LES SUJETS DE L’ EAF 2017 - suite

 

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-PAYS DU GROUPE 1
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVllème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Victor HUGO, Ruy Blas, Acte II, scène 3 (extrait), 1838.
Texte B : Georges FEYDEAU, Un fil à la patte, Acte l, scène 14 (extrait), 1894.
Texte C : Jean TARDIEU, Théâtre de chambre l, « Oswald et Zénaïde ou Les Apartés» (extrait), 1955.

 

Texte A : Victor HUGO, Ruy Blas, Acte II, scène 3 (extrait), 1838.

[Sous la pression de son maître Don Salluste, Ruy Blas se fait passer pour Don César, noble espagnol. Amoureux de la reine en secret, Ruy Blas lui a écrit une lettre qu'elle a lue dans la scène précédente. De son côté, le Roi d'Espagne, absent, a lui aussi écrit une lettre à la reine. Il a chargé Ruy Blas de la lui remettre.]

[...]
LA REINE, à Ruy Blas.
Vous venez d'Aranjuez1 ?

RUY BLAS, s'inclinant.
                                 Oui, madame.

LA REINE
                                                    Le roi
Se porte bien ?
Ruy Blas s'incline, elle montre la lettre royale.
                   Il a dicté ceci pour moi ?

RUY BLAS
Il était à cheval, il a dicté la lettre...
Il hésite un moment.
À l'un des assistants.

LA REINE, à part, regardant Ruy Blas.
                           Son regard me pénètre.
Je n'ose demander à qui.
Haut.
                                 C'est bien, allez.
– Ah ! –
Ruy Blas qui avait fait quelques pas pour sortir, revient vers la reine.
            Beaucoup de seigneurs étaient là rassemblés ?
À part.
Pourquoi donc suis-je émue en voyant ce jeune homme ?
Ruy Blas s'incline, elle reprend.
Lesquels ?

RUY BLAS
             Je ne sais point les noms dont on les nomme.
Je n'ai passé là-bas que des instants fort courts.
Voilà trois jours que j'ai quitté Madrid.

LA REINE, à part.
                                                   Trois jours !
Elle fixe un regard plein de trouble sur Ruy Blas.

RUY BLAS, à part.
C'est la femme d'un autre ! ô jalousie affreuse !
– Et de qui ! – Dans mon cœur un abîme se creuse.

DON GURITAN2, s'approchant de Ruy Blas.
Vous êtes écuyer de la reine ? Un seul mot.
Vous connaissez quel est votre service ? Il faut
Vous tenir cette nuit dans la chambre prochalne3,
Afin d'ouvrir au roi, s'il venait chez la reine.

RUY BLAS, tressaillant.
À part.
Ouvrir au roi ! moi !
Haut.
                           Mais... il est absent.

DON GURITAN
                                                       Le roi
Peut-il pas arriver à l'improviste ?

RUY BLAS, à part.
                                             Quoi !

DON GURITAN, à part, observant Ruy Blas.
Qu'a-t-il ?

LA REINE, qui a tout entendu et dont le regard est resté fixé sur Ruy Blas.
               Comme il pâlit !
Ruy Blas chancelant s'appuie sur le bras d'un fauteuil.

CASILDA, à la reine.
                                  Madame, ce jeune homme
Se trouve mal !...

RUY BLAS, se soutenant à peine.
                       Moi, non ! Mais c'est singulier comme
Le grand air... le soleil... la longueur du chemin...
À part.
– Ouvrir au roi !
Il tombe épuisé sur un fauteuil. Son manteau se dérange et laisse voir sa main gauche enveloppée de linges ensanglantés4.

CASILDA
                     Grand Dieu, madame ! à cette main
Il est blessé !

LA REINE
                  Blessé !

CASILDA
                            Mais il perd connaissance !
Mais vite, faisons-lui respirer quelque essence !

LA REINE, fouillant dans sa gorgerette5.
Un flacon que j'ai là contient une liqueur...
En ce moment son regard tombe sur la manchette que Ruy Blas porte au bras droit.
À part.
C'est la même dentelle !
Au même instant elle a tiré le flacon de sa poitrine, et dans son trouble elle a pris en même temps le morceau de dentelle qui y était caché.
Ruy Blas, qui ne la quitte pas des yeux, voit cette dentelle sortir du sein de la reine.


RUY BLAS, éperdu.
                                  Oh !
Le regard de la reine et le regard de Ruy Blas se rencontrent. Un silence.

LA REINE, à part.
                                        C'est lui !
RUY BLAS, à part.
                                                     Sur son cœur !

LA REINE, à part.
C'est lui !

RUY BLAS, à part.
              Faites, mon Dieu, qu'en ce moment je meure !
Dans le désordre de toutes les femmes s'empressant autour de Ruy Blas, ce qui se passe entre la reine et lui n'est remarqué de personne.

1- Aranjuez : palais du roi d'Espagne à une quarantaine de kilomètres de Madrid.
2- Don Gurltan : noble au service du roi et de la reine.
3- dans la chambre prochaine : dans la chambre voisine.
4- En escaladant le mur du jardin où il a déposé pour elle des fleurs et sa lettre, Ruy Blas s'est blessé et a laissé derrière lui un morceau de dentelle ensanglanté que la reine conserve contre son cœur avec la lettre.
5- gorgerette: collerette recouvrant une partie de la poitrine.

 

Texte B : Georges FEYDEAU, Un fil à la patte, Acte l, scène 14 (extrait), 1894.

[Lucette, chanteuse d'opérette, est l'amante de Bois-d'Enghien, petit noble désargenté. Mais elle ignore que ce dernier doit se marier avec Viviane, la fille de la baronne Duverger, un meilleur parti pour lui. Bois-d'Enghien tente dans cette scène de rompre avec Lucette. Les deux personnages sont assis sur un canapé.]

