LES SUJETS DE L’ EAF 2018 - suite

 

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-PAYS DU GROUPE 1
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Les réécritures, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Annexe : Extrait de L’Odyssée d’Homère, trad. Philippe Jaccottet, 2004.
Texte A : Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699.
Texte B : Louis Aragon, Les Aventures de Télémaque, 1922.

 

Annexe : Extrait de L’Odyssée d’Homère, trad. Philippe Jaccottet, 2004.

[Ulysse, lors de son voyage de retour à Ithaque, arrive sur l’île de la nymphe Calypso1.]

Mais lorsqu'il arriva dans l'île très lointaine,
quittant la mer couleur de violette, il gagna
la terre ferme, et atteignit une grotte où la nymphe
aux belles boucles demeurait ; il la trouva chez elle.
Sur le foyer brûlait un grand feu, et l'odeur très loin
du cèdre et du thuya bien sec se consumant
parfumait l'île. A l’intérieur, chantant à belle voix,
elle faisait courir la navette d’or sur la toile.
Un bois avait poussé près de la grotte avec richesse :
des peupliers, des aunes, des cyprès qui sentent bon.
Là, des oiseaux de vaste envergure nichaient,
des chouettes, des éperviers, de criardes corneilles,
oiseaux de mer dont les travaux sont sur les mers ;
là, tapissant l’entrée de la profonde grotte,
sous le poids de ses grappes, une jeune vigne montait ;
là, quatre sources surgissant en même lieu
dans quatre directions faisaient ruisseler leur eau blanche ;
tout autour fleurissaient de tendres prés de violettes
et de persil. En un tel lieu survenu, même un dieu
se fût senti émerveillé et plein de joie…

1 Calypso : nymphe qui accueillit Ulysse après son naufrage. Amoureuse de lui, elle le retint sept ans dans sa grotte enchantée.

 

Texte A : Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699.

[Fénelon écrit Les Aventures de Télémaque (1699) pour instruire le Duc de Bourgogne – petit-fils de Louis XIV– dont il est le précepteur. Il imagine les aventures de Télémaque, fils d’Ulysse, parti avec son précepteur et protecteur Mentor, à sa recherche. Jetés par la tempête, ils arrivent dans l’île de la nymphe Calypso.]

[…] Calypso, étonnée et attendrie de voir dans une si vive jeunesse tant de sagesse et d’éloquence, ne pouvait rassasier ses yeux en le regardant ; et elle demeurait en silence. Enfin elle lui dit : Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre père. Mais l’histoire en est longue : il est temps de vous délasser de tous vos travaux. Venez dans ma demeure, où je vous recevrai comme mon fils : venez ; vous serez ma consolation dans cette solitude, et je ferai votre bonheur, pourvu que vous sachiez en jouir.
  Télémaque suivait la déesse accompagnée d’une foule de jeunes nymphes, au-dessus desquelles elle s’élevait de toute la tête, comme un grand chêne, dans une forêt, élève ses branches épaisses au-dessus de tous les arbres qui l’environnent. Il admirait l’éclat de sa beauté, la riche pourpre de sa robe longue et flottante, ses cheveux noués par derrière négligemment, mais avec grâce, le feu qui sortait de ses yeux, et la douceur qui tempérait cette vivacité. Mentor, les yeux baissés, gardant un silence modeste, suivait Télémaque.
  On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique, des objets propres à charmer les yeux. Il est vrai qu’on n’y voyait ni or, ni argent, ni marbre, ni colonnes, ni tableaux, ni statues : mais cette grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de rocailles et de coquilles ; elle était tapissée d’une jeune vigne qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les doux zéphyrs1 conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur : des fontaines, coulant avec un doux murmure sur des prés semés d’amarantes2 et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal : mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée. Là on trouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d’or, et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums ; ce bois semblait couronner ces belles prairies, et formait une nuit que les rayons du soleil ne pouvaient percer. Là on n’entendait jamais que le chant des oiseaux ou le bruit d’un ruisseau, qui, se précipitant du haut d’un rocher, tombait à gros bouillons pleins d’écume, et s’enfuyait au travers de la prairie.
  La grotte de la déesse était sur le penchant d'une colline. De là on découvrait la mer, quelquefois claire et unie comme une glace, quelquefois follement irritée contre les rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses vagues comme des montagnes. D'un autre côté, on voyait une rivière où se formaient des îles bordées de tilleuls fleuris et de hauts peupliers qui portaient leurs têtes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces îles semblaient se jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux claires avec rapidité ; d'autres avaient une eau paisible et dormante ; d'autres, par de longs détours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaient dans les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert qui pendait en festons : le raisin, plus éclatant que la pourpre, ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, l'olivier, le grenadier, et tous les autres arbres couvraient la campagne, et en faisaient un grand jardin.
  Calypso, ayant montré à Télémaque toutes ces beautés naturelles, lui dit : Reposez-vous ; vos habits sont mouillés, il est temps que vous en changiez : ensuite nous nous reverrons ; et je vous raconterai des histoires dont votre cœur sera touché. En même temps elle le fit entrer avec Mentor dans le lieu le plus secret et le plus reculé d’une grotte voisine de celle où la déesse demeurait. Les nymphes avaient eu soin d’allumer en ce lieu un grand feu de bois de cèdre, dont la bonne odeur se répandait de tous côtés ; et elles y avaient laissé des habits pour les nouveaux hôtes.
  Télémaque, voyant qu’on lui avait désigné une tunique d’une laine fine dont la blancheur effaçait celle de la neige, et une robe de pourpre avec une broderie d’or, prit le plaisir qui est naturel à un jeune homme, en considérant cette magnificence.
  Mentor lui dit d’un ton grave : Est-ce donc là, ô Télémaque, les pensées qui doivent occuper le coeur du fils d’Ulysse ? Songez plutôt à soutenir la réputation de votre père, et à vaincre la fortune qui vous persécute3. Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est indigne de la sagesse et de la gloire : la gloire n’est due qu’à un coeur qui sait souffrir la peine et fouler aux pieds les plaisirs.
  Télémaque répondit en soupirant : Que les dieux me fassent périr plutôt que de souffrir que la mollesse et la volupté s’emparent de mon coeur ! Non, non, le fils d’Ulysse ne sera jamais vaincu par les charmes d’une vie lâche et efféminée4. Mais quelle faveur du ciel nous a fait trouver, après notre naufrage, cette déesse ou cette mortelle qui nous comble de biens ?
  Craignez, repartit Mentor, qu’elle ne vous accable de maux ; craignez ses trompeuses douceurs plus que les écueils qui ont brisé votre navire : le naufrage et la mort sont moins funestes que les plaisirs qui attaquent la vertu. Gardez-vous bien de croire ce qu’elle vous racontera. La jeunesse est présomptueuse, elle se promet tout d’elle-même : quoique fragile, elle croit pouvoir tout, et n’avoir jamais rien à craindre ; elle se confie légèrement et sans précaution. Gardez-vous d’écouter les paroles douces et flatteuses de Calypso, qui se glisseront comme un serpent sous les fleurs ; craignez le poison caché ; défiez-vous de vous-même, et attendez toujours mes conseils.

1 zéphyr : vent d’ouest, doux et agréable.
2 amarante : plante dont les fleurs sont d’un rouge pourpre velouté
3 la fortune qui vous persécute : le destin qui vous accable.
4 efféminée : dans le lexique de l’époque, ces termes désignent une vie oisive, de paresse.

 

Texte B : Louis Aragon, Les Aventures de Télémaque, 1922.

  La grotte de la déesse s'ouvrait au penchant d'un coteau. Du seuil, on dominait la mer, plus déconcertante que les sautes du temps multicolore entre les rochers taillés à pic, ruisselants d'écume, sonores comme des tôles et, sur le dos des vagues, les grandes claques de l'aile des engoulevents1. Du côté de l'île s'étendaient des régions surprenantes : une rivière descendait du ciel et s'accrochait en passant à des arbres fleuris d'oiseaux ; des chalets et des temples, des constructions inconnues, échafaudages de métal, tours de briques, palais de carton, bordaient, soutache2 lourde et tordue, des lacs de miel, des mers intérieures, des voies triomphales ; des forêts pénétraient en coin dans des villes impossibles, tandis que leurs chevelures se perdaient parmi les nuages ; le sol se fendait par-ci par-là au niveau de mines précieuses d'où jaillissait la lumière du paysage ; le grand air disloquait les montagnes et des nappes de feu dansaient sur les hauteurs ; les lampes-pigeons3chantaient dans les volières et, parmi les tombeaux, les bâtiments, les vignobles, des animaux plus étranges que le rêve se promenaient avec lenteur. Le décor se continuait à l'horizon avec des cartes de géographie et les portants peu d'aplomb d'une chambre Louis-Philippe4 où dormaient des anges blonds et chastes comme le jour.
  Lorsqu'elle lui eut montré toutes ces beautés naturelles, Calypso dit à Télémaque : « Vous trouverez ici des lits de repos et les vêtements qui vous conviennent. Quand vous aurez usé des uns et des autres, vous viendrez me voir : je vous promets des récits qui toucheront votre cœur. »
  En même temps, elle l'introduisait avec Mentor dans un retrait voisin de la grotte où elle demeurait. Il y régnait un climat merveilleux : les objets y dégageaient de la lumière. Des habits de neige, tuniques subtiles de sentiments, robes de sensualités, ceintures captieuses5, attendaient les nouveaux hôtes dans ce lieu. Comme Télémaque s'attardait à toucher les tissus, à constater leur légèreté incomparable, Mentor se mit à rire avec un bruit de crécelle6 :
  « Télémaque, retrouverez-vous un jour votre père, si vous vous laissez émouvoir par la finesse d'une étoffe ? Une laine n'est pas plus belle qu'une autre, une laine n'est pas plus laine qu'une autre : les erreurs ne résident que dans nos jugements. Inductions7 continues de notre expérience à la généralité des cas, sophismes8 plus délicats que ces trames, voilà la vie et ses mensonges. Pourquoi se plaindre des phénomènes, quand nous ne tombons dupes que de notre peine ou de notre plaisir ?
  — L'entraînement qui porte un jeune homme, répondit Télémaque avec un soupir, à se réjouir ou à se plaindre, votre ricanement le limite. Abolir la faculté de réflexe, j'y songe tout de même un peu. Mais les mannequins ne se contrôlent pas : le mécanisme ou la maîtrise de soi, je me perds entre ces deux pôles. Dès qu'on obéit, s'obéit-on ? Le refus de soumission, l'ordre le détermine. Vous me tendez la main, mon poing se serre et se retire : c'est encore une politesse. Le geste dont je parle me rappelle la mort : nous vivons par civilité. Mais que cette dame est aimable, Mentor, qu'elle a de bontés envers nous !
  — Si vous l'aimez, Ulysse vous fait faux-bond, pensez-y. S'attacher ou se fuir, je n'en vois pas la différence. Nous admirons à proportion de notre stupidité, nous chérissons dans la mesure de notre ignorance. Les pavots9 des paroles endorment les cœurs neufs. Prenez garde aux contes du désir. Du désir de l'autre ou du sien, comment décider quel est le plus dangereux ? »

