LES SUJETS DE L’ EAF 2015 - suite

 

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série L (Amérique du nord).

 

 

 

LIBAN
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures, du XVIIème siècle jusqu’à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean COCTEAU, Antigone, 1948.
Texte B : Yannis RITSOS, Ismène (traduction de Dominique Grandmont), 1972.
Texte C : Henry BAUCHAU, Antigone, chapitre XIX « LA COLÈRE », 1997.

 

Texte A : Jean COCTEAU, Antigone, 1948.

[Œdipe, roi de Thèbes, est mort. Ses deux fils, Étéocle et Polynice, qui devaient régner à tour de rôle sur Thèbes, se sont entre-tués pour le trône. Créon, le nouveau roi, a décidé d'ensevelir noblement Étéocle, et non Polynice, accusé d'avoir mobilisé les ennemis de Thèbes contre Étéocle, donc contre sa propre cité. Leur sœur Antigone, qui a décidé d'enfreindre cette loi, demande à Ismène de l'aider à enterrer Polynice.]

Le rideau se lève sur Antigone et Ismène, de face, immobiles l'une contre l'autre.

ANTIGONE
Ismène, ma sœur, connais-tu un seul fléau de l'héritage d'Œdipe que Jupiter nous épargne ? Eh bien, je t'en annonce un autre. Devine la honte que nos ennemis préparent contre nous.

ISMÈNE
Je ne devinerai pas. Depuis que nos deux frères se sont entre-tués, depuis que la troupe des Argiens1 a disparu, je ne vois rien qui puisse me rendre plus malheureuse ou plus heureuse.

ANTIGONE
Écoute, je t'ai fait sortir du vestibule pour que personne au monde ne nous entende.

ISMÈNE
Qu'y a-t-il ? Tes yeux me bouleversent.

ANTIGONE
Tu me demandes : Qu'y a-t-il ? Hé ! Créon ne donne-t-il pas la sépulture à l'un de nos frères et ne la refuse-t-il pas à l'autre ? Etéocle aura l'enterrement qu'il mérite, mais il est défendu d'ensevelir Polynice ou de le pleurer. On le laisse aux corbeaux. Tels sont les ordres que le noble Créon promulgue pour toi et pour moi, oui pour moi. Il va venir en personne, ici même, lire son décret. Il attache la plus grande importance à l'exécution de ses ordres. Les enfreindre, c'est être lapidé par le peuple. Voilà. J'espère que tu vas montrer ta race2.

ISMÈNE
Mais que puis-je ?

ANTIGONE
Décide si tu m'aides.

ISMÈNE
A quoi ?

ANTIGONE
A soulever le mort.

ISMÈNE
Tu veux l'enterrer malgré le roi ?

ANTIGONE
Oui. J'enterrerai mon frère et le tien. Je dis le tien. On ne me reprochera pas de l'avoir laissé aux bêtes.

ISMÈNE
Malheureuse ! Malgré la défense de Créon ?

ANTIGONE
A-t-il donc le droit de me détacher des miens ?

ISMÈNE
Antigone ! Antigone ! notre pauvre père est mort dans la boue après s'être crevé les yeux pour expier ses crimes; notre mère, qui était sa mère, s'est pendue; nos frères se sont entr'égorgés. Imagine, nous deux, toutes seules, la fin sinistre qui nous attend si nous bravons nos maîtres. Nous sommes des femmes, Antigone, des femmes malhabiles à vaincre des hommes. Ceux qui commandent sont plus forts que nous. Que Polynice m'excuse, mais je cède. J'obéirai au pouvoir. Il est fou d'entreprendre des choses au-dessus de ses forces.

ANTIGONE
Je ne te pousse pas. Si tu m'aidais, tu m'aiderais à contrecœur. Agis comme bon te semble. Pour moi, j'enterrerai. Il me sera beau de mourir ensuite. Deux amis reposeront côte à côte après ce cher crime. Car, Ismène, le temps où je dois plaire aux morts est plus considérable que celui où il me faut plaire aux vivants. Ta conduite te regarde. Méprise les dieux.

ISMÈNE
Je ne les méprise pas. Je me sens incapable de lutter contre toute une ville3.

ANTIGONE
Trouve des prétextes. Moi je vais entasser une espèce de tombeau.

ISMÈNE
Folle ! je tremble pour toi.

ANTIGONE
Laisse-moi tranquille. Pense à toi-même.

1. Les Argiens sont les soldats de la cité d'Argos, qui ont assiégé Thèbes avec Polynice contre son frère Étéocle.
2. Montrer ta race : te montrer digne de ta famille
3. Il s'agit de Thèbes, leur cité.


Texte B : Yannis RITSOS, Ismène (traduction de Dominique Grandmont), 1972.

[Dans son monologue, Yannis Ritsos donne la parole à Ismène, qui évoque sa sœur Antigone dans cet extrait.]

[ ... ] Céder, je pense, est la mesure de la grandeur.
Ceux que la peur retient toujours
n'ont pas la force (ma sœur par exemple) de s'incliner,
et ils restent crispés sur les cimes glacées de leur propre impuissance. D'où vient leur orgueil, alors ? Où est leur vertu ?

Mais ma sœur croyait tout régler avec ses il faut et ses il ne faut pas, on aurait dit
qu'elle annonçait cette religion future
qui sépara le monde en deux (en ici et en au-delà), qui sépara
le corps de l'homme en deux, répudiant tout ce qui était au-dessous de la ceinture.