LUCETTE, assise à sa gauche. – Que je suis heureuse de te revoir, là ! Je n'en crois pas mes yeux ! Vilain ! si tu savais le chagrin que tu m'as fait ! J'ai cru que c'était fini, nous deux !
BOIS-D'ENGHIEN, protestant hypocritement. – Oh ! « flni » !
LUCETTE, avec transport1. – Enfin, je te r'ai ! Dis-moi que je te r'ai ?
BOIS-D'ENGHIEN, avec complaisance. – Tu me r'as !
LUCETTE, les yeux dans les yeux. – Et que ça ne finira jamais ?
BOIS-D'ENGHIEN, même jeu. – Jamais !
LUCETTE, dans un élan de passion, lui saisissant la tête et la couchant sur sa poitrine.
– Oh , mon nan-nan !
BOIS-D'ENGHIEN. – Oh ! ma Lulu !
Lucette couche sa tête en se faisant un oreiller de ses deux bras sur la hanche de Bois-d'Enghien qui se trouve étendu sur ses genoux, de côté et très mal.
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – C'est pas ça du tout ! Je suis mal embarqué !…
LUCETTE, dans la même position et langoureusement. – Vois-tu, voilà comme je suis bien !
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – Ah! bien ! pas moi, par exemple !
LUCETTE, même jeu. – Je voudrais rester comme ça pendant vingt ans !... et toi ?
BOIS-D'ENGHIEN. – Tu sais, vingt ans, c'est long !
LUCETTE. – Je te dirais : « Mon nan-nan ! » ; tu me répondrais: « Ma Lulu !... » et la vie s'écoulerait.
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – Ce serait récréatif !
LUCETTE, se remettant sur son séant, ce qui permet à Bois-d'Enghien de se redresser.
– Malheureusement, ce n'est pas possible ! (Elle se lève, fait le tour du canapé, puis avec élan, à Bois-d'Enghien.) Tu m'aimes ?
BOIS-D'ENGHIEN. – Je t'adore !
LUCETTE. – Ah ! chéri, va !
                                                                                                                                   Elle remonte au-dessus du canapé.
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – Pristi ! que c'est mal engagé !
LUCETTE, au milieu de la scène et au-dessus d'un air plein de sous-entendu. – Alors... viens m'habiller ?
BOIS-D'ENGHIEN, comme un enfant boudeur. – Non !... pas encore !
LUCETTE, descendant. – Qu'est-ce que tu as ?
BOIS-D'ENGHIEN, même jeu. – Rien !
LUCETTE. – Si , tu as l'air triste !
BOIS-D'ENGHIEN, se levant et prenant son courage à deux mains. – Eh bien! oui ! si tu veux le savoir, j'ai que cette situation ne peut pas durer plus longtemps !
LUCETTE. – Quelle situation ?
BOIS-D'ENGHIEN. – La nôtre. (À part.) Aïe donc ! Aïe donc. (Haut.) Et puisque aussi bien, il faut en arriver là un jour où l'autre, j'aime autant prendre mon courage à deux mains, tout de suite : Lucette, il faut que nous nous quittions !
LUCETTE, suffoquée. – Quoi !
BOIS-D'ENGHIEN. – Il le faut ! (À part.) Aïe donc! Aïe donc !
LUCETTE, ayant un éclair. – Ah ! mon Dieu !. .. tu te maries !
BOIS-D'ENGHIEN, hypocrite. – Moi ? ah ! là là ! ah ! bien ! à propos de quoi ?
LUCETTE. – Eh bien ! pourquoi ? Alors, pourquoi ?
BOIS-D'ENGHIEN. – Mais à cause de ma position de fortune actuelle... ne pouvant t'offrir l'équivalent de la situation que tu mérites...
LUCETTE. – C'est pour ça ! (Éclatant de rire, en se laissant presque tomber sur lui d'une poussée de ses deux mains contre les épaules.) Ah ! que t'es bête !
BOIS-D'ENGHIEN. – Hein ?
LUCETTE, avec tendresse, le serrant dans ses bras. – Mais est-ce que je ne suis pas heureuse comme ça ?
BOIS-D'ENGHIEN. – Oui, mais ma dignité !...
LUCETTE. – Ah ! laisse-la où elle est, ta dignité ! Qu'il te suffise de savoir que je t'aime. (Se dégageant et gagnant un peu la gauche, avec un soupir de passion.) Oh ! oui, je t'aime !
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – Allons, ça va bien ! ça va très bien !
LUCETTE. – Vois-tu, rien qu'à cette pensée que tu pourrais te marier ! (Retournant à lui et le serrant comme si elle allait le perdre.) Ah ! dis-moi que tu ne te marieras jamais ! jamais !
BOIS-D'ENGHIEN. – Moi ?... Ah ! bien !
LUCETTE, avec reconnaissance. – Merci ! (Se dégageant.) Oh ! d'ailleurs si ça t'arrivait, je sais bien ce que je ferais !
BOIS-D'ENGHIEN, inquiet. – Quoi ?
LUCETTE. – Ah ! ça ne serait pas long, va ! Une bonne balle dans la tête !
BOIS-D'ENGHIEN, les yeux hors des orbites. – À qui ?
LUCETTE. – À moi, donc !
BOIS-D'ENGHIEN, rassuré. – Ah! bon ! [...]
                                                                                                                                                               Elle remonte.
BOIS-D'ENGHIEN, à part. – Jamais !... jamais je n'oserai lui avouer mon mariage, après ça ! jamais !
                                                                                            Il gagne la droite et se laisse tomber, découragé, sur le canapé.

1- avec transport: passionnément.

 

Texte C : Jean TARDIEU, Théâtre de chambre 1, « Oswald et Zénaïde ou Les Apartés » (extrait), 1955.

                                                                     

PERSONNAGES
OSWALD, vingt ans, fiancé de Zénaïde.
ZÉNAÏDE, vingt ans, fiancée d'Oswald.
MONSIEUR POMMÉCHON, soixante ans, père de Zénaïde.
LE PRÉSENTATEUR.