1 engoulevent : espèce d’oiseau.
2 soutache : ruban étroit et plat.
3 lampe-pigeon : type de lampe inventé par Charles Pigeon à la fin du XIXe siècle.
4 chambre Louis-Philippe : style de mobilier bourgeois en vogue en France au XIXe siècle.
5 captieuses : trompeuses.
6 crécelle : instrument de musique au son désagréable.
7 induction : raisonnement qui conduit de cas particuliers à une loi générale.
8 sophisme : raisonnement qui se veut rigoureux, alors qu’il est faux.
9 pavot : fleur qui a des propriétés somnifères.

 

I - Vous répondrez à la question posée en vous appuyant avec précision sur les trois textes du corpus (4 points) :

Dans l'annexe, extrait de l'Odyssée d'Homère, c'est Ulysse qui rencontre Calypso. Quel intérêt Fénelon (texte A) et Louis Aragon (texte B) trouvent-ils à placer Télémaque et Mentor dans la même situation ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

 

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-PAYS DU GROUPE 1
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIème siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MARIVAUX, Les Fausses confidences, Acte I scène 14 (1737) 1631.
Texte B : BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville, Acte II scène 2, 1775.
Texte C : FEYDEAU, Occupe-toi d'Amélie, Acte I scène 10, 1911.

 

Texte A : MARIVAUX, Les Fausses confidences, Acte I scène 14 (1737).

[Dorante est amoureux d'Araminte. Sur les conseils de Dubois, son ancien valet, maintenant au service d'Araminte, il s'est fait engager auprès d'elle comme intendant. Dubois, dans cette scène, joue le rôle d'intermédiaire.]

DUBOIS. — Il1 vous adore ; il y a six mois qu’il n’en vit point, qu’il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez dû voir qu’il a l’air enchanté, quand il vous parle.

ARAMINTE. — Il y a bien, en effet, quelque petite chose qui m’a paru extraordinaire. Eh ! juste ciel ! le pauvre garçon, de quoi s’avise-t-il ?

DUBOIS. – Vous ne croiriez pas jusqu’où va sa démence ; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d’une figure passable, bien élevé et de bonne famille ; mais il n’est pas riche ; et vous saurez qu’il n’a tenu qu’à lui d’épouser des femmes qui l’étaient, et de fort aimables, ma foi, qui offraient de lui faire sa fortune, et qui auraient mérité qu’on la leur fît à elles-mêmes. Il y en a une qui n’en saurait revenir, et qui le poursuit encore tous les jours. Je le sais, car je l’ai rencontrée.

ARAMINTE, avec négligence. — Actuellement ?

DUBOIS. — Oui, madame, actuellement ; une grande brune très piquante2, et qu’il fuit. Il n’y a pas moyen ; Monsieur refuse tout. « Je les tromperais, me disait-il ; je ne puis les aimer, mon cœur est parti. » Ce qu’il disait quelquefois la larme à l’œil ; car il sent bien son tort.

ARAMINTE. — Cela est fâcheux ; mais où m’a-t-il vue avant de venir chez moi, Dubois ?

DUBOIS. — Hélas ! madame, ce fut un jour que vous sortîtes de l’Opéra, qu’il perdit la raison. C’était un vendredi, je m’en ressouviens ; oui, un vendredi ; il vous vit descendre l’escalier, à ce qu’il me raconta, et vous suivit jusqu’à votre carrosse. Il avait demandé votre nom, et je le trouvai qui était comme extasié ; il ne remuait plus.

ARAMINTE. — Quelle aventure !

DUBOIS. — J’eus beau lui crier : « Monsieur ! » Point de nouvelles, il n’y avait personne au logis. À la fin, pourtant, il revint à lui avec un air égaré ; je le jetai dans une voiture, et nous retournâmes à la maison. J’espérais que cela se passerait ; car je l’aimais : c’est le meilleur maître ! Point du tout, il n’y avait plus de ressource. Ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expédié ; et dès le lendemain nous ne fîmes plus tous deux, lui, que rêver à vous, que vous aimer ; moi, qu’épier depuis le matin jusqu’au soir où vous alliez.

ARAMINTE. — Tu m’étonnes à un point !…

DUBOIS. — Je me fis même ami d’un de vos gens qui n’y est plus, un garçon fort exact, qui m’instruisait, et à qui je payais bouteille. « C’est à la Comédie qu’on va », me disait-il ; et je courais faire mon rapport, sur lequel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. C’est chez Madame celle-ci, c’est chez Madame celle-là ; et, sur cet avis, nous allions toute la soirée habiter la rue, ne vous déplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derrière, tous deux morfondus et gelés, car c’était dans l’hiver ; lui ne s’en souciant guère, moi jurant par-ci par-là pour me soulager.

ARAMINTE. — Est-il possible ?

DUBOIS. — Oui, Madame. À la fin, ce train de vie m’ennuya ; ma santé s’altérait, la sienne aussi. Je lui fis accroire3 que vous étiez à la campagne ; il le crut, et j’eus quelque repos. Mais n’alla-t-il pas, deux jours après, vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s’attrister de votre absence ! Au retour, il était furieux ; il voulut me battre, tout bon qu’il est ; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m’a mis chez Madame, où, à force de se démener, je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu’il ne troquerait pas contre la place de l’empereur.

ARAMINTE. — Y a-t-il rien de si particulier ? Je suis si lasse d’avoir des gens qui me trompent, que je me réjouissais de l’avoir parce qu’il a de la probité4. Ce n’est pas que je sois fâchée ; car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS. — Il y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s’achève.

ARAMINTE. — Vraiment, je le renverrais bien ; mais ce n’est pas là ce qui le guérira. Je ne sais que dire à M. Remy qui me l’a recommandé, et ceci m’embarrasse. Je ne vois pas trop comment m’en défaire honnêtement.

DUBOIS. — Oui ; mais vous ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE, vivement. — Oh ! tant pis pour lui ; je suis dans des circonstances où je ne saurais me passer d’un intendant. Et puis, il n’y a pas tant de risque que tu le crois. Au contraire, s’il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, c’est l’habitude de me voir plus qu’il n’a fait ; ce serait même un service à lui rendre.

DUBOIS. — Oui ; c’est un remède bien innocent.
[...]

1 Il : Dorante.
2 piquante : charmante.
3 accroire : croire.
4 probité : honnêteté.

 

Texte B : BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville, Acte II scène 2, 1775.

[Bartholo retient chez lui Rosine, jeune femme innocente qu'il a enlevée et qui lui est promise. Lindor, qui l'a aperçue à sa fenêtre, est tombé amoureux d'elle. Il charge son valet Figaro de jouer les intermédiaires en révélant ses sentiments à la jeune fille.]

ROSINE. — Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement ? Je n’entendais pas : mais…

FIGARO. — Avec un jeune bachelier1 de mes parents, de la plus grande espérance ; plein d’esprit, de sentiments, de talents, et d’une figure fort revenante.

ROSINE. — Oh ! tout à fait bien, je vous assure ! il se nomme…

FIGARO. — Lindor. Il n’a rien : mais, s’il n’eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.

ROSINE, étourdiment. — Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez n’est pas fait pour rester inconnu.

FIGARO, à part. — Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.

ROSINE. — Un défaut, monsieur Figaro ! un défaut ! En êtes-vous bien sûr ?

FIGARO. — Il est amoureux.

ROSINE. — Il est amoureux ! et vous appelez cela un défaut ?

FIGARO. — À la vérité, ce n’en est un que relativement à sa mauvaise fortune.

ROSINE. — Ah ! que le sort est injuste ! et nomme-t-il la personne qu’il aime ? Je suis d’une curiosité…

FIGARO. — Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.

ROSINE, vivement. — Pourquoi, monsieur Figaro ? je suis discrète ; ce jeune homme vous appartient, il m’intéresse infiniment… dites donc.

FIGARO, la regardant finement. — Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte2 et fraîche, agaçant l’appétit ; pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rosée, et des mains ! des joues ! des dents ! des yeux !…

ROSINE. — Qui reste en cette ville ?

FIGARO. — En ce quartier.

ROSINE. — Dans cette rue peut-être ?

FIGARO. — À deux pas de moi.

ROSINE. — Ah ! que c’est charmant… pour monsieur votre parent ! Et cette personne est…

FIGARO. — Je ne l’ai pas nommée ?

ROSINE, vivement. — C’est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vite ; si l’on rentrait, je ne pourrais plus savoir…

FIGARO. — Vous le voulez absolument, Madame ? Eh bien ! cette personne est… la pupille3 de votre tuteur.

ROSINE. — La pupille…

FIGARO. — Du docteur Bartholo ; oui, Madame.

ROSINE, avec émotion. — Ah ! monsieur Figaro !… je ne vous crois pas, je vous assure.

FIGARO. — Et c’est ce qu’il brûle de venir vous persuader lui-même.

ROSINE. — Vous me faites trembler, monsieur Figaro.

FIGARO. — Fi donc, trembler ! mauvais calcul, Madame ; quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D’ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu’à demain.