J'avais pitié d'elle, c'est vrai. Pour un peu, elle m'aurait fait du mal
à moi aussi. S'ils1 ont tant célébré sa gloire2,
c'était parce qu'elle leur évitait d'avoir à agir eux-mêmes. Sur son visage,
ils honoraient leur propre résistance vaincue. Ils se pardonnèrent à eux-mêmes,
se déclarèrent innocents et se tinrent ainsi tranquilles.
                                            Si elle avait vécu, oh sûrement,
ils l'auraient haïe. Sa seule idée,
c'était mourir. Et maintenant je dis : sachant
qu'il n'y avait pas moyen de l'empêcher, plutôt que d'accepter la mort
jour après jour, telle qu'elle est, pour prix d'une vieillesse ingrate et stérile, elle préféra
aller à sa rencontre, la provoquer même, au nom
d'une grandeur d'âme insolente et trompeuse, en faisant de la peur
qu'elle avait d'elle-même et de vivre un héroïsme, en déguisant
sa propre mort, inéluctable, en une immortalité facile,
oui, oui, facile, malgré tout son aveuglant éclat. Comment a-t-elle pu le supporter, mon dieu,
elle qu'un rien faisait se mettre en colère tant elle avait peur, elle toujours terrorisée
devant la nourriture, devant la lumière, devant les couleurs,
devant l'eau fraîche et nue ?
                                                               Jamais
elle ne laissa Hémon3 lui toucher la main. Toujours blottie dans un coin
comme si elle n'avait rien voulu perdre, repliée sur elle-même,
les mains plongées dans ses manches,
le dos collé au mur, les sourcils froncés,
elle était la première à accourir dès qu'un malheur survenait,
ressentant de la fierté, peut-être, pour son malheur à elle - mais quel malheur ?

Jamais elle ne porta de bijoux. Même sa bague de fiançailles,
elle l'avait enfouie dans un coffre, promenant
au milieu de nos jeunes rires sa sombre arrogance,
brandissant son regard maussade au-dessus de notre insouciance,
comme une épée prestigieuse et vaine.
                                                            Et si parfois
on la voyait aider à table, apporter une assiette, une cruche,
on aurait dit qu'elle tenait dans ses paumes une tête de mort
qu'elle plaçait entre les amphores. Personne ne s'enivrait plus.

1. Ismène évoque les partisans d'Antigone.
2. Antigone a bravé l'Édit de Créon, le roi de Thèbes, qui avait interdit d'enterrer Polynice, son frère, sous peine de mort.
3. Hémon, le fils de Créon, est le fiancé d'Antigone.

 

Texte C : Henry BAUCHAU, Antigone, chapitre XIX « LA COLÈRE », 1997.

[Antigone est la narratrice.]

  J'arrive chez Ismène, avant que je frappe à la porte, elle ouvre. Elle m'attendait, quel bonheur ! Elle a entendu le tumulte au carrefour. Je ne puis parler, je suis haletante à cause de la course et de l'émotion, c'est elle qui crie : « C'était toi ? »
  Je fais signe que oui et je vois la joie apparaître sur son visage, une immense joie comme celle que je ressens aussi. Elle crie :
  « Tu as osé !
  — J'ai déchiré l'édit, je l'ai brûlé ! »
  Elle crie de joie, elle me saisit dans ses bras pleins de force :
  « Tu l'as fait, tu l'as fait !
  — Nous l'avons fait car tout le temps je pensais à toi, je ne voulais qu'une chose, te voir, te parler, enterrer à nous deux Polynice. »
  Elle a fait entrer avec moi Zed1 et les gamins dans le jardin. Elle referme la porte et dit :
  « Vous les gamins, courez dans toute la ville dire à ceux que vous verrez qu'Antigone s'est enfuie et qu'elle est partie pour Argos. Vite, courez ! Toi Zed, veille à ce qu'ils aillent partout, et reviens vite. »
  Sa colère s'enflamme à la mienne : « Créon nous a trompées, pire, il a trompé son fils. Livrer le corps de Polynice aux vautours. Quelle infamie. Si Etéocle savait ! »
  Elle se met soudain à crier, à serrer les poings, à trépigner et le seul mot qui sort de sa bouche crispée est : « Vengeance ! »
  Je la serre dans mes bras, j'essuie l'écume de ses lèvres, les larmes de ses yeux, comme je faisais lorsqu'elle était une petite fille que l'injustice révoltait. Je la calme, je la console, je l'apaise. Je ne veux pas la vengeance, je ne veux pas renverser Créon, que les hommes qui l'ont choisi se débrouillent comme ils pourront avec lui. Nous les femmes, les sœurs, nous devons seulement enterrer Polynice et dire non, totalement non à Créon. Il est le roi des Thébains vivants, il n'est pas celui des morts. Nous pensons cela ensemble mais Ismène distingue mieux que moi l'avenir qui s'annonce car elle dit :
  « Créon ne supportera pas... Il ne pensera qu'à la vengeance. Il te tuera ! »
  Que j'aime son air farouche quand elle crie : « Alors il devra me tuer aussi ! »
  Elle réfléchit : « Hémon sera avec nous. Il va revenir, il faut tenir jusque là... Tenir deux jours... »
  Je reconnais sa parole politique, celle que je n'ai jamais eue, celle que maintenant je refuse d'avoir.
  « Il ne s'agit pas de tenir, Ismène, demain le corps de Polynice, exposé au soleil, pourrira. C'est commencé déjà... Les vautours et les bêtes le dévoreront.
  — Horreur, horreur ! Je ne peux pas penser à cela.
  — Nous ne pouvons pas attendre, il faut tout préparer cette nuit et agir à l'aube.
  — Comment ? Le corps est gardé et les portes seront fermées.
  — Zed connaît tous les souterrains qui passent sous les remparts, il nous conduira. Les soldats seront à distance du corps à cause de l'odeur. En agissant très vite nous pourrons le recouvrir de terre. Cela suffit. »

1. Zed est un vagabond attaché à Antigone.

 

I - Question sur le corpus (4 points) :

Comment la relation entre Antigone et Ismène évolue-t-elle d'un texte à l'autre dans ce corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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LIBAN
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, chap. l, 1857
Texte B : Victor HUGO, L'Homme qui rit, II
ème Partie, chap. 8, 1869
Texte C : Jean GIONO, Le Moulin de Pologne, chap. III, 1953.