LE PRÉSENTATEUR, devant le rideau fermé.

  Exagérant à dessein un procédé théâtral autrefois en usage, cette petite pièce a pour objet d'établir un contraste comique entre la pauvreté des répliques échangées « à haute voix » et l'abondance des « apartés ».

Le Présentateur se retire. Le rideau s'ouvre. La scène est dans un salon bourgeois à la campagne, vers 1830. Au lever du rideau, Zénaïde est seule. Elle rêve tristement en arrangeant un bouquet dans un vase. On frappe à la porte à droite.


ZÉNAÏDE, haut.
Qui est là ? (À part.) Pourvu que ce ne soit pas Oswald, mon fiancé ! Je n'ai pas mis la robe qu'il préfère ! Et d'ailleurs, à quoi bon ? Après tout ce qui s'est passé !

LA VOIX D'OSWALD, au-dehors.
C'est moi, Oswald !

ZÉNAÏDE, à part.
Hélas, c'est lui, c'est bien Oswald ! (Haut.) Entrez, Oswald ! (À part.) Voilà bien ma chance ! Que pourrai-je lui dire ? Jamais je n'aurai le courage de lui apprendre la triste vérité !

Entre Oswald. Il reste un moment sur le seuil et contemple Zénaïde avec émotion.


OSWALD, haut.
Vous, vous, Zénaïde ! (À part.) Que lui dire de plus ? Elle est si confiante, si insouciante ! Jamais je n'aurai la cruauté de lui avouer la grave décision qui vient d'être prise à son insu !

ZÉNAÏDE, allant vers lui et lui donnant sa main à baiser; haut.
Bonjour, Oswald ! (À part, tandis qu'Oswald agenouillé lui baise la main avec transport.) Se peut-il que tout soit fini ? Ah ! tandis qu'il presse ma main sur ses lèvres, mon Dieu, ne prolongez pas mon supplice et faites que cette minute, qui me paraît un siècle, passe plus vite que l'alcyon1 sur la mer écumante.

OSWALD, se relevant, tandis que Zénaïde retire gracieusement sa main; haut, avec profondeur.
Bonjour, Zénaïde ! (À part.) Ah ! ce geste gracieux et spontané, plus éloquent que le plus long discours ! J'ai toujours aimé le silence qu'elle répand autour d'elle : il est comme animé de paroles mystérieuses que l'oreille n'entendrait pas, mais que l'âme comprendrait.

ZÉNAÏDE, haut, avec douceur.
Asseyez-vous, Oswald ! (À part.) Il se tait, le malheureux ! Je crois entendre son cœur battre à coups précipités, sur le même rythme que le mien. Pourtant, il ne sait rien sans doute et croit encore à notre union !
                                                                                                                                         Elle s'assied.
OSWALD, s'asseyant à quelque distance.
Merci, Zénaïde ! (À part.) Cette chaise était sûrement préparée pour moi. La pauvre enfant m'attendait et ne pouvait prévoir le motif de ma visite !
                                                                                       On entend sonner 5 heures au clocher du village.
ZÉNAÏDE, haut, avec mélancolie.
Cinq heures ! (À part.) Mais il fait déjà nuit dans mon cœur !

OSWALD, haut, sur un ton qui veut paraître dégagé.
Eh oui, 5 heures! (À part.) Pour moi, c'est l'aube des condamnés !

ZÉNAÏDE, haut.
Il fait encore jour ! (À part, d'un air stupide, comme récitant un exemple de grammaire.) Mais les volubilis2 ferment leurs corolles, ma grand-mère préfère les pois de senteur et le jardinier a rangé ses outils.

OSWALD, haut, avec un soupir.
C'est le printemps, Zénaïde ! (À part, d'un air sombre et presque délirant.) Aux Antipodes, c'est l'hiver ! Au Congo, les Lapons s'assemblent sur la banquise; en Chine, les Bavarois vont boire de la bière dans les tavernes; au Canada, les Espagnols dansent la séguedille.

ZÉNAÏDE, haut avec un nouveau soupir.
Oui, il fait jour ! (À part, avec égarement.) Ce silence m'accable ! La canne de mon oncle avait un pommeau d'or, la marquise sortit à 5 heures : ma raison s'égare ! Dois-je tout lui dire ? Ou bien jeter mon bonnet par-dessus les moulins3 ?

OSWALD, haut, avec tendresse.
Il fait jour ! Vous l'avez déjà dit, Zénaïde ! (À part, avec véhémence.) Me voici brutal, à présent ! Feu et diable, sang et enfer ! Les sorcières vont au sabbat, la lune court dans les ajoncs !... Allons, du calme, du calme ! Je ferais mieux de lui révéler ce secret qui m'étouffe !

ZÉNAÏDE, à part.
Je n'en puis plus !

OSWALD, à part.
C'est intolérable !

ZÉNAÏDE, à part.
Je meurs !

OSWALD, à part.
Je deviens fou ! 
     
ZÉNAÏDE et OSWALD, à part et ensemble, au comble du désespoir.
Hélas ! ma famille ne veut pas de notre mariage !
                                                                                                          Un long silence. On entend sonner 6 heures.

1- alcyon : oiseau de mer fabuleux.
2- volubilis : fleurs.
3- Expression pour dire : braver l'opinion.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Dans ce corpus, quelles sont les fonctions de l'aparté ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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-PAYS DU GROUPE 1
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Philippe DESPORTES, Sonnet XXXVIII, Les Amours d'Hippolyte, 1573.
Texte B : François-René de CHATEAUBRIAND, « La Forêt », Œuvres complètes, 1828.
Texte C : Charles BAUDELAIRE, « A une heure du matin », Le Spleen de Paris, 1869.
Texte D : Marcel MARTINET, « Ce dont il me souvient... », Une feuille de hêtre, 1938.

