LES SUJETS DE L’EAF 2003  - suite

 

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Centres étrangers  (suite) :

série L (Beyrouth)
série ES / S  (Beyrouth)
série L  (Tunis)
série ES / S  (Tunis)
série L (Guadeloupe)

 

 

CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Convaincre, persuader et délibérer.
Textes : 
Texte A - La Fontaine : « Les Obsèques de la Lionne», Fables,
VIII, 14 (1678)
Texte B - Émile Zola : Germinal,
 IV, 7 (1885)
Texte C - Alfred Jarry : Ubu Roi,
III, 2 (1896).

 

Texte A - La Fontaine : « Les Obsèques de la Lionne», Fables, VIII, 14 (1678)

     Les Obsèques de la Lionne.

     La femme du Lion mourut :
     Aussitôt chacun accourut
     Pour s'acquitter envers le Prince
De certains compliments de consolations,
     Qui sont surcroît d'affliction.
     Il fit avertir sa Province1
Que les obsèques se feraient
Un tel jour, en tel lieu ; ses Prévôts2 y seraient
    Pour régler la cérémonie,
    Et pour placer la compagnie.
    Jugez si chacun s'y trouva.
    Le Prince aux cris s'abandonna,
    Et tout son antre en résonna :
    Les Lions n'ont point d'autre temple.
    On entendit, à son exemple,
Rugir en leurs patois Messieurs les Courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au Prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
    Tâchent au moins de le paraître :
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.

    Pour revenir à notre affaire,
Le Cerf ne pleura point; comment eût-il pu faire ?
Cette mort le vengeait : la Reine avait jadis
    Etranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
    Et soutint qu'il l'avait vu rire.
La colère du Roi, comme dit Salomon,
Est terrible, et surtout celle du roi Lion;
Mais ce Cerf n'avait pas accoutumé de lire.
Le Monarque lui dit : « Chétif hôte des bois
Tu ris ! tu ne suis pas ces gémissantes voix !
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
    Nos sacrés ongles ! venez, Loups,
    Vengez la Reine, immolez tous
    Ce traître à ses augustes mânes3
Le Cerf reprit alors : «Sire, le temps de pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié couchée entre des fleurs,
    Tout près d'ici m'est apparue,
    Et je l'ai d'abord reconnue.
«Ami, m'a-t-elle dit, garde4, que ce convoi,
«Quand je vais chez les Dieux, ne t'oblige à des larmes.
«Aux Champs Elyséens5 j'ai goûté mille charmes,
«Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
«Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi.
«J'y prends plaisir.» A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier : «Miracle ! Apothéose6
Le Cerf eut un présent, bien loin d'être puni.

    Amusez les Rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.

1. son royaume.
2. ses officiers.
3. aux mânes de la reine : les mânes sont, dans la mythologie, les âmes des morts, élevées au rang de divinités auxquelles on peut faire des sacrifices.
4. prends garde que...
5. les Champs Elysées : séjour des bienheureux dans la mythologie grecque.
6. passage d'un mortel au rang des dieux.

 

Texte B - Émile Zola : Germinal, IV, 7 (1885).

  [Le roman Germinal est une peinture puissante de la vie misérable des mineurs de la deuxième moitié du XIXe siècle. Il met en scène un conflit dramatique entre les mineurs en grève et la compagnie minière. L'ouvrier Etienne Lantier, renvoyé de son atelier pour ses opinions contestataires, prend contact, dans son nouveau travail à la mine, avec tout un monde de souffrances et d'injustices. Une grève se déclenche, dont il prend la tête. Dans ce chapitre 7, Etienne tient une réunion clandestine, la nuit, dans la forêt, et incite les mineurs à poursuivre la grève.]

  Un silence profond tomba du ciel étoilé. La foule, qu'on ne voyait pas, se taisait dans la nuit, sous cette parole qui lui étouffait le cœur; et l'on n'entendait que son souffle désespéré, au travers des arbres.
  Mais Etienne, déjà, continuait d'une voix changée. Ce n'était plus le secrétaire de l'association qui parlait, c'était le chef de bande, l'apôtre apportant la vérité. Est-ce qu'il se trouvait des lâches pour manquer à leur parole ? Quoi ! depuis un mois, on aurait souffert inutilement, on retournerait aux fosses, la tête basse, et l'éternelle misère recommencerait ! Ne valait-il pas mieux mourir tout de suite, en essayant de détruire cette tyrannie du capital qui affamait le travailleur ? Toujours se soumettre devant la faim jusqu'au moment où la faim, de nouveau, jetait les plus calmes à la révolte, n'était-ce pas un jeu stupide qui ne pouvait durer davantage ? Et il montrait les mineurs exploités, supportant à eux seuls les désastres des crises, réduits à ne plus manger, dès que les nécessités de la concurrence abaissaient le prix de revient. Non ! le tarif de boisage n'était pas acceptable, il n'y avait là qu'une économie déguisée, on voulait voler à chaque homme une heure de son travail par jour. C'était trop cette fois, le temps venait où les misérables, poussés à bout, feraient justice.
  Il resta les bras en l'air.
  La foule, à ce mot de justice, secouée d'un long frisson, éclata en applaudissements, qui roulaient avec un bruit de feuilles sèches. Des voix criaient :
  « Justice ! ... Il est temps, justice ! »
  Peu à peu, Etienne s'échauffait. Il n'avait pas l'abondance facile et coulante de Rasseneur. Les mots lui manquaient. Souvent, il devait torturer sa phrase, il en sortait par un effort qu'il appuyait d'un coup d'épaule. Seulement, à ces heurts continuels, il rencontrait des images d'une énergie familière, qui empoignaient son auditoire; tandis que ses gestes d'ouvrier au chantier, ses coudes rentrés, puis détendus et lançant les poings en avant, sa mâchoire brusquement avancée, comme pour mordre, avaient eux aussi une action extraordinaire sur les camarades. Tous le disaient, il n'était pas grand, mais il se faisait écouter.
  « Le salariat est une forme nouvelle de l'esclavage, reprit-il d'une voix plus vibrante. La mine doit être au mineur, comme la mer est au pêcheur, comme la terre est au paysan... Entendez-vous ! la mine vous appartient, à vous tous qui, depuis un siècle, l'avez payée de tant de sang et de misère ! »

