifiante.
3. Protoplasme : substance qui constitue la cellule, à l'origine de la vie.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Quelle place les textes du corpus accordent-ils à l'homme dans l'univers ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez le texte de La Fontaine (texte B).
  • Dissertation
    En quoi les œuvres littéraires permettent-elles de construire une réflexion efficace sur la condition de l'homme ?
    Vous appuierez votre réflexion sur les textes du corpus, les œuvres étudiées en classe et vos lectures personnelles.
  • Invention
    A l'issue de la lecture du texte de Rostand, vous faites part à un professeur de votre désaccord avec la thèse défendue par le fameux biologiste.
    Ecrivez, après une rapide entrée en matière narrative, ce dialogue avec ce professeur qui, lui, défendra la position de Rostand.
    Votre texte comportera au minimum une soixantaine de lignes.

  haut de page

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES /S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation.
Textes : 
Texte A : MOLIERE, L'Avare, IV, 7 (1668).
Texte B : Alexandre DUMAS, Kean, 1 et 2 (1836).
Texte C : Jean GIRAUDOUX, La Folle de Chaillot, 1, extrait (pièce représentée en 1945).

 

Texte A : MOLIERE, L'Avare, IV, 7 (1668).

  [Harpagon est un riche vieillard avare et tyrannique, qui tient enterrée dans son jardin une cassette remplie d'or. Il voudrait épouser la jeune Mariane qu'aime également son fils Cléante. Il vient de découvrir que sa cassette a été volée. Il ignore encore que c'est le valet La Flèche qui a fait le coup pour obliger le vieillard à renoncer à Mariane contre restitution de son argent. Harpagon est seul en scène.]

HARPAGON. (Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.) Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent ! Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? où est-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? où ne pas courir ? N'est-il point là ? n'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! (Il se prend lui-même le bras.) Rends­ moi mon argent, coquin !. .. Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi ! et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde ! sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré ! N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question1 à toute ma maison: à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts2, des juges, des gênes3, des potences et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après !

1. Donner la question : dans la procédure officielle du XVIIe siècle, infliger la torture dans un interrogatoire pour obtenir des aveux.
2. Prévôts : officiers de justice.
3. Gênes : instruments de torture.

 

Texte B : Alexandre DUMAS, Kean, 1 et 2 (1836).

 [Dans ce drame, Alexandre Dumas met en scène la vie du tragédien anglais Edmund Kean (1789-1833). Alors qu'il joue Roméo et Juliette de Shakespeare, Kean s'aperçoit que sa maîtresse Elena est dans la salle avec le prince de Galles, accompagné de lord Mewill qui persécute une de ses amies.]