 

Texte A : Philippe DESPORTES, Sonnet XXXVIII, Les Amours d'Hippolyte, 1573.

 

A pas lents et tardifs tout seul je me promène
Et mesure en rêvant les plus sauvages lieux ;
Et pour n'être aperçu, je choisis de mes yeux
Les endroits non frayés1 d'aucune trace humaine.

Je n'ai que ce rempart pour défendre ma peine,
Et cacher mon désir aux esprits curieux
Qui, voyant par dehors mes soupirs furieux,
Jugent combien dedans ma flamme est inhumaine.

Il n'y a désormais ni rivière ni bois,
Plaine, mont ou rocher, qui n'ait su par ma voix,
La trempe de ma vie à toute autre célée2.

Mais j'ai beau me cacher je ne puis me sauver
En désert si sauvage ou si basse vallée
Qu'amour ne me découvre et me vienne trouver.

1. Frayés : fréquentés.
2. Célée : gardée secrète.

 

Texte B : François-René de CHATEAUBRIAND, « La Forêt », Œuvres complètes, 1828.

[Ce poème de jeunesse a été publié dans la revue Les Annales romantiques en 1828.]

Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude1 !
Prestiges2 de mon cœur ! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j’entends murmure avec mollesse,
Et dans le fond des bois semble encor m’appeler.
Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière
Ici, loin des humains !… Au bruit de ces ruisseaux,
Sur un tapis de fleurs, sur l’herbe printanière,
Qu’ignoré je sommeille à l’ombre des ormeaux !
Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit3,
Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit,
Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles.
Forêts, dans vos abris gardez mes vœux offerts !
A quel amant jamais serez-vous aussi chères ?
D’autres vous rediront des amours étrangères ;
Moi de vos charmes seuls j’entretiens les déserts.

1. Libre d’inquiétude : libéré de toute inquiétude.
2. Prestiges : au sens ici d'illusion.
3. Un sauvage réduit : un abri sauvage.

 

Texte C : Charles BAUDELAIRE, « A une heure du matin », Le Spleen de Paris, 1869.

A UNE HEURE DU MATIN

  Enfin ! seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
  Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.
  Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l’un m’a demandé si l’on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d’une revue, qui à chaque objection répondait : « — C’est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d’acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse1 qui m’a prié de lui dessiner un costume de Vénustre2 ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m’a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z… ; c’est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m’être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n’ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j’ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?
  Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j’ai aimés, âmes de ceux que j’ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

1. Sauteuse : femme aux mœurs légères.
2. Vénustre : déformation du nom de Vénus.

 

Texte D : Marcel MARTINET, « Ce dont il me souvient... », Une feuille de hêtre, 1938.

Ce dont il me souvient
C'est du sombre besoin
Qui me forçait alors à fuir, à fuir au loin,
C'est du besoin de solitude et de retraite
Qui repoussait de moi l'humanité déserte.

Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus rester parmi les hommes.
J'avais donné beaucoup, j'avais tout donné peut-être,
A qui, à qui et pour quoi avais-je donné tant d'amour ?
Nous traversions de ces sombres jours
Où les hommes épuisés s'abandonnent.

Je ne doutais pas de leurs lendemains et de leurs réveils,
Mais j'étais épuisé moi-même
Et j'avais gagné mon droit à la solitude,
A quitter les hommes, leur terrible multitude,
A m'écarter d'eux pour pouvoir leur revenir,
Et maintes choses vitales
Moi aussi m'avaient quitté,
La disponibilité
De mon corps et de mon âme
Et l'amour et l'amitié
S'éloignaient de mon passage.
Pour ne rien renier et pour ne pas trahir
Comme il me fallait fuir !

Et c’est alors dans ma retraite
Qui a duré beaucoup d’années,
Que j’ai fait cette découverte,
La découverte d’un témoin
que jamais je n’avais cherché.

Voyage, grand voyage !
Je ne rapporte rien
Que cette feuille d’arbre,
La petite feuille de hêtre.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Que recherchent les poètes du corpus dans la solitude ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Chateaubriand (texte B).
  • Dissertation
    Selon vous, l'écriture poétique doit-elle nécessairement s'inspirer de l'expérience personnelle des poètes ?
    Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus, ainsi que sur les textes et les œuvres que vous avez lus et étudiés.
  • Invention
    Dans un poème en prose, vous raconterez et célébrerez un moment privilégié en compagnie des autres. Votre texte commencera par « Enfin ! réunis !».
    Votre poème comportera au moins une trentaine de lignes

 

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POLYNÉSIE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Théophile Gautier,« Les yeux bleus de la montagne », España (1845)
Texte B : Texte B : Rainer Maria Rilke, Les Quatrains Valaisans (1926).
Texte C : André Suarès, « Le Petit port bleu », « Croquis de Provence », Idées et Visions (1920).
Texte D : Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine, IV (1986).

 

Texte A : Théophile Gautier, España (1845).

LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE

On trouve dans les monts des lacs de quelques toises1,
Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises,
Joyaux tombés du doigt de l'ange lthuriel2,
Où le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire,
S'imagine, trompé par l'optique illusoire,
           Laper l'azur du ciel.

Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète,
Ont comme la prunelle une humide paillette;
Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux,
Par lesquels la montagne en extase contemple,
Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple,
          Dieu, l'ouvrier jaloux !

1. Toise: unité de longueur (deux mètres environ).
2. Ithuriel : un des anges gardiens du Paradis, personnage souvent mis en avant par la poésie romantique.

 

Texte B : Rainer Maria Rilke, Les Quatrains Valaisans (1926).

[Né à Prague, Rainer Maria Rilke (1875-1926) est un poète de langue allemande. A partir de 1921, il réside dans les Alpes suisses. Les Quatrains valaisans ont été écrits en français par Rilke qui était très attaché à cette langue.]