ROSINE. — S’il m’aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.

FIGARO. — Eh, Madame ! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur ? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui, qu’elle n’a que ce terrible choix : amour sans repos, ou repos sans amour.

ROSINE, baissant les yeux. — Repos sans amour… paraît…

FIGARO. — Ah ! bien languissant4. Il semble, en effet, qu’amour sans repos se présente de meilleure grâce : et pour moi, si j’étais femme…

ROSINE, avec embarras. — Il est certain qu’une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l’estimer.

FIGARO. — Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.

ROSINE. — Mais s’il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro, il nous perdrait.

FIGARO, à part. — Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre… Une lettre a bien du pouvoir.

ROSINE lui donne la lettre qu’elle vient d’écrire. — Je n’ai pas le temps de recommencer celle-ci ; mais en la lui donnant, dites-lui… dites-lui bien… (Elle écoute.)

FIGARO. — Personne, Madame.

ROSINE. — Que c’est par pure amitié tout ce que je fais.

FIGARO. — Cela parle de soi. Tudieu5 ! l’amour a bien une autre allure !

1 bachelier : jeune homme de bonne famille, célibataire. En réalité, Lindor est le comte Almaviva, déguisé en pauvre jeune homme afin de se faire aimer pour lui-même.
2 accorte : aimable.
3 pupille : personne mineure placée sous l'autorité d'un tuteur.
4 languissant : ici, maladif
5 Tudieu : juron.

 

Texte C : FEYDEAU, Occupe-toi d'Amélie, Acte I scène 10, 1911.

[Le général Koschnadieff est envoyé auprès d'Amélie par le prince Nicolas de Palestrie pour lui obtenir un rendez-vous avec cette dernière.]

AMÉLIE, KOSCHNADIEFF

AMÉLIE, paraissant à la baie1 et descendant par la droite du canapé. — Monsieur ?

KOSCHNADIEFF, s'inclinant et se présentant. — Général Koschnadieff !
(Amélie lui indique le canapé pour l'inviter à s'asseoir près d'elle; du geste, il décline respectueusement cet honneur et, allant jusqu'au piano sur lequel il dépose son chapeau, il prend la chaise qu'il descend près du canapé. Se présentant à nouveau.) Général Koschnadieff, premier aide de camp de Son Altesse Royale le prince Nicolas de Palestrie.
Sur un nouveau signe d'Amélie, il s'assied sur la chaise qu'il a descendue.


AMÉLIE. — Oh ! Général, très honorée, mais...?

KOSCHNADIEFF. — C'est Son Altesse qui m'envoie vers vous.

AMÉLIE, étonnée. — Son Altesse ?

KOSCHNADIEFF. — Le prince est donc très amoureux de vous.

AMÉLIE. — De moi ?... comment ? Mais Son Altesse ne me connaît pas.

KOSCHNADIEFF. — Je vous demande pardon ! Vous étiez bien une fois au gala du Français2, lors de la dernière visite officielle du prince à Paris ?... Aux fauteuils de l'orchestre ?

AMÉLIE. — En effet, mais...

KOSCHNADIEFF. — Eh bien ! le prince vous a remarquée.

AMÉLIE, très flattée. — Moi ! non, vraiment ? Oh !

KOSCHNADIEFF .— Certes !... Il a même demandé au Président de la République qui vous étiez !

AMÉLIE, n'en croyant pas ses oreilles. — Non ?

KOSCHNADIEFF. — Mais le Président n'a pas pu le renseigner.

AMÉLIE. — Ah ?

KOSCHNADIEFF. — Non !

AMÉLIE. — Tiens !

KOSCHNADIEFF. — Alors, nous avons délégué un attaché de l'ambassade, qui s'est mis en rapport avec la police, laquelle, le lendemain, nous a fait parvenir une fiche.

AMÉLIE, estomaquée. — Une... une fiche !

KOSCHNADIEFF, confirmant de la tête. — Une fiche. C'est comme cela que le prince a eu la joie d'apprendre qui vous étiez.

AMÉLIE, aimable, mais vexée. — Ah ! c'est... c'est d'un galant !

KOSCHNADIEFF. — Oh! Son Altesse est très éprise ! Elle a le pépin3... comme vous dites! (Rapprochant sa chaise d'Amélie, et confidentiellement, presque dans l'oreille.) Je crois que si elle est revenue incognito, c'est beaucoup pour vous.

AMÉLIE. — A ce point !

KOSCHNADIEFF, hoche la tête affirmativement, puis — A ce ! Son Altesse est arrivée ce matin... En ce moment, elle fait la visite au Président, qui la lui rendra un quart d'heure après; après quoi, elle sera débarrassée !

AMÉLIE. — Oui, le fait est que ces petites cérémonies...!

KOSCHNADIEFF. — Qu'est-ce que vous voulez ? c'est le protocole ! (Revenant à ses moutons.) Si je vous disais que la première chose que le prince m'a dite en s'installant à l'hôtel - sur l'honneur ! - c'est une parole d'amour pour vous.

AMÉLIE, sur un ton légèrement langoureux. — Le prince est donc sentimental ?

KOSCHNADIEFF, élevant la main au-dessus de sa tête pour exprimer l'immensité de la chose. — Très!... (Comme à l'appui de son dire.) Il m'a dit : "Koschnadieff, mon bon ! Cours chez elle et arrange-moi ça, hein ? Sur toi je compte !"

AMÉLIE, un peu estomaquée. — Ah ?... Ah ? Comme ça ?

KOSCHNADIEFF. — Positivement.

AMÉLIE, entre chair et cuir4. — Eh ! ben, mon colon !

KOSCHNADIEFF. — Oh ! il est très amoureux ! (Changeant de ton.) Et alors, voilà, je fais la démarche.

AMÉLIE, interloquée. — Ah ? Ah ! Alors c'est vous qui...

KOSCHNADIEFF, étonné de la surprise d'Amélie. — Quoi ?... on dirait que je vous étonne ?...

AMÉLIE. — Du tout, du tout; seulement, n'est-ce pas...?

KOSCHNADIEFF. — Oui, je comprends ! c'est un peu délicat !... Vous n'êtes peut-être pas habituée à ce genre de démarche !

AMÉLIE. — Oh ! c'est pas ça !... Vous pensez bien, n'est-ce pas ? Que tous les jours... Seulement, tout de même, ordinairement, c'est pas un général.

KOSCHNADIEFF. — Vraiment ?... Tiens, tiens, tiens !

AMÉLIE. — Non.

KOSCHNADIEFF. — Comme c'est curieux !

AMÉLIE. — Ah ?

KOSCHNADIEFF, avec fierté. — En Palestrie, c'est moi que j'ai l'honneur d'être chargé !... (Comme raison de cette charge :) Je suis l'aide de camp de Son Altesse !

AMÉLIE, s'inclinant avec un peu d'ironie. — Évidemment ! évidemment !

KOSCHNADIEFF, se levant comme mû par un ressort, et les deux mains sur les hanches, bien en face d'Amélie. — Alors !... dites-moi quoi ? Voyons !... quand ?

AMÉLIE, se levant également. — Quoi, quand ?

KOSCHNADIEFF, très à la hussarde. — Quelle nuit voulez-vous ?

AMÉLIE, avec un sursaut d'effarement. — Hein ? Ah! non, vous savez ? Vous avez une façon de vous coller ça dans l'estomac !... Mais je ne suis pas libre, général ! J'ai un ami !

[...]

1 la baie : porte-fenêtre.
2 Français : nom couramment donné à la Comédie-Française.
3 le pépin : pour "le béguin"; avoir un faible pour quelqu'un.
4 entre chair et cuir : à part.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelles stratégies ont en commun les intermédiaires dans les trois textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

 

 

POLYNÉSIE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : STENDHAL, La Chartreuse de Parme, Livre premier, chapitre troisième, 1839.
Texte B : Henri BARBUSSE, Le Feu, chapitre XX, 1916.
Texte C : Laurent GAUDÉ, Cris, V, « Statues de boue », 2001.
Texte D : Pierre LEMAITRE, Au revoir là-haut, chapitre I, 2013.

 

Texte A : STENDHAL, La Chartreuse de Parme, Livre premier, chapitre troisième, 1839.

  Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
  — Les habits rouges1 ! les habits rouges! criaient avec joie les hussards de l'escorte, et d'abord Fabrice ne comprenait pas ; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur ; il remarqua que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient évidemment pour demander du secours, et personne ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait toujours en regardant un malheureux blessé.
  — Veux-tu bien t'arrêter, blanc-bec ! lui cria le maréchal des logis. Fabrice s'aperçut qu'il était à vingt pas sur la droite en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air d'autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin :
  — Quel est-il ce général qui gourmande son voisin ?
  — Pardi, c'est le maréchal !
  — Quel maréchal ?
  — Le maréchal Ney, bêta ! Ah çà ! où as-tu servi jusqu'ici ? Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova2, le brave des braves.
  Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d'une façon singulière. Le fond des sillons était plein d'eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui : c'étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets ; et, lorsqu'il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les autres: le sang coulait dans la boue.
  Ah ! m'y voilà donc enfin au feu ! se dit-il. J'ai vu le feu ! se répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire. À ce moment, l'escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c'étaient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau regarder du côté d'où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des décharges beaucoup plus voisines; il n'y comprenait rien du tout.

1 Habits rouges : soldats britanniques.
2 Prince de la Moskova : la Moskova est un fleuve russe. Le titre de « Prince de la Moskova» a été donné au Maréchal Ney par Napoléon

 

Texte B : Henri BARBUSSE, Le Feu, chapitre XX, 1916.

