LES SUJETS DE L’ EAF 2014

 

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SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Stendhal (1783-1842), La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre 18, extrait (1839).
Texte B : Gustave Flaubert (1821-1880), Madame Bovary, partie II, chapitre 6, extrait (1857).
Texte C : Émile Zola (1840-1902), L'Assommoir, chapitre 1, extrait (1876).
Texte D : Marcel Proust (1871-1922), À l'ombre des jeunes filles en fleurs, « Noms de pays : le pays », extrait (1919).

 

TEXTE A : Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre 18, extrait (1839).

[La Chartreuse de Parme raconte l'itinéraire d'un jeune aristocrate italien, Fabrice Del Dongo. Victime d'une vengeance, le personnage est emprisonné dans la citadelle de Parme. Le gouverneur de cette forteresse est le général Fabio Conti, que Fabrice avait croisé avec sa fille Clélia sept années plus tôt. Fabrice vient de revoir la jeune fille.]

  Il courut aux fenêtres ; la vue qu'on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul petit coin de l'horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n'avait que deux étages; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l'état-major; et d'abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d'oiseaux de toute sorte. Fabrice s'amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers1 s'agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n'était pas à plus de vingt-cinq pieds de l'une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu'il plongeait sur les oiseaux.
  Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l'horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n'était que huit heures et demie du soir, et à l'autre extrémité de l'horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C'est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu'un autre; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu'après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s'écria tout à coup: « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j'ai tant redouté ? » Au lieu d'apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d'aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison.

1. Geôliers : gardiens de la prison.

 

TEXTE B : Gustave Flaubert, Madame Bovary, partie II, chapitre 6, extrait (1857)..

[Emma a épousé Charles Bovary, un officier de santé. Elle mène une vie plate et médiocre, bien différente du bonheur que lui faisaient imaginer ses lectures romanesques au couvent où elle a fait ses études. Elle sombre peu à peu dans l'ennui et la mélancolie.]

  Un soir que la fenêtre était ouverte, et que, assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau1, qui taillait le buis, elle entendit tout à coup sonner l'Angelus2.
  On était au commencement d'avril, quand les primevères sont écloses; un vent tiède se roule sur les plates-bandes labourées, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les barreaux de la tonnelle et au-delà tout alentour, on voyait la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe des sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pâle et plus transparente qu'une gaze subtile arrêtée sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient; on n'entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.
  À ce tintement répété, la pensée de la jeune femme s'égarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui dépassaient sur l'autel, les vases pleins de fleurs et le tabernacle3 à colonnettes. Elle aurait voulu, comme autrefois, être encore confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir ça et là les capuchons raides des bonnes sœurs inclinées sur leur prie-Dieu; le dimanche, à la messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit; elle se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempête; et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'église, disposée à n'importe quelle dévotion, pourvu qu'elle y absorbât son âme et que l'existence entière y disparut.

1. Bedeau : employé d'une église préposé au service matériel.
2. Angelus : sonnerie de cloche qui annonce l'heure de la prière.
3. Tabernacle : petite armoire qui renferme les hosties.

 

TEXTE C : Émile Zola, L'Assommoir, chapitre 1, extrait (1876).

[Gervaise Macquart, une jeune provinciale, a suivi Lantier, son amant, à Paris. Vers cinq heures du matin, tandis que ses deux enfants dorment paisiblement, Gervaise, accoudée à la fenêtre de sa chambre d'hôtel, s'inquiète de l'absence de Lantier qui n'est pas rentré de la nuit.]

 L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle1, à gauche de la barrière Poissonnière. C'était une masure2 de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire, entre les deux fenêtres: Hôtel Boncœur, tenu par Marsoullier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant, presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi3, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au-delà de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

1. La Chapelle : quartier misérable du Paris du XIXème siècle.
2. Masure : petite habitation délabrée.
3. Octroi : lieu où est perçue une taxe.

 

TEXTE D : Marcel Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs, « Noms de pays : le pays », extrait (1919).

[L'action se déroule en Normandie. Le narrateur prend le train pour aller visiter l'église de Balbec.]

 Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit, pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des nuages échancrés1 dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat2 que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir encrassé de la nacre opaline3 de la nuit, sous un ciel encore semé de toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à l'autre pour rapprocher, pour rentoiler4 les fragments intermittents et opposites de mon beau matin écarlate et versatile5 et en avoir une vue totale et un tableau continu.

1. Echancré : creusé.
2. Incarnat : rouge clair.
3. Opalin : qui est d'une teinte laiteuse et bleuâtre.
4. Rentoiler : remettre une toile neuve à la place de celle qui a été usée.
5. Versatile: sujet à de brusques revirements.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

 Dans quelle mesure le regard que les personnages de ces textes portent sur le monde révèle-t-il leur état d'âme ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

 

Des consignes de correction.

 

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SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Victor Hugo (1802-1885), « Crépuscule », Les Contemplations, II, XXVI (1856).
Texte B : Louis  Aragon (1897-1982), « Vers à danser », Le Fou d'Elsa (1963).
Texte C : Claude Roy (1915-1997), « L'inconnue », À la lisière du temps (1986).

 

Texte A : Victor Hugo,« Crépuscule », Les Contemplations, II (1856).

                     CRÉPUSCULE

L’étang mystérieux, suaire1 aux blanches moires2,
Frissonne ; au fond du bois la clairière apparaît ;
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
Avez-vous vu Vénus3 à travers la forêt ?

Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines4 ;
L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres5 dormants.

Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs6.
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.

Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
Ô couples qui passez sous le vert coudrier7.
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
On emporta d’amour, on l’emploie à prier.

Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles8,
Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.

La forme d’un toit noir dessine une chaumière;
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.

Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
Les prières des morts aux baisers des vivants.

Chelles, 18..

1. Suaire: linceul, c'est-à-dire drap blanc qui enveloppe les défunts.
2. Moires : les reflets changeants, mats ou brillants, de certains tissus.
3. Vénus: peut désigner la planète qui se lève (appelée aussi l'étoile du soir ou l'étoile du berger), mais aussi la déesse de l'amour.
4. Mousselines : étoffes de coton blanches portées par les promeneuses.
5. Sépulcres: tombeaux.
6. If : conifère souvent planté dans les cimetières.
7. Coudrier: variété de noisetier.
8. Javelle: brassée de céréales, destinée à être liée pour former une gerbe.

 

Texte B : Louis Aragon,« Vers à danser », Le Fou d'Elsa (1963).

        VERS À DANSER

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l’enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C’était hier que je t’ai dit
      Nous dormirons ensemble

C’était hier et c’est demain
Je n’ai plus que toi de chemin
J’ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l’amble1
Tout ce qu’il a de temps humain
      Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J’ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t’aime que j’en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
      Nous dormirons ensemble

1. Amble : allure dans laquelle le cheval lève ensemble les deux jambes du même côté, alternativement avec celles du côté opposé.

 

Texte C : Claude Roy, « L'inconnue », À la lisière du temps (1986).

                      L'inconnue

Le premier froid luisant dans le soleil plain-chant1
le vif vent vert qui garde une bienveillance certaine
et le bleu du ciel aigu comme un cri bleu d’hirondelle
(elles sont pourtant bien loin2      quelque part aux Afriques)
Il y a encore les arbres en chœur qui chantent en vert majeur
mais déjà les doigts de cuivre de l’automne les rouillent ici et là
et il y a un arbuste (nous ne savons pas son nom)
dont les feuilles roussies sont d’un capucine3 insolent
mais ne veulent pas être feuilles mortes      et s’accrochent

Je suis simplement content d’être là avec toi
de marcher près de toi dans l’herbe entre les arbres
Plus je me sens rétrécir de l’écorce et du temps
plus la vie est vaste plus le monde est grand
Mais ça ne me fâche pas      ni ne me fait peur
Je ne saurai jamais l’allemand pour lire Rilke4 dans le texte
Je n’irai probablement ni à Kyoto5 ni à Bali6
Il se fait un peu tard pour maîtriser le piano
et je respecte sans pouvoir y entrer le savoir en mathématiques
de mon ami Jacques Roubaud7      Tout ça n’a pas beaucoup d’importance
Même si j’avais encore des ans et des années
jamais non plus je ne te déchiffrerais entière
jamais je ne connaîtrais tous les chemins de ta rêverie
Les gens qu’on aime sont pareils à l’horizon
qui se dérobe quand on avance et qui recule quand on approche
Mais le bonheur d’être avec toi      c’est de te connaître par cœur
et pourtant de si peu te savoir que chaque matin je m’émerveille
en découvrant à mon côté      la mieux connue des inconnues