 

Texte C - Alfred Jarry : Ubu Roi, III, 2 (1896).

[Poussé par sa femme, le père Ubu vient de prendre le pouvoir en Pologne, avec l'aide de Bordure, le capitaine des gardes. Après avoir juré de garder le secret, les conjurés sont passés à l'action au cours d'une parade militaire. Ubu a « coupé en deux comme des saucisses» le roi Venceslas et deux de ses fils. Le troisième, Bougrelas, qui était « privé de revues », est parvenu à s'enfuir. Maintenant qu'il est sur le trône, Ubu doit organiser son royaume, rendre la justice, prélever les impôts. Il a des méthodes très personnelles.]

Scène 2
La grande salle du palais.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, OFFICIERS et SOLDATS ; GIRON*, PILE*, COTICE*, NOBLES enchaînés,
 FINANCIERS, MAGISTRATS, GREFFIERS.

*Trois "palatins", hommes de main d'Ubu.

PERE UBU - Apportez la caisse à Nobles et le crochet à Nobles et le couteau à Nobles et le bouquin à Nobles ! ensuite, faites avancer les Nobles.

On pousse brutalement les Nobles.

MERE UBU - De grâce, modère-toi, Père Ubu.
PERE UBU - J'ai l'honneur de vous annoncer que pour enrichir le royaume je vais faire périr tous les Nobles et prendre leurs biens.
NOBLES - Horreur ! à nous, peuple et soldats ! .
PERE UBU - Amenez le premier Noble et passez-moi le crochet à Nobles. Ceux qui seront condamnés à mort, je les passerai dans la trappe, ils tomberont dans les sous-sols du Pince- Porc1 et de la Chambre à sous2, où on les décervellera. (Au Noble) Qui es-tu, bouffre ?
LE NOBLE - Comte de Vitepsk3.
PERE UBU - De combien sont tes revenus ?
LE NOBLE - Trois millions de rixdales.
PERE UBU - Condamné !

Il le prend avec le crochet et le passe dans le trou.

MERE UBU - Quelle basse férocité !
PERE UBU - Second Noble, qui es-tu ? (Le Noble ne répond rien.) Répondras-tu, bouffre ?
LE NOBLE - Grand-duc de Posen4.
PERE UBU - Excellent ! excellent ! Je n'en demande pas plus long. Dans la trappe. Troisième Noble, qui es-tu ? tu as une sale tête.
LE NOBLE - Duc de Courlande5, des villes de Riga, de Revel et de Mitau.
PERE UBU - Très bien ! très bien ! Tu n'as rien autre chose ?
LE NOBLE - Rien.
PERE UBU - Dans la trappe, alors. Quatrième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE - Prince de Podolie6.
PERE UBU - Quels sont tes revenus ?
LE NOBLE - Je suis ruiné.
PERE UBU - Pour cette mauvaise parole, passe dans la trappe. Cinquième Noble, qui es-tu ?
LE NOBLE - Margrave de Thom, palatin de Polock7.
PERE UBU - Ça n'est pas lourd. Tu n'as rien autre chose ?
LE NOBLE - Cela me suffisait.
PERE UBU - Eh bien ! mieux vaut peu que rien. Dans la trappe. Qu'as-tu à pigner, Mère Ubu ?
MERE UBU - Tu es trop féroce, Père Ubu.
PERE UBU - Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.
LE GREFFIER - Comté de Sandomir.
PERE UBU - Commence par les principautés, stupide bougre !
LE GREFFIER - Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.
PERE UBU - Et puis après ?
LE GREFFIER - C'est tout.
PERE UBU - Comment, c'est tout ! Oh bien alors, en avant les Nobles, et comme je ne finirai pas de m'enrichir, je vais faire exécuter tous les Nobles, et ainsi j'aurai tous les biens vacants. Allez, passez les Nobles dans la trappe.

On empile les Nobles dans la trappe.

1-2 : Jeux de mots désignant les cellules de prison.
3-4-5-6-7 : Tous les titres nobiliaires cités ont existé.
 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

Dans chacun de ces textes, que tente de faire l'auteur ? Quel registre essentiel mobilise-t-il au service de cette visée ?

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes : 
Texte A - Marie BASHKIRTSEFF (1858-1884), Journal, 1884
Texte B - COLETTE (1873-1954), Les Vrilles de la vigne, 1908
Texte C - Primo LEVI (1919-1987), Si c'est un homme, 1987.