  Nous traversons nos fils de fer par les passages. On ne tire encore pas sur nous. Des maladroits font des faux pas et se relèvent. On se reforme de l'autre côté du réseau, puis on se met à dégringoler la pente un peu plus vite: une accélération instinctive s'est produite dans le mouvement. Quelques balles arrivent alors entre nous. Bertrand nous crie d'économiser nos grenades, d'attendre au dernier moment.
  Mais le son de sa voix est emporté. Brusquement, devant nous, sur toute la largeur de la descente, de sombres flammes s'élancent en frappant l'air de détonations épouvantables. En ligne, de gauche à droite, des fusants sortent du ciel, des explosifs sortent de la terre. C'est un effroyable rideau qui nous sépare du monde, nous sépare du passé et de l'avenir. On s'arrête, plantés au sol, stupéfiés par la nuée soudaine qui tonne de toutes parts; puis un effort simultané soulève notre masse et la rejette en avant, très vite. On trébuche, on se retient les uns aux autres, dans de grands flots de fumée. On voit, avec de stridents fracas et des cyclones de terre pulvérisée, vers le fond, où nous nous précipitons pêle-mêle, s'ouvrir des cratères çà et là, à côté les uns des autres, les uns dans les autres. Puis on ne sait plus où tombent les décharges. Des rafales se déchaînent si monstrueusement retentissantes qu'on se sent annihilé1 par le seul bruit de ces averses de tonnerre, de ces grandes étoiles de débris qui se forment en l'air. On voit, on sent passer près de sa tête des éclats avec leur cri de fer rouge dans l'eau. À un coup, je lâche mon fusil, tellement le souffle d'une explosion m'a brûlé les mains. Je le ramasse en chancelant et repars tête baissée dans la tempête à lueurs fauves, dans la pluie écrasante des laves, cinglé par des jets de poussier2 et de suie. Les stridences des éclats qui passent vous font mal aux oreilles, vous frappent sur la nuque, vous traversent les tempes, et on ne peut retenir un cri lorsqu'on les subit. On a le cœur soulevé, tordu par l'odeur soufrée. Les souffles de la mort nous poussent, nous soulèvent, nous balancent. On bondit; on ne sait pas où on marche. Les yeux clignent, s'aveuglent et pleurent. Devant nous, la vue est obstruée par une avalanche fulgurante, qui tient toute la place.

1 Annihilé : détruit.
2 Poussier : poudre d'artillerie.

 

Texte C : Laurent GAUDÉ, Cris, V, « Statues de boue », 2001.

[Ce roman fait se succéder les voix de soldats de la Première guerre mondiale. Le soldat Marius est lancé à la poursuite de l'homme cochon, un soldat devenu fou qui porte un masque à gaz. Ce dernier, perdu entre les deux lignes de front, a tué le soldat Boris, qui est le camarade de Marius.]

  MARIUS
Je ne l'ai pas perdu des yeux. Je l'ai suivi sans cesse. Essayant toujours de me rapprocher sans savoir si c'était pour le tuer ou pour l'embrasser. L'important était de l'atteindre. Lorsque je l'aurai rattrapé, tué ou ramené au monde, tout cela cessera. J'en suis sûr. Je ne l'ai pas perdu des yeux mais soudain, à deux cents mètres, un obus a explosé. C'était une grande pluie qui commençait. Les premières gouttes d'un orage d'été. Les premières gouttes, lourdes et espacées, qui s'écrasent au sol avec force et annoncent la violente giboulée1. Il ne s'y est pas trompé. Il s'est mis à courir. Cherchant probablement un endroit où se terrer, cherchant au milieu de cette averse de feu une tanière ou un pauvre refuge. Je l'ai suivi. Je n'oublierai jamais cette course hallucinée. Je suis Vulcain2 et chacun de mes talons qui heurte le sol fait éclater la terre et gicler des milliers d'étincelles. Je suis Vulcain, haletant, et je cours au milieu des détonations et du souffle chaud du métal. Je cours dans le déluge crépitant. Je suis un lapin fou dans l'incendie et je pourrais rire à gorge déployée si je n'étais pas si avare de mon souffle. Mais l'homme-cochon ne doit pas m'échapper. Des milliers de petites scories3 incandescentes me fouettent les flancs et le visage, des milliers de petits gravats viennent cogner contre ma face. Mais cela ne saurait m'arrêter. Je suis Vulcain et je suis en chasse. Nous courons comme des dératés. Je ne le laisserai pas m'échapper cette fois. Les explosions font rage et couvrent le bruit de mes poumons éreintés. Je ne céderai pas. Jusqu'au bout. Au-delà de la fatigue. Je n'écoute pas mon corps. Je courrai jusqu'à mourir. De la terre me gicle au visage. Mais rien n'arrête ma course. Rien. Le sol tremble sous mes pieds. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne sais pas ce qui va se passer lorsque je l'aurai rattrapé. Je cours. Même mort, je continuerai à courir. À chaque enjambée, il me semble que la terre se fend sous mon pied. Tout n'est que fournaise et tonnerre. Je cours. Je me rapproche. Il sait que je le talonne. Il m'a vu. Il sait que je suis à sa poursuite. Au milieu du souffle des obus, au milieu des rafales de terre et des pluies de métal, je me concentre sur ma proie. Je veux courir jusqu'au bout. Je me rapproche sans cesse. Il devient moins rapide. Soudain un éclair claque dans mes tympans. Je vois l'homme-cochon disparaître dans un nuage de feu. En une fraction de seconde, je suis soufflé. Soulevé de terre. Le corps tout entier projeté dans les airs puis plaqué contre terre et martelé de gravats. Mort, j'ai pensé. Me voilà mort. Soufflé par un obus. Démembré dans les airs. J'ai fermé les yeux et je n'ai plus pensé à rien.

1 Giboulée : averse soudaine et violente.
2 Vulcain : dieu du feu.
3 Scories : petits fragments projetés ici par l'explosion.

 

Texte D : Pierre LEMAITRE, Au revoir là-haut, chapitre 1, 2013.

[À la suite d'une explosion, le soldat Albert a été enseveli.]

  Ses doigts touchent quelque chose de souple, pas de la terre, pas de l'argile, c'est presque soyeux, avec du grain.
  Il met du temps à comprendre de quoi il s'agit.
  À mesure qu'il accommode, il discerne ce qu'il a en face de lui : deux gigantesques babines d'où s'écoule un liquide visqueux, d'immenses dents jaunes, de grands yeux bleuâtres qui se dissolvent...
  Une tête de cheval, énorme, repoussante, une monstruosité.
  Albert ne peut réprimer un violent mouvement de recul. Son crâne cogne contre la coquille, de la terre s'écroule de nouveau, lui inonde le cou, il monte les épaules pour se protéger, cesse de bouger, de respirer. Laisse passer les secondes.
  L'obus, en trouant le sol, a déterré un de ces innombrables canassons1 morts qui pourrissent sur le champ de bataille et vient d'en livrer une tête à Albert. Les voici face à face, le jeune homme et le cheval mort, presque à s'embrasser. L'effondrement a permis à Albert de dégager ses mains, mais le poids de la terre est lourd, très lourd, ça comprime sa cage thoracique. Il reprend doucement une respiration saccadée, ses poumons n'en peuvent déjà plus. Des larmes commencent à monter qu'il parvient à réprimer. Il se dit que pleurer, c'est accepter de mourir.
  Il ferait mieux de se laisser aller, parce que ça ne va plus être long maintenant.
  Ce n'est pas vrai qu'au moment de mourir toute notre vie se déroule en un instant fulgurant. Mais des images, ça oui. Et de vieilles encore. Son père, dont le visage est si net, si précis, qu'il jurerait qu'il est là, sous la terre avec lui. C'est sans doute parce qu'ils vont s'y retrouver. Il le voit jeune, au même âge que lui. Trente ans et des poussières, évidemment, ce sont les poussières qui comptent. Il porte son uniforme du musée, il a ciré sa moustache, il ne sourit pas, comme sur la photographie du buffet. Albert manque d'air. Ses poumons lui font mal, des mouvements convulsifs le saisissent. Il voudrait réfléchir.

1 Canasson : cheval.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

À travers quels regards ces scènes de bataille sont-elles perçues ? Vous en commenterez les effets produits.

II - Travail d'écriture (16 points) :

haut de page

 

POLYNÉSIE
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1857
.
Texte B : Jules VERNE, Vingt mille lieues sous les mers, 1870.
Texte C : André GIDE, Les Faux-monnayeurs, 1925.
Texte D : Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, 1951.

 

Texte A : Gustave FLAUBERT, Madame Bovary, 1857.

[Dans la campagne normande, Emma Bovary mène une vie ennuyeuse auprès de Charles, son mari. Elle tombe amoureuse de Rodolphe, un riche voisin. Les deux amants ont alors le projet de s'enfuir. Toutefois, cet amour n'est pas réciproque.]

  « Ah ! la belle nuit ! dit Rodolphe.
  — Nous en aurons d'autres ! » reprit Emma.
  Et, comme se parlant à elle-même :
  « Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le cœur triste, cependant ? Est-ce l'appréhension de l'inconnu..., l'effet des habitudes quittées..., ou plutôt... ? Non, c'est l'excès du bonheur ! Que je suis faible, n'est-ce pas ? Pardonne-moi !
  — Il est encore temps! s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'en repentiras peut-être.
  — Jamais ! » fit-elle impétueusement1.
  Et, en se rapprochant de lui :
  « Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il n'y a pas de désert, pas de précipice ni d'océan que je ne traverserais avec toi. À mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée, plus complète ! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle ! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement... Parle donc, réponds-moi. »
  Il répondait à intervalles réguliers : « Oui... oui !... » Elle lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d'une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient :
  « Rodolphe ! Rodolphe !. .. Ah ! Rodolphe, cher petit Rodolphe ! »
  Minuit sonna.
  « Minuit ! dit-elle. Allons, c'est demain ! encore un jour ! »
  Il se leva pour partir; et, comme si ce geste qu'il faisait eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai:
  « Tu as les passeports ?
  — Oui.
  — Tu n'oublies rien ?
  — Non.
  — Tu en es sûr ?
  — Certainement.
  — C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tu m'attendras ?... à midi ? »
  Il fit un signe de tête.
  « À demain, donc ! » dit Emma dans une dernière caresse.
  Et elle le regarda s'éloigner.
  Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se penchant au bord de l'eau entre des broussailles :
  « À demain ! » s'écria-t-elle.
  Il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait vite dans la prairie.
  Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta; et, quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s'évanouir dans l'ombre comme un fantôme, il fut pris d'un tel battement de cœur, qu'il s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber.
  « Quel imbécile je suis ! fit-il en jurant épouvantablement. N'importe, c'était une jolie maîtresse ! »

1 Impétueusement : de manière violente et rapide.

 

Texte B : Jules VERNE, Vingt mille lieues sous les mers, 1870.