le Haut Bout
samedi 22 octobre 1983

1. Plain-chant : terme de musique qui désigne un chant dans lequel toutes les voix se font entendre à l'unisson.
2. Les espaces blancs, aux vers 4, 9, 14, 19, 25, 27, sont voulus par le poète.
3. Capucine : rouge orangé.
4. Rilke : poète de langue allemande (1875-1926).
5. Kyoto : ville du Japon.
6. Bali : l'une des îles de l'Indonésie.
7. Jacques Roubaud : poète et mathématicien contemporain de Claude Roy.

 

I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :

Comment s'exprime le sentiment amoureux dans les trois textes du corpus ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

Des consignes de correction.

 

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SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVllème siècle à nos jours.
Corpus :
Texte A : Honoré de Balzac, Eugénie Grandet, 1834.
Texte B : Victor Hugo, L 'Homme qui rit, Deuxième Partie, Livre Deuxième, chapitre l, 1869.
Texte C : Albert Cohen, Mangeclous, chapitre 1,1938.
Texte D : Marc Dugain, La Chambre des officiers, 1998.

 

Texte A : Honoré de Balzac, Eugénie Grandet.

[Félix Grandet (le père Grandet) est un tonnelier devenu extrêmement riche grâce à sa grande avarice; il fait travailler chez lui comme servante « la Grande Nanan ».]

  À l'âge de vingt-deux ans, la pauvre fille n'avait pu se placer1 chez personne, tant sa figure semblait repoussante; et certes ce sentiment était bien injuste: sa figure eût été fort admirée sur les épaules d'un grenadier de la garde2 ; mais en tout il faut, dit-on, l'à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service, animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien. Le père Grandet pensait alors à se marier, et voulait déjà monter son rnénage3. Il avisa cette fille rebutée4 de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de tonnelier5, il devina le parti qu'on pouvait tirer d'une créature femelle taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier et une probité6 vigoureuse comme l'était son intacte vertu. Ni les verrues qui ornaient ce visage martial7, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les haillons de la Nanon n'épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans l'âge où le cœur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille, lui donna des gages8, et l'employa sans trop la rudoyer. En se voyant ainsi accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s'attacha sincèrement au tonnelier, qui d'ailleurs l'exploita féodalement9.

1. Se placer : entrer au service de quelqu'un comme domestique
2. Grenadier de la garde : soldat d'élite de la garde royale ou impériale
3. Monter son ménage : acquérir tous les objets divers nécessaires dans une maison
4. Rebutée : rejetée avec mépris
5. Tonnelier: il fabrique et répare des tonneaux
6. Probité : honnêteté
7. Martial : qui dénote ou rappelle la guerre, l'armée
8. Gages: somme versée pour payer les services d'un domestique
9. Féodalement : à la manière d'un seigneur du Moyen-Âge qui domine et exploite les serfs de son fief.

 

Texte B : Victor Hugo, L 'Homme qui rit.

[Enfant d'origine noble, Gwynplaine a été enlevé par des voleurs qui en ont fait un monstre de foire. Le narrateur présente au lecteur ce personnage singulier.]

  La nature avait été prodigue1 de ses bienfaits envers Gwynplaine. Elle lui avait donné une bouche s'ouvrant jusqu'aux oreilles, des oreilles se repliant jusque sur les yeux, un nez informe fait pour l'oscillation des lunettes de grimacier, et un visage qu'on ne pouvait regarder sans rire.
  Nous venons de le dire, la nature avait comblé Gwynplaine de ses dons. Mais était-ce la nature ?
  Ne l'avait-on pas aidée ?
  Deux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus2 pour bouche, une protubérance camuse3 avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d'œuvre.
  Seulement, le rire est-il synonyme de la joie ?
  Si, en présence de ce bateleur4, - car c'était un bateleur, - on laissait se dissiper la première impression de gaieté, et si lion observait cet homme avec attention, on y reconnaissait la trace de l'art5. Un pareil visage n'est pas fortuit6, mais voulu. Être à ce point complet n'est pas dans la nature. L'homme ne peut rien sur sa beauté, mais peut tout sur sa laideur.