 

Texte A - Marie BASHKIRTSEFF (1858-1884), Journal, 1884

  [Jeune peintre russe avide de gloire et de reconnaissance artistique, Marie Bashkirtseff est devenue célèbre grâce surtout à son journal intime écrit en français et publié après sa mort précoce.]

  A quoi bon mentir et poser ? Oui, il est évident que j'ai le désir, sinon l'espoir, de rester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste : mais si je meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne peut être autre chose qu'intéressant. - Mais puisque je parle de publicité, cette idée qu'on me lira a peut-être gâté, c'est-à-dire anéanti, le seul mérite d'un tel livre ? Eh bien ! non. - D'abord j'ai écrit longuement sans songer à être lue, et ensuite c'est justement parce que j'espère être lue que je suis absolument sincère. Si ce livre n'est pas l'exacte, l'absolue, la stricte vérité, il n'a pas raison d'être. Non seulement je dis tout le temps ce que je pense, mais je n'ai jamais songé un seul instant à dissimuler ce qui pourrait me paraître ridicule ou désavantageux pour moi. - Du reste, je me crois trop admirable pour me censurer. Vous pouvez donc être certains, charitables lecteurs, que je m'étale dans ces pages tout entière. Moi comme intérêt, c'est peut-être mince pour vous, mais ne pensez pas que c'est moi, pensez que c'est un être humain qui vous raconte toutes ses impressions depuis l'enfance. C'est très intéressant comme document humain. Demandez à M. Zola et même à M. de Goncourt, et même à Maupassant ! [...] Si j'allais mourir comme cela, subitement, prise d'une maladie !... Je ne saurai peut-être pas si je suis en danger; on me le cachera et, après ma mort, on fouillera dans mes tiroirs; on trouvera mon journal, ma famille le détruira après l'avoir lu et il ne restera bientôt plus rien de moi, rien... rien... rien !... C'est ce qui m'a toujours épouvantée. Vivre, avoir tant d'ambition, souffrir, pleurer, combattre et, au bout, l'oubli !... l'oubli... comme si je n'avais jamais existé. Si je ne vis pas assez pour être illustre, ce journal intéressera les naturalistes; c'est toujours curieux, la vie d'une femme, jour par jour, sans pose, comme si personne au monde ne devait la lire et en même temps avec l'intention d'être lue; car je suis bien sûre qu'on me trouvera sympathique... et je dis tout, tout, tout. Sans cela, à quoi bon ? Du reste, cela se verra bien que je dis tout...
Journal, préface, Paris 1er Mai 1884.

 

Texte B - COLETTE (1873-1954), Les Vrilles de la vigne, 1908

 [Les Vrilles de la vigne rassemble de courtes nouvelles d'origine biographique dans lesquelles l'auteur exprime son goût pour la nature et la nostalgie du village de son enfance. Ce texte est extrait de « Rêverie de nouvel an » : au soir du nouvel an, après une promenade dans son quartier parisien enneigé, la narratrice se retrouve « en face de [son] feu, de [sa] solitude, en face d'[elle-même]».]

 Ma solitude, cette neige de décembre, ce seuil d'une autre année ne me rendront pas le frisson d'autrefois, alors que dans la nuit longue je guettais le frémissement lointain, mêlé aux battements de mon cœur, du tambour municipal, donnant au petit matin du 1er janvier, l'aubade1 au village endormi... Ce tambour dans la nuit glacée, vers six heures, je le redoutais, je l'appelais du fond de mon lit d'enfant, avec une angoisse nerveuse proche des pleurs, les mâchoires serrées, le ventre contracté... Ce tambour seul, et non les douze coups de minuit, sonnait pour moi l'ouverture éclatante de la nouvelle année, l'avènement2 mystérieux après quoi haletait le monde entier, suspendu au premier rrran du vieux tapin3 de mon village.
  Il passait, invisible dans le matin fermé, jetant aux murs son alerte et funèbre petite aubade, et derrière lui une vie recommençait, neuve et bondissante vers douze mois nouveaux... Délivrée, je sautais de mon lit à la chandelle, je courais vers les souhaits, les baisers, les bonbons, les livres à tranche d'or... j'ouvrais la porte aux boulangers portant les cent livres de pain et jusqu'à midi, grave, pénétrée d'une importance commerciale4, je tendais à tous les pauvres, les vrais et les faux, le chanteau de pain et le décime5 qu'ils recevaient sans humilité et sans gratitude...
  Matins d'hiver, lampe rouge dans la nuit, air immobile et âpre d'avant le lever du jour, jardin deviné dans l'aube obscure, rapetissé, étouffé de neige, sapins accablés qui laissiez, d'heure en heure, glisser en avalanches le fardeau de vos bras noirs, coups d'éventails des passereaux6 effarés, et leurs jeux inquiets dans une poudre de cristal plus ténue, plus pailletée que la brume irisée d'un jet d'eau... O tous les hivers de mon enfance, une journée d'hiver vient de vous rendre à moi ! C'est mon visage d'autrefois que je cherche, dans ce miroir ovale saisi d'une main distraite, et non mon visage de femme, de femme jeune que sa jeunesse va bientôt quitter...