                          7

Vois-tu, là-haut, ces alpages des anges
         entre les sombres sapins ?
Presque célestes, à la lumière étrange,
         ils semblent plus que loin.

Mais dans la claire vallée et jusques aux crêtes,
         quel trésor aérien !
Tout ce qui flotte dans l'air et qui s'y reflète
         entrera dans ton vin.

                         8

Ô bonheur de l'été: le carillon1 tinte
        puisque dimanche est en vue;
et la chaleur qui travaille sent l'absinthe
        autour de la vigne crépue.

Même à la forte torpeur les ondes alertes
       courent le long du chemin.
Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes,
       comme le dimanche est certain !

                        9

C'est presque l'invisible qui luit
au-dessus de la pente ailée;
il reste un peu d'une claire nuit
à ce jour en argent mêlée.

Vois, la lumière ne pèse point
sur ces obéissants contours,
et, là-bas, ces hameaux, d'être loin,
quelqu'un les console toujours.

1. Carillon: ensemble de cloches.

 

Texte C : André Suarès, « Croquis de Provence », Idées et Visions (1920).

LE PETIT PORT BLEU

La petite rade est faite au tour1. Elle est modelée comme une double coupe, par le maître ouvrier qui boit la mer dans son verre. Des îles ciselées, en marbre rose ou en pierre bleue, selon les heures, sont posées sur l'eau, comme sur une table des aiguières2. Elles ferment le petit port, et la falaise, à pic, le partage en deux. Les deux vasques sont pareilles, l'une devant l'autre, telle une grosse main d'homme à côté d'une main d'enfant ouverte: le port en miniature est logé dans la grosse main; et le doigt du milieu, c'est la jetée blanche.
Tout est bleu, bleu, bleu; et les pierres sont blanches. La neige n'est pas d'un blanc plus pur que ces pierres au soleil, entre la mer et le ciel bleus. Au fond, des collines pelées, à la base d'argile rouge, font la haie contre le vent.
Tirées sur les galets, peintes en vert et en bleu, les barques semblent toutes neuves : le bordage, on dirait du sel. Large et long, le quai serpente suivant la courbe de la mer, qui clapote. Toutes les façades sont blanches rehaussées d'un filet ou bleu ou vert. Le quai est une promenade, où ne musent3 que deux ou trois bons vieux : ils sont bien cuits, le soleil leur a mis sur la peau une peau d'oignon mûr; parfois ils devisent, et parfois ils se taisent; ils causent, de l'œil; et ils se comprennent, branlant du menton, en disant : — Ho-ou ! Les eucalyptus et les tamaris font de longues ombres minces, comme feuilles de sauge. On n'entend pas parler. Les chiens n'aboient pas. Les filets sèchent au soleil, réseau d'or noir, magnifique dentelle; des pêcheurs accroupis les réparent, jambes et pieds nus. On sent un parfum très fin de goudron.
A l'horizon de terre, les montagnes sont noires de pins. Et sur le rivage, descendent jusque dans la vague les collines du vert le plus gris: elles sont tapissées d'immortelles4 laiteuses; c'est la culture du pays, une plante humble comme une mousse, mais qui a une odeur de thym et d'aromate.

1. Faite au tour : d'une forme parfaite, comme celle surgissant sur le tour d'un potier expert dans son art (cf. « maître ouvrier » l. 1).
2. Aiguières : vases contenant de l'eau.
3. Musent : flânent.
4. Immortelles : fleurs qui sèchent sans se faner.

 

Texte D : Christian Bobin, Le huitième jour de la semaine, IV (1986).

C'est un matin de printemps et je marche aux côtés de l'amoureuse sur un chemin de campagne. [...] Je lui parle en souriant, comme il convient de parler à ceux que l'on aime, des nuages qui s'étirent dans le bleu, des livres épuisés sous la main ou de l'heure légère dans le ciel : avec la nuance d'un sourire, pour montrer que l'on n'est pas dupe de cette clémence des choses et des astres, pas plus que de ces belles nuées de lumière qui frôlent nos tempes et qui, comme tout le reste, passeront dans l'ombre, avec les phrases, les visages et les heures. Nous allons dans un paysage qui s'arrondit sous nos pas et s'enfuit dès qu'on prétend le nommer. Je parle encore puis je me tais. La poussière du chemin danse longtemps après notre passage. Les feuilles d'un noisetier tremblent sous le vent: rien n'est plus pur que cette clarté d'un feuillage, éparpillée en mille éclats contraires. Rien n'apaise plus que l'humilité de ces feuilles tendres, soumises sans réserve au déluge des lumières. Elles parlent une langue suave, traversée de silence. Leur âme est claire, ouverte aux nuits comme aux jours. Leur abandon attire sur elle l'éclat d'une louange. La contemplation de ces feuilles — vouées à l'adoration de ce qui les tourmente — délivre une pensée pure. Dans l'envol d'un regard, plus rien ne demeure que ces légères feuilles vertes, flottant au gré des ondes éternelles et supportant à elles seules tout le poids de l'espace infini. La promenade se poursuit. On pourrait ainsi marcher longtemps dans la force du jour.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Comment l'écriture poétique célèbre-t-elle la nature dans ces poèmes ?

II - Travail d'écriture (14 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du poème de Suarès (texte C).
  • Dissertation
    En quoi la poésie est-elle un moyen de renouveler le regard sur le monde ?
    Vous répondrez à cette question en un développement structuré, en vous appuyant sur les textes du corpus et sur ceux étudiés pendant l'année.
    Vous pouvez aussi faire appel à vos connaissances et lectures personnelles.
  • Invention
    Dans un texte en vers ou en prose qui exploitera les ressources de l'écriture poétique, célébrez à votre tour un paysage dont vous voulez révéler les beautés au lecteur.
    Votre texte comportera 30 lignes ou vers au minimum.