1. Prodigue : généreuse
2. Hiatus : ouverture étroite et allongée
3. Protubérance camuse : bosse de chair courte et aplatie
4. Bateleur : personne exécutant des tours dans les foires et sur les places publiques
5. Art : habile intervention de l'homme
6. Fortuit : dû au hasard .

 

Texte C : Albert Cohen, Mangeclous.

[Le roman raconte la vie de six compères et cousins juifs, sur l'Île de Céphalonie, en Grèce.]

 Le premier qui arriva fut Pinhas Solal, dit Mangeclous. C'était un ardent, maigre et long phtisique1 à la barbe fourchue, au visage décharné et tourmenté, aux pommettes rouges, aux immenses pieds nus, tannés, fort sales, osseux, poilus et veineux, et dont les orteils étaient effrayamment écartés. Il ne portait jamais de chaussures, prétendant que ses extrémités étaient « de grande délicatesse ». Par contre, il était, comme d'habitude, coiffé d'un haut-de-forme et revêtu d'une redingote crasseuse - et ce, pour honorer sa profession de faux avocat qu'il appelait « mon apostolat2 ».
  Mangeclous était surnommé aussi Capitaine des Vents à cause d'une particularité physioloqique3 dont il était vain4, Un de ses autres surnoms était Parole d'Honneur - expression dont il émaillait ses discours peu véridiques. Tuberculeux depuis un quart de siècle mais fort gaillard, il était doté d'une toux si vibrante qu'elle avait fait tomber un soir le lampadaire de la synagogue5. Son appétit était célèbre dans tout l'Orient non moins que son éloquence et son amour immodéré de l'argent. Presque toujours il se promenait en traînant une voiturette qui contenait des boissons glacées et des victuailles à lui seul destinées. On l'appelait Mangeclous parce que, prétendait-il avec le sourire sardonique6 qui lui était coutumier, il avait en son enfance dévoré une douzaine de vis pour calmer son inexorable7 faim. Une profonde rigole8 médiane traversait son crâne hâlé et chauve auquel elle donnait l'aspect d'une selle. Il déposait en cette dépression9 divers objets tels que cigarettes ou crayons.

1. Phtisique : malade atteint de tuberculose
2. Apostolat : mission qui demande beaucoup d'efforts et de dévouement
3. Physiologique : physique, corporelle
4. Dont il était vain : dont il tirait orgueil
5. Synagogue : lieu de culte de la religion juive
6. Sardonique : moqueur, teinté de méchanceté
7. Inexorable : auquel on ne peut se soustraire
8. Rigole : sillon ou creux, long et étroit
9. Dépression: creux, enfoncement.

 

Texte D : Marc Dugain, La Chambre des officiers.

[Adrien Fournier, à peine mobilisé en 1914, se retrouve défiguré par un éclat d'obus. On le conduit dans la chambre des officiers de l'hôpital du Val de Grâce, où sont soignés les soldats dans son cas, les « gueules cassées ».]

  Le matin suivant, je me lève pour la première fois. Ma démarche est hésitante. Je longe les fers de lits comme les premiers marins explorateurs longeaient les côtes. A chaque pas je crains de m'effondrer, mais la curiosité est plus forte que l'appréhension1.
  Lorsque enfin j'atteins mon but, je me penche sur l'un des deux nouveaux arrivants. Mon compagnon de chambre gît sur le dos, un petit crucifix dans la main droite, serré contre sa poitrine. Sa face est à l'air libre, sans aucun bandage. Un obus, certainement, lui a enlevé le menton. La mâchoire a cédé comme une digue sous l'effet d'un raz de marée. Sa pommette gauche est enfoncée et la cavité de son œil est comme un nid d'oiseau pillé. Il respire doucement. Je reprends mon chemin, faisant halte à chaque lit vide jusqu'au troisième occupant de la salle.
  Sa peau mate et ses cheveux noirs contrastent avec la blancheur de son oreiller. Son profil est plat. Le projectile lui a soufflé le nez, lui laissant les sinus béants. L'absence de lèvre supérieure lui donne un rictus inquisiteur2. Je comprends pourquoi notre salle se remplit si lentement, pourquoi nous sommes au dernier étage. Dans cette grande salle sans glaces, chacun d'entre nous devient le miroir des autres.