1. « aubade » : concert donné à l'aube sous les fenêtres de quelqu'un.
2. « avènement» : arrivée, venue.
3. « tapin » : celui qui bat du tambour.
4. « pénétrée d'une importance commerciale» : convaincue de jouer un rôle commercial important
5. « le chanteau de pain » : morceau d'un grand pain ; « décime» : dix centimes. Termes rares et régionaux.
6. « passereaux » : oiseaux de petite taille.

 

Texte C -  Primo LEVI (1919-1987), Si c'est un homme, 1987.

 [Si c'est un homme est le récit par Primo Levi de sa déportation à Auschwitz de 1944 à 1945. Il raconte comment Lorenzo, un ouvrier civil italien, lui apporte à manger tous les jours pendant six mois, alors que les contacts entre civils et détenus sont sévèrement punis, et malgré les préjugés des hommes libres à l'égard des prisonniers.]

[...] Pour les civils, nous sommes des parias. Plus ou moins explicitement, et avec toutes les nuances qui vont du mépris à la commisération, les civils se disent que pour avoir été condamnés à une telle vie, pour en être réduits à de telles conditions, il faut que nous soyons souillés de quelque faute mystérieuse et irréparable. Ils nous entendent parler dans toutes sortes de langues qu'ils ne comprennent pas et qui leur semblent aussi grotesques que des cris d'animaux. Ils nous voient ignoblement asservis, sans cheveux, sans honneur et sans nom, chaque jour battus, chaque jour plus abjects, et jamais ils ne voient dans nos yeux le moindre signe de rébellion, ou de paix, ou de foi. Ils nous connaissent chapardeurs et sournois, boueux, loqueteux et faméliques, et, prenant l'effet pour la cause, nous jugent dignes de notre abjection. Qui pourrait distinguer nos visages les uns des autres ? Pour eux, nous sommes « kazett »1, neutre singulier.
  Bien entendu, cela n'empêche pas que beaucoup d'entre eux nous jettent de temps à autre un morceau de pain ou une pomme de terre, ou qu'ils nous confient leur gamelle à racler et à laver après la distribution de la « Zivilsuppe »2 au chantier. Mais s'ils le font, c'est surtout pour se débarrasser d'un regard famélique un peu trop insistant, ou dans un accès momentané de pitié, ou tout bonnement pour le plaisir de nous voir accourir de tous côtés et nous disputer férocement le morceau, jusqu'à ce que le plus fort l'avale; et que tous les autres s'en repartent, dépités et claudicants. Or, entre Lorenzo et moi, il ne se passa rien de tout cela. A supposer qu'il y ait un sens à vouloir expliquer pourquoi ce fut justement moi, parmi des milliers d'autres êtres équivalents, qui pus résister à l'épreuve, je crois que c'est justement à Lorenzo que je dois d'être encore vivant aujourd'hui, non pas tant pour son aide matérielle que pour m'avoir constamment rappelé, par sa présence, par sa façon si simple et facile d'être bon, qu'il existait encore, en dehors du nôtre, un monde juste, des choses et des êtres encore purs et intègres que ni la corruption ni la barbarie n'avaient contaminés, qui étaient demeurés étrangers à la haine et à la peur; quelque chose d'indéfinissable, comme une lointaine possibilité de bonté, pour laquelle il valait la peine de se conserver vivant.
  Les personnages de ce récit ne sont pas des hommes. Leur humanité est morte, ou eux-mêmes l'ont ensevelie sous l'offense subie ou infligée à autrui. Les SS féroces et stupides, les Kapos, les politiques, les criminels, les Prominents3 grands et petits, et jusqu'aux Haftlinge4, masse asservie et indifférenciée, tous les échelons de la hiérarchie dénaturée instaurée par les Allemands sont paradoxalement unis par une même désolation intérieure. Mais Lorenzo était un homme : son humanité était pure et intacte, il n'appartenait pas à ce monde de négation. C'est à Lorenzo que je dois de ne pas avoir oublié que moi aussi j'étais un homme.

1. abréviation de « Konzentrationlager » : camp de concentration
2. soupe
3. « Kapo» : détenu, chef d'un kommando ; « politique» : détenu pour des raisons politiques, adversaire d'Hitler ; « criminel » : détenu, prisonnier de droit commun ; « Prominent » : détenu jouissant de privilèges;
4. « haftling» : détenu.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

Définissez brièvement les objectifs d'écriture de chacun de ces textes.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : L'épistolaire.
Textes : 
Texte A -
Napoléon Bonaparte : Lettre à Joséphine (1796)
Texte B -
Honoré de Balzac : Lettre à Madame Hanska (1834)
Texte C -
Victor Hugo : Lettre à Juliette Drouet (1844)
Texte D - Gustave Flaubert : Lettre à Louise Colet (1853).
 

 

Texte A - Napoléon Bonaparte : Lettre à Joséphine (1796)

 [Le 9 mars 1796, Napoléon Bonaparte épouse Joséphine de Beauharnais, veuve d'un général dont elle avait eu deux enfants (Eugène et Hortense). Il a 27 ans, elle en a 33. Mais, nommé à la tête de l'armée d'Italie, Napoléon doit écourter sa lune de miel pour rejoindre son affectation. Il est à Nice, à la veille de la campagne d'Italie, lorsqu'il écrit à la hâte cette lettre à sa femme.]

Nice, le 10 germinal, an IV1.

  Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer, je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c'est pour te revoir plus vite. Si au milieu de la nuit je me lève pour travailler, c'est que cela peut avancer de quelques jours l'arrivée de ma douce amie et cependant dans ta lettre du 23, du 26 ventôse2, tu me traites de vous3. Vous toi-même ! Ah ! mauvaise, comment as-tu pu écrire cette lettre ! Qu'elle est froide ! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à ton mari ?... Ah ! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à qui en serait la cause ! Puisse-t-il pour peine et pour supplice éprouver ce que la conviction et l'évidence (qui servit ton ami) me feraient éprouver ! L'Enfer n'a pas de supplices ! Ni les Furies de serpents ! Vous ! Vous ! Ah ! que sera-ce dans quinze jours ?... Mon âme est triste; mon cœur est esclave, et mon imagination m'effraie. Tu m'aimes moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-le-moi ; je saurai au moins mériter le malheur...
  Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des sentiments tendres qui m'appellent à la Nature, et des mouvements impétueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement... vérité, franchise sans bornes. Le jour où tu diras « je t'aime moins » sera le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine, Joséphine ! Souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois : la Nature m'a fait l'âme forte et décidée. Elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m'aimer ? Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendue sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux... Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom. J'attends que tu me l'écrives. Adieu ! Ah ! Si tu m'aimes moins, tu ne m'auras jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.
BONAPARTE

PS : La guerre, cette année, n'est plus reconnaissable. J'ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie armée marchera bientôt. Mes soldats me marquent une confiance qui ne s'exprime pas; toi seule me chagrines; toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants dont tu ne parles pas ! Pardi ! Cela allongerait tes lettres de moitié. Les visiteurs, à dix heures du matin, n'auraient pas le plaisir de te voir. Femme !!!

1. 31 mars 1796.
2. Ventôse : sixième mois du calendrier républicain. 23-26 ventôse : 13,16 mars. Joséphine avait commencé sa lettre le 13, et l'avait achevée le 16.
3. Joséphine a vouvoyé Bonaparte dans sa dernière lettre.

 

Texte B - Honoré de Balzac : Lettre à Madame Hanska (1834)

[La correspondance de Balzac avec Madame Hanska est un exemple célèbre d'une relation amoureuse née d'une relation épistolaire. A 33 ans, en 1832, Balzac est un auteur connu, lorsqu'il reçoit de Russie, la lettre d'une admiratrice qui signe « l'Étrangère ». II s'agit d'Ève Hanska, comtesse polonaise mariée à un riche propriétaire terrien russe. S'engage une longue correspondance, entrecoupée de brèves rencontres, en Suisse.]

[Genève, janvier 1834]

  Si tu savais combien de superstitions tu me donnes. Dès que je travaille, je mets à mon doigt le talisman, cet anneau1 sera à mon doigt pendant toutes mes heures de travail, je le mets au premier doigt de la main gauche, avec lequel je tiens mon papier, en sorte que ta pensée m'étreint, tu es là avec moi, maintenant au lieu de chercher en l'air mes mots et mes idées je les demande à cette délicieuse bague et j'y ai trouvé tout Séraphita2. Amour céleste, que de choses j'ai à te dire, et pour lesquelles il faudrait les saintes heures pendant lesquelles le cœur sent le besoin de se mettre à nu. Les adorables plaisirs de l'amour ne sont que les moyens d'arriver à cette union, cette fusion des âmes. Chère, avec quelle joie, je vois mes fortunes de cœur, et le sort de mon âme assurés. Oui, je t'aimerai, seule et unique dans toute ma vie. Tu as tout ce qui me plaît. Tu exhales pour moi, le parfum le plus enivrant qu'une femme puisse avoir, cela seul est un trésor d'amour. Je t'aime avec un fanatisme qui n'exclut pas cette ravissante quiétude d'un amour sans orages possibles. Oui, dis-toi bien que je respire par l'air que tu aspires, que je ne puis jamais avoir d'autre pensée que toi. Tu es la fin de tout pour moi. Tu seras La Dilecta jeune3, et déjà je te nomme La Prédilecta 4, ne murmure pas de cette alliance de deux sentiments, je voudrais croire que je t'aimais en elle5, et que les nobles qualités qui m'ont attendri, qui m'ont fait meilleur que je n'étais, sont toutes en toi.
  Je t'aime, mon ange de la terre, comme on aimait au Moyen-âge, avec la plus entière des fidélités, et mon amour sera toujours plus grand, sans tache, je suis fier de mon amour. C'est le principe d'une nouvelle vie. De là, le nouveau courage que je me sens contre mes dernières adversités. Je voudrais être plus grand, être quelque chose de glorieux pour que la couronne à poser sur ta tête fût la plus feuillue, la plus fleurie, de toutes celles qu'ont noblement gagnées les grands hommes. N'aie donc jamais ni défiance, ni crainte; il n'y a pas d'abymes dans les cieux. Mille baisers pleins de caresses, mille caresses pleines de baisers. Mon Dieu, ne pourrais-je donc jamais te faire bien voir combien je t'aime, toi, mon Ève. A bientôt, les mille baisers seront dans mon premier regard.

1. « le talisman, cet anneau » : Madame Hanska avait offert à Balzac une bague à cachet lors de leur rencontre à Neufchâtel, quelques semaines auparavant.
2. Séraphita est le titre du roman que Balzac est en train d'écrire à ce moment.
3. « La Dilecta » (signifiant « aimée » en latin) est le surnom donné par Balzac à Madame de Berny, sa maîtresse de 22 ans son aînée. Madame Hanska serait donc une « Dilecta jeune » alors que Madame de Berny est une Dilecta âgée ...
4. « La Prédilecta » : la préférée.
5. « elle » : Madame de Berny.