 

Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, chap. l, 1857.

[Dans l'incipit de son roman, Flaubert décrit l'arrivée en classe de Charles Bovary, futur mari de l'héroïne, le premier jour d'école. Le jeune garçon timide est affublé d'une casquette invraisemblable, qui attire l'attention de tous...]

  — Levez-vous, dit le professeur.
  Il se leva: sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.
  Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il la ramassa encore une fois.
  — Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d'esprit.
  Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre, ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.
  — Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom. Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.
  — Répétez !
  Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe.
  — Plus haut ! cria le maître, plus haut !
  Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot : Charbovari.
  Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand-peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.
  Cependant, sous la pluie des pensums1, l'ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l'étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d'aller s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire2. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita.
  — Que cherchez-vous ? demanda le professeur.
  — Ma cas... , fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des regards inquiets.
  — Cinq cent vers à toute la classe ! exclamé d'une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego3, une bourrasque nouvelle. — Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et, s'essuyant le front avec un mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum4.
  Puis, d'une voix plus douce :
  — Eh ! Vous la retrouverez, votre casquette; on ne vous l'a pas volée !

1. Pensum : punition.
2. Chaire : bureau du professeur.
3. Quos ego : citation latine tirée de l'Enéide de Virgile, menace prononcée par le dieu Neptune à l'égard des vents.
4. « Je suis ridicule ».


Texte B : Victor HUGO, L'Homme qui rit, IIème Partie, chap. 8, 1869.

[Au XVIIe siècle en Angleterre, Gwynplaine, fils d'un aristocrate assassiné, est enlevé par des bohémiens et défiguré pour en faire un phénomène de foire : on lui a fendu la bouche d'un coup de couteau jusqu'aux oreilles. Il devient donc « L 'Homme qui rit », saltimbanque jouant la pantomime dans un théâtre ambulant et populaire, la « Green-Box », jusqu'au jour où il est enfin réhabilité et retrouve ses origines nobles. Invité à siéger à la Chambre des Lords, il se lance dans un discours idéaliste déchaînant le rire et la colère de ses pairs...]

 Le rire recommença, cette fois accablant. De toutes les laves que jette la bouche humaine, ce cratère, la plus corrosive, c'est la joie. Faire du mal joyeusement, aucune foule ne résiste à cette contagion. Toutes les exécutions ne se font pas sur des échafauds, et les hommes, dès qu'ils sont réunis, qu'ils soient multitude ou assemblée, ont toujours au milieu d'eux un bourreau tout prêt, qui est le sarcasme. Pas de supplice comparable à celui du misérable risible. Ce supplice, Gwynplaine le subissait. L'allégresse, sur lui, était lapidation et mitraille. Il était hochet et mannequin, tête de turc, cible. On bondissait, on criait bis, on se roulait. On battait du pied. On s'empoignait au rabat. La majesté du lieu, la pourpre des robes, la pudeur des hermines1, l'in-folio2 des perruques, n'y faisait rien. Les lords3 riaient, les évêques riaient, les juges riaient. Le banc des vieillards se déridait, le banc des enfants se tordait. L'archevêque de Canterbury poussait du coude l'archevêque d'York. Henry Compton, évêque de Londres, frère du comte de Northampton, se tenait les côtes. Le lord-chancelier4 baissait les yeux pour cacher son rire probable. Et à la barre, la statue du respect, l'huissier de la vierge noire5, riait.
  Gwynplaine, pâle, avait croisé les bras; et, entouré de toutes ces figures, jeunes et vieilles, où rayonnait la grande jubilation homérique6, dans ce tourbillon de battements de mains, de trépignements et de hourras, dans cette frénésie bouffonne dont il était le centre, dans ce splendide épanchement d'hilarité, au milieu de cette gaieté énorme, il avait en lui le sépulcre7. C'était fini. Il ne pouvait plus maîtriser ni sa face qui le trahissait, ni son auditoire qui l'insultait.
  Jamais l'éternelle loi fatale, le grotesque cramponné au sublime, le rire répercutant le rugissement, la parodie en croupe du désespoir, le contresens entre ce qu'on semble et ce qu'on est, n'avait éclaté avec plus d'horreur. Jamais lueur plus sinistre n'avait éclairé la profonde nuit humaine.
  Gwynplaine assistait à l'effraction définitive de sa destinée par un éclat de rire. L'irrémédiable était là. On se relève tombé, on ne se relève pas pulvérisé. Cette moquerie inepte et souveraine le mettait en poussière.

1. Hermine : bande de fourrure blanche des vêtements de magistrats.
2. Perruque in-folio : majestueuse et longue perruque portée par la noblesse au XVIIe siècle.
3. Lord : titre de noblesse en Angleterre.
4. Lord-chancelier : président de la Chambre des Lords.
5. Huissier de la vierge noire : grand officier du souverain britannique, chargé de la garde des palais et de la personne du Roi.
6. Rire homérique : fou rire bruyant, pareil à celui qu'Homère prête aux dieux de l'Olympe.
7. Sépulcre : tombeau.

 

Texte C : Jean GIONO, Le Moulin de Pologne, chap. III, 1953.