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POLYNÉSIE
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : La question de l’Homme dans les genres de l’argumentation du XVIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : FÉNELON, « Le chat et les lapins », Fables et opuscules pédagogiques, 1718 (édition posthume).
Texte B : FLORIAN, « Le Savant et le Fermier », Fables, 1792.
Texte C : Marguerite YOURCENAR, « Kâli décapitée » (extrait), Nouvelles orientales, 1936.
Texte D : Maxence FERMINE, Neige, 1999.

 

Texte A : FÉNELON, « Le chat et les lapins », Fables et opuscules pédagogiques, 1718 (édition posthume).

[Fénelon (1651-1715) a composé des fables destinées à l’éducation du jeune duc de Bourgogne, né en 1682, petit-fils de Louis XIV.]

LE CHAT ET LES LAPINS

 Un chat, qui faisait le modeste, était entré dans une garenne1 peuplée de lapins. Aussitôt toute la république alarmée ne songea qu’à s’enfoncer dans ses trous. Comme le nouveau venu était au guet auprès d’un terrier, les députés de la nation lapine, qui avaient vu ses terribles griffes, comparurent dans l’endroit le plus étroit de l’entrée du terrier, pour lui demander ce qu’il prétendait. Il protesta d’une voix douce qu’il voulait seulement étudier les mœurs de la nation, qu’en qualité de philosophe il allait dans tous les pays pour s’informer des coutumes de chaque espèce d’animaux. Les députés, simples et crédules, retournèrent dire à leurs frères que cet étranger, si vénérable par son maintien modeste et par sa majestueuse fourrure, était un philosophe, sobre, désintéressé, pacifique, qui voulait seulement rechercher la sagesse de pays en pays, qu’il venait de beaucoup d’autres lieux où il avait vu de grandes merveilles, qu’il y aurait bien du plaisir à l’entendre, et qu’il n’avait garde de croquer les lapins, puisqu’il croyait en bon Bramin2 la métempsycose3, et ne mangeait d’aucun aliment qui eût eu vie. Ce beau discours toucha l’assemblée. En vain un vieux lapin rusé, qui était le docteur4 de la troupe, représenta combien ce grave philosophe lui était suspect : malgré lui on va saluer le Bramin, qui étrangla du premier salut sept ou huit de ces pauvres gens. Les autres regaignent5 leurs trous, bien effrayés et bien honteux de leur faute. Alors dom Mitis6 revint à l’entrée du terrier, protestant, d’un ton plein de cordialité, qu’il n’avait fait ce meurtre que malgré lui, pour son pressant besoin, que désormais il vivrait d’autres animaux et ferait avec eux une alliance éternelle. Aussitôt les lapins entrent en négociation avec lui, sans se mettre néanmoins à la portée de sa griffe. La négociation dure, on l’amuse7. Cependant un lapin des plus agiles sort par les derrières du terrier, et va avertir un berger voisin, qui aimait à prendre dans un lacs8 de ces lapins nourris de genièvre. Le berger, irrité contre ce chat exterminateur d’un peuple si utile, accourt au terrier avec un arc et des flèches. Il aperçoit le chat qui n’était attentif qu’à sa proie. Il le perce d’une de ses flèches, et le chat expirant dit ces dernières paroles : « Quand on a une fois trompé, on ne peut plus être cru de personne ; on est haï, craint, détesté, et on est enfin attrapé par ses propres finesses. » [...]

1. Garenne : endroit où l’on élève des lapins, ou terrain où était réservé un droit de chasse.
2. Bramin : nom que l’on donne aux prêtres chez les Hindous.
3. Croire la métempsycose : croire en la réincarnation de l’âme après la mort dans un corps humain ou animal.
4. Docteur : savant.
5. Regaignent : regagnent.
6. Mitis : nom souvent donné aux chats dans les fables.
7. On l’amuse : on fait durer la négociation.
8. Lacs : corde dont le nœud sert à piéger le gibier.

 

Texte B : FLORIAN, « Le Savant et le Fermier », Fables, 1792.

                          LE SAVANT ET LE FERMIER

Que j’aime les héros dont je conte l’histoire !
Et qu’à m’occuper d’eux je trouve de douceur !
J’ignore s’ils pourront m’acquérir de la gloire,
Mais je sais qu’ils font mon bonheur.
Avec les animaux je veux passer ma vie ;
Ils sont si bonne compagnie !
Je conviens cependant, et c’est avec douleur,
Que tous n’ont pas le même cœur.
Plusieurs que l’on connaît, sans qu’ici je les nomme,
De nos vices ont bonne part :
Mais je les trouve encor moins dangereux que l’homme,
Et, fripon pour fripon, je préfère un renard.
C’est ainsi que pensait un sage,
Un bon fermier de mon pays.
Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage
On venait écouter et suivre ses avis.
Chaque mot qu’il disait était une sentence.
Son exemple surtout aidait son éloquence ;
Et, lorsque environné de ses quarante enfants,
Fils, petits-fils, brus, gendres, filles,
Il jugeait les procès ou réglait les familles,
Nul n’eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
Je me souviens qu’un jour, dans son champêtre asile,
Il vint un savant de la ville
Qui dit au bon vieillard : Mon père, enseignez-moi
Dans quel auteur, dans quel ouvrage,
Vous apprîtes l’art d’être sage.
Chez quelle nation, à la cour de quel roi,
Avez-vous été, comme Ulysse,
Prendre des leçons de justice ?
Suivez-vous de Zénon la rigoureuse loi ?
Avez-vous embrassé la secte d’Épicure,
Celle de Pythagore ou du divin Platon1 ?
– De tous ces messieurs-là je ne sais pas le nom,
Répondit le vieillard : mon livre est la nature ;
Et mon unique précepteur2,
C’est mon cœur.
Je vois les animaux, j’y trouve le modèle
Des vertus que je dois chérir :
La colombe m’apprit à devenir fidèle ;
En voyant la fourmi, j’amassai pour jouir ;
Mes bœufs m’enseignent la constance,
Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance ;
Et, si j’avais besoin d’avis
Pour aimer mes filles, mes fils,
La poule et ses poussins me serviraient d’exemple.
Ainsi dans l’univers tout ce que je contemple
M’avertit d’un devoir qu’il m’est doux de remplir.
Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir,
J’aime et je suis aimé, mon âme est tendre et pure ;
Et, toujours selon ma mesure,
Ma raison sait régler mes vœux :
J’observe et je suis la nature,
C’est mon secret pour être heureux.