 

Texte C -  Victor Hugo : Lettre à Juliette Drouet (1844)

[Juliette Drouet, actrice, devient à partir de 1833 la compagne de Victor Hugo. Rappelons que la fille de Victor Hugo, Léopoldine, meurt accidentellement en 1843. Cette mort tragique affecte considérablement le poète.]

17 février 1844.

 Onze ans aujourd'hui, moi, pauvre ange. Onze années d'amour, onze années de bonheur ! Remercions Dieu.

 Dans ces onze années, si vite écoulées, hélas ! ton âme a dépensé des trésors de tendresse, de dévouement, de fidélité, de vertu; et pourtant cette belle âme est plus riche que jamais. Tes yeux m'ont donné bien des sourires, ta bouche bien des baisers, et pourtant ton doux visage est plus jeune que jamais. Tu as tout donné et tu as tout gardé. J'ai eu tout et tu as tout. II n'y a que les astres du ciel qui puissent ainsi donner sans cesse leurs rayons sans diminuer jamais leur lumière.

 L'année qui vient de finir a été bien triste. Une moitié de mon cœur est morte. Oh ! que tu as été douce pour moi dans ces heures d'angoisse ! Que Dieu te récompense et te bénisse! Ton amour, ô mon ange, ressemble à la vertu.

 Un anniversaire douloureux se mêle désormais à notre doux anniversaire. Hélas ! ma pensée va de mon enfant bien-aimée à toi, mon autre enfant bien aimée aussi. Que la volonté de Dieu soit faite ! II y a un ange dans le ciel, mais il en reste un sur la terre.

 

Texte D -  Gustave Flaubert : Lettre à Louise Colet (1853).

[Louise Colet, auteur de poèmes, nouvelles, romans, entretint une longue correspondance littéraire et amoureuse avec Flaubert.]

  Toi, je t'aime comme je n'ai jamais aimé et comme je n'aimerai pas. Tu es, et resteras seule, et sans comparaison avec nulle autre. C'est quelque chose de mélangé et de profond, quelque chose qui me tient par tous les bouts, qui flatte tous mes appétits et caresse toutes mes vanités. Ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que, quand je pense à toi, je te vois souvent avec d'autres costumes que les tiens ? L'idée que tu es ma maîtresse me vient rarement, ou du moins tu ne te formules pas devant moi par cela. Je contemple (comme si je la voyais) ta figure tout éclairée de joie, quand je lis tes vers en t'admirant, alors qu'elle prend une expression radieuse d'idéal, d'orgueil et d'attendrissement. Si je pense à toi au lit, c'est étendue, un bras replié, tout nue, une boucle plus haute que l'autre, et regardant le plafond. Il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. Il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. N'ai-je pas fait tout pour te quitter ? N'as-tu pas fait tout pour en aimer d'autres ? Nous sommes revenus l'un à l'autre, parce que nous étions faits l'un pour l'autre.
  Je t'aime avec tout ce qui me reste de cœur. Avec les lambeaux que j'en ai gardés. Je voudrais seulement t'aimer davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir ! moi qui voudrais te voir en l'accomplissement de tous tes désirs.

A Louise Colet. 21 août 1853.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

 En vous appuyant sur deux procédés littéraires de votre choix, vous direz quelles réactions ces lettres cherchent à susciter chez leurs destinataires.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

 

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE ES / S

 

Objet d'étude : La poésie.
Textes : 
Texte A -
Victor Hugo : « Fonction du poète », Les Rayons et les Ombres (1840)
Texte B -
Théophile Gautier : « Le poète et la foule » in España (1845)
Texte C -
Charles Baudelaire : « Théophile Gautier », L'Art romantique (1857)
Annexe
- Paul Eluard : L'Évidence poétique (1939).

 

Texte A -  Victor Hugo : « Fonction du poète », Les Rayons et les Ombres (1840)

Dieu le veut, dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s'en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Le poète en des jours impies1
Vient préparer des jours meilleurs.
II est l'homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C'est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue,
Comme une torche qu'il secoue,
Faire flamboyer l'avenir !

II voit, quand les peuples végètent !
Ses rêves, toujours pleins d'amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu'importe ! Il pense.
Plus d'une âme inscrit en silence
Ce que la foule n'entend pas.
II plaint ses contempteurs2 frivoles;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas !

1. impies : irréligieux, qui ne respectent ou offensent la religion.
2. contempteurs : ceux qui le méprisent.

 

Texte B - Théophile Gautier : « Le poète et la foule » in España (1845)

La plaine, un jour, disait à la montagne oisive :
« Rien ne vient sur ton front des* vents toujours battu. »
Au poète, courbé sur sa lyre pensive,
La foule aussi disait : « Rêveur, à quoi sers-tu ? »

La montagne en courroux répondit à la plaine :
« C'est moi qui fais germer les moissons sur ton sol;
Du midi dévorant je tempère l'haleine;
J'arrête dans les cieux les nuages au vol !