JULIETTE : Adieu, mon Roméo...
En ce moment, Kean, qui avait déjà enjambé la balustrade, s'aperçoit que le prince de Galles est à l'avant-scène, dans la loge d'Elena, et, au lieu de faire sa sortie, il remonte le théâtre et regarde fixement la loge, les bras croisés.
JULIETTE, le suivant. Eh bien, que fait-il donc? (A voix basse.) Kean, Kean, vous manquez votre sortie.
SALOMON, paraissant au bord de la coulisse, la brochure à la main. Maître! maître !
JULIETTE, reprenant. Adieu, mon Roméo.
SALOMON, soufflant. Ma Juliette, adieu !
KEAN, riant. Ah ! Ah ! Ah !
SALOMON, soufflant. Roméo !
JULIETTE: Roméo !
KEAN: Qui est-ce qui m'appelle Roméo ? qui est-ce qui croit que je joue ici le rôle de Roméo ?
JULIETTE: Kean, devenez-vous fou ?
KEAN : Je ne suis pas Roméo... Je suis Falstaff1 le compagnon de débauches du prince royal d'Angleterre... A moi, mes braves camarades !... à moi, Pons ... à moi, Peta !.. à moi, Bartolph !... à moi, Quickly l'hôtelière2 !... et versez, versez à pleins bords, que je boive à la santé du prince de Galles, le plus débauché, le plus indiscret, le plus vaniteux de nous tous ! A la santé du prince de Galles, à qui tout est bon, depuis la fille de taverne qui sert les matelots du port, jusqu'à la fille d'honneur qui jette le manteau royal aux épaules de sa mère ! au prince de Galles, qui ne peut regarder une femme, vertueuse ou non, sans la perdre avec son regard ! au prince de Galles, dont j'ai cru être l'ami, et dont je ne suis que le jouet et le bouffon !... Ah ! prince royal, bien t'en prend d'être inviolable et sacré, je te le jure !... car, sans cela, tu aurais affaire à Falstaff.
LORD MEWILL, d'une loge. A bas Kean ! à bas l'acteur !
KEAN : Eh ! je ne suis pas plus Falstaff que je n’étais Roméo ; je suis Polichinelle3, le Falstaff des carrefours… Un bâton à Polichinelle, un bâton pour Lord Mewill, un bâton pour le méprisable enleveur de jeunes filles, qui porte une épée au côté, et qui refuse de se battre avec ceux dont il a volé le nom, et cela, sous prétexte qu’il est noble, qu’il est lord, qu’il est pair… Ah ! oui ! un bâton pour lord Mewill… et nous rirons… Ah ! ah ! ah ! que je souffre !... A moi ! mon Dieu ! à moi !.
Il tombe dans les bras de Juliette et de Salomon, qui l'emreinent par la porte du donjon.
LE REGISSEUR, paraissant au fond. Le médecin du théâtre ! le médecin du théâtre ! où est-il ?
DARIUS, courant ramasser la perruque que Kean a jetée à terre. Il est près de M. Kean.
LE REGISSEUR Où ?
DARIUS, montrant le donjon. Là.
MERCUTIO, entrant en costume. Qu'est-il arrivé ?
CAPULET, également en costume. Je ne sais pas; ça lui a pris en scène.
LE CHEF DES COMPARSES, conduisant ses hommes. Allez.
Les comparses entrent.
MERCUTIO : Ce n'est pas votre entrée... (Voix diverses.) Si !... Non... Si !
Confusion complète.
CAPULET, voyant paraîître Salomon. Silence !
SALOMON, s'approchant, un mouchoir à la main. Milords et messieurs, la représentation ne peut continuer... Le soleil de l'Angleterre s'est éclipsé : le célèbre, l'illustre, le sublime Kean vient d'être atteint d'un accès de folie.

1. Falstaff : personnage bouffon, complice du futur Henry V, dans Les Joyeuses Commères de Windsor et Henry IV de Shakespeare.
2. Roméo, Pons, Peto, Bartolph, Quickly l’hôtelière : personnages de Shakespeare.
3. Polichinelle : valet, personnage type de la comédie italienne au même titre qu’Arlequin, Pantalon, Colombine. On le retrouve aussi dans le théâtre de marionnettes.

 

Texte C : Jean GIRAUDOUX, La Folle de Chaillot, 1, extrait (1945).

 [Jean Giraudoux a écrit cette pièce pendant la Seconde guerre mondiale ; elle a été représentée en 1945. Jean Giraudoux montre trois personnages féminins en lutte contre le monde moderne et ses représentants. C’est la première fois qu’ils sont confrontés sur la terrasse d’un restaurant. La Folle de Chaillot entre en scène la première).]

La Folle de Chaillot apparaît. En grande dame. Jupe de soie faisant la traîne, mais relevée par une pince à linge de métal. Souliers Louis XIII. Chapeau Marie-Antoinette. Un face-à-main1 pendu par une chaîne. Un camée2. Un cabas. Elle contourne la terrasse, s’arrête à la hauteur du groupe, et sort de sa gorge un timbre de salle à manger3 sur lequel elle appuie.
Irma paraît.