[A la fin du Xlxe siècle, au « Moulin de Pologne », riche propriété provinciale, la famille Coste connaît une succession de morts violentes et désespérantes, au fil des générations. Une seule descendante, Julie, survit à ce « destin » qui fait d'elle une proscrite maudite et rejetée. A demi-défigurée à la suite d'un acte malveillant, elle vit recluse jusqu'à cette soirée fatidique au Casino de la ville, où toute la bonne société, rassemblée pour un rituel « Bal de l'Amitié », assiste à l'apparition inattendue de la jeune femme, relatée par un clerc de notaire énigmatique.]

  Soudain, j'entendis un bruit effrayant. Instinctivement, je rentrai la tête dans les épaules. J'avais l'impression que le Casino s'écroulait. C'était un tonnerre d'applaudissements.
  Je vis enfin ce qu'on désignait du doigt. C'était cette malheureuse Julie emportée par la valse et dansant toute seule, avec, sur son atroce visage isolé, l'extase des femmes accouplées1. Je me sentis des opinions et des passions semblables à celles de tout le monde et j'éclatai de rire à la seconde même où le rire général éclata...
  Si j'en juge par moi-même, ce rire fut une bénédiction pour tout le monde. Le spectacle de cette fille au visage déchiré et qui montrait ses désirs sans pudeur me brûlait comme un acide. On ne pouvait laisser faire sans courir le risque d'être dépouillé jusqu'à l'os, vêtements et chair, falbalas et jupons, plastrons et manchettes. Qui n'a pas ses désespoirs ? Que serions-nous devenus si nous avions été forcés, nous aussi, de ne plus jouer la comédie ? Le rire avec son bruit de torrent était la façon la plus simple de mouiller la brûlure et de l'étendre d'eau. On y alla bon cœur bon argent.
  Pourquoi ? Je n'en sais rien. Nous ne manquions pas de filles laides, Dieu merci ! Julie n'était pas d'une laideur à faire rire; il s'en fallait ! Aujourd'hui je ne vois même plus rien de risible dans cet événement du Casino. Que se passait-il de si extraordinaire ? Julie dansait seule. De n'importe qui d'autre, cela aurait passé pour une boutade. Admettez que la fantaisie en ait pris à Alphonsine M..., la petite fille que j'avais fait danser un peu auparavant : on aurait à peine souri. Le rire qui accompagnait la valse de Julie faisait un bruit régulier et bourgeois qui me rappela le raclement des cuillers et des fourchettes sur les assiettes dans un réfectoire de collège. Disons pour être plus juste qu'on ricanait. Julie voguait au milieu des chignons de paille, des catogans2 de charbon, des yeux ardents, des lèvres avides. Son visage marqué du destin des Coste passait à hauteur des moustaches cirées, des bouches habituées aux bons cigares, offrant en vain sa marchandise gratuitement.
  [...] Avouez qu'il y avait de quoi rire ! Si on ne riait pas à pleine gorge, et si les ricanements faisaient un bruit de cuiller raclant l'assiette, c'est d'abord que dans la vie courante (qui est la nôtre) il n'y a jamais vraiment de quoi rire à ventre déboutonné, notre corps n'en a pas l'habitude (tandis que ricaner, on sait le faire). C'est ensuite en raison des choses noires et impitoyables qui décharnaient Julie. Son corps aimable (car elle avait un corps dodu, très attirant - pour ceux qui aiment les corps), il y avait des moments (et celui de la valse plus que tout autre) où on l'imaginait fait d'une carcasse en osier gonflant et soutenant jupes et corsages autour de simples ossements. Julie eût-elle dansé sur une place publique comme elle dansait ce soir-là, tout le monde se serait écarté d'elle.

1. Femmes accouplées : ici, dansant en couple.
2. Catogan : coiffure en queue de cheval nouée sur la nuque.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Comment ces trois récits rendent-ils sensible la violence exercée par le rire sur le personnage principal ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation, du XVIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Document A : Victor HUGO, Les Châtiments, "Lux", V, 1853
Document B : Jean JAURÈS, Discours à la jeunesse, 1903
Document C : Henri BARBUSSE, Le Feu, 1915
Document D : Robert CAPA, « Mort d'un soldat républicain près de Cerro Muriano », 1936.

 

Document A : Victor HUGO, Les Châtiments, "Lux", V, 1853.

[Dans le recueil Les Châtiments, rédigé en exil, Hugo accable de critiques celui qu'il considère comme un tyran : Napoléon III. A la fin du recueil, dans le poème "Lux" (en latin : "lumière"), il prédit la chute du tyran. Mais cette prédiction va plus loin.]

Bannis1 ! bannis ! bannis ! c'est là la destinée.
Ce qu'apporte le flux sera dans la journée
Repris par le reflux.
Les jours mauvais fuiront sans qu'on sache leur nombre,
Et les peuples joyeux et se penchant sur l'ombre
Diront : Cela n'est plus !

Les temps heureux luiront, non pour la seule France,
Mais pour tous. On verra dans cette délivrance,
Funeste au seul passé,
Toute l'humanité chanter, de fleurs couverte,
Comme un maître qui rentre en sa maison déserte
Dont on l'avait chassé.

Les tyrans s'éteindront comme des météores.
Et, comme s'il naissait de la nuit deux aurores
Dans le même ciel bleu,
Nous vous verrons sortir de ce gouffre où nous sommes,
Mêlant vos deux rayons, fraternité des hommes,
Paternité de Dieu !

Oui, je vous le déclare, oui, je vous le répète,
Car le clairon redit ce que dit la trompette,
Tout sera paix et jour !
Liberté ! plus de serf2 et plus de prolétaire3 !
Ô sourire d'en haut ! ô du ciel pour la terre
Majestueux amour !