[Pierre Aronnax, le narrateur, est un scientifique français. Il a publié une étude sur un mystérieux monstre marin qui attaque des navires. De passage à New York, accompagné de son domestique nommé Conseil, il reçoit à son hôtel une lettre du Secrétaire de la Marine qui l'invite à embarquer à bord du navire l'Abraham Lincoln.]

  « Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes préparatifs de départ.
  Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes voyages; mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il y avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du monde ! Qu'allait dire Conseil ?
  « Conseil ! » criai-je une troisième fois.
  Conseil parut.
  « Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.
  — Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux heures.
  — Comme il plaira à Monsieur, répondit tranquillement Conseil.
  — Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais le plus que tu pourras, et hâte-toi !
  — Et les collections de Monsieur ? fit observer Conseil.
  — On s'en occupera plus tard.
  — Quoi! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les chéropotarnus1 et autres carcasses de Monsieur ?
  — On les gardera à l'hôtel.
  — Et le babiroussa2 vivant de Monsieur ?
  — On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai l'ordre de nous —expédier en France notre ménagerie.
  — Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.
  — Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un crochet.
  — Le crochet qui plaira à Monsieur.
  — Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà tout. Nous prenons passage sur l'Abraham Lincoln.
  — Comme il conviendra à Monsieur, répondit paisiblement Conseil.
  — Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre
... du fameux narwal3... Nous allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les Mystères des grands fonds sous-marins ne peut se dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même ! Nos avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...
  — Comme fera Monsieur, je ferai, répondit Conseil.
  — Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces voyages dont on ne revient pas toujours !
  — Comme il plaira à Monsieur. »

1 Les archiotherium, [...] les chéropotamus : noms scientifiques de petits mammifères.
2 Babiroussa : animal appartenant à la famille des cochons et des sangliers.
3 Narwal : mammifère marin, cétacé, orthographié souvent « narval ».

 

Texte C : André GIDE, Les Faux-monnayeurs, 1925.

[Bernard Profitendieu est un lycéen. Quand il apprend que son père n'est pas son père biologique, il décide de fuir le domicile bourgeois familial et trouve refuge pour la nuit chez son ami Olivier.]

  Sans éveiller Olivier, il se lève, se rhabille et revient s'étendre sur le lit. Il est encore trop tôt pour partir. 4 heures. La nuit commence à peine à pâlir. Encore une heure de repos, d'élan pour commencer vaillamment la journée. Mais c'en est fait du sommeil. Bernard contemple la vitre bleuissante, les murs gris de la petite pièce, le lit de fer où Georges1 s'agite en rêvant.
  « Dans un instant, se dit-il, j'irai vers mon destin. Quel beau mot : l'aventure ! Ce qui doit advenir. Tout le surprenant qui m'attend. Je ne sais pas si d'autres sont comme moi, mais dès que je suis réveillé, j'aime à mépriser ceux qui dorment. Olivier, mon ami, je partirai sans ton adieu. Houst ! Debout, valeureux Bernard ! Il est temps. »
  Il frotte son visage d'un coin de serviette trempée; se recoiffe; se rechausse. Il ouvre la porte, sans bruit. Dehors !
  Ah ! que paraît salubre à tout l'être l'air qui n'a pas encore été respiré! Bernard suit la grille du Luxembourg2 ; il descend la rue Bonaparte, gagne les quais, traverse la Seine. Il songe à sa nouvelle règle de vie, dont il a trouvé depuis peu la formule : « Si tu ne fais pas cela, qui le fera ? Si tu ne le fais pas aussitôt, quand sera-ce ? » — Il songe : « De grandes choses à faire » ; il lui semble qu'il va vers elles. « De grandes choses », se répète-t-il en marchant. Si seulement il savait lesquelles !... En attendant, il sait qu'il a faim : le voici près des halles. Il a quatorze sous dans sa poche, pas un liard de plus. Il entre dans un bar; prend un croissant et un café au lait sur le zlnc3. Coût : dix sous. Il lui en reste quatre; crânement4, il en abandonne deux sur le comptoir, tend les deux autres à un va-nu-pieds qui fouille une boîte à ordures. Charité ? Défi ? Peu importe. À présent, il se sent heureux comme un roi. Il n'a plus rien; tout est à lui !

1 Georges : petit frère d'Olivier.
2 Luxembourg : le jardin du Luxembourg se trouve à Paris.
3 Zinc : les comptoirs des cafés étaient souvent recouverts d'un métal gris, le zinc.
4 Crânement : avec fierté.

 

Texte D  : Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, 1951.

[Le Rivage des Syrtes est un roman qui se déroule dans des lieux imaginaires. Le jeune Aldo appartient à une grande famille de la Seigneurie d'Orsenna. Il est volontaire pour effectuer une mission de surveillance sur le rivage des Syrtes, zone presque déserte qui fait face au pays ennemi, le Farghestan.]

  Il y a un grand charme à quitter au petit matin une ville familière pour une destination ignorée. Rien ne bougeait encore dans les rues engourdies d'Orsenna, les grands éventails des palmes1 s'épanouissaient plus larges au-dessus des murs aveugles; l'heure sonnant à la cathédrale éveillait une vibration sourde et attentive dans les vieilles façades. Nous glissions au long de rues connues, et déjà étranges de tout ce que leur direction semblait choisir pour moi si fermement dans un lointain encore indéfini. Cet adieu m'était léger : j'étais tout à goûter l'air acide et le plaisir de deux yeux dispos, détachés déjà au milieu de toute cette somnolence confuse : nous partions à l'heure réglementaire. Les jardins des faubourgs défilèrent sans agrément2 : un air glacial stagnait sur les campagnes humides, je me pelotonnai au fond de la voiture et me mis à inventorier avec curiosité un grand portefeuille de cuir que j'avais retiré la veille de la Chancellerie en prêtant serment. Je tenais là, dans mes mains, une marque concrète de ma nouvelle importance, j'étais trop jeune encore pour ne pas trouver à la soupeser un plaisir presque enfantin. Il contenait diverses pièces officielles relatives à ma nomination — assez nombreuses, ce qui me rendit bonne humeur —, des instructions concernant les devoirs de ma charge et la conduite à suivre dans le poste que j'allais occuper; je décidai de les lire à tête reposée. La dernière pièce était une forte enveloppe jaune scellée aux armes3 de la Seigneurie; la suscription, manuscrite et soigneuse, arrêta soudain mon regard : « À ouvrir seulement après réception de l'Instruction spéciale d'Urgence. » C'était les ordres secrets; je me redressai imperceptiblement et balayai l'horizon d'un regard déterminé. Un souvenir, teinté à la fois d'absurde et de mystère, remontait lentement jusqu'à moi, qui m'avait aiguillonné4 sourdement depuis qu'on me destinait à ce poste perdu des Syrtes : sur la frontière que j'allais rejoindre, Orsenna était en guerre. Ce qui ôtait de la gravité à la chose, c'est qu'elle était en guerre depuis trois cents ans5.

1 Palmes : feuilles de palmier.
2 Sans agrément : sans charme.
3 Armes : emblème, blason.
4 Aiguillonné : stimulé, incité à l'action.
5 Les deux pays n'ont pas signé de traité de paix mais il n'y a plus de conflit armé.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Comment les textes du corpus font-ils de ces départs des moments chargés d'émotion pour les personnages ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

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POLYNÉSIE
SÉRIES TECHNOLOGIQUES

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : MOLIERE, Georges Dandin, extrait de la scène 2 de l'acte I, 1668.
Texte B : BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville, extrait de l'acte II, scène 11, 1775 .
Texte C : FEYDEAU, Le Dindon, extrait de la scène 2 de l'acte I, 1896.

 

Texte A : MOLIERE, Georges Dandin, extrait de la scène 2 de l'acte I, 1668.

[Georges Dandin est un riche paysan, mari d'Angélique. De retour chez lui, il croise Lubin, le valet de Clitandre, lequel est amoureux d'Angélique.]