1. Appréhension : crainte
2. Rictus inquisiteur : grimace menaçante, qui semble exprimer une question insistante.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique. (6 points) :

- Question 1 : Qu'est-ce qui permet de rapprocher ces portraits de personnages ? (3 points)
- Question 2 : Quels effets ces portraits cherchent-ils à produire selon vous sur le lecteur ? (3 points)

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

Des consignes de correction.

 

 

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PONDICHÉRY
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus :
Texte A : Yves BONNEFOY, « Vrai lieu », Du Mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953.
Texte B : Louis ARAGON, « les Mots qui ne sont pas d'amour» (extrait), Le Roman inachevé, 1956.
Texte C : Claude ROY, « Jamais je ne pourrai » (extrait), Poésies, 1970.
Texte D : Emmanuel MERLE, « Ce poignet démis de toi », Pierres de folie, 2010.

 

Texte A : Yves BONNEFOY, « Vrai lieu », Du Mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953.

                   VRAI LIEU

Qu'une place soit faite à celui qui approche,
Personnage ayant froid et privé de maison

Personnage tenté par le bruit d'une lampe,
Par le seuil éclairé d'une seule maison.

Et s'il reste recru1 d'angoisse et de fatigue,
Qu'on redise pour lui les mots de guérison.

Que faut-il à ce cœur qui n'était que silence,
Sinon des mots qui soient le signe et l'oraison2,

Et comme un peu de feu soudain la nuit,
Et la table entrevue d'une pauvre maison?

1. Recru: épuisé.
2. L'oraison: la prière.

 

Texte B : Louis ARAGON, « Les Mots qui ne sont pas d'amour» (extrait), Le Roman inachevé, 1956.

LES MOTS QUI NE SONT PAS D'AMOUR

[ ... ] Ce ne sont pas les mots d'amour
Qui détournent les tragédies
Ce ne sont pas les mots qu'on dit
Qui changent la face des jours

Le malheur où te voilà pris
Ne se règle pas au détail
Il est l'objet d'une bataille
Dont tu ne peux payer le prix

Apprends qu'elle n'est pas la tienne
Mais bien la peine de chacun
Jette ton cœur au feu commun
Qu'est-il de tel que tu y tiennes

Seulement qu'il donne une flamme
Comme une rose du rosier
Mêlée aux flammes du brasier
Pour j'amour de l'homme et la femme

Va Prends leur main
Prends le chemin
Qui te mène au bout du voyage
Et c'est la fin du moyen âge

Pour l'homme et la femme demain
Cela fait trop longtemps que dure
Le Saint-Empire des nuées1
Ah sache au moins contribuer

À rendre le ciel moins obscur
Qui sont ces gens sur les coteaux
Qu'on voit tirer contre la grêle
Mais va partager leur querelle

Qu'il ne pleuve plus de couteaux
Peux-tu laisser le feu s'étendre
Qui brûle dans les bois d'autrui
Mais pour un arbre ou pour un fruit

Regarde-toi Tu n'es que cendres
Chaque douleur humaine sens­
La pour toi comme une honte
Et ce n'est vivre au bout du compte

Qu'avoir le front couleur du sang
Chaque douleur humaine veut
Que de tout ton sang tu l'étreignes
Et celle-là pour qui tu saignes
Ne sait que souffler sur le feu

1. Saint-Empire : empire fondé par Charlemagne, qui associe pouvoir politique et religieux. C'est la croyance religieuse que récuse Aragon dans cette métaphore.

 

Texte C : Claude ROY, « Jamais je ne pourrai» (extrait), Poésies, 1970

                      JAMAIS JE NE POURRAI

Jamais jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps que
d'autres n'auront pas le sommeil et l'abri
ni jamais vivre de bon cœur tant qu'il faudra que d'autres
meurent qui ne savent pas pourquoi
J'ai mal au cœur mal à la terre mal au présent
Le poète n'est pas celui qui dit Je n'y suis pour personne Le
poète dit J'y suis pour tout le monde
Ne frappez pas avant d'entrer
Vous êtes déjà là
Qui vous frappe me frappe J'en vois de toutes les couleurs
J'y suis pour tout le monde