L'arbre saint du Progrès, autrefois chimérique,
Croîtra, couvrant l'Europe et couvrant l'Amérique,
Sur le passé détruit,
Et, laissant l'éther4 pur luire à travers ses branches,
Le jour, apparaîtra plein de colombes blanches,
Plein d'étoiles, la nuit.

Et nous qui serons morts, morts dans l'exil peut-être,
Martyrs saignants, pendant que les hommes, sans maître,
Vivront, plus fiers, plus beaux,
Sous ce grand arbre, amour des cieux qu'il avoisine,
Nous nous réveillerons pour baiser sa racine
Au fond de nos tombeaux !

1. Bannis : ceux que Napoléon III a condamnés à quitter le territoire français parce qu'ils s'opposaient à lui.
2. Serf : esclave.
3. Prolétaire : travailleur manuel de la grande industrie, ouvrier.
4. Éther : ciel.


Document B : Jean JAURÈS, Discours à la jeunesse, 1903.

[Orateur et parlementaire socialiste, Jaurès s'est notamment illustré par son pacifisme et son opposition au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Dans ce discours, Jaurès s'adresse aux élèves du lycée d'Albi, où il a lui-même été élève, puis professeur quelques décennies plus tôt.]

 Quoi donc ? La paix nous fuira-t-elle toujours ? Et la clameur des hommes, toujours forcenés et toujours déçus, continuera-t-elle à monter vers les étoiles d'or, des capitales modernes incendiées par les obus, comme de l'antique palais de Priam1 incendié par les torches ? Non ! non ! et malgré les conseils de prudence que nous donnent ces grandioses déceptions, j'ose dire, avec des millions d'hommes, que maintenant la grande paix humaine est possible, et si nous le voulons, elle est prochaine. Des forces neuves travaillent : la démocratie, la science méthodique, l'universel prolétariat solidaire. La guerre devient plus difficile, parce qu'avec les gouvernements libres des démocraties modernes, elle devient à la fois le péril de tous par le service universel, le crime de tous par le suffrage universel. La guerre devient plus difficile parce que la science enveloppe tous les peuples dans un réseau multiplié, dans un tissu plus serré tous les jours de relations, d'échanges, de conventions ; et si le premier effet des découvertes qui abolissent les distances est parfois d'aggraver les froissements, elles créent à la longue une solidarité, une familiarité humaine qui font de la guerre un attentat monstrueux et une sorte de suicide collectif
  Enfin, le commun idéal qui exalte et unit les prolétaires de tous les pays les rend plus réfractaires tous les jours à l'ivresse guerrière, aux haines et aux rivalités de nations et de races. Oui, comme l'histoire a donné le dernier mot à la République si souvent bafouée et piétinée, elle donnera le dernier mot à la paix, si souvent raillée par les hommes et les choses, si souvent piétinée par la fureur des événements et des passions. Je ne vous dis pas : c'est une certitude toute faite. Il n'y a pas de certitude toute faite en histoire. Je sais combien sont nombreux encore aux jointures des nations les points malades d'où peut naître soudain une passagère inflammation générale. Mais je sais aussi qu'il y a vers la paix des tendances si fortes, si profondes, si essentielles, qu'il dépend de vous, par une volonté consciente délibérée, infatigable, de systématiser ces tendances et de réaliser enfin le paradoxe de la grande paix humaine, comme vos pères ont réalisé le paradoxe de la grande liberté républicaine. Œuvre difficile, mais non plus œuvre impossible.
  Apaisement des préjugés et des haines, alliances et fédérations toujours plus vastes, conventions internationales d'ordre économique et social, arbitrage international et désarmement simultané, union des hommes dans le travail et dans la lumière : ce sera, jeunes gens, le plus haut effort et la plus haute gloire de la génération qui se lève.

1. Priam est le roi de Troie, cité ravagée par l'armée des Grecs dans l'Iliade d'Homère (VIIIème siècle avant J.C.).

 

Document C : Henri BARBUSSE, Le Feu, 1915.

[A la fin de ce roman, le jour se lève sur le champ de bataille inondé par la pluie et dévasté par les bombardements terribles de la nuit.]

 — C'est vrai, c'qui dit, fit un homme sans remuer la tête dans sa cangue1. Quand j'sui' été en permission, j'ai vu qu'j'avais oublié déjà bien des choses de ma vie d'avant. Y a des lettres de moi que j'ai relues comme si c'était un livre que j'ouvrais. Et pourtant, malgré ça, j'ai oublié aussi ma souffrance de la guerre. On est des machines à oublier. Les hommes, c'est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu'on est.
— Ni les autres, ni nous, alors ! Tant de malheur est perdu !
Cette perspective vint s'ajouter à la déchéance de ces créatures comme la nouvelle d'un désastre plus grand, les abaisser encore sur leur grève de déluge.
— Ah ! si on se rappelait ! s'écria l'un.
— Si on s'rappelait, dit l'autre, y aurait plus d'guerre !
Un troisième ajouta magnifiquement :
— Oui, si on s'rappelait, la guerre serait moins inutile qu'elle ne l'est.
Mais tout d'un coup, un des survivants couchés se dressa à genoux, secoua ses bras boueux et d'où tombait la boue, et, noir comme une grande chauve-souris engluée, il cria sourdement :
— Il ne faut plus qu'il y ait de guerre après celle-là !