l, 2 - DANDIN, LUBIN

[ ... ]
LUBIN. — Motus ! il ne faut pas dire que vous m'ayez vu sortir de là.
GEORGE DANDIN. — Pourquoi ?
LUBIN. — Mon Dieu ! parce...
GEORGE DANDIN. — Mais encore ?
LUBIN. — Doucement. J'ai peur qu'on ne nous écoute.
GEORGE DANDIN. — Point, point.
LUBIN. — C'est que je viens de parler à la maîtresse du logis de la part d'un certain Monsieur qui lui fait les doux yeux, et il ne faut pas qu'on sache cela. Entendez-vous ?
GEORGE DANDIN. — Oui.
LUBIN. — Voilà la raison. On m'a enchargé1 de prendre garde que personne ne me vît, et je vous prie, au moins de ne pas dire que vous m'ayez vu.
GEORGE DANDIN. — Je n'ai garde.
LUBIN. — Je suis bien aise de faire les choses secrètement, comme on m'a recommandé.
GEORGE DANDIN. — C'est bien fait.
LUBIN. — Le mari, à ce qu'ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu'on fasse l'amour2 à sa femme, et il ferait le diable à quatre si cela venait à ses oreilles : vous comprenez bien ?
GEORGE DANDIN. — Fort bien.
LUBIN. — Il ne faut pas qu'il sache rien de tout ceci.
GEORGE DANDIN. — Sans doute.
LUBIN. — On le veut tromper tout doucement : vous entendez bien ?
GEORGE DANDIN. — Le mieux du monde.
LUBIN. — Si vous alliez dire que vous m'avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l'affaire : vous comprenez bien ?
GEORGE DANDIN. — Assurément. Hé ! comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là dedans ?
LUBIN. — C'est le seigneur de notre pays, Monsieur le Vicomte de chose ... Foln3 ! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent4 ce nom-là, monsieur Cli... Clitandre.
GEORGE DANDIN. — Est-ce ce jeune courtisan qui demeure...
LUBIN. — Oui, auprès de ces arbres.
GEORGE DANDIN, à part.— C'est pour cela que depuis peu ce damoiseau5 poli s'est venu loger contre moi6 : j'avais bon nez sans doute, et son voisinage déjà m'avait donné quelque soupçon.
LUBIN. — Testigué ! c'est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m'a donné trois pièces d'or pour aller dire seulement à la femme qu'il est amoureux d'elle, et qu'il souhaite fort l'honneur de pouvoir lui parler. Voyez s'il y a là une grande fatigue pour me payer si bien, et ce qu'est, au prix de cela, une journée de travail où je ne gagne que dix sols !
GEORGE DANDIN. — Hé bien! avez-vous fait votre message ?
LUBIN. — Oui, j'ai trouvé là-dedans une certaine Claudine, qui, tout du premier coup, a compris ce que je voulais, et qui m'a fait parler à sa maîtresse.
GEORGE DANDIN, à part. — Ah coquine de servante !
LUBIN. — Morguienne ! cette Claudine-là est tout à fait jolie, elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu'à elle que nous ne soyons mariés ensemble.
GEORGE DANDIN. — Mais quelle réponse a fait la maîtresse à ce Monsieur le courtisan ?
LUBIN. — Elle m'a dit de lui dire... attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela... qu'elle lui est tout à fait obligée de l'affection qu'il a pour elle, et qu'à cause de son mari, qui est fantasque7, il garde d'en rien faire paraître, et qu'il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.
GEORGE DANDIN, à part. — Ah ! pendarde de femme !
LUBIN. — Testiguienne ! cela sera drôle, car le mari ne se doutera point de la manigance, voilà ce qui est de bon; et il aura un pied de nez avec sa jalousie : est-ce pas ?
GEORGE DANDIN. — Cela est vrai.
LUBIN. — Adieu. Bouche cousue, au moins. Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.
GEORGE DANDIN. — Oui, oui.
LUBIN. — Pour moi, je vais faire semblant de rien : je suis un fin matois8, et l'on ne dirait pas que j'y touche.

1 On m'a enchargé : on m'a donné la recommandation.
2 Qu'on fasse l'amour : qu'on fasse la cour.
3 Foin : interjection qui exprime le dépit ou la colère.
4 Baragouinent : prononcent de façon incompréhensible
5 Damoiseau : terme moqueur pour désigner un jeune homme.
6 Contre moi : auprès de moi.
7 Fantasque : d'humeur imprévisible.
8 Fin matois : rusé.

 

Texte B : : BEAUMARCHAIS, Le Barbier de Séville, extrait de l'acte II, scène 11, 1775

[Rosine aime un jeune comte mais son tuteur Bartholo, qui la tient enfermée, a décidé de l'épouser et surveille la jeune femme. Il a vu que Rosine a laissé tomber un papier par la fenêtre et il la soupçonne d'avoir écrit une nouvelle lettre au comte, lettre effectivement remise au barbier Figaro.]

[ ... ]
BARTHOLO. — Je voudrais bien savoir ce que ce barbier avait de si pressé à vous dire ?
ROSINE. — Faut-il parler sérieusement ? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline, qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.
BARTHOLO. — Vous rendre compte ! Je vais parier qu'il était chargé de vous remettre quelque lettre.
ROSINE. — Et de qui, s'il vous plaît ?
BARTHOLO. — Oh ! de qui ? De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je, moi ? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
ROSINE, à part. — Il n'en a pas manqué une seule. (Haut.) Vous mériteriez bien que cela fût.
BARTHOLO, regarde les mains de Rosine. — Cela est. Vous avez écrit.
ROSINE, avec embarras. — Il serait assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire convenir.
BARTHOLO, lui prenant la main droite. — Moi ! point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre ! Hein ? rusée slgnora1 !
ROSINE, à part. — Maudit homme !
BARTHOLO, lui tenant toujours la main. — Une femme se croit bien en sûreté, parce qu'elle est seule.
ROSINE. — Ah ! sans doute... La belle preuve !... Finissez donc, monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant2 autour de cette bougie; et l'on m'a toujours dit qu'il fallait aussitôt tremper dans l'encre : c'est ce que j'ai fait.
BARTHOLO. — C'est ce que vous avez fait ? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain qu'il y avait six feuilles; car je les compte tous les matins, aujourd'hui encore.
ROSINE, à part. — Oh ! imbécile !...
BARTHOLO, comptant. — Trois, quatre, cinq...
ROSINE. — La sixième
...
BARTHOLO. — Je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
ROSINE, baissant les yeux. — La sixième, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai envoyés à la petite Figaro.
BARTHOLO. — À la petite Figaro ? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle devenue noire ? Est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro ?
ROSINE, à part. — Cet homme a un instinct de jalousie !... (Haut.) Elle m'a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour3.
BARTHOLO. — Que cela est édifiant ! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudrait ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous ne savez pas encore.
ROSINE. — Eh ! qui ne rougirait pas, monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses le plus innocemment faites ?
BARTHOLO. — Certes, j'ai tort : se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire des cornets aux bonbons pour la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour ! quoi de plus innocent ? Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait !... Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai mentir à mon aise. Mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque; on ne saurait penser à tout. Bien certainement, signora, quand j'irai par la ville, un bon double tour me répondra de vous.

1 Signora : madame.
2 En chiffonnant : en s'occupant de travaux de lingerie.
3 Tambour : cercle de bois sur lequel est tendu le tissu que l'on veut broder.

 

Texte C : Feydeau, Le Dindon, extrait de la scène 2 de l'acte l, 1896.

[Pontagnac a suivi Lucienne Vatelin dans la rue et s'est introduit chez elle. Lucienne appelle son mari pour faire partir l'intrus mais, avant qu'elle ait pu lui expliquer la situation, elle a la surprise de découvrir que les deux hommes sont amis. Elle finit par intervenir dans la discussion pour raconter sa mésaventure.]

Acte l, scène 2 — LUCIENNE, PONTAGNAC, VATELIN.

[ ... ]
VATELIN, se levant et allant à sa femme. — Il y a un homme qui te suit ?
LUCIENNE. — Tout le temps !
PONTAGNAC, se levant et descendant. — Mon Dieu ! si nous parlions d'autre chose, il me semble que cette conversation...
VATELIN, allant à lui. — Mais pas du tout ! ça m'intéresse ! pensez donc, un homme qui se permet de suivre ma femme !
PONTAGNAC. — Oh ! mais si discrètement !
VATELIN. — Qu'est-ce que vous en savez ? Un homme qui suit une femme est toujours indiscret. Mais aussi, pourquoi ne m'as-tu pas dit ça plus tôt ?
LUCIENNE. — Bah ! À quoi bon ! je tenais le galant pour si peu dangereux...
PONTAGNAC, à part. — Merci !
VATELIN. — Mais enfin, il fallait au moins chercher à t'en débarrasser. Ce doit être assommant d'avoir comme ça un être à ses trousses !...
LUCIENNE. — Oh ! assommant !
VATELIN. — Et puis enfin, c'est humiliant pour moi. Il fallait, je ne sais pas, moi... prendre une voiture... entrer dans un magasin.
LUCIENNE. — C'est ce que j'ai fait, je suis entrée chez un pâtissier, il y est entré derrière moi.
VATELIN. — Eh ! aussi, quand un monsieur vous suit, on n'entre pas chez un pâtissier, on entre chez un bijoutier. Pourquoi n'es-tu pas entrée chez un bijoutier ?
...
LUCIENNE. — J'ai essayé ! Il m'a attendue à la porte !
PONTAGNAC, à part. — Tiens ! parbleu!
VATELIN. — C'est ça !... Tenace et pratique ! (À Pontagnac.) Non, c'est inconcevable, mon cher, ce qu'il y a de gens mal élevés à Paris.
PONTAGNAC. — Oui ! oh ! mal élevés, c'est plutôt, euh !... si on parlait d'autre chose...
VATELIN. — C'est-à-dire qu'un mari ne peut plus laisser sortir sa femme sans l'exposer aux impertinences d'un polisson1!...
Lucienne se lève et va presque aussitôt s'asseoir sur le pouf.
PONTAGNAC, furieux. — Vatelin !
VATELIN. — Quoi ?
PONTAGNAC, se réprimant. — Vous allez trop loin !
VATELIN. — Allons donc ! jamais trop !... Ah ! je voudrais qu'il me tombe sous la main, ce petit crevé2 !
LUCIENNE, sur le pouf. — Oui ! Eh bien ! c'est facile, n'est-ce pas, monsieur de Pontagnac ?
PONTAGNAC. — Mon Dieu... Euh ! quelle heure est-il ?
VATELIN. — Comment ! il le connaît ?
LUCIENNE. — Mieux que personne... Euh ! dites-nous donc son nom, monsieur de Pontagnac ?
PONTAGNAC, sur des charbons. — Mais, madame, moi, comment voulez-vous ?...
LUCIENNE. — Mais si, mais si !... Il s'appelle... Pon... ta... allons, voyons, Pontaquoi ?
PONTAGNAC. — Pontaquoi ! C'est possible !
LUCIENNE. — Pontagnac !
VATELIN. — Pontagnac ! Vous ?
PONTAGNAC, riant faux. — Mon Dieu oui... c'était moi ! hé ! hé ! c'était moi !
VATELIN, éclatant de rire. — Ah ! ah ! ah ! farceur !
Lucienne se lève et va à la cheminée.
PONTAGNAC. — Oh ! mais, c'est parce que je savais à qui j'avais affaire... Je savais que c'était Mme Vatelin, alors, je me suis dit : tiens, je vais bien l'intriguer, je vais avoir l'air de la suivre...
LUCIENNE, à part. — Ah ! "avoir l'air" est heureux !
Elle reste devant la cheminée.
PONTAGNAC. — Et elle sera joliment étonnée le jour où nous nous trouverons nez à nez chez son mari.
VATELIN. — Oui ! taratata ! Vous ne saviez rien du tout ! Eh bien ! voilà, ça vous apprendra à suivre les femmes ! Vous tombez sur la femme d'un ami et vous êtes bien avancé !... C'est votre leçon !...
[ ... ]

1 Polisson : homme au comportement déplacé.
2 Petit crevé : jeune homme à la mode un peu ridicule.

 

I - Après avoir lu attentivement les textes du corpus, vous répondrez aux questions suivantes de façon organisée et synthétique (6 points) :

— Question 1 :
Par quels moyens sont révélés les mensonges ou les ruses des personnages ? (3 points)
— Question 2 :
À quoi tient le plaisir du spectateur dans ces scènes de théâtre? (3 points).