Pour ceux qui meurent parce que les juifs il faut les tuer1
pour ceux qui meurent parce que les jaunes cette race-là c'est fait pour être
exterminé
pour ceux qui saignent parce que ces gens-là ça ne comprend que la trique pour
ceux qui triment parce que les pauvres c'est fait pour travailler
pour ceux qui pleurent parce que s'ils ont des yeux eh bien c'est pour pleurer pour
ceux qui meurent parce que les rouges ne sont pas de bons Français
pour ceux qui paient les pots cassés du Profit et du mépris des hommes

Dépêche AFP2 de Saigon De notre correspondant particulier sur le front de Corée L'Agence Reuter3 mande de Malaisie Le Quartier Général des Forces Armées communique Le tribunal Militaire siégeant à huis clos De notre envoyé spécial à Athènes Les milieux bien informés de Madrid

Mon amour ma clarté ma mouette mon long cours
depuis dix ans je t'aime et par toi recommence me
change et me défais m'accrois et me libère mon
amour mon pensif et mon rieur ombrage
en t'aimant j'ouvre grand les portes de la vie et parce que je t'aime je dis

Il ne s'agit plus de comprendre le monde il
faut le transformer

Je te tiens par la main
La main de tous les hommes [ ... ]

1.  Dans ce vers et ceux qui suivent (jusqu'au vers 20), Claude Roy rapporte des propos qu'il dénonce.
2.  AFP : Agence France Presse. Dans les lignes en italique, Claude Roy énumère des sources d'informations de différentes origines.
3.  Agence Reuter : agence de presse anglaise.

 

Texte D : Emmanuel MERLE, « Ce poignet démis de toi , Pierres de folie, 2010

 [Emmanuel Merle consacre son recueil Pierres de folie aux victimes de l'extermination commise par les nazis.]

Ce poignet démis de toi
Dans la cohorte1 des poignets
Nus
Poignet aile à palpitation
Ton
Attache vitale

Les pores cautérisés2 d'encre
Bleu enfer

Poignet bleu nu dans la cohorte
Des poignets dénommés

Je réincarne tes os
Je décode ton nom

Toi seul parmi les seuls
Je te rends ton nom

1. Cohorte : Groupe de personnes ayant un comportement commun et, par extension, éléments de même nature constituant un groupe, un ensemble plus ou moins organisé.
2. Cautériser : brûler les tissus cutanés au fer rouge (ici, la cautérisation évoque le tatouage du matricule sur le bras des déportés).

 

I- Vous répondrez d'abord à la question suivante (4 points) :

 Dans ces quatre textes, quelles missions les auteurs confient-ils à la poésie ?

II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :

  haut de page

 

PONDICHÉRY
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVII° à nos jours.
Corpus :
Texte A : Claude MICHELET, Des Grives aux loups, 1980.
Texte B : Marguerite DURAS, L'Amant, 1984.
Texte C : Kateb YACINE, Le Polygone étoilé, 1966.
Texte D : Georges DUHAMEL, Le Notaire du Havre, 1933.

 

TEXTE A : Claude MICHELET, Des Grives aux loups, 1980.

 [L'histoire se passe en 1902, dans le village de Saint-Libéral, en Corrèze. Le jeune Pierre-Édouard Vialhe, fils d'agriculteurs, vient de passer les épreuves du Certificat d'Études Primaires. (On passait cet examen à la fin de la scolarité à l'école primaire).]