LA FOLLE : Mes os sont prêts, Irma ?
IRMA : Il y en aura peu, Comtesse. Mais c’est du poulet de grain. Repassez dans dix minutes !
LA FOLLE : Et mon gésier ?
IRMA : Je tâcherai de le sauver. Le client mange tout aujourd’hui.
LA FOLLE : S’il mange mon gésier, garde mon intestin. Le matou du quai de Tokyo le préfère à ta rate.
Elle réfléchit, fait un pas en avant, s’arrête devant la table du président.
LE PRESIDENT : Garçon, faites circuler cette femme !
LE GARÇON : Je m’en garderai, Monsieur, Elle est ici chez elle.
LE PRESIDENT : C’est la gérante du café ?
LE GARÇON : C’est la Folle de Chaillot, Monsieur.
LE PRESIDENT : Une folle ?
LE GARÇON : Pourquoi une folle ? Pourquoi serait-elle folle ?
LE PRESIDENT : C’est vous qui le dites, idiot !
LE GARÇON : Moi ? Je dis comme on l’appelle. Pourquoi folle ? Je ne vous permets pas de l’insulter. C’est la Folle de Chaillot.
LE PRESIDENT : Appelez le sergent de ville !
La Folle de Chaillot a sifflé entre ses doigts. Le petit chasseur paraît avec trois écharpes sur le bras.
LA FOLLE : Alors, tu l’as retrouvé, mon boa ?
LE CHASSEUR : Pas encore, Comtesse. J’ai retrouvé ces trois écharpes, pas le boa.
LA FOLLE : Depuis cinq ans que je l’ai perdu, tu aurais pu le retrouver !
LE CHASSEUR : Prenez une de ces écharpes. Personne ne les réclame.
LA FOLLE : Cela se voit, un boa en plumes mordorées, de trois mètres de long !
LE CHASSEUR : La bleue est très gentille.
LA FOLLE : Avec le col de corsage rose et le voile vert du chapeau ? Tu veux rire. Donne-moi la jaune. Elle va ?
LE CHASSEUR : Prodigieusement. D’un mouvement coquet la Folle lance l’écharpe en arrière, renverse le verre du président sur son pantalon, et s’en va.
LE PRESIDENT : Garçon ! Le sergent de ville ! Je porte plainte !
LE GARÇON : Contre qui ?
LE PRESIDENT : Contre elle ! Contre vous ! Contre eux tous ! Contre ce chanteur à voix, ce trafiquant en lacets, cette folle…
LE BARON : Calmez-vous, Président !
LE PRESIDENT : Jamais. Voilà nos vrais ennemis, Baron ! Ceux dont nous devons vider Paris, toute affaire cessante ! Ces fantoches4 tous dissemblables, de couleur, de taille, d’allure ! Quelle est la seule sauvegarde, la seule condition d’un monde vraiment moderne : c’est un type unique de travailleur, le même visage, les mêmes vêtements, les mêmes gestes et paroles pour chaque travailleur.

1. Face-à-main : paire de lunettes anciennes.
2. Camée : bijou ancien.
3. Elle sort de son corsage une sonnette qui sert à demander que les plats soient servis à table.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Etudiez les différentes formes de folie représentées sur scène ? Quelle signification revêt-elle ? Vous vous appuierez sur des éléments verbaux et non verbaux.

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

  haut de page

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.
Textes : 
Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, Deuxième partie, chapitre 12, 1857.
Texte B : Emile ZOLA, Germinal, Septième partie, chapitre 6, 1885.
Texte C : Marguerite DURAS, Un Barrage contre le Pacifique, Première partie, chapitre 2,1950.
Texte D : Georges PEREC, Les Choses, Première partie, chapitre 2, 1962.

 

Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, Deuxième partie, chapitre 12, 1857.

  [Emma Bovary mène une existence qu’elle juge médiocre au côté de son mari, Charles Bovary. Elle a un amant, Rodolphe, et rêve de s’enfuir avec lui.]

   Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il1 s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.
   Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils2 ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir des mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant3 se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin4, sur la place, ouvrait les auvents5 de la pharmacie.

1. « il » : Bovary, le mari d’Emma.
2. « ils » : Emma et son amant Rodolphe.
3. « l’enfant » : Berthe, sa petite fille.
4. « Justin » : un jeune garçon, employé de la pharmacie de Monsieur Homais.
5. « auvents » : volets.

 

Texte B : Emile ZOLA, Germinal, Septième partie, chapitre 6, 1885.

 [Etienne Lantier, embauché dans une mine du Nord, découvre le monde de souffrances des mineurs de charbon. Il tente d’organiser une grève puissante, qui se termine tragiquement dans la violence et la mort. A la fin du roman, le jeune homme retourne à Paris pour prendre des responsabilités syndicales.]