II - Travail d'écriture (14 points) :

 

 

NOUVELLE-CALÉDONIE
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le texte théâtral et sa représentation, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Jean RACINE, Alexandre le Grand, acte III, scène 6, 1665.

Texte B : Eugène SCRIBE, L'Africaine, acte IV, scène 2, 1865.
Texte C : Henry BAUCHAU, Gengis Khan, quatrième tableau, scène 2, 1960.

 

Texte A : Jean RACINE, Alexandre le Grand, acte III, scène 6, 1665.

[En 327 avant J-C., Alexandre, prince macédonien, se lance à la conquête de l'Inde et soumet, en moins de deux ans, un vaste territoire. Racine imagine une relation amoureuse entre ce conquérant et une princesse indienne fictive, Cléofile.]

                        CLEOFILE
On attend peu d'amour d'un héros tel que vous.
La gloire fit toujours vos transports1 les plus doux.
Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,
La gloire de me vaincre est tout ce qu'il désire.

                       ALEXANDRE
Que vous connaissez mal les violents désirs
D'un amour qui vers vous porte tous mes soupirs !
J'avouerai qu'autrefois au milieu d'une armée
Mon cœur ne soupirait que pour la Renommée,
Les peuples et les rois devenus mes sujets,
Étaient seuls à mes vœux d'assez dignes objets,
Les beautés de la Perse2 à mes yeux présentées
Aussi bien que ses rois ont paru surmontées3.
Mon cœur d'un fier mépris armé contre leurs traits4,
N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits.
Amoureux de la gloire, et partout invincible,
Il mettait son bonheur à paraître insensible.
Mais hélas, que vos yeux, ces aimables tyrans,
Ont produit sur mon cœur des effets différents !
Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite,
Il vient avec plaisir avouer sa défaite,
Heureux ! si votre cœur se laissant émouvoir,
Vos beaux yeux à leur tour avouaient leur pouvoir.
Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire;
Toujours de mes exploits me reprocher la gloire ?
Comme si les beaux nœuds où me tenez pris
Ne devaient arrêter que de faibles esprits.
Par des faits tout nouveaux, je m'en vais vous apprendre
Tout ce que peut l'amour sur le cœur d'Alexandre.
Maintenant que mon bras engagé sous vos lois
Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois,
J'irai rendre fameux5, par l'éclat de la guerre
Des peuples inconnus au reste de la terre
Et vous faire dresser des autels en ces lieux
Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.

1 Transports : émotions intenses.
2 Perse : région conquise par Alexandre en 330 avant J.-C., correspondant à l'Iran actuel.
3 Surmontées : vaincues.
4 Ce terme peut désigner les traits du visage ou les flèches tirées avec un arc.
5 Fameux : célèbres.

 

Texte B : Eugène SCRIBE, L'Africaine, acte IV, scène 2, 1865.

[L'opéra L'Africaine met en scène Vasco de Gama, navigateur portugais de la Renaissance. Dans la scène qui suit, il débarque sur une île de l'océan Indien inconnue des Européens et espère en faire la conquête, mais les habitants de l'île ont massacré son équipage.]

VASCO DE GAMA entre lentement, admirant tout ce qui l'entoure. [...]

                VASCO
        Pays merveilleux,
        Jardin fortuné,
        Temple radieux,
        Salut !
     Ô Paradis sorti de l'onde,
Ciel si bleu, ciel si pur, dont mes yeux sont ravis,
     Tu m'appartiens ! ô nouveau monde
     Dont j'aurai doté mon pays !
     (Avec chaleur.)
     À nous ces campagnes vermeilles1,
     À nous cet éden retrouvé !
     Ô trésors charmants, ô merveilles
    (Avec enthousiasme.)
    Monde nouveau tu m'appartiens !

              LE CHŒUR2
Astre qui sur nous t'élèves brûlant !
Tu demandes à nos glaives du sang !
    Qu'à frapper le fer s'apprête.
        La mort !
Que l'écho vengeur répète :
        La mort !

             VASCO, revenant à lui.
Que disent-ils ? Mourir ? mourir ?... Enseveli
Dans mon triomphe, et sans que rien de lui
Me survive et proclame mon nom !
   Vous ne le voudrez pas ? non !... non.
   (Aux sacrificateurs3.)
   Conduisez-moi vers ce navire
Dont la voile brille à vos yeux.

            LE CHŒUR
Non.

           VASCO
A mes amis laissez-moi dire
Que le succès combla mes vœux,
Que l'Europe, que ma patrie
Apprennent que Vasco vainqueur,
Sur ces bords a perdu la vie
Au prix d'un éternel honneur.

       LE CHŒUR
Non ! non ! La mort à l'étranger !

       VASCO, avec désespoir.
Ah ! pitié pour ma mémoire
Ô vous à qui j'ai recours !
Ne me prenez que mes jours,
Mais laissez-moi la gloire.

1 Vermeilles : d'une couleur rouge vif ou jaune doré, en référence au vermeil, un métal précieux.
2 Le chœur est constitué, dans cette scène chantée, par les habitants de l'île.
3 Il s'agit du chœur.

 

Texte C : Henry BAUCHAU, Gengis Khan, quatrième tableau, scène 2, 1960.

[Gengis Khan, fondateur du vaste empire mongol au XIIIème siècle, vient de conquérir la Chine. Après avoir fait exécuter le roi, il tente de convaincre Tchelou t'saï, ancien premier ministre de Chine, mais d'origine mongole, de rallier sa cause, devant un groupe de paysans.]

GENGIS KHAN. [...] Il est encore temps, tu peux entrer avec nous dans le monde de l'avenir.
TCHELOU T'SAÏ. Entrer seul ! Et la Chine ?
GENGIS KHAN. Et si l'avenir avait besoin de la mort de ce peuple qui lui barre la route ?
TCHELOU T'SAÏ. Je refuse un avenir qui commence par tuer.
GENGIS KHAN. S'il fallait que le grain périsse ?
TCHELOU T'SAÏ. Périsse le grain chinois pour faire le blé mongol !
GENGIS KHAN. Qui parle de blé ! Je ne suis pas venu pour vos risibles moissons, mais pour lancer, pour découpler la steppe1 sur toute la terre. N'es-tu pas las, enfin, de la Chine, de ses provinces cassées, de ses royaumes séniles2 et de vos rois pour rire ou pour pleurer ?
TCHELOU T'SAÏ. Non, je ne suis pas las de ce visage que l'homme s'est trouvé dans la terre. Je ne serai jamais las de la Chine.
GENGIS KHAN. Quand finira donc ce goût puant du passé ? La Chine périra comme périt la beauté des herbages de juin ou celle de la fleur du pavot. Est-ce le moment de pleurer ? C'est plutôt l'heure de pousser des cris d'allégresse et de hurler de joie dans l'espace retrouvé.
Finies, elles sont finies, elles sont tombées les bornes, les enceintes, les villes, les frontières ! Table rase ! Plus rien que le monde comme une vaste porte sur le ciel.
UNE PAYSANNE (à voix basse). Une porte sur l'abîme.
UN PAYSAN (de même). Une porte sur la mort.
GENGIS KHAN. Silence, pleureuse, et vous, chiens perdus du passé.
Il n'y aura plus rien par le monde qu'une steppe, à l'infini. Un seul monde, un seul peuple et, régnant sur le trône de pierre, dans la puissante germination des prairies, l'unique maître de tout : Gengis Khan! Qui eût osé jusqu'ici concevoir cette pensée rebelle aux tristes lois du passé, qui eût osé prononcer cette parole de triomphe : toute la terre ! Qu'avez-vous qui se puisse comparer à l'enclume du Mongol ? Quels espoirs falots3, quelles pauvres lumières déclinantes pourriez-vous opposer à ce brasier de l'espérance du monde ?
TCHELOU T'SAÏ (ébranlé). Toute la terre !... Que répondre ? L'esprit qui est de Chine se glace, mais le sang qui est mongol bouillonne à cet appel comme si j'étais dans la présence divine.
(D'une voix changée.) Toute la terre ! mais à quel prix ? Vingt millions d'hommes... (Fixant Gengis Khan.) Je refuse !
GENGIS KHAN (qui soutient son regard). C'est la vie que tu refuses.
Il sort
.

1 Découpler la steppe : étendre la steppe (paysage de Mongolie). Le verbe découpler, emprunté au vocabulaire de la chasse, désigne le lâcher des chiens après le gibier.
2 Séniles : vieux.
3 Falots : faibles, ternes.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Dans les textes du corpus, quels sentiments animent les personnages de conquérants ?

II - Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des trois sujets suivants (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l'extrait de Gengis Khan d'Henry Bauchau (texte C).
  • Dissertation
    La représentation sur scène de personnages exceptionnels empêche-t-elle le spectateur de s'identifier à eux ?
    Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés, ainsi que vos lectures personnelles.
  • Invention
    Un metteur en scène et un directeur d'opéra discutent de la mise en scène du texte d'Eugène Scribe (texte B). Le premier souhaite une mise en scène spectaculaire. Le second en souligne les difficultés, en lui proposant d'autres possibilités.
    Vous rédigerez leur dialogue, qui comptera au moins soixante lignes.

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NOUVELLE-CALÉDONIE
SÉRIES ES / S

 

Objet d'étude : Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours.
Corpus : 
Texte A : Honoré de BALZAC, Le Père Goriot, 1842.