1. Zénon, Épicure, Pythagore, Platon : philosophes antiques.
2. Précepteur : éducateur, maître.

 

Texte C : Marguerite YOURCENAR, « Kâli décapitée » (extrait), Nouvelles orientales, 1936.

[Dans l’Inde ancienne, les dieux rendus jaloux par la perfection de la déesse Kâli se vengèrent : un soir, un éclair la décapita. Regrettant leur crime, les dieux descendirent dans le monde des morts, retrouvèrent la tête de Kâli et la posèrent sur le corps d’une prostituée. Ramenée ainsi à la vie, la déesse ressent alors un terrible conflit intérieur. Cet extrait est la fin de la nouvelle. ]

  À l'orée d'une forêt, Kâli fit la rencontre du Sage.
  Il était assis jambes croisées, les paumes posées l'une sur l'autre, et son corps décharné était sec comme du bois préparé pour le bûcher. Personne n'aurait pu dire s'il était très jeune ou très vieux ; ses yeux qui voyaient tout étaient à peine visibles sous ses paupières baissées. La lumière autour de lui se disposait en auréole, et Kâli sentit monter des profondeurs d'elle-même le pressentiment du grand repos définitif, arrêt des mondes, délivrance des êtres, jour de béatitude1 où la vie et la mort seront également inutiles, âge où Tout se résorbe en Rien, comme si ce pur néant qu'elle venait de concevoir tressaillait en elle à la façon d'un futur enfant.
  Le Maître de la grande compassion leva la main pour bénir cette passante.
« Ma tête très pure a été soudée à l'infamie, dit-elle. Je veux et ne veux pas, souffre et pourtant jouis, ai horreur de vivre et peur de mourir.
  — Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles.
  — J'ai été déesse au ciel d'Indra2, dit la courtisane.
  — Et tu n'étais pas plus libre de l'enchaînement des choses, et ton corps de diamant pas plus à l'abri du malheur que ton corps de boue et de chair. Peut-être, femme sans bonheur, errant déshonorée sur les routes, es-tu plus près d'accéder à ce qui est sans forme.
  — Je suis lasse », gémit la déesse.
  Alors, touchant du bout des doigts les tresses noires et souillées de cendres :
  « Le désir t'a appris l'inanité3 du désir, dit-il ; le regret t'enseigne l'inutilité de regretter. Prends patience, ô Erreur dont nous sommes tous une part, ô Imparfaite grâce à qui la perfection prend conscience d'elle-même, ô Fureur qui n'es pas nécessairement immortelle... ».

1. Béatitude : bonheur, sérénité de nature religieuse et mystique.
2. Indra : roi des dieux dans la mythologie de l’Inde ancienne.
3. Inanité : caractère de ce qui est vain, inutile, voué à l’échec.

 

Texte D : Maxence FERMINE, Neige, 1999.

[Yuko, jeune homme japonais, qui compose de brefs poèmes appelés haïkus, cherche à perfectionner son art auprès d’un vieux maître aveugle nommé Soseki.]

 Chaque jour, le maître se contentait de le saluer et commençait son cours. Puis il demeurait invisible le reste de la journée et restait muet lors du dîner.
  Or, ce matin-là, debout près de la rivière argentée, le vieil aveugle lui dit :
 – Yuko, tu deviendras un poète accompli lorsque, dans ton écriture, tu intégreras les notions de peinture, de calligraphie, de musique et de danse. Et surtout lorsque tu maîtriseras l'art du funambule.
  Yuko se mit à sourire. Le maître n'avait pas oublié.
  – Pourquoi l'art du funambule pourrait-il me servir ?
   Soseki posa sa main sur l'épaule du jeune homme, comme il l'avait déjà fait un mois plus tôt.
  – Pourquoi ? En vérité, le poète, le vrai poète, possède l'art du funambule. Écrire, c'est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d'un poème, d'une œuvre, d'une histoire couchée sur un papier de soie. Écrire, c'est avancer pas à pas, page après page, sur le chemin du livre. Le plus difficile, ce n'est pas de s'élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n'est pas non plus d'aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d'une virgule, ou que l'obstacle d'un point. Non, le plus difficile, pour le poète, c'est de rester continuellement sur ce fil qu'est l'écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu'un instant, de la corde de son imaginaire.
  En vérité, le plus difficile, c'est de devenir un funambule du verbe.
  Yuko remercia le maître de lui enseigner l'art d'une façon si subtile, si belle.
  Soseki se contenta de sourire.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez à la question suivante (4 points) :

Comment les auteurs mettent-ils en valeur les qualités dont font preuve les sages présentés dans les quatre textes ?

II - Travail d'écriture (14 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez la fable de Fénelon « Le chat et les lapins » (texte A).
  • Dissertation
    « Yuko remercia le maître de lui enseigner l'art d'une façon si subtile, si belle » est-il écrit dans Neige de Maxence Fermine (texte D). Selon vous, que peut apporter à l’argumentation la beauté d’un récit ?
    Vous répondrez à la question en vous fondant sur les textes du corpus, ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.
  • Invention
    Un jeune personnage rend visite à un vieux sage dont il attend qu’il lui révèle les voies d’accès au bonheur. Vous raconterez cette rencontre sous forme de fable ou de conte. Votre récit à visée argumentative s’achèvera sur la formulation suivante : « C’est mon secret pour être heureux ».
    Votre texte comportera au moins une soixantaine de lignes.