  Dehors, Etienne suivit un moment la route, absorbé. Toutes sortes d’idées bourdonnaient en lui. Mais il eut une sensation de plein air, de ciel libre, et il respira largement. Le soleil paraissait à l’horizon glorieux, c’était un réveil d’allégresse, dans la campagne entière. Un flot d’or roulait de l’orient à l’occident, sur la plaine immense. Cette chaleur de vie gagnait, s’étendait, en un frisson de jeunesse, où vibraient les soupirs de la terre, le chant des oiseaux, tous les murmures des eaux et des bois. Il faisait bon vivre, le vieux monde voulait vivre un printemps encore.
   Et, pénétré de cet espoir, Etienne ralentit sa marche, les yeux perdus à droite et à gauche, dans cette gaieté de la nouvelle saison. Il songeait à lui, il se sentait fort, mûri par sa dure expérience au fond de la mine. Son éducation était finie, il s’en allait armé, en soldat raisonneur de la révolution, ayant déclaré la guerre à la société, telle qu’il la voyait et telle qu’il la condamnait. La joie de rejoindre Pluchart1, d’être comme Pluchart un chef écouté, lui soufflait des discours, dont il arrangeait les phrases. Il méditait d’élargir son programme, l’affinement bourgeois qui l’avait haussé au-dessus de sa classe le jetait à une haine plus grande de la bourgeoisie. Ces ouvriers dont l’odeur de misère le gênait maintenant, il éprouvait le besoin de les mettre dans une gloire, il les montrerait comme les seuls grands, les seuls impeccables, comme l’unique noblesse et l’unique force où l’humanité pût se retremper2. Déjà, il se voyait à la tribune, triomphant avec le peuple, si le peuple ne le dévorait pas.
   […] S’il fallait qu’une classe3 fût mangée, n’était-ce pas le peuple, vivace, neuf encore, qui mangerait la bourgeoisie épuisée de jouissance ? Du sang nouveau ferait la société nouvelle. Et, dans cette attente d’un envahissement des barbares, régénérant les vieilles nations caduques4, reparaissait sa foi absolue à une révolution prochaine, la vraie, celle des travailleurs, dont l’incendie embraserait la fin du siècle de cette pourpre de soleil levant, qu’il regardait saigner au ciel.

1. « Pluchart » : responsable syndical.
2. « retremper » : reprendre de la force, de la vigueur.
3. « classe » : on désigne par « classe » une catégorie sociale qui partage les mêmes conditions de vie et de travail.
4. « caduques » : anciennes.

 

Texte C : Marguerite DURAS, Un Barrage contre le Pacifique, Première partie, chapitre 2, 1950.

 [Le roman se situe vers 1930, dans l’Indochine française, à l’époque de la colonisation. La mère, venue de France, vit pauvrement avec ses deux enfants, sur des terrains incultivables, périodiquement envahis par la mer. Elle a déjà construit des barrages qui ont été détruits par les grandes marées, mais elle ne renonce pas à ce projet.]

  - Si vous le voulez, nous pouvons gagner des centaines d’hectares de rizières et cela sans aucune aide des chiens du cadastre1. Nous allons faire des barrages. Deux sortes de barrages : les uns parallèles à la mer, les autres, etc.
  Les paysans s’étaient un peu étonnés. D’abord parce que depuis des millénaires que la mer envahissait la plaine ils s’y étaient à ce point habitués qu’ils n’auraient jamais imaginé qu’on pût l’empêcher de le faire. Ensuite parce que leur misère leur avait donné l’habitude d’une passivité qui était leur seule défense devant leurs enfants morts de faim ou leurs récoltes brûlées par le sel. Ils étaient revenus pourtant trois jours de suite et toujours en plus grand nombre. La mère leur avait expliqué comment elle envisageait de construire ces barrages. Ce qu’il fallait d’après elle c’était les étayer2 avec des troncs de palétuviers3. Elle savait où s’en procurer. Il y en avait des stocks aux abords de Kam qui, une fois la piste terminée, étaient restés sans emploi. Des entrepreneurs lui avaient offert de les lui céder au rabais. Elle seule d’ailleurs prendrait ces frais-là à sa charge.
   Il s’en était trouvé une centaine qui avaient accepté dès le début. Mais ensuite, quand les premiers avaient commencé à descendre dans les barques qui partaient du pont vers les emplacements désignés pour la construction, d’autres s’étaient joints à eux en grand nombre. Au bout d’une semaine tous à peu près s’étaient mis à la construction des barrages. Un rien avait suffi à les faire sortir de leur passivité. Une vieille femme sans moyens qui leur disait qu’elle avait décidé de lutter les déterminait à lutter comme s’ils n’avaient attendu que cela depuis le commencement des temps.
  Et pourtant la mère n’avait consulté aucun technicien pour savoir si la construction des barrages serait efficace. Elle le croyait. Elle en était sûre. Elle agissait toujours ainsi, obéissant à des évidences et à une logique dont elle ne laissait rien partager à personne. Le fait que les paysans aient cru ce qu’elle leur disait l’affermit encore dans la certitude qu’elle avait trouvé exactement ce qu’il fallait faire pour changer la vie de la plaine. Des centaines d’hectares de rizières seraient soustraits aux marées. Tous seraient riches, ou presque. Les enfants ne mourraient plus. On aurait des médecins. On construirait une longue route qui longerait les barrages et desservirait les terres libérées.