Dans ce coin bourbeux où, faibles encore et impotents, nous étions assaillis par des souffles de vent qui nous empoignaient si brusquement et si fort que la surface du terrain semblait osciller comme une épave, le cri de l'homme qui avait l'air de vouloir s'envoler éveilla d'autres cris pareils :
— Il ne faut plus qu'il y ait de guerre après celle-là !
Les exclamations sombres, furieuses, de ces hommes enchaînés à la terre, incarnés de terre2, montaient et passaient dans le vent comme des coups d'aile :
— Plus de guerre, plus de guerre !
— Oui, assez !

— C'est trop bête, aussi… C'est trop bête, mâchonnaient-ils. Qu'est-ce que ça signifie, au fond, tout ça - tout ça qu'on n'peut même pas dire !
Ils bafouillaient, ils grognaient comme des fauves sur leur espèce de banquise disputée par les éléments, avec leurs sombres masques en lambeaux. La protestation qui les soulevait était tellement vaste qu'elle les étouffait.
— On est fait pour vivre, pas pour crever comme ça !
— Les hommes sont faits pour être des maris, des pères - des hommes, quoi ! - pas des bêtes qui se traquent, s'égorgent et s'empestent.
— Et tout partout, partout, c'est des bêtes, des bêtes féroces ou des bêtes écrasées. Regarde, regarde !
     Je n'oublierai jamais l'aspect de ces campagnes sans limites sur la face desquelles l'eau sale avait rongé les couleurs, les traits, les reliefs, dont les formes attaquées par la pourriture liquide s'émiettaient et s'écoulaient de toutes parts, à travers les ossatures broyées des piquets, des fils de fer, des charpentes - et, là-dessus, parmi ces sombres immensités de Styx3, la vision de ce frissonnement de raison, de logique et de simplicité, qui s'était mis soudain à secouer ces hommes comme de la folie.
  On voyait que cette idée les tourmentait : qu'essayer de vivre sa vie sur la terre et d'être heureux, ce n'est pas seulement un droit, mais un devoir - et même un idéal et une vertu; que la vie sociale n'est faite que pour donner plus de facilité à chaque vie intérieure.
— Vivre !...
— Nous !... Toi... Moi...
— Plus de guerre. Ah ! non... C'est trop bête !... Pire que ça, c'est trop...
Une parole vint en écho à leur vague pensée, à leur murmure morcelé et avorté de foule… J'ai vu se soulever un front couronné de fange4 et la bouche a proféré au niveau de la terre :
— Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se suicide !

1. Cangue : instrument de torture ayant la forme d'une planche ou d'une table percée de trois trous dans lesquels on introduisait la tête et les mains du supplicié. Il s'agit ici d'une « cangue» de terre.
2. « Incarnés de terre» : dont la chair est mélangée à la terre.
3. Styx : fleuve des Enfers dans la mythologie grecque antique.
4. Fange : boue.

 

Document D : Robert CAPA, « Mort d'un soldat républicain près de Cerro Muriano », 1936.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Par quels moyens les auteurs du corpus essaient-ils d'agir sur l'esprit du lecteur ou du spectateur ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

AMÉRIQUE DU NORD
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Euripide, Les Troyennes, Troisième épisode, 415 av. J.C.
Texte B : Charles Leconte de Lisle, Poèmes antiques, « Hélène », 1852.
Texte C : Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, Acte l, scène 9, 1935.
Texte D : Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, « Hélène», édition posthume, 1952.

 

Texte A : Euripide, Les Troyennes, Troisième épisode, 415 av. J.C.

[Les Grecs ont vaincu les Troyens après une très longue guerre. La cause de cette guerre est l'enlèvement d'Hélène, femme de Ménélas, roi de Sparte, par Pâris, fils d'Hécube et de Priam, roi de Troie. Ménélas a l'intention de tuer son épouse dès leur retour en Grèce pour la punir d'avoir fui avec Pâris. Hélène vient de prendre la parole pour se défendre. Hécube, femme de Priam, mère d'Hector et de Pâris, tous deux morts à la guerre, s'oppose à Hélène, en présence du Coryphée. Ce dernier représente le chœur et intervient pour réguler le débat.]

LE CORYPHÉE

Reine, défends tes fils et ta patrie,
et détruis l'effet de son éloquence, car elle parle bien
alors qu'elle agit mal. C'est un danger qu'il faut parer. [...]

HÉCUBE

Or donc, c'est mon fils, as-tu dit, qui t'emmena de force.
Quelqu'un à Sparte a-t-il rien vu de tel ? As-tu crié
au secours ? Et pourtant Castor adolescent
se trouvait là ainsi que son jumeau,
n'étant pas encore au ciel parmi les astres1.
Tu vins donc à Troie, les Grecs sur tes traces,
et les batailles commencèrent.
Lorsque l'on t'annonçait quelque succès de Ménélas
tu le vantais, pour tourmenter mon fils
par la pensée que son amour avait ce valeureux rival.
Si la chance était du côté troyen, Ménélas cessait de compter.
Tu ne voyais que le succès, en t'arrangeant toujours
pour te trouver de son côté, sans considérer la vaillance.
Puis tu viens nous parler de ces cordes que tu aurais
fixées au rempart, pour t'évader, tenue à Troie contre ton gré !
T'avons-nous jamais prise à suspendre un lacet,
aiguiser un couteau, ce que toute femme de cœur
ferait, dans le regret de son premier mari ?
Et cependant, combien de fois t'ai-je avertie :
« Ma fille, il faut partir. Laisse mes fils prendre d'autres épouses. Je t'aiderai à gagner les vaisseaux
à leur insu. Mets fin à cette guerre
entre les Grecs et nous ». Mais l'avis te blessait.
Le palais d'Alexandre2 plaisait à ton orgueil.
Tu voulais devant toi des Barbares agenouillés.
Rien pour toi ne comptait davantage.
Et après tout cela tu oses te parer,
et regarder le même ciel que ton époux, maudite que tu es !
Tu devais arriver en rampant, couverte de haillons,
trembler de peur, la tête rasée à la scythe3, tout humilité au lieu d'une telle impudence,
après les crimes que tu as commis.
Vois-tu bien, Ménélas, comment se conclut mon discours ?
Accomplis la victoire grecque en immolant Hélène
à ton honneur. Et pour toutes les femmes établis cette règle,
que doit mourir celle qui trahit son époux.