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POLYNÉSIE
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Pierre de RONSARD, « La salade » (vers 1 à 23), Le premier Livre des poèmes, 1578.
Texte B : Arthur RIMBAUD, « Le buffet », Le Cahier de Douai, 1870.
Texte C : Valery LARBAUD, « L'ancienne gare de Cahors », Les Poésies de A.O. Barnabooth, 1913.
Texte D : Francis PONGE, « Le cageot », Le Parti pris des choses, 1942.

 

Texte A : Pierre de RONSARD, « La salade » (vers 1 à 23), Le premier Livre des poèmes, 1578.

[Le poème est adressé à Amadis Jamyn (1540-1593), poète champenois, proche du cercle littéraire de la Pléiade, et ami de Pierre de Ronsard. Orthographe modernisée.]

Lave ta main, qu’elle soit belle et nette,
Réveille-toi, apporte une serviette :
Une salade amassons, et faisons
Part à nos ans1 des fruits de la saison.
D’un vague pied, d’une vue écartée
De ça, de là, en cent lieux rejetée
Sur une rive, et dessus un fossé,
Dessus un champ en paresse laissé2
Du laboureur, qui de lui-même apporte
Sans cultiver herbes de toute sorte,
Je m’en irai, solitaire, à l’écart.
Tu t’en iras, Jamyn, d’une autre part,
Chercher, soigneux, la boursette3 touffue,
La pâquerette à la feuille menue,
La pimprenelle3 heureuse pour le sang
Et pour la rate4, et pour le mal de flanc4.
Je cueillerai, compagne de la mousse,
La responsette3 à la racine douce
Et le bouton des nouveaux groseilliers
Qui le Printemps annoncent les premiers.
Puis, en lisant l’ingénieux Ovide5
En ces beaux vers où d’amour il est guide,
Regagnerons le logis pas à pas.
[...]

1. Expression signifiant : partageons entre nous.
2. En paresse laissé : champ laissé non cultivé.
3. Boursette, pâquerette, pimprenelle, responsette : noms de diverses salades.
4. Rate, flanc : parties du corps humain.
5. Poète latin, auteur de L'Art d'aimer.

 

Texte B : Arthur RIMBAUD, « Le buffet », Le Cahier de Douai, 1870.

                         LE BUFFET

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus1 de grand’mère où sont peints des griffons ;

— C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

— Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis2
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

1. Fichus : foulards
2. Du verbe bruire : produire un son confus.

 

Texte C : Valery LARBAUD, « L'ancienne gare de Cahors », Les Poésies de A.O. Barnabooth, 1913.

Voyageuse ! ô cosmopolite1 à présent
Désaffectée, rangée, retirée des affaires.
Un peu en retrait de la voie,
Vieille et rose au milieu des miracles du matin,
Avec ta marquise2 inutile
Tu étends au soleil des collines ton quai vide
(Ce quai qu’autrefois balayait
La robe d’air tourbillonnant des grands express3)
Ton quai silencieux au bord d’une prairie,
Avec les portes toujours fermées de tes salles d’attente,
Dont la chaleur de l’été craquèle les volets...
Ô gare qui as vu tant d’adieux,
Tant de départs et tant de retours,
Gare, ô double porte ouverte sur l’immensité charmante
De la Terre, où quelque part doit se trouver la joie de Dieu
Comme une chose inattendue, éblouissante ;
Désormais tu reposes et tu goûtes les saisons
Qui reviennent portant la brise ou le soleil, et tes pierres
Connaissent l’éclair froid des lézards ; et le chatouillement
Des doigts légers du vent dans l’herbe où sont les rails
Rouges et rugueux de rouille,
Est ton seul visiteur.
L’ébranlement des trains ne te caresse plus :
Ils passent loin de toi sans s’arrêter sur ta pelouse,
Et te laissent à ta paix bucolique4, ô gare enfin tranquille
Au cœur frais de la France.

1. cosmopolite : qui regroupe des personnes ou des éléments originaires de différents pays.
2. marquise : sorte d’avant toit métallique et vitré, situé à l’entrée ou sur les quais des gares.
3. des grands express : grands trains internationaux, généralement luxueux.
4. bucolique : qui a rapport avec la vie simple et paisible de la campagne.

 

Texte D : Francis PONGE, « Le cageot », Le Parti pris des choses, 1942.

  À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
  Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.
  À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles1, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie2 jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques — sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

1. aux halles : aux marchés.
2. voirie : endroit où l’on pose des déchets à enlever.

 

I - Après avoir lu les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes (6 points) :

1) Quel regard les poètes posent-ils sur les éléments du quotidien ? (3 points)
2) Quel poème du corpus parvient-il le mieux, selon vous, à embellir le banal ? (3 points).

II - Travail d'écriture (14 points) :

  • Commentaire
    Vous ferez le commentaire du texte de Valery Larbaud, « L’ancienne gare de Cahors » (texte C), en vous aidant du parcours de lecture suivant :
    1) Montrez l’insistance du poète sur l’opposition entre le passé et le présent.
    2) Analysez, comment, au-delà de la nostalgie, il parvient à célébrer la gare.
  • Dissertation
    En quoi les éléments du quotidien peuvent-ils être une source d'inspiration intéressante pour les poètes ?
    Vous répondrez à cette question en vous fondant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    À la manière des auteurs du corpus mais sans pour autant faire des vers, vous choisirez de décrire un objet du quotidien ou une chose habituellement considérée comme banale. Votre description aura pour but de lui donner une dimension poétique. Vous insisterez sur ses caractéristiques capables de susciter la rêverie.
    Vous veillerez, si vous choisissez un lieu, à ne pas en permettre l’identification précise.
    Vous veillerez également à ce que votre texte ait une longueur suffisante.
 

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