 Une heure et demie plus tard, lorsque furent publiés les résultats, c'est d'un pas tremblant et la gorge sèche que Pierre-Édouard s'approcha du tableau d'affichage. Mais il ne savait pas où chercher son nom et c'est le maître qui lui annonça qu'il était reçu premier de la commune et troisième du canton. C'était plus qu'un succès, un triomphe ! Avec lui, mais de justesse, était reçu Edmond Vergne. Quant aux autres, c'était la débâcle ...
  Dès leur retour au bourg, le maître voulut absolument accompagner son élève jusque chez lui et, en les voyant passer, on ne savait qui, de l'instituteur ou de l'élève, était le plus fier, le plus heureux.
  Le grand-père Édouard était seul, assis devant la maison ; depuis l'orage, ses rhumatismes le torturaient. Tout le reste de la famille moissonnait le froment dans la pièce1 des Malides, là-haut sur le plateau.
  - Eh bien, voilà! dit M. Lanzac, Pierre-Édouard est reçu, et bien reçu. Je suis très fier de lui.
  Le vieil homme les regarda, puis eut ce geste qui stupéfia son petit-fils car il savait à quel point l'aïeul avait du mal à se tenir debout : il se leva. Il souriait de toutes ses rides et Pierre-Édouard n'en crut pas ses yeux lorsqu'il constata que les paupières du vieillard se frangeaient de larmes. Et son étonnement s'accrut encore lorsqu'il parla, non en patois, qui était pourtant sa langue habituelle, mais en français, ce français dont il n'usait qu'en des circonstances exceptionnelles.
  - Non, non, assura-t-il, je ne suis pas gâteux, c'est rien ...
  Il avala sa salive, ébaucha un sourire : Tu comprends, tu es le premier de tous les Vialhe, le premier qui a un diplôme... Moi, je ne sais pas écrire, et à peine lire. Et toi, toi, tu as un diplôme, un vrai diplôme de l'État ! Attends-moi...
  Il entra en claudiquant dans la maison et ils l'entendirent fourrager dans sa chambre. Il revint, portant trois verres à bout de doigts et une bouteille de ratafia2 sous le bras. Il posa le tout sur le banc, s'assit, plongea la main dans son gousset3 et en sortit un napoléon de vingt francs. Lorsqu'il tendit la pièce à son petit-fils, celui-ci fit non de la tête. Il ne pouvait accepter un cadeau d'une telle importance.
  - Si, prends-la, ça me fait tellement plaisir. Elle est pour toi : tu la mérites. Allez, prends-la.
  Pierre-Édouard avança la main vers la paume calleuse et couturée de rides noirâtres où brillait le napoléon. Quand il toucha la peau, sèche et dure comme du vieux cuir, Édouard Vialhe ferma le poing et serra longuement celui de son petit-fils.
  - Le premier de tous les Vialhe ... Tu es un homme, maintenant. On va boire à ta santé et à celle de ton maître, et il dînera chez nous ce soir. On a eu assez de misères ces derniers jours, il faut se fabriquer un peu de bonheur.

1. La pièce : le champ.
2. Ratafia : liqueur alcoolisée.
3. Gousset : poche du gilet.

 

TEXTE B : Marguerite DURAS, L'Amant, 1984.

[La narratrice relate ses souvenirs d'enfance, en Indochine. Seule fille d'une famille de colons français, elfe évoque, ici, les projets de sa mère, concernant les études de ses enfants.]

  Je suis dans une pension d'État à Saigon. Je dors et je mange là, dans cette pension, mais je vais en classe au-dehors, au lycée français. Ma mère, institutrice, veut le secondaire pour sa petite fille. Pour toi c'est le secondaire qu'il faudra. Ce qui était suffisant pour elle ne l'est plus pour la petite. Le secondaire et puis une bonne agrégation de mathématiques. J'ai toujours entendu cette rengaine depuis mes premières années d'école. Je n'ai jamais imaginé que je pourrais échapper à l'agrégation de mathématiques, j'étais heureuse de la faire espérer. J'ai toujours vu ma mère faire chaque jour l'avenir de ses enfants et le sien. Un jour, elle n'a plus été à même d'en faire de grandioses pour ses fils, alors elle en a fait d'autres, des avenirs de bouts de ficelle, mais de la sorte, eux aussi, ils remplissaient leur fonction, ils bouchaient le temps devant soi. Je me souviens des cours de comptabilité pour mon petit frère. De l'école Universelle1, tous les ans, à tous les niveaux. Il faut rattraper, disait ma mère. Ça durait trois jours, jamais quatre. Jamais. On jetait l'école Universelle quand on changeait de poste. On recommençait dans le nouveau. Ma mère a tenu dix ans. Rien n'y a fait. Le petit frère est devenu un petit comptable à Saigon. L'école Violet2 n'existant pas à la colonie, nous lui devons le départ de mon frère aîné pour la France. Pendant quelques années il est resté en France pour faire l'école Violet. Il ne l'a pas faite. Ma mère ne devait pas être dupe. Mais elle n'avait pas le choix, il fallait séparer ce fils des deux autres enfants. Pendant quelques années il n'a plus fait partie de la famille...