« Je pétris de mes doigts la neige en avalanches;
Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers,
Et je verse, du bout de mes mamelles blanches,
En longs filets d'argent, les fleuves nourriciers. »

Le poète, à son tour, répondit à la foule :
« Laissez mon pâle front s'appuyer sur ma main.
N'ai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule,
Fait jaillir une source où boit le genre humain ? »

* « des » = par les.

 

Texte C -  Charles Baudelaire : « Théophile Gautier », L'Art romantique (1857)

  Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d'utile... La Poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but qu'Elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poème.

 

Annexe -  Paul Eluard : L'Évidence poétique (1939).

  Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges blanches de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d'invoquer, mais d'inspirer. Tant de poèmes d'amour sans objet réuniront, un beau jour, des amants.

  On rêve sur un poème comme on rêve sur un être. La compréhension, comme le désir, comme la haine, est faite de rapports entre la chose à comprendre et les autres, comprises ou incomprises.

  C'est l'espoir ou le désespoir qui déterminera pour le rêveur éveillé, pour le poète, l'action de son imagination. Qu'il formule cet espoir ou ce désespoir et ses rapports avec le monde changeront immédiatement. Tout est au poète objet à sensations et, par conséquent, à sentiments. Tout le concret devient alors l'aliment de son imagination et l'espoir, le désespoir passent, avec les sensations et les sentiments, au concret.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

En confrontant les trois textes du corpus (textes A, B, C), vous direz quelles sont les deux conceptions de la poésie qui s'opposent.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

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CENTRES ÉTRANGERS
SÉRIE L

 

Objet d'étude : Le biographique.
Textes : 
Texte A - Colette : La Naissance du jour (1928)
Texte B - Albert Cohen : Le Livre de ma mère (1954)
Texte C - Romain Gary : La Promesse de l’aube (1960)
Texte D : Charles Juliet : Lambeaux (1995).

 

Texte A - Colette : La Naissance du jour (1928)

     « Monsieur,

 « Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir ! C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on dit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une très vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois...

 « Veuillez donc accepter, Monsieur, avec mon remerciement sincère, l’expression de mes sentiments distingués et de mon regret.»


  Ce billet, signé « Sidonie Colette, née Landoy », fut écrit par ma mère à l’un de mes maris, le second. L’année d’après, elle mourait, âgée de soixante-dix-sept ans.

   Au cours des heures où je me sens inférieure à tout ce qui m’entoure, menacée par ma propre médiocrité, effrayée de découvrir qu’un muscle perd sa vigueur, un désir sa force, une douleur la trempe affilée de son tranchant, je puis pourtant me redresser et me dire : « Je suis la fille de celle qui écrivit cette lettre, - cette lettre et tant d’autres, que j’ai gardées. Celle-ci, en dix lignes, m’enseigne qu’à soixante-seize ans elle projetait et entreprenait des voyages, mais que l’éclosion possible, l’attente d’une fleur tropicale suspendait tout et faisait silence même dans son cœur destiné à l’amour. Je suis la fille d’une femme qui, dans un petit pays honteux, avare et resserré, ouvrit sa maison villageoise aux chats errants, aux chemineaux1 et aux servantes enceintes. Je suis la fille d’une femme qui, vingt fois désespérée de manquer d’argent pour autrui, courut sous la neige fouettée de vent crier de porte en porte, chez des riches, qu’un enfant, près d’un âtre indigent2 venait de naître sans langes, nu sur de défaillantes mains nues... Puissé-je n’oublier jamais que je suis la fille d’une telle femme qui penchait, tremblante, toutes ses rides éblouies entre les sabres d’un cactus sur une promesse de fleur, une telle femme qui ne cessa elle-même d’éclore, infatigablement, pendant trois quarts de siècle...

1. Chemineau : vagabond qui parcourt les chemins.
2. Âtre indigent : dans un foyer misérable.

 

Texte B - Albert Cohen : Le Livre de ma mère (1954)

 Un jour, à Genève, lui ayant donné rendez-vous à cinq heures dans le square de l’Université, je n’arrivai, retenu par une blondeur, qu’à huit heures du soir. Elle ne me vit pas venir. Je la considérai, la honte au cœur, qui m’attendait patiemment, assise sur un banc, toute seule, dans le jour tombé et l’air refroidi, avec son pauvre manteau trop étroit et son chapeau affaissé sur le côté. Elle attendait là, depuis des heures, docilement, paisiblement, un peu somnolente, plus vieille d’être seule, résignée, habituée à mes retards, sans révolte en son humble attente, servante, pauvre sainte poire. Attendre son fils pendant trois heures, quoi de plus naturel et n’avait-il pas tous les droits ? Je le hais ce fils. Elle m’aperçut enfin et elle se remit à vivre, toute de moi dépendante. Je revois son sursaut de vitalité revenue, je la revois passant brusquement de l’hébétude1 à la vie, rajeunie, brusquement passant de sa somnolence d’esclave ou de chien fidèle à un extrême intérêt à vivre. Elle ajusta son chapeau et ses traits, car elle tenait à me faire honneur. Et ensuite, Maman vieillissante, elle eut ses deux gestes2 à elle, d’où lui étaient-ils venus et en quelle enfance avaient-ils été puisés ? Je les revois si bien, ses deux gestes gauches et poétiques quand, de loin, elle me voyait arriver. Le terrible des morts, c’est leurs gestes de vie dans notre mémoire. Car alors, ils vivent atrocement et nous n’y comprenons plus rien.