1. Hélène est, en effet, la soeur des jumeaux Castor et Pollux. Immortels (car fils de Zeus, comme Hélène), ils quittent la vie terrestre pour former, dans le ciel, la constellation des Gémeaux.
2. Autre nom de Pâris.
3. Les Scythes étaient un peuple de l'Antiquité


Texte B : Charles Leconte de Lisle, Poèmes antiques, « Hélène », 1852.

[Dans ce long poème dramatique, Leconte de Lisle retrace l'histoire de l'enlèvement d'Hélène par Pâris, depuis l'arrivée de ce dernier à Sparte en l'absence du roi Ménélas qui s'est rendu en Crète, jusqu'à la fuite d'Hélène avec Pâris. Lorsque Pâris se présente à la reine, cette dernière accomplit les devoirs de l'hospitalité avec une grande générosité. Mais Pâris lui avoue bien vite son amour et son désir de l'emmener à Troie avec lui: la déesse Aphrodite le lui a promis. Hélène refuse tout d'abord ce que le destin semble vouloir lui imposer.]

                        PÂRIS

Hélène aux pieds d'argent, des femmes la plus belle,
Mon cœur est dévoré d'une ardeur immortelle !

                       HÉLÈNE

Je ne quitterai point Sparte aux nombreux guerriers,
Ni mon fleuve natal et ses roses lauriers,
Ni les vallons aimés de nos belles campagnes
Où danse et rit encor l'essaim de mes compagnes,
Ni la couche d'Atride1 et son sacré palais.
Crains de les outrager, Priamide2 ! fuis-les !
Sur ton large navire, au-delà des mers vastes,
Fuis ! et ne trouble pas des jours calmes et chastes.
Heureux encor si Zeus, de ton crime irrité,
Ne venge mon injure et l'hospitalité.
Fuis donc, il en est temps ! Déjà sur l'onde Aigée3,
Au mâle appel d'Hellas et d'Hélène outragée,
Le courageux Atride excite ses rameurs :
Regagne ta Phrygie4, ou, si tu tardes, meurs !
[...] Étranger, je te hais !
Ta voix m'est odieuse et ton aspect me blesse.
Ô justes Dieux, grands Dieux! secourez ma faiblesse !
Je t'implore, ô mon père, ô Zeus ! Ah ! si toujours
J'ai vénéré ton nom de pieuses amours;
Fidèle à mon époux et vertueuse mère,
Si du culte d'Éros j'ai fui l'ivresse amère;
Souviens-toi de Léda5, toi, son divin amant,
Mon père ! et de mon sein apaise le tourment.
Permets qu'en son palais où Pallas le ramène
Le noble Atride encor puisse être fier d'Hélène.
Ô Zeus, ô mon époux, ô ma fille, ô vertu,
Sans relâche parlez à mon cœur abattu;
Calmez ce feu secret qui sans cesse m'irrite !
Je hais ce Phrygien, ce prêtre d'Aphrodite,
Cet hôte au cœur perfide, aux discours odieux...
Je le hais ! mais qu'il parte, et pour jamais !
Grands Dieux ! Je l'aime ! C'est en vain que ma bouche le nie,
Je l'aime et me complais dans mon ignominie !
[...]
Ne cesserez-vous point, Destins inexorables,
D'incliner vers le mal les mortels misérables ?

1. Ménélas. Il est le fils d'Atrée, donc de la race des Atrides.
2. Pâris. Il est le fils de Priam, donc de la race des Priamides.
3. La mer Égée.
4. Région d'Asie Mineure où se situe Troie.
5. Hélène est fille de Zeus et de Léda, une mortelle.

 

Texte C : Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n'aura pas lieu, Acte l, scène 9, 1935.

[Dans le contexte d'une Europe prête à s'embraser (La Guerre de Troie n'aura pas lieu est représentée pour la première fois le 22 novembre 1935), Giraudoux reprend le mythe d'Hélène et de la guerre de Troie. L'acte 1 présente l'intrigue de la pièce: Hector rentre de la guerre et apprend l'enlèvement d'Hélène par son frère Pâris. Las de se battre, il veut absolument éviter un terrible conflit avec les Grecs. Il demande alors à Pâris de rendre Hélène à Ménélas. Le jeune frère d'Hector propose à son aîné de s'entretenir avec Hélène : si elle accepte de partir, il acceptera de la rendre.]

 ACTE I, SCÈNE 9

[…]

HECTOR : Et alors, entre ce retour vers la Grèce qui ne vous déplaît pas et une catastrophe aussi redoutable que la guerre, vous hésiterez à choisir ?

HÉLÈNE : Vous ne me comprenez pas du tout, Hector. Je n’hésite pas à choisir. Ce serait trop facile de dire : je fais ceci, ou je fais cela, pour que ceci ou cela se fît. Vous avez découvert que je suis faible. Vous en êtes tout joyeux. L’homme qui découvre la faiblesse dans une femme, c’est le chasseur à midi qui découvre une source. Il s’en abreuve. Mais n’allez pourtant pas croire, parce que vous avez convaincu la plus faible des femmes, que vous avez convaincu l’avenir. Ce n’est pas en manœuvrant des enfants qu’on détermine le destin...