Texte B : Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, 1913.
Texte C : Pascal QUIGNARD, Tous les matins du monde, 1991.
Texte D : Olivier BOURDEAUT, En attendant Bojangles, 2016.

 

Texte A : Honoré de BALZAC, Le Père Goriot, 1842.

[Le père Goriot, commerçant enrichi durant la Révolution, a consacré sa vie à ses filles, Delphine et Anastasie. Grâce à sa fortune, elles ont pu se marier à des nobles. Leurs caprices incessants ont fini par ruiner leur père, qui vit désormais dans une misérable pension. Anastasie, qui vient de se disputer avec sa sœur, explique ses malheurs : elle a un besoin urgent de douze mille francs.]

 — Ma pauvre Nasie1, dit Delphine épouvantée de la sauvage et folle expression que la douleur imprimait sur le visage de son père, j'ai eu tort, embrasse-moi...
— Ah ! vous me mettez du baume sur le cœur, cria le père Goriot. Mais où trouver douze mille francs ? Si je me proposais comme remplaçant2 ?
— Ah ! mon père! dirent les deux filles en l'entourant, non, non.
— Dieu vous récompensera de cette pensée, notre vie n'y suffirait point ! n'est-ce pas, Nasie ? reprit Delphine.
— Et puis, pauvre père, ce serait une goutte d'eau, fit observer la comtesse.
— Mais on ne peut donc rien faire de son sang ? cria le vieillard désespéré. Je me voue3 à celui qui te sauvera, Nasie ! je tuerai un homme pour lui. Je ferai comme Vautrln4, j'irai au bagne ! je... Il s'arrêta comme s'il eût été foudroyé. Plus rien ! dit-il en s'arrachant les cheveux. Si je savais où aller pour voler, mais il est encore difficile de trouver un vol à faire. Et puis il faudrait du monde et du temps pour prendre la Banque. Allons, je dois mourir, je n'ai plus qu'à mourir. Oui, je ne suis plus bon à rien, je ne suis plus père ! non. Elle me demande, elle a besoin ! et moi, misérable, je n'ai rien. Ah ! tu t'es fait des rentes viagères5, vieux scélérat, et tu avais des filles ! Mais tu ne les aimes donc pas ? Crève, crève comme un chien que tu es ! Oui, je suis au-dessous d'un chien, un chien ne se conduirait pas ainsi ! Oh ! ma tête ! elle bout !
— Mais, papa, crièrent les deux jeunes femmes qui l'entouraient pour l'empêcher de se frapper la tête contre les murs, soyez donc raisonnable.
Il sanglotait.

1 Nasie est le diminutif d'Anastasie.
2 Remplaçant : celui qui fait son service militaire à la place d'un autre contre de l'argent.
3 Se vouer à : se consacrer à, se mettre au service de quelqu'un corps et âme.
4 Vautrin est un ancien condamné évadé du bagne, qui se fait arrêter peu avant cette scène.
5 Rentes viagères : revenus réguliers touchés jusqu'à la mort de quelqu'un.

 

Texte B : Marcel PROUST, Du côté de chez Swann, 1913.

[Le narrateur rapporte des souvenirs de son enfance, notamment ce qui constituait pour lui un drame : le moment du coucher qui le séparait de sa mère. Un soir, l'enfant se relève pour demander à sa mère de venir lui dire bonsoir. C'est alors que son père arrive.]

  Il était trop tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces mots que personne n'entendit : « Je suis perdu ! »
  Il n'en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des permissions qui m'avaient été consenties dans les pactes plus larges octroyés par ma mère et ma grand-mère parce qu'il ne se souciait pas des « principes » et qu'il n'y avait pas avec lui de « Droit des gens ». Pour une raison toute contingente1, ou même sans raison, il me supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si consacrée, qu'on ne pouvait m'en priver sans parjure2, ou bien, comme il avait encore fait ce soir, longtemps avant l'heure rituelle, il me disait: « Allons, monte te coucher, pas d'explication ! » Mais aussi, parce qu'il n'avait pas de principes (dans le sens de ma grand-mère), il n'avait pas à proprement parler d'intransigeance3. Il me regarda un instant d'un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: « Mais va donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n'as pas envie de dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n'ai besoin de rien. — Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j'aie envie ou non de dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet enfant... — Mais il ne s'agit pas d'habituer, dit mon père en haussant les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l'air désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux ! Quand tu l'auras rendu malade, tu seras bien avancée ! Puisqu'il y a deux lits dans sa chambre, dis donc à Françoise4 de te préparer le grand lit et couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis pas si nerveux5 que vous, je vais me coucher. »
  On ne pouvait pas remercier mon père; on l'eût agacé par ce qu'il appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le cachemire de l'Inde violet et rose qu'il nouait autour de sa tête depuis qu'il avait des névralgies6.

1 Contingente : accidentelle, fortuite, soumise au hasard.
2 Sans parjure : sans rompre un engagement.
3 Intransigeance : fait de n'admettre aucun compromis, aucune concession.
4 Françoise est la domestique de la famille.
5 Nerveux : émotif.
6 Névralgies : maux de tête.

 

Texte C : Pascal QUIGNARD, Tous les matins du monde, 1991.

[Depuis la mort de sa femme survenue en 1650, le compositeur Monsieur de Sainte Colombe vit reclus chez lui avec ses deux filles, Madeleine et Toinette. Il leur enseigne avec ardeur la musique.]

  Au physique, c'était un homme haut, épineux, très maigre, jaune comme un coing1, brusque. Il se tenait le dos très droit, de façon étonnante, le regard fixe, les lèvres serrées l'une sur l'autre. Il était plein d'embarras mais il était capable de gaieté.
  Il aimait jouer aux cartes avec ses filles, en buvant du vin. Il fumait alors, chaque soir, une longue pipe en terre d'Ardennes. Il n'était guère assidu à suivre la mode. Il portait les cheveux noirs ramassés comme au temps des guerres et, autour du cou, la fraise2 quand il sortait. Il avait été présenté au feu roi3 dans sa jeunesse et de ce jour, sans qu'on sût pourquoi, n'avait plus mis les pieds au Louvre ni au château-vieux de Saint-Germain4. Il ne quitta plus le noir pour les habits.
  Il était aussi violent et courrouçable qu'il pouvait être tendre. Quand il entendait pleurer durant la nuit, il lui arrivait de monter la chandelle à la main à l'étage et, agenouillé entre ses deux filles, de chanter :

Sola vivebat in antris Magdalen
Lugens et suspirans die ac nocte
5...,


ou bien :


Il est mort pauvre et moi je vis comme il est mort
Et l'or
Dort
Dans le palais de marbre où le roi joue encore.

  Parfois les petites demandaient, surtout Toinette :
  « Qui était maman ? »
  Alors il se rembrunissait et on ne pouvait plus tirer de lui un mot. Un jour, il leur dit :
  « Il faut que vous soyez bonnes. Il faut que vous soyez travailleuses. Je suis content de vous deux, surtout de Madeleine, qui est plus sage. J'ai le regret de votre mère. Chacun des souvenirs que j'ai gardés de mon épouse est un morceau de joie que je ne retrouverai jamais. »

1 Coing : fruit qui ressemble à une pomme.
2 Fraise : col en dentelle porté à l'époque.
3 Au feu roi : au roi décédé depuis.
4 Le Louvre et le château de Saint-Germain étaient des résidences royales.
5 Ces vers latins signifient : « Seule vivait Madeleine dans les cavernes, pleurant et soupirant jour et nuit. » Madeleine est un personnage biblique.

 

Texte D  : Olivier BOURDEAUT, En attendant Bojangles, 2016.

[Le narrateur raconte son enfance.]

  Je ne comprenais pas souvent mon père. Je le compris un peu plus au fil des ans, mais pas totalement. Et c'était bien ainsi.
  Il m'avait dit qu'il était né avec, mais j'ai très vite su que l'encoche cendrée, légèrement boursouflée à droite de sa lèvre inférieure, qui lui donnait un beau sourire un peu tordu, était due à une pratique assidue de la pipe. Sa coupe de cheveux, avec sa raie au milieu et des vaguelettes de chaque côté, me faisait penser à la coiffure du cavalier prussien qui était sur le tableau dans l'entrée. À part le Prussien et lui, je n'ai jamais vu qui que ce soit coiffé comme ça. Les orbites de ses yeux légèrement creuses et ses yeux bleus légèrement globuleux lui donnaient un regard curieux. Profond et roulant. À cette époque, je l'ai toujours vu heureux, d'ailleurs il répétait souvent :
  — Je suis un imbécile heureux !
  Ce à quoi ma mère lui répondait :
  — Nous vous croyons sur parole Georges, nous vous croyons sur parole !
  Tout le temps il chantonnait, mal. Parfois il sifflotait, tout aussi mal, mais comme tout ce qui est fait de bon cœur c'était supportable. Il racontait de belles histoires et, les rares fois où il n'y avait pas d'invités, il venait plier son grand corps sec sur mon lit pour m'endormir. D'un roulement d'œil, d'une forêt, d'un chevreuil, d'un farfadet1, d'un cercueil, il chassait tout mon sommeil. Le plus souvent, je finissais hilare2 en sautant sur mon lit ou caché pétrifié derrière les rideaux.
  — Ce sont des histoires à dormir debout, disait-il avant de quitter ma chambre.
  Et là encore on pouvait le croire sur parole.

1 Farfadet : lutin d'une grâce légère et vive.
2 Hilare : riant franchement.

 

I - Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points) :

Quelle image du père proposent les textes du corpus ?

II - Travail d'écriture (16 points) :

  • Commentaire
    Vous commenterez l'extrait de Du côté de chez Swann de Marcel Proust (texte B).
  • Dissertation
    Les relations familiales sont-elles un thème propice aux histoires romanesques ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus, les textes que vous avez étudiés, ainsi que sur vos lectures personnelles.
  • Invention
    Pour mieux comprendre le caractère de son père, le narrateur du texte d'Olivier Bourdeaut (texte D) lui demande d'expliquer d'où viennent sa joie de vivre et sa fantaisie.
    Vous rédigerez sa réponse, qui comptera au moins soixante lignes.

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