1. École Universelle : école privée française par correspondance préparant aux concours du supérieur.
2. École Violet : école d'ingénieurs à Paris.

 

TEXTE C : Kateb YACINE, Le Polygone étoilé, 1966.

[Le père du narrateur, petit garçon brillant, décide de l'envoyer à l'école française, alors qu'il suivait jusque là ses études à l'école coranique, comme la plupart des petits algériens depuis fa récente indépendance de l'Algérie, proclamée en 1962. La mère est contrariée par cette décision, mais ne le dit pas.]

  Après de laborieux et peu brillants débuts, je prenais goût rapidement à la langue étrangère, et puis, fort amoureux d'une sémillante1 institutrice, j'allais jusqu'à rêver de résoudre, pour elle, à son insu, tous les problèmes proposés dans mon volume d'arithmétique !
  Ma mère était trop fine pour ne pas s'émouvoir de l'infidélité qui lui fut ainsi faite. Et je la vois encore, toute froissée, m'arrachant à mes livres - tu vas tomber malade ! - puis un soir, d'une voix candide, non sans tristesse, me disant : « Puisque je ne dois plus te distraire de ton autre monde, apprends-moi donc la langue française... » Ainsi se refermera le piège des Temps Modernes sur mes frêles racines, et j'enrage à présent de ma stupide fierté, le jour où, un journal français à la main, ma mère s'installa devant ma table de travail, lointaine comme jamais, pâle et silencieuse, comme si la petite main du cruel écolier lui faisait un devoir, puisqu'il était son fils, de s'imposer pour lui la camisole du silence, et même de le suivre au bout de son effort et de sa solitude - dans la gueule du loup.
  Jamais je n'ai cessé, même aux jours de succès près de l'institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l'écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs2 d'une langue bannie, secrètement, d'un même accord, aussitôt brisé que conclu... Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables3 - et pourtant aliénés !

1. Sémillante: joyeuse, vive.
2. Réprobateurs: accusateurs.
3. Inaliénables: qu'on ne peut retirer, enlever.

 

TEXTE D : Georges DUHAMEL, Le Notaire du Havre, 1933.

[Joseph, le frère du narrateur, vient d'annoncer à ses parents qu'il ne veut pas poursuivre ses études.]

 Papa grondait.
« Si ce n'est pas de la paresse pure et simple, donne tes raisons. »
Joseph ne refusait pas de s'expliquer: « Des raisons, j'en ai beaucoup. D'abord, je ne suis pas fait pour les études. Oh ! Je ne suis pas plus bête qu'un autre, mais toutes ces histoires ne me disent rien du tout. Ce n'est pas mon genre. Et je suis même sûr que les trois quarts de ce qu'on apprend, c'est parfaitement inutile, au moins pour ce que je veux faire. Et puis, il faut toujours acheter des livres et des fournitures, même dans cette école où j'étais. Nous n'avons pas les moyens d'acheter tant de choses.
- C'est une mauvaise raison, dit le père avec amertume. Si tu avais vraiment la moindre envie de t'instruire, tu les volerais plutôt, les livres...
- Ram, s'écria Maman, ne lui donne pas, même en riant, un conseil de cette espèce.
- Il sait bien ce que ça veut dire. Des livres! Des livres! On les ferait sortir de terre, quand on en a vraiment besoin. »
Mon père tirait sur sa moustache. Il avait l'air profondément déçu. Alors qu'il se préparait à donner, lui-même, pour l'ascension de la tribu, le plus grand effort de sa vie, voilà que déjà, l'équipe de relève manifestait des signes de fatigue. Il dit enfin :
« Que veux-tu faire? » Joseph tenta de se justifier.
« Si je poursuis mes études, je resterai bien huit ou dix ans sans gagner d'argent. Tandis que si je commence tout de suite, dans le commerce... »

 

I-  Vous répondrez aux deux questions posées en vous appuyant avec précision sur les quatre textes du corpus (6 points) :

1. Parents et enfants ont-ils les mêmes attentes vis-à-vis de l'école ?
2. Quels éléments dans les textes montrent qu'il s'agit d'un moment important dans la vie du personnage ?

II- Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (14 points) :

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