HECTOR : Les subtilités et les riens grecs m’échappent.

HÉLÈNE : Il ne s’agit pas de subtilités et de riens. Il s’agit au moins de monstres et de pyramides.

HECTOR : Choisissez-vous le départ, oui ou non ?

HÉLÈNE : Ne me brusquez pas... Je choisis les événements comme je choisis les objets et les hommes. Je choisis ceux qui ne sont pas pour moi des ombres. Je choisis ceux que je vois.

HECTOR : Je sais, vous l’avez dit : ceux que vous voyez colorés. Et vous ne vous voyez pas rentrant dans quelques jours au palais de Ménélas ?

HÉLÈNE : Non. Difficilement.

HECTOR : On peut habiller votre mari très brillant pour ce retour.

HÉLÈNE : Toute la pourpre de toutes les coquilles1 ne me le rendrait pas visible.

HECTOR : Voici ta concurrente, Cassandre2. Celle-là aussi lit l’avenir.

HÉLÈNE : Je ne lis pas l’avenir. Mais, dans cet avenir, je vois des scènes colorées, d’autres ternes. Jusqu’ici ce sont toujours les scènes colorées qui ont eu lieu.

HECTOR : Nous allons vous remettre aux Grecs en plein midi, sur le sable aveuglant, entre la mer violette et le mur ocre. Nous serons tous en cuirasse d’or à jupe rouge, et entre mon étalon blanc et la jument noire de Priam, mes soeurs en péplum vert vous remettront nue à l’ambassadeur grec, dont je devine, au-dessus du casque d’argent, le plumet amarante3. Vous voyez cela, je pense ?

HÉLÈNE : Non, du tout. C’est tout sombre.

HECTOR : Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ?

HÉLÈNE : Me moquer, pourquoi ? Allons ! Partons, si vous voulez ! Allons nous préparer pour ma remise aux Grecs. Nous verrons bien.

HECTOR : Vous doutez-vous que vous insultez l’humanité, ou est-ce inconscient ?

HÉLÈNE : J’insulte quoi ?

HECTOR : Vous doutez-vous que votre album de chromos4 est la dérision du monde ? Alors que tous ici nous nous battons, nous nous sacrifions pour fabriquer une heure qui soit à nous, vous êtes là à feuilleter vos gravures prêtes de toute éternité !... Qu’avez-vous ? À laquelle vous arrêtez-vous avec ces yeux aveugles ? À celle sans doute où vous êtes sur ce même rempart, contemplant la bataille ? Vous la voyez, la bataille ?

HÉLÈNE : Oui.

HECTOR : Et la ville s’effondre ou brûle, n’est-ce pas ?

HÉLÈNE : Oui. C’est rouge vif.

1. La couleur pourpre est obtenue grâce à une matière colorante d’un rouge vif extraite d’un mollusque.
2. Sœur d’Hector et Pâris, fille de Priam et Hécube. Elle a reçu d’Apollon le don de prédire l’avenir mais la malédiction de n’être crue par personne.
3. Rouge pourpre.
4. D’images naïves colorées.

 

Texte D - Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, « Hélène», édition posthume, 1952.

Sur toi Hélène souvent mon rêve rêva
Tes beaux seins fléchissaient quand Pâris t’enleva
Et savais-tu combien d’hommes avaient tes lèvres
Baisé depuis Thésée jusqu’au gardeur de chèvres1


Tu étais belle encor toujours tu le seras
Et les dieux et les rois pour toi firent la guerre
Car ton corps était nu et blanc2 comme ton père
Le cygne amoureux qui jamais ne chantera3


Si ton corps toujours nu exercé à la lutte
Inspirait l’amour Hélène fille d’un dieu
Les hymnes sans flambeau ni joueuse de flûte4
Nombreux qui aux matins cernaient de bleu tes yeux


Avaient avec les ans que n’avouent pas les femmes
Fait souffrir ton visage et tes lèvres fané5
Mais tes grands yeux étaient encor jeunes ô dame
Et le fard sur tes joues recouvrait les années


Mais tu n’étais point vieille et tu dois vivre encore
En quelque bourg de Grèce belle comme alors
Tu n’étais pas plus belle quand te dépucela
Le vainqueur de brigands Thésée qui te vola


Quand on entend la femelle de l’alcyon6
Chanter la mort est proche et pour vivre en nos rêves
Immortelle et belle Hélène ô tentation
Bouche-toi les oreilles ô vieille aux douces lèvres


Quand te nomme un héros tous les hommes se lèvent
Hélène ô liberté ô révolutions

1. Le mythe raconte en effet que, très jeune, Hélène fut enlevée par Thésée. Le « gardeur de chèvres » fait référence à Pâris.
2. Le mythe précise qu’Hélène fut enlevée nue par Pâris.
3. Hélène est, en effet, la fille d’un dieu, Zeus, et d’une mortelle, Léda. Selon la légende, Zeus se serait uni à Léda sous la forme d’un cygne. Toujours d’après la légende, les cygnes, au moment de mourir font entendre un chant admirable, chant que Zeus, transformé en cygne pour s’accoupler avec Léda, ne fera jamais entendre puisqu’il est immortel.
4. Les flambeaux et les joueuses de flûte accompagnaient les mariages. Apollinaire évoque ici tous les amants qu’Hélène aurait eus hors mariage.
5. Et avaient (…) fané tes lèvres.
6. Dans la mythologie, l’alcyon est un oiseau marin fabuleux dont la rencontre était un présage de calme et de paix.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Quels différents visages du personnage d'Hélène les textes du corpus proposent-ils au lecteur ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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