1. État d’une personne abasourdie, sans réaction.
2. Nous pouvons lire un peu plus loin : «Tes deux gestes sempiternels, chaque fois que tu me voyais arriver au rendez-vous. D’abord, les yeux éclairés de bonheur timide, tu me désignais inutilement de l’index, avec un ravissement plein de dignité, pour me montrer que tu m’avais vu, en réalité pour te donner une contenance. [...] Tu portais ta petite main à la commissure de ta lèvre, tandis que tu avançais vers moi, ton autre main en balancier, scandant ta marche pénible. »

 

Texte C -  Romain Gary : La Promesse de l’aube (1960).

[La mère du narrateur vient rendre visite à son fils, Romain, alors instructeur à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence. Cet épisode se déroule au début de la Seconde Guerre Mondiale : les forces militaires viennent d ‘être mobilisées.]

  Je l’ai vue descendre du taxi, devant la cantine, la canne à la main, une gauloise aux lèvres et, sous le regard goguenard des troufions1 elle m’ouvrit ses bras d’un geste théâtral, attendant que son fils s’y jetât, selon la meilleure tradition.
  J’allai vers elle avec désinvolture, roulant un peu les épaules, la casquette sur l’œil, les mains dans les poches de cette veste de cuir qui avait tant fait pour le recrutement de jeunes gens dans l’aviation, irrité et embarrassé par cette irruption inadmissible d’une mère dans l’univers viril où je jouissais d’une réputation péniblement acquise de « dur », de « vrai » et de « tatoué ».
  Je l’embrassai avec toute la froideur amusée dont j’étais capable et tentai en vain de manœuvrer habilement derrière le taxi, afin de la dérober aux regards, mais elle fit simplement un pas en arrière, pour mieux m’admirer et, le visage radieux, les yeux émerveillés, une main sur le cœur, aspirant bruyamment l’air par le nez, ce qui était toujours, chez elle, un signe d’intense satisfaction, elle s’exclama, d’une voix que tout le monde entendit, et avec un fort accent russe2 :
  - Guynemer3 ! Tu seras un second Guynemer ! Tu verras, ta mère a toujours raison !
  Je sentis le sang me brûler la figure, j’entendis les rires derrière mon dos, et, déjà, avec un geste menaçant de la canne vers la soldatesque hilare4  étalée devant le café, elle proclamait, sur le mode inspiré :
  - Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele d’Annunzio5, Ambassadeur de France — tous ces voyous ne savent pas qui tu es !
  Je crois que jamais un fils n’a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là. Mais, alors que j’essayais de lui expliquer dans un murmure rageur qu’elle me compromettait irrémédiablement aux yeux de l’Armée de l’Air, et que je faisais un nouvel effort pour la pousser derrière le taxi, son visage prit une expression désemparée, ses lèvres se mirent à trembler, et j’entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports:
  - Alors, tu as honte de ta vieille mère?
  D’un seul coup, les oripeaux6 de fausse virilité, de vanité, de dureté, dont je m’étais si laborieusement paré, tombèrent à mes pieds. J’entourai ses épaules de mon bras. [...]
  Je n’entendais plus les rires, je ne voyais plus les regards moqueurs, j’entourais ses épaules de mon bras et je pensais à toutes les batailles que j’allais livrer pour elle, à la promesse que je m’étais faite, à l’aube de ma vie, de lui rendre justice, de donner un sens à son sacrifice et de revenir un jour à la maison, après avoir disputé victorieusement la possession du monde à ceux dont j’avais si bien appris à connaître, dès mes premiers pas, la puissance et la cruauté.

1. Regard moqueur des jeunes soldats.
2. Romain Gary est né en Russie.
3. Célèbre aviateur français, héros de la Première Guerre Mondiale.
4. L’ensemble des soldats en train de rire.
5. Ecrivain italien (1863-1938).
6. Apparence illusoire.

 

Texte D : Charles Juliet : Lambeaux (1995).

[Le récit autobiographique de Charles Juliet est rédigé à la deuxième personne du singulier. Dans cette partie de l’œuvre, le narrateur s’adresse à lui-même et évoque « ses mères » : sa véritable mère, disparue tragiquement, qu’il n’a pas connue, et celle qui l’a élevé.]

  Un jour, il te vint le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères

l’esseulée et la vaillante

l’étouffée et la valeureuse

la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

  Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe1 de leur douce lumière.

  Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d’elles est passé en toi.

  Puis relater ton parcours, cette aventure de la quête de soi dans laquelle tu as été contraint de t’engager. Tenter d’élucider d’où t’est venu ce besoin d’écrire. Narrer les rencontres, faits et événements qui t’ont marqué en profondeur et ont plus tard alimenté tes écrits.

  Ce récit aura pour titre Lambeaux. Mais après en avoir rédigé une vingtaine de pages, tu dois l’abandonner. Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses le poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t’affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie.

  Ni l’une ni l’autre de tes deux mères n’a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t’exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.

  Tu songes de temps à autre à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu.

  Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques2, des exilés des mots

ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance

ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés

ceux et celles qui crèvent de se mépriser et se haïr

ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés

ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte

ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge

ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse.

1. Le cercle.
2. Qui gardent le silence.

 

ÉCRITURE

I. Vous répondrez d'abord à la question suivante : (4 points)

Vous présenterez, en les comparant, la particularité de chacune de ces figures maternelles.

Il. Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets : (16 points)

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