1. « chiens du cadastre » : la mère désigne par cette expression les employés de l’administration coloniale qui vendent des terres incultivables et qui contribuent ainsi à l’appauvrissement des petits colons et à la misère de la population indochinoise.
2. « étayer » : consolider.
3. « palétuviers » : arbres des régions tropicales.

 

Texte D : Georges PEREC, Les Choses, Première partie, chapitre 2, 1962.

 [Les personnages principaux du roman vivent dans l’unique préoccupation de réussir matériellement.]

    Ils auraient aimé être riches. Ils croyaient qu’ils auraient su l’être. Ils auraient su s’habiller, regarder, sourire comme des gens riches. Ils auraient eu le tact, la discrétion nécessaires. Ils auraient oublié leur richesse, auraient su ne pas l’étaler. Ils ne s’en seraient pas glorifiés. Ils l’auraient respirée. Leurs plaisirs auraient été intenses. Ils auraient aimé marcher, flâner, choisir, apprécier. Ils auraient aimé vivre. Leur vie aurait été un art de vivre.
   Ces choses-là ne sont pas faciles, au contraire. Pour ce jeune couple, qui n’était pas riche, mais qui désirait l’être, simplement parce qu’il n’était pas pauvre, il n ‘existait pas de situation plus inconfortable. Ils n’avaient que ce qu’ils méritaient d’avoir. Ils étaient renvoyés, alors que déjà ils rêvaient d’espace, de lumière, de silence, à la réalité, même pas sinistre, mais simplement rétrécie - et c’était peut-être pire – de leur logement exigu, de leurs repas quotidiens, de leurs vacances chétives. C’était ce qui correspondait à leur situation économique, à leur position sociale. C’était leur réalité, et ils n’en avaient pas d’autre. Mais il existait, à côté d’eux, tout autour d’eux, tout au long des rues où ils ne pouvaient pas ne pas marcher, les offres fallacieuses1, et si chaleureuses pourtant, des antiquaires, des épiciers, des papetiers. Du Palais-Royal à Saint-Germain, du Champ-de-Mars à l’Etoile, du Luxembourg à Montparnasse, de l’île Saint-Louis au Marais, des Ternes à L’Opéra, de la Madeleine au parc Monceau2, Paris entier était une perpétuelle tentation. Ils brûlaient d’y succomber, avec ivresse, tout de suite et à jamais. Mais l’horizon de leurs désirs était impitoyablement bouché ; leurs grandes rêveries impossibles n’appartenaient qu’à l’utopie..

1. « fallacieuses » : trompeuses.
2. différents quartiers de Paris.

 

I - Vous répondrez aux questions suivantes : (6 points) :

1. Quelles réactions ces personnages manifestent-ils face au monde qui les entoure ? (2 points)
2. De quelle manière les espoirs des personnages sont-ils exprimés ? (4 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Marguerite Duras (texte C) en vous appuyant sur le parcours de lecture suivant :
    - Comment le texte présente-t-il les paysans et leur environnement ?
    - Quelle image l’auteur donne-t-il de son héroïne et du rôle qu’elle joue dans la situation ?
  • Dissertation
    Selon vous, un personnage de roman doit-il émouvoir, faire rêver ou faire réfléchir ?
    Vous répondrez à la question en vous appuyant sur les textes du corpus, les romans que vous avez étudiés ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    Dans une émission littéraire, deux lecteurs s’affrontent sur la question du personnage du roman :
    L’un prétend qu’il doit nécessairement être un héros au destin exceptionnel. L’autre affirme, au contraire, qu’un personnage de roman peut être banal et ordinaire.
    Rédigez le dialogue entre ces deux lecteurs. Vous veillerez à argumenter vos propos, à vous appuyer sur des exemples précis et à employer un niveau de langue correct.

